LEON SECHE
Paris, 18 octobre 1907.
Herblay, lundi 16 août.
Voiture d'Herblay, rue des Prouvaires, Parc aux Charrettes 43, part de Paris à 4 heures.
Voiture de Pontoise, rue Montmartre.
Une autre de Pontoise, rue de Montorgueil.
Elle partent l'une à 4, l'autre à 6 heures.
Et le matin à 8 heures.
La voiture d'Herblay est la plus modeste, mais la plus tranquille et la plus commode; vous y verrez peut-être le curé (en bourgeois), qui cause trèsbien(i).
J'ai passé hier une journée charmante que je me rappellerai toujours avec plaisir. Vous êtes l'homme
(i) Le curé d'Herblay, dont il sera plus d'une fois question dans cette correspondance, était alors M. Bertrand. Celait un prêlre instruit et qui connaissait plusieurs langues, entre autres l'indoustani. Il était de plus très libéral et eut quelques difficultés avec l'évêque de Versailles, à propos de l'introduction de la liturgie romaine dans sa paroisse. Vers le même temps il fut interdit pour une série d'articles qu'il signait du pseudonyme de Sophronius. Mais cette interdiction ne l'empêcha pas d'être nommé chanoine parle successeur de Mgr Mabille. Il quitta la cure d'Herblay en i856 et mourut quelques années après à Versailles. (Note du curé actuel d'Herblay.)
l4 LETTRES INÉDITES
qui causez le mieux, avec des mérites divers et tous de premier rang. Si vous vouliez gouverner le pays... mais vous serez heureux aussi dans vos autres travaux. J'ai lu des vers que je trouve charmants, je vous les montrerai. N'oubliez pas ceux que vous m'avez promis. A mercredi.
à M . Sainle-Beave, rue du Mont-Parnasse, «o / ter.
Herblay, 20 août.
Sparte avait de saintes lois, Cicéron parle de sa piété, les anciens se servent du mot sacré; il ne faut donc pas dire que le christianisme a tout découvert, et en fait de sainteté même, l'Inde était aussi forte que lui.
Vous êtes scrupuleux, êtes-vous saint? Le scrupuleux ne sera jamais saint pour lui. Moi qui ne suis ni sainte ni scrupuleuse, j'aime à nager dans ces idées-là, et j'aime à y nager avec vous. Vous m'avez dit que j'étais très pure, et je vous trouve très naïf quand vous vous livrez vous-même avec tant de grâce et de modestie. Où votre naïveté ne ne pourrait-elle point entraîner ma pureté si elle n'était elle-même rangée sous de saintes lois? La naïveté et la pureté aux prises! Mais qui sait les chemins, et quels chemins! où elles ne s'engageraient point!
Il y a une chose agréable par-dessus tout dans
A SAINTE-nEUVE l5
ce siècle de copies, de rôles, de statues, c'est l'originalité, et bien que vous ayez sans doute marché parfois sous quelque étendard, il y a un fond chez vous très original, en même temps qu'il est très spirituel, très fort, très aimable et très doux.
C'est à l'âge où nous sommes, d'ailleurs, que le caractère se domine tout à fait, et qu'on connaît son chemin et tout. Vous disiez très bien, l'autre jour, que si le sort vous avait préparé la politique, vous en eussiez fait avec plaisir. C'est ce qu'il faut à l'avenir en France, que le pays prépare et offre la politique aux hommes distingués. Mais si vous l'appelez un peu, elle viendra.
J'ai repris canem sensium ; il y a dans la loi allemande qui primas currit, l'autre dit grand chien, puis-je y mettre chien dressé? Pour le payer autant qu'un esclave il fallait qu'il eût un mérite. La femme se payait 600 sous, et l'homme 200. Mais la femme qui n'avait pu avoir d'enfant et la femme après quarante ans ne se payaient que 200, comme l'homme. Il semble, à voir leur loi, que la femme fesait les enfants à elle seule. A la loi du combat, ils disent : « Si la femme est guerrière, elle combattra. » Donc il y avait des femmes guerrières, donc il y avait des amazones. Que les détails de nos lois, la procédure, l'héritage, etc., soient antipoétiques, vous avez raison; mais cette société guerrière, rustique, forte, qui en est aux lois de la nature plus qu'aux lois sociales, à la poésie d'Homère ou d'Abraham plus qu'à la vie civile, certes elle est intéressante et pittoresque ou
LETTRES INKDITES
rien ne l'est. Ils n'ont pas le seul chien sensium, ils en ont de trente espèces avec des noms allemands. Je reviendrai avec vous sur ce gros livre. Montesquieu appelle ces lois d'une simplicité admirable.
Adieu, poète, adieu, penseur, adieu, chrétien, impie, incrédule, adieu, homme naïf, j'espère vous voir bientôt; demain samedi, à 4 h., vous trouveriez la voiture d'Herblay. Mais vous êtes peut-être en Suisse.
Je rouvre ma lettre pour vous dire qu'il m'est très désag-réable d'écrire tout cela à M. Delorme, que je ne connais point (i).
Herblay, mardi 24 août.
Votre maladie c'est le talent, permettez-moi de ne pas m'en inquiéter. J'espère vous donner à dîner, hôtel du Rhône, à la fin de la semaine ; je ne vous ai plus attendu ici avec la pluie. J'irai à Paris pour prendre les livres, et je vous écrirai alors.
Vous m'avez fait des vers ! J'en suis bien curieuse, envoyez-les-moi donc tout de suite par la poste.
Vous dites donc chien de meute, ce n'est pas mal et vaut peut-être mieux que chien dressé; cependant ce dernier terme est plus vague ; le vôtre veut dire de chasse, et je ne sais si le sensium est de chasse.
(i) Celte lettre était adressée à Monsieur Delorme, cour du Commerce, n" 2, près rie la rue Saint- André-dfis- Arts, où Sainte-Beuve habitait, sous ce nom, depuis i83o.
