‹ Lettres inédites à Sainte-BeuveChapitre 2 sur 11 · JUSTIFICATION DU TIRAGE · texte numérisé non relu

JUSTIFICATION DU TIRAGE

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INTRODUCTION

Herblay n'était connu jusqu'ici que des touristes et des archéologues pour sa vieille église des xii® et XVI® siècles et le voisinage de la forêt de Saint- Germain. Il le sera dorénavant de tous les lettrés, g-râce à la correspondance de M"^ Hortense Allart de Méritens, que nous publions aujourd'hui. Elle est, en effet, presque entièrement datée de cette bourgade de Seine-et-Oise.

Comment une Parisienne comme Hortense étaitelle allée s'enfouir, à trente-cinq ans, dans ce petit trou que desservaient tant bien que mal deux voitures publiques? Je crois que c'étaient ses souvenirs d'enfance, plus encore que l'amour de lanature, qui l'avaient attirée de ce côté. Son père avait possédé, sous le Consulat, une maison de campagne

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tout près de Montmorency, et elle-même, du temps qu'elle était lectrice ou institutrice chez la générale Bertrand, avait passé une partie de sa jeunesse autour de Montlignon. La nécessité avait fait le reste, car, n'ayant aucune fortune et n'étant point d'humeur à sacrifier son indépendance, fût-ce à l'amour, Hortense avait trouvé le moyen de vivre très économiquement dans sa petite maison d'Herblay. Cependant, elle avait gardé un pied-à-terre au centre même de Paris, où, quand le besoin la prenait de voir ses amis, elle leur donnait des rendezvous. Et ses amis étaient Béranger, Chateaubriand, Thiers, Libri, Mérimée, Lamennais, Sainte-Beuve, etc. Herblay, du reste, avait tout ce qu'il fallait pour lui plaire. Il y avait dans la Seine, à deux pas de chez elle, « une île assez grande, abandonnée à la nature, couverte de hautes herbes, d'arbres en liberté et d'animaux sauvages » qui lui rappelaient ses lectures de Chateaubriand. On y entendait le bruit des colibris, le frémissement des saules, le doux murmure des déserts d'Amérique, et la terre, au printemps, y produisait « ces mauves bleues » dont l'auteur du Génie du Christianisme « ornait le front à'Atala (i) ».

(i) Voir la lettre d'Hortcnse à Chateaubriand, p. i33j dans notre livre sur elle.

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De l'autre côté du fleuve,la forêt de Saint-Germain, dont certnines parties étaient alors à peine explorées, parlait à Hortense de nos anciennes Gaules, chères à Augustin Thierry qu'elle n'aimait guère, entre parenthèses. Elle avait plaisir à s'y promener toute seule avec un livre et il lui semblait par instants qu'elle était la Velléda de ces grands bois.

Pour comble de bonheur, le curé du village était moins un prêtre qu'un savant. On le rencontrait sur les routes en bourgeois presque aussi souvent qu'en soutane, et comme les gens d'Herblay n'avaient qu'une dévotion relative, il occupait ses loisirs à étudier l'indoustani. Il devint tout de suite l'ami d'Hortense et, quelque temps après, le professeur de son fils Marcus. Ah ! que j'aurais aimé les entendre tous deux sur le chapitre de la religion ! Hortense avait beau, dans son déisme voltairien, avoir fait ses enfants protestants, elle était restée catholique beaucoup plus qu'elle ne croyait. Sainte- Beuve, avec son histoire de Port-Royal, l'avait peu à peu ramenée en arrière ; elle s'était prise pour Pascal d'une admiration qui frisait le fanatisme, et quand, au printemps de l'année i843, elle se décida à convoler en justes noces, elle n'eut aucune peine à s'agenouiller au pied des autels.

Mais quel qu'ait été l'intérêt de ses conversations

INïftODUGTION

avec le curé d'Herblay, j'aurais bien préréré l'entendre causer tête-à-tête avec Sainte-Beuve. L'illustre critique ne venait pas souvent la surprendre dans sa retraite, car il était très casanier, très sédentaire, et le travail quotidien qu'il avait à fournir ne lui permettait guère de prendre des vacances, si courtes fussent-elles. Mais quand il pouvait consacrer un jour à Hortense, quelle fête c'était à Herblay! Ce jour-là on mettait les petits plats dans les grands, et on allait au-devant du voyageur jusqu'à la patte d'oie oîi bifurquait la diligence. Quelquefois même, de loin en loin, Hortense décidait Sainte-Beuve à coucher. Alors, c'étaient, au clair de la lune, des promenades délicieuses où, comme il l'écrivait un jour à M'"'^ d'Agoult, « l'on ajournait VOrigène » ! Toute ferrée qu'elle était sur la théologie, Hortense avait un faible pour les choses de l'amour, et comme Sainte-Beuve s'était contenté, au début de leurs relations, de planter avec elle « le clou d'or » de l'amitié, elle s'amusait à le lutiner, sans prendre garde qu'à ce jeu elle éteignait plutôt le feu qu'elle ne le rallumait.