Cela s'éclaircira par d'autres passasses çà et là. Je suis indignée de la loi des Yisigolhs, lourde, basse, pédante, et bavarde. Les barbares ne frappent de coups que les esclaves ; les Visigoths frappent l'homme libre. C'est en comparant les lois des autres barbares à celles des Visigoths que Montesquieu trouvait les premiers d'une simplicité admirable. Les Visigoths ne sont pas simples, ils imitent mal les Romains, ils n'ont rien de la valeur et de l'indépendance primitives des Goths.
Voici, monsieur, ce que fait l'amazone, tandis que vous êtes couché sur le dos. Mais vous m'avez rappelée à temps quand j'allais m'égarer, et je suis revenue en paix à la meute primi ciirsalis (sensiiis).
Vous m'avez dit très bien que les vers étaient favorables, et qu'il fallait un cadre aussi pour la pensée. Mais je ne fais pas devers et je vous envoie^ en place, une chose qui ne vaut peut-être pas le voyage ; vous en allumerez votre feu. A la place de : « que la hache » il faudrait peut-être : « la hache du cultivateur attendri, etc. ». — La phrase : ils se plurent à te consacrer des autels, etc., est à refaire. Cela n'est rien et demanderait beaucoup de soin et de style. J'aurai quelques observations à vous faire(si je l'ose) sur vos derniers vers. La volupté rage ne me plaît guère. N'avez-vous pas quelque mot plus délicieux ? Il y a enfin deux passages qui ne me semblent pas assez clairs. Ce sont les couplets ou versets 4 et 5. De voire côté vous me direz si mon genre va. A bientôt.
LETTRtS INEDITES
Paris, jeudi 26 août.
Je vous écris de Paris, et si mon billet vous arrive à temps, j'espère vous avoir ce soir vers 8 heures. Demain vendredi, si vous pouvez, nous dînerons ensemble ici. Je serai chez moi demain, de 4 à 5 h., passant ces jours-ci à la Bibliothèque. Et samedi matin je retournerai à Herblay.
Apportez-moi ce soir les vers. Mille amitiés et coquetteries. Gare à vos Laures !
Hôtel du Rhône (i).
Herblaj, dimanche 5 septembre.
Rien de si commode, pour ne pas dire de si doux, que de plaire un instant à un poète : si l'on donne quelques pauvres aperçus sur ce grand Pascal, on a bien dit; si l'on parle des Dieux, c'est bon; des malades, encore mieux. On a des yeux, qu'ils sont beaux! un front admirable; des cheveux incroyables; on n'a pas quinze ans, on est un enfant; on est gentille, on va voltiger. Allez, inventez, créez, je vous regarde faire, je sais que les poètes ont de pâli) Cette ietlrc était adressée à «Monsieur Sainte-Beuve, cour du Commerce, 2, rue Saint- And ré-des-Arts ».
A S.VlNTE-BtliVE
reilles fêtes, je m'y prête avec complaisance, et pour finir par railler j'ai toujours en vue, pour garder une éternelle modestie, le grand esprit que vous trouvez à Marie (i).
Heureuse race que celle des poètes ! Ne croyez pas que je n'aime pas du tout les vers ; il y en a qui m'enchantent et que je sais presque déjà par cœur dans votre volume (2), ceux-ci, d'abord.
Songe charmant, douce espérance,
tout cela et les paroles de Milton. Surtout, surtout. Adieux à la poésie, et Retour à la poésie.
Ma bouche alors aimait redire.
Tout cela admirable jusqu'au bout :
De nuit, ô Phebé, quand tu n'oses,
tout cela jusqu'au bout et Hamlet.
Aussi Au loisir, qui est plein de grâce. Ces morceaux sont, il me semble, la poésie même, c'est très soigné, point de la nouvelle école, c'est ce que je préfère jusqu'ici. Et vos sonnets à la faconde Camoëns me plaisent parfois. La mesure des vers du Retour à la poésie vous est heureuse, vous vous en servez parfaitement, et elle me semble douce à l'oreille.
Ceux que vous m'envoyez sont charmants, le « Numa de nos bois » (3), très bien, et Cicéron et tout cela. Montrez-moi les vers du collier et aussi le
(0 Mm« d'Agoult.
(2) Vie, Poésies et pensées de Joseph Delorme.
(3) Voir, dans notre livre sur Hortense, chap. IV, p. i84, la poésie de Sainte-Beuve où se trouve ce <' Numa de nos bois ».
discours d'Herminie dans l'original où je voudrais voir si c'est aussi doux et profond que dans le roman.
J'ai reçu une lettre de Didier (i) partant pour les Ardennes et content d'un drame qu'il vient d'achever.
L'adresse de la voilure de Pontoise est rue du Faubourg Montmartre, au coin de la rue de la Jussi'enne. Et aussi une de Pontoise^ rue Âlontorgueil, hôtel Saint-Christophe. Elles partent de Paris à 8 heures du matin . Le soir il y a une voiture à Franconville, qui n'est qu'à moins d'une heure d'ici. Pour 2 ou 3 francs vous feriez le voyage. Essayez donc de ces voitures-ci ; elles vous laisseront à la Patte d'Oie, et si vous dites le jour, on ira à votre rencontre.
Avez-vous suivi le Parlement anglais ? C'est fort intéressant, Peel plat comme ceux qu'il loue, l'ensemble très noble.
Adieu, continuez de créer sur le même moule et écrivez et venez.
Herblay, 13 septembre.
Je prévoyais bien à cause de l'époque qu'il y aurait une apparition sur la colline sacrée. Je vous en félicite. Je vous écris pour vous prévenir que je vais à Paris rencontrer l'oncle de mon fils qui voudrait me
(1) Charles Didier,
parler. Ainsi ne venez pas ici, mais venez, s'il vous plaît, mercredi soir hôtel du Rhône. Nous serons sag-es et vertueux, amis dévoués, nous parlerons d'elle. Je reviendrai ici le lendemain. Je dois aussi (pour vous mettre la conscience en repos) rencontrer un wliig- à Paris. Mais le soir je vous attendrai. Mille amitiés
Herblay, mercredi [septembre].
Vous direz peut-être : est-elle w^hig", est-elle tory, est-elle partie? Non, elle est subjuguée par Charles le Chauve dont la bassesse égale au rebours Charlemagne; c'est le Charlemag-ne de la honte.
Je suis ravie, transportée de M. Henri Martin; son livre, son travail est excellent, ses idées pas si bonnes, mais son récit parfait. Jamais nous n'avons eu rien de si complet, si fort, si détaillé, si vraiment franc. Il lutte sous mes yeux avec Sismondi. Tantôt Sismondi est terrassé, Martin lui saute dessus, le prend à la g'org-e; puis tout à coup Sismondi se soulève, les Capitulaires à la main, et en frappe Martin à la tête. Les aperçus, les résumés de Sismondi sont mieux, l'autre surpasse tout par le récit et la vérité.
Vous qui distribuez la g'ioire, que faites-vous de louer Mérimée et d'autres qui ne valent pas celui-ci? Je n'étais pas contente à Paris de la préface, des idées
de l'homme, de son système d'unité et autres bêtises àla mode, mais son récit est admirable. Heureux qui a fait cela et parle à l'avenir! J'aurais bien des choses à lui dire si je le voyais. D'ailleurs je trouve dans les Capitulaires des choses que personne n'a remarquées et que je garde.
Etes-vous de retour de la campag-ne? Travaillezvous? Donnez-moi de vos nouvelles. Je m'amuse à la folie.
Dites-moi si l'émeute a réussi et si le Stuart est mort.
Herblay, lundi soir 28 septembre.
Vous me dites quelque chose d'excellent sur la qualité b. propos des imitations ei fac-similé de nos jours. C'est vrai. Et je vous sais gré de vous rappeler ce mot de Thiers, un des plus justes et des plus g-ais qu'ait entendus la Chambre.
Cependant, quand la capacité d'un homme consiste dans l'intelligence des chroniques, des anciens faits, dans la combinaison, la liaison de nombreux matériaux, vous avouez qu'on peut ne pas apercevoir ce mérite dans la conversation. C'est celui de l'homme dont nous parlons. Ses idées à lui sont peu de chose. Mais son récit me paraît le meilleur que nous ayons. Il n'avait pas besoin d'apprécier ni juger ce qu'il raconte, ce n'est pas l'affaire de tous les historiens.
A SAINIE-BEUVE
Vous me dites que vous êtes torij par goût et par nécessité. Nécessité, comment ? Ce n'est pas votre bibliothèqsie (i), je pense, qui vous oblige à rien; si elle le fesait, elle devrait vous maintenir à Thiers, qui vous l'a fait avoir, m'avez-vous dit, elle ne vous pousserait pas vers des ennemis ; mais de pareilles places appartiennent à l'Etat et n'ont rien à faire aux Révolutions, puisqu'on dit la République des lettres.
Vous n'avez que la nécessité d'être Français du xix^ siècle, et si vous avez mauvais g'oût, il faut combattre votre g'oût. Soyez entraîné par l'amour, l'ambition, la gloire, l'amitié, mais ne le soyez pas par des politesses, c'est par trop frivole. Je vous vois désormais flottant, ne sachant où vous fixer, une femme de parti pourra seule vous ranger ! J'avoue qu'il y a une qualité qui me plaît beaucoup ; mais qui n'est pas commune en mon pays; comment quelqu'un de nous l'aurait-il quand le pays ne l'a pas? C'est difficile. Cette qualité, c'est la gravité, un certain sérieux dans les choses sérieuses qui n'exclut pas la gaieté dans les choses légères. L'aimable compagnon de ma vie (2) aimait aussi la gravité; c'était la qualité de son pays ; il dit, en parlant à son ami, de sa conduite dans son gouvernement de Cilicie : Nihil œcjuabilius, nihil lenius, nihil gravius. Voilà ce que je trouve beau. La justice, la douceur, et la gravité ! Que c'est aimable et digne ! Si l'on vit dans les salons où tout se flétrit un peu par le commerce de
(1} La Bibliothèque Mazarine, (2) Bulwer-Lytton.
tant (Je gens bornés qui donnent le Ion, surtout les femmes, on est perdu si on n*a quelque idéal de beauté morale et politique, quelques mots qui vous réveillent, vous relèvent et vous guident. Je le crois pour tout le monde et pour vous. Vous direz, peutêtre, que Voltaire n'est pas grave, que Thiers n'est pas grave. Je ne sais. Ce sont des hommes d'action ; l'un est dans sa course, mais l'autre, fidèle à tout ce qu'il avait cru, appuyé sur des sentiments si vifs d'humanité, qu'il en était parfois malade, est mort après avoir fait une révolution dans le monde; il a ouvert tout à fait nos yeux que nul mensong-e ni nul faux zèle depuis n'a pu infirmer.
Cette morale est très facile à faire à la campag-ne, surtout le soir, quand les jours diminuent et qu'on est lasse de lire le jour durant. On n'a rien de mieux à faire qu'à penser aux gT[ands] hommes. Vous avez dit quelque part que bien des g-ens se sont perdus pour n'avoir su employer leur soirée. Je le crois, c'est l'heure de la parole ou de l'amour.
Votre article sur Mérimée a-t-il paru (i)? J'irai à Paris un de ces jours voir mon fils, qui est établi dans ses études, j'espère vous voir aussi ; vous ai-je dit que ma sœur (2) est accouchée d'une fille? Elle en est très heureuse et m'a écrit. Me trouvez-vous trop pédante? Je vous salue en Saint-Charlemagne.