Mais, tout en lui résistant au nom de Minerve, — et c'est le cas d'admirer ici sa sagesse, — Sainte-Beuve n'en aimait pas moins Hortense pour toutes ses qua-

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lités de cœur et d'esprit et faisait g^rand cas de ses lettres.

J'ouvre sa Correspondance et j'y lis sous la date de 1843 :

(( J'ai écrit, il y a quelque temps, à notre amie Hortense qui m'avait demandé un livre : elle ne m'a pas répondu, ceci devient grave (i). »

Le silence d'Hortense avait une cause grave, en effet. Elle faisait à cette époque son apprentissage de la vie conjugale et elle s'étudiait, elle s'isolait, pour voir si vraiment elle avait la vocation. Or, au bout de quelques mois, elle s'aperçut qu'elle ne l'avait pas du tout, qu'elle avait été créée et mise au monde pour être libre. Et après avoir quitté précipitamment la ville de Montauban, où l'avait emmenée son mari, elle revint à Herblay qui, selon son expression, lui fut toujours un port, et où elle reprit sa correspondance avec Sainte-Beuve ! Le mariage l'avait guérie de l'amour, mais elle n'avait pas dit adieu au sentiment. Oh ! non. Je ne crois pas qu'une femme de quarante ans ait jamais écrit à un homme de son âge des lettres plus tendres.

En tout cas, on ne pourra plus dire que Sainte- Beuve était incapable d'inspirer une passion. Je

(1) Nouvelle Correspondance, p. 88.

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suis même d'avis que les lettres d'Hortense, à défaut de celles de INI""® Victor Hugo, qu'on a si malencontreusement détruites, sont le commentaire éloquent et naturel du Livre d^ Amour.

Mais quelque flatté qu'il en fût dans son amourpropre d'homme, ce n'était pas à ces lettres-là que Sainte-Beuve attachait le plus de prix. Il avait une préférence marquée pour celles où la recluse d'Herblay disputait sur la politique ou la littérature, car il y avait toujours à apprendre avec elle, surtout du côté de l'Italie et de l'Angleterre qu'elle connaissait à fond. On verra avec quelle indépendance et quelle hauteur de vues s'exerçait sa critique et avec quelle aisance aussi elle passait « du grave au doux, du plaisant au sévère ».

Sainte-Beuve lui reprochait, une fois, dans une lettre à M""^ de Solms, d'être très décousue dans ses livres et il y trouvait la cause du peu de succès qu'ils avaient obtenu. Je m'en rapporte à son opinion sur ce point, mais ce qui est un défaut dans les livres est plutôt une qualité dans les lettres, où le décousu ajoute au charme.

Quoi qu'il en soit, la correspondance de cette femme supérieure, je dirais de cette Sévigné mâle, si je ne craignais de forcer un peu la note, en dehors

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des jours inattendus qu'elle nous ouvre sur son esprit et sur son cœur, apporte une contribution précieuse à l'histoire de la vie et des idées de Sainte-Beuve. On y apprend une foule de choses qu'on n'avait encore lues nulle part, et dont quelques-unes présentent un réel intérêt; par exemple qu'il avait projeté, vers i845, de faire avec elle un voyag-e en Italie et de se retirer, en i848j à Oxford. La Révolution de Février, en lui faisant des loisirs, l'avait complètement désorienté. Du jour où il perdit par sa faute — j'entends par excès d'honnêteté — sa place de bibliothécaire à la Mazarine, il ne rêva plus que voyages. On sait qu'après avoir voulu s'expatrier en Amérique il jeta son dévolu sur l'université de Liège. Je regrette pour ma part qu'il ne soit pas allé à Oxford. Quel beau livre il en aurait rapporté sur l'Angleterre, sans préjudice de celui qu'il nous a donné sur Chateaubriand! Mais cela n'était pas écrit, comme disait Hortense, quand la fortune contrariait ses desseins. Ce qui l'était, par contre, et ici il faut avoir le courage de la blâmer sévèrement, c'est qu'elle détruirait à la fin de sa vie, dans un sentiment qu'on ne s'explique guère après la publication des Enchantements de Prudence, toutes les lettres que Sainte-Beuve lui avait adressées. Ce fai-

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saiil, elle a certainement excédé son droit, car nul n'a le droit de supprimer la pensée d'autrui, et ce n'est pas à la main de l'amour à faire l'office du bourreau.

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