Si vous Aous fâchez un peu de ce que je vous ai
(i) Non. Il ne parut que dans la Revue des Deux Mondes du 1" octobre. [Essai sur In guerre sociale, Colomba.)
(2) Sa sœur, Sophie Allart, avait clé mariée à M. Gabriac, négociant à Rome. Elle en eut trois enfants.
dit hier et ce soir, vous aurez tort. J'ai dit ces choseslà, et de plus dures à Thiers, qui les a prises avec amitié. Et on ne dit cela qu'aux hommes qu'on croit les plus nobles et les plus délicats du monde. D'ailleurs vous n'avez qu'à me prouver que je ne sais ce que je dis, que le docteur se trompe ; défendez vos conservateurs, si vous pouvez !
Herblay, jeudi 7 octobre.
Pourquoi pas Clorinde? Voulez-vous toujours Ninon-Dacier? Mais vraiment je vous avertis que vous faites très peu pour Ninon, et qu'elle n'est pas fort contente de vous. Au lieu de m'écrire l'éloge de Thiers, vous pouviez bien venir me le faire mercredi, où je partais à 4 heures. Vous n'aimez ni les grands ministres ni les femmes héroïques.
Mais croyez bien que si on tient tant à vos idées, c'est qu'on vous croit un homme important, vous verrez; vous serez entraîné hors la sphère des lettres, mais par qui? Voilà la question. On cherche à vous ég"arer.
Je veux bien ne plus vous parler politique, si vous ne m'en parlez plus; je veux bien ne pas louer Thiers, si vous ne louez pas Mole. Je parlerai de Cicéron, et vous de Pascal, sur ces objets nous pourrons nous entendre, mais ne parlez plus ni de Bertin, ni de
Marie (i), ni de cette femme que vous appelez ma cousine et qui ne l'est plus, tous gens du camp ennemi, dont les quolibets de mauvais goût et les grossières attaques veulent flétrir le plus grand et le plus noble espoir de nos temps. Ne soyez que poète et rêveurj'y consens ; soyez même tory, si c'est par la nécessité que vous dites. Je vous trouve au-dessus de ce que vous vous estimez, et votre modestie, qui est une belle chose, vous fait trop peu compter ce qu'est dans la société un homme qui pense, qui juge, qui même distribue la renommée, et auquel reviendra en définitive le devoir de raconter et d'exposer les hommes et les événements. Vous l'avez déjà fait un peu, et comment croire qu'on vous trouvera sévère pour B. Constant, Béranger, Thiers, et indulgent pour Mole, Bertin et Decazes! C'est insupportable de vous.
Adieu, homme aimable, faible et injuste. Je vous verrai, je crois, lundi ou mardi soir à Paris.
P. S . — Vous direz qu'en louant trop ces hommes je vous lésai fait blâmer, que mon exagération seule a tout le tort, cela peut être Vrai, et j'accepte cette excuse. Que n'ai-jc point accepté de vous ?
Herblay, jeudi, s. d.
J'ai été trompée d'heure, ainsi je ne continuerai ma
(i) Mmo d'AgouIt.
lettre que si la poste, qui est très inexacte ici, ne veut pas m'interrompre. Et je vouy verrai samedi. Voici le passage dans M™" Dacier que je vous copie exactement.
« II y avait dans ma cour un bel olivier de la grosseur d'une grosse colonne. Je fis bâtir tout autour une chambre à coucher; quand elle fut achevée je coupai les branches de l'olivier, et après avoir scié le tronc à une certaine hauteur, j'accommodai le pied, je l'aplanis pour en faire le bois de lit, je le perçai d'espace en espace, et quand cela fut fait, pour l'enrichir, je prodig-uai l'or, l'argent etl'ivoire; je tendis au-dessous des sang-les faites de tranches de cuir de bœuf, teintes en pourpre, et ses pieds tinrent au plancher. Voilà de bons indices que je vous donne. Je ne sais si on a laissé ce lit dans ma chambre, ou si on a scié les pieds pour le détacher du plancher et pour le porter ailleurs. »
Il est clair qu'on n'y comprend rien dans le g'rec, car comment un tronc a-t-il des pieds? Je vous sais infiniment gré d'avoir un maître de g'rec et d'étudier ces belles choses que les autres hommes dédaig^nent sitôt.
En vous quittant, je cherche un peu chez vousmême à vous comprendre, et c'est l'avantag-e qu'on a quand on s'occupe d'hommes qui ont mis leur vie en marbre, en relief, en livres.
J'adore (non pas vous), mais depuis la page i jusqu'à 19 (i). Gardez-vous de perdre dans la société ce
(i) Celte lettre so rapporte aux Poésies complètes de Sainte-Beuve, qui avaient paru un peu avant chez Charpentier (i vol. in-i8).
quelque chose de modeste et d'original qui n'est qu'à vous dans ce siècle de vanité. Vous dites « la science, océan plein de périls et d'abîmes, dès qu'il ne réfléchit pas les cieux». C'est vrai, et votre science est donc pleine de périls et d'abîmes ? Aucun de nos écrivains, ni le Roi (i) ni la Reine (2) n'ont rien fait qui soit si intime ni qui aille si avant que tout ce commencement. Mais les femmes (du moins moi) ne font guère de la volupté ce pernicieux usage. Au reste, le vice, il me semble, est comme le vol, c'est un tort des circonstances plus que de l'homme, et la vertu suit la nature quand la nature n'est pas contrariée ou par la loi ou par le sort. Il y a un charme dans toutes les vertus vraies, et quand ce charme manque, je me défie fort que la vertu soit juste. Mais la justice souvent manque, et voyez si elle a présidé à votre partage comme à celui de tant d'autres ? Il y aura une injustice éternelle dans les devoirs de l'homme et de la femme, parce que l'esprit n'est pas égal.
— La page 79, où j'aurais bien à vous dire, heureux qui peut faire ce que vous dites là, et si près du terme, remonte, comme vous dites, aux régions de l'amour de Dieu. On irait bien mieux seule qu'aidée, et plus fière, et moins jalouse, mais la nature ne veut pas tant d'égoïsme.
— 102, profond encore, et très beau.
— 199, où on voit bien ce que je disais de l'injus-
(i) Chateaubriand.
(2) George Sand.
A SAINTIi-BKUVE SQ
tice ; il a raison, il est homme, mais pourquoi se le reprocher? Alléluia. Alléluia.
— 261, excellent, charmant. — 807. — 829.
11 y a certainement des choses en vous qui vont tout à fait avec les croyances de ce livre, mais c'est que ce sont là les parties vraies du catholicisme. Les hommes auraient-ils donc tant vécu là sans creuser et trouver? Ce sera l'œuvre de l'avenir de séparer le vrai, le faux; vous et M. de Gh[ateaubriand] jusqu'ici, vous réveillez l'erreur et tout ; aussi vous n'y restez pas; il faut veiller et rester. — Page 9. où cette austérité aimable reprend. — Et cela : O vous qui n'aviez navigué, etc., etc. 21. — Tout ce qu'elle dit, profond et doux. 85. — i4i' — Mais 4 ou 5 jours après, très beau i5o.
Je n'ai plus le temps, je vous laisserai à cette rupture, et je continuerai une autre fois la suite.
Ce sont ces choses qui m'ag-itent et m'inquiètent ; ce sont elles qui m'ont séduite. Il y a beaucoup de force en vous, une vie profonde, riche, dont rien ne promet qu'on pourrait s'emparer, sans que la séduction en soit moins puissante.
Mais je prendrai votre ton lég-er; on y trouverait toujours quelques heures. Restez du moins jusqu'au temps où on serait libre de n'y rien faire succéder, car pour moi j'ai trouvé moins dur de vivre seule que d'être ramenée à l'homme forcément et de subir la loi de la nécessité, si dure souvent aux âmes fières et délicates. A vous donc.
Herblay, dimanche, s. d.
Je suis bien aise de ce que vous me répondez sur Pascal, voici du moins un point sur lequel nous nous entendons parfaitement...
J'irai à Paris mardi, après demain, ainsi j'espère vous voir le soir, si toutes les dames de Paris vous laissent libre. Je n'ai plus d'appartement sur la montagne,ainsi venez rue Saint-Nicaise, hôtel du Rhône ( i ), où vous m'avez vue une fois; j'y serai le soir vers 8 heures. L'oncle de Marcus est de retour d'Angleterre et me demande mon fils depuis huit ans; enfin je vais le lui donner. Vous voyez que le petit toscan est venu bien à propos.
J'ai trouvé votre comparaison de l'habit excellente, mais je ne trouve pas qu'elle laisse toute la latitude que vous dites^ car les manches sont toujours en haut ou le tour du col; le soulier, le cothurne ou la sandale sont toujours pour le pied et ne se mettent pas sur la tète. Le catholicisme a quelquefois mis sa sandale par-dessus sa tête, là il est odieux, et les religions excellentes (oii nous marchons) se tiendront dans les proportions éternelles. Mais il vaut mieux en causer.
Adieu donc, Pascal.
(i) La rue Saint-Nicaise occupait alors une partie de la place du Carrousel, et l'hôtel du lihône était très fréquenté des gens de lettres. Je vois dans une lettre de Turquety qu'il y descendait, chaque fois qu'il venait à Paris.
A SAINTE-BEUVE 3l
Paris, lundi soir, s. d.
Si VOUS ne venez pas demain soir mardi, je croirai que vous me trouvez coupable, venez, car je ne le suis point. C'est vous qui avez tout fait, c'est vous qui avez jeté au vent une parole sérieuse qu'on a écoutée trop facilement en se flattant, je ne sais pourquoi, de fixer un homme de l'esprit le plus élevé et de l'âme la plus délicate. En vous avouant la vérité sur ce qui s'est passé cet été, j'en suisplus à mon aise pour vous dire des choses tendres et le charme qu'on aurait trouvé près de vous. Mais si l'homme hésite, la vie nous presse et se hâte, et les anciens sentiments seuls ont poussé des racines qu'on ne peut arracher en dépit du sort.
Vous m'avez rendue plus hardie pour avoir un homme que j'ai trop aimé et que je craignais beaucoup; vous avez enchanté des jours qu'il ne charmait pas, mais on était bien aise aussi de l'appeler contre vous, et de renaître à lui quand vous montriez qu'il n'y avait pas d'avenir avec vous.
Il n'y avait rien parfois qui m'eût paru si doux que de vivre pour vous ; de soigner une santé dont vous vous plaignez souvent, et descendre (ou monter) dans cet intérieur où vous vivez solitaire avec vos rêveries et votre sensibihté.
Je n'ai jamais compris cette soumission où vous
restez au sort contraire, aux privations de tous genres dans le sentiment qui vous tient fidèle. Ce dévouement est beau, mais il n'est pas dans la nature.
Il n'est pas de votre âge encore trop jeune pour certains sacrifices.
Que veux-je en vous disant tout ceci? Simplement vous montrer que tout fut votre ouvrage et que j'ai eu un penchant très tendre vers vous. Si vous blâmez ma conduite, blâmez aussi les complications de la vie, vos hésitations à vous-même, ce qui vous éloignait le premier. Mes plus beaux jours de cet été ont été dus à vous seul. Peut-être vous avez trouvé entre nous bien des différences, moi je ne les sentais pas, mon âge n'est plus celui où l'on entraîne les hommes, aussi je serai contente de ce qui est arrivé s'il en reste quelque tendresse entre nous, et de mon côté pour vous un sentiment que bien rarement j'ai vraiment senti.
Venez ce soir, ou je vous croirai fâché. Venez donc, venez.
Herblay, mardi, s. d.
Deux hommes qui méritent des statues ont imaginé de traduire la métaphysique d'Aristote, la scolastique, ce qui désola et charma nos pères, et moi qui veux désormais tout oublier, moi qui suis une entéléchie, je m'y suis jetée. Le Dieu d'Aristote n'est pas le mien. Il pense sa pensée, voilà tout, il est trop séparé des hommes. Jetez un regard sur ce livre,
A SAINTE-BIiUVE 33
c'est très curieux ; arrêtez-vous sur le i S*' et le 1 4^ livre, dites si c'est beau. C'est un livre sur la subtilité, et non sur la philosophie.
Voici tout ce j'ai à vous dire. Absolument. Le curé a g-ardé précieusement votre petit billet. D'autres vous lisent ici avec plaisir. Herblay est très lettré.
Adieu, ce lever de l'autre jour, comme vous l'appelez, fut un des jours les plus charmants de ma vie, non sans reproche secret que je pourrais peutêtre m'adresser, mais voilà votre genre à Paris, je n'en suis pas responsable, la faute en est au janséniste, pour moi, j'ai eu un jour, un instant charmant et rapide.
Herblay, lundi soir 21 décembre.
Je suis revenue ce soir à Herblay, pensant un peu à vous, et il faut que je vous dise l'enchantement qu'il y a à se retrouver seule à la campagne au milieu de l'hiver, loin du trouble des villes et des passions. Comme j'ai manqué la voiture d'Herblay, j'ai pris la voiture de Pontoise, qui m'a laissée où nous avons dmé, et j'ai fait seule le chemin à pied, au clair de lune, avec un lég"er brouillard. J'étais si contente, l'air et le silence me plaisaient tant que j'ai été au moment de me mettre à genoux dans la boue pour remercier Dieu; des nuages rapides couraient sur
34 LETTÎXES INÉDITES
la lune encore naissante; le froid du soir n'était pas vif, mais plein de vapeur et de rêverie. Tout était calme, tout rappelait doucement l'homme à son foyer domestique. Et en me retrouvant ici, au mien solitaire, j'éprouve un charme que je ne saurais vous rendre. Je n'entends que la tendre respiration de mon enfant endormi ; tout dort dans le village, excepté moi qui vous écris. Il me semble que j'aurais bien aimé de vous faire partag^er ces douceurs de la retraite et des champs. Nous eussions goûté ensemble les sciences et la solitude; j'ai là autour de moi tous ces sages qui sont mes vrais amants. Que l'étude est une aimable chose 1 qu'on vit bien seule avec ses livres! Mais qu'il me serait cher aussi de les lire avec un autre, et tour à tour comme vous avez dit dans vos vers à propos du Numa de nos
bois
Vous avez écrit un petit mot qui m'a troublée, vous qui aimez comme un Parthe combat, en fuyant. Nous sommes-nous aimés? Non, ce n'est point aimer. Je sais ce que c'est qu'aimer, je vous aurais montré comment je le sais. Aujourd'hui, peut-être, nous pourrions commencer. C'est lent, c'est saint, c'est douloureux, c'est tour à tour triste et délicieux. Jamais vous n'aurez été aimé dans la pleine douceur, dans la pleine liberté où j'aurais pu le faire. Nous avions un même culte pour les grands écrivains de la terre et pour les dieux des cieux. Accordez-moi un léger regret, aussitôt démenti à votre manière. Vous m'avez toujours séduite depuis le jour où, rue
de la Paix, vous m'avez parlé de Moïse et fait entendre ce jour-là une très belle conversation.
Il y a aussi en vous une réserve, une richesse cachée, une force secrète, une modestie, et une élévation si tendre et si belle qu'elle tourne toujours à Dieu. Je vous aurais compris et j'aurais pris plaisir à vivre pour vous.
Mais Dieu m'est témoin que je ne pensais qu'à B... (i) et à sa santé en arrivant à Paris; sa foUe me rend infidèle. Mais je suis toujours sauvée par votre raison. Au moins je voudrais savoir que vous n'êtes pas infidèle à M""^ de Gouaën (2) et que ce n'est pas pour une autre que vous fuyez.
Je lis, ce soir, dans Bacon : — Toute science et toute admiration qui est sa semence est de soi agréable. Et encore : — Les sciences accoutument l'âme à une continuelle agitation. — La pauvreté est la fortune de la vertu, etc., etc.
Jeudi, s. d.
Comme Marius me quitte demain pour s'établir à Paris chez un professeur, je suis forcée de retourner à la campagne pour des arrangements, mais je reviendrai demain matin. Ainsi j'espère vous voir demain vendredi, à l\ heures ou le soir.
(i) Bulwer-Lytton, diplomate et écrivain anglais. Voir la note qui le concerne dans notre livre sur Hortense, page 49- (2) L'héroïne de Volupté.
Ecrivez-moi un mot hôtel du Rhône, qui me dira quand je dois vous attendre.
Mille amitiés.
Herblay, vendredi, s. d.
Je veux terminer avec vous l'année, Monsieur, sur une lettre plus sage. Mais c'est votre faute. Je serai toujours tendre quand vous me parlerez de votre santé et que vous aurez l'air triste. Aussi bien je soupçonne quelque cause aux malades de votre espèce; ainsi peut-être c'est cette dame de votre jeunesse qui est toujours fâchée ou c'est Marie qui est cruelle. Que sais-je ? Vous parlez des années austères comme si vous étiez vieux. Mais quelle folie? Quand un homme plus âgé que vous est arrivé au pouvoir, n'a-t-on pas rempli l'Europe de son âg-e et de sa jeunesse ? Vous n'êtes pas encore à l'âge de l'ambition. Vous serez dans peu de temps comme à l'ordinaire ; ne faites pas d'un mal passager un mal irrévocable ; que de livres, que d'années, que de femmes pour vous avant cela ! 11 y a, comme dit Ilippocrate, le mystérieux, le divin des maladies ; chez vous ce sera un dépit d'amour.
Ce mal délicieux dont je sens que je meurs.
Ne craignez rien de moi, ni fureur, ni jalousie. La reine Elisabeth était trop tendre, c'était son seul
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défaut, c'est le défaut des femmes fortes, mais jamais sa fierté, jamais sa raison puissante n'a faibli. Toutes vos légèretés vous séparent de Ninon, mais peut-on s'empêcher de vous trouver un homme intéressant? Oui, vous l'êtes, et bien des impressions oubliées, bien des éclairs qui partent du cortège des passions se réveillent quand vous parlez ou quand vous g-émissez.
Je voulais seulement, ce matin, Monsieur, vous donner un moyen de bonheur, car si l'amour estdans l'air, on est religieux et je le suis. C'est à nous autres qui revenons à la relig-ion éternelle, nous autres que vous appelez Polyeucte, à vous enseigner les vraies douceurs des créatures. Je vous citerai un bien petit exemple d'abord : l'hiver que j'avais mon enfant tout petit à Florence, j'étais très ennuyée le matin par les détails de ménag-e, de soupe, de bouillon, deux servantes bornées et voleuses, Marcus avec Horace, etc. LesoirGapponi(i),NicolHni(2),etc., venaient, les premiers hommes de Florence. Capponi restait jusqu'à minuit, aimable, g'ai, savant, dans un abandon qu'il n'a connu qu'avec moi. Le soir était charmant, le matin insupportable. J'imaginai d'offrir à Dieu ces petits ennuis qui suivent sa création, de sorte qu'ils
(1) Capponi (Gino, marquis), l'une des plus grandes figures du Risorgimento italien (i 792-1876). Voir la note qui le concerne dans notre livre sur Hortense, p. 27.
(2) A'icolHni (Giuseppe), avocat et poète italien, né à Brescia le 20 janvier 1788, mort dans cette ville le 24 juillet i8o5. Il embrassa avec ardeur les idées romantiques, dont il se fit l'apôtre dans il Conciliatore (1819). — Il a traduit différents ouvrages de Shakespeare et de Byron. Lamartine en parle souvent dans sa Correspondance.
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devinrent un plaisir et que je les trouvai doux. Vous direz : mais la santé est bien autre chose. Oui, mais l'offre en est plus belle, et comme disait notre Pascal, le chrétien doit être malade. L'homme religieux du moins se soumet à l'être.
Pour moi, il me semble qu'être sobre en toutes choses, comme vous dites, est bon. J'aimerais des richesses, un salon pour recevoir, et des partis politiques autour de moi, mais j'aime Herblay, ma pauvreté, la frugalité ; je la trouve, comme Bacon, noble et préservatrice. Vous autres, hommes malades et sensibles, la nature vous parle et vous rappelle par toutes ses voix. Mais vous allez peut-être dire comme cet homme vertueux : « Mes amis sont des harangueurs, mais mon œil fond en larmes devant Dieu. Oh, si l'homme raisonnait avec Dieu comme avec son intime ami ! »
Ohl oui, si l'homme raisonnait avec Dieu comme avec son intime ami, nous ne serions pas si inquiets, si agités, nous aurions le chemin tout tracé, et vous, monsieur, les certitudes qui vous manquent. Mais nous aurions bien moins de mérite. Nous n'aurions plus besoin de courage, de résig-nation, de patience; cette haute richesse nous dispenserait de toutes nos vertus.
Adieu. Ceci pourrait devenir ennuyeux pour l'homme du monde amant de M[arie]... Je fais des vœux pour votre volume qui paraîtra la prochaine année. Faites la partie de Pascal, étant souffrant, c'est la
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vraie disposition pour penser à cet homme-là. Allezy rêver au grand air avec un crayon, on pense, on respire, on travaille mieux au grand air. Adieu, monsieur.
Herblay, 9 mars.
Faut-il vous écrire un petit billet ou une longue lettre? Faut-il se tenir dans une admiration réservée ou dans un débordement de plaisir? Ce dernier parti me plaît davantag-e et peut-être vous divertira mieux.
Vous voici donc à l'Académie tout droit. Voici donc les lettres pures, sans politique ou autre alliag-e, les lettres mêmes, Montaig-ne, Pascal, tous les styles, voici des études charmantes. J'ai lu tout à tort et à travers, commençant par Pascal et Jansénius et finissant par Saint-Cyran. Commençons donc par Jansénius, cette machine de guerre, trop chargée, qui éclata, dites-vous, pour ruiner ses amis. Vous v avez habilement mêlé Milton et en avez fait de la poésie biblique. Ces grandes questions m'ont plu infiniment, j'aurais même voulu au moins quelque chose sur la grâce de VAiiffustimis, dont vous nous frustrez.
Toute l'histoire et le caractère de M. de Sacy me
semblent admirables. Voilà l'homme de Port-Royal en cela qu'il ne lisait rien. Parlez-moi des hommes de Port-Royal qui ne lisaient rien, ceux-là j'y crois. Les autres sont des bêtes ou des menteurs, Pascal un malade, Bossuet un homme de cour. Sacy est réservé, sainte nourri seulement de la bible, tout chez lui est simple et beau, vrai ; par là il l'emporte sur Saint-Cyran, guindé, faux, qui lisait ; vous avez voulu innover un grand homme en celui-ci ; à la bonne heure ; nous verrons. Ce Fontaine est excellent et fit de belles choses et simplement, je vais lire ses Mémoires. Ces grandes dames et ces nonnes n'étaient pas dignes de Sacy ; les autres, M. d'Andilly surtout, leur convenaient mieux.
Quand vous avez dit que Montaigne était r^omm<?, pure créature, vous avez dit quelque chose de merveilleux et qui ouvre l'esprit. En effet la réformation c'était un réveil, mais chrétien. Montaigne rentre dans l'homme éternel ; la nature se réveille forte, vigoureuse, après une contrainte de seize siècles; elle va parler, grossière, rustique, elle n'est ni grecque, ni latine, ni chrétienne, un peu de Socrate pourtant. Tout cela est parfait et du plus haut et du plus aimable amusement; cela mène loin, fait penser. Mais quand vous reprenez Montaigne plus loin, il me semble que vous en forcez un peu le sens ; il est malicieux, mais pas tant;il doute même delui;vous en faites un croyant au rebours, c'est trop.
Mais, monsieur l'écrivain, vous n'étiez pas femme, vous n'étiez pas obligé d'aimer un homme; je ne
VOUS trouve pas assez tendre, assez passionné, assez déchiré pour Pascal; vous n'êtes pas à genoux, vous n'en parlez pas comme on doit parler des saints. Mais nous verrons plus tard. Quant à l'histoire des Provinciales, c'est charmant, bien conté, amusant, plein de choses, d'idées, de ii:oût,et de l'esprit à pleines mains. On relit par ci et là, et on trouve, une foule de choses qui ont échappé! aussi je relirai plusieurs fois.
Et la critique, ^l'oserais-je faire par devoir? Elle ne m'appartient pas, je la laisse à de plus savants, et je dirai seulement que Balzac et d'Andillv sont trop longs, qu'il y a trop de portraits et de frivolités. On voit un peu là, derrière, le grand esprit de Marie, que vous ménagez, madame la Marquise, madame la Duchesse que vous acceptez. Votre héroïne. M""® de Guéméné,la/)/ws belle femme de la cour, vous tient trop au cœur.
Ma critique, si j'en voulais faire, viendrait de plus haut, elle serait toute philosophique, et frappant d'abord sur une petite note atroce qui dit que chaque chose a deux noms et que le troisième est en Dieu, elle vous demanderait ce que Voltaire, ce que le xviii® siècle pourrait penser de votre livre.
Port-Royal fut fondé par des demoiselles qui (vous l'avez dit vous-même) cherchaient un établissement et des intérêts. La religion de ce temps est une religion de cour, c'est une cour qui domine tout ce mouvement, l'esprit ni la connaissance n'en sont pas le point de départ, on le sent, à tout instant; la
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cour, la célébrité furent le but de ceux qui lisaient; et les croyants, comme Sacy, ne lisaient pas. Mais aujourd'hui plus de cour, qui donc vous rend si faible, vous qui lisez? Jouons-nous ici la comédie? Le christianisme, est-ce une vérité ou non? Y a-t-il un fils, un père? Avez-vous lu Voltaire, et Frédéric le Grand, et Montesquieu? Ne connaissez-vous que ]\jme Récamier et sa coterie depuis Port-Royal ? Peuton écrire de ce ton, si on est sérieux et honnête homme? Oui, comme Horace qui parle à chaque instant de Jupiter, ce qui le placera moins haut parfois que Bérang-er.
Allez, une femme qui honore la vérité ne pouvait être à vous et à M. de Chateaubriand qu'en passant. Il était doux d'être à vous deux, mais on n'aurait voulu avouer vos idées jamais. Vous n'êtes pas des hommes sérieux, ni convaincus, ni pieux, ni sûrs. Vous êtes de son école, et c'est une fausse école. II faut suivre la science éternelle, si on en dérive on se trompe, il n'y en a pas deux, il n'y a deux mots à rien, scélérat, il n'y a qu'une science et qu'une vérité ; la vérité prend des formes, elle s'entoure de formes à la voix de Jésus-Christ. Mais quand ces formes sont tombées, déchirées, vieillies, salies, profanées, quand de grands hommes en ont fait justice, il faut les laisser dans la tombe et saluer la vérité pure. Voltaire ouvre votre livre, il le lit : — « Oh ! oh ! qu'est-ce ceci ? Cet homme ne m'a-t-il pas lu ? Est-il de Port-Royal ? N'en est-il pas ? Il va parfois plus loin que moi ? Le diable a-t-il fini par descendre
après moi? C'est son allure, mais je n'ai pas été si loin. Deux mots à tout ! Je n'ai jamais écrit cela ! »
On peut parler du christianisme et de la grâce avec vérité, puisqu'il y a des vérités dans le christianisme et la grâce. Mais ce n'est plus du ton d'un catholique. Du temps de Bossuet, vivait Leibniz; on pensait déjà; si ces hommes eussent de bonne foi cherché la vérité, il n'était déjà plus permis de s'égarer, il y avait la Théodicée de Leibniz. Ils ne cherchaient que la cour, et Bossuet fera la risée des vrais religieux par sa correspondance avec la sœur de Cornuau et d'autres. La cour renfermait tout, et Fénelon, dans une erreur dorée. Des victimes tombaient mortes autour, avec lesquelles seules je sympathise et qui restent à venger. Vous êtes plus près de mourir avec elles que de les venger.
C'est là ma critique^ elle porte loin si^oM^, vous voulez la pousser. Adieu, je vous écrirai peut-être encore sur ce livre que je vais relisant et qui est plus plein qu'aucun de nos temps.
Herblay, mardi soir [16 mars].
Savez-vous que quand un homme vous a paru très aimable, qu'il vous a dit durant un moment toutes sortes de choses charmantes, et qu'il fait un livre plein de talent et parfois de religion, savez-vous qu'il vous plaît encore et qu'il y a un jour encore pour
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lui? Tout cela est silencieux dans ces campagnes et secrètement très doux.
J'ai reçu ce matin le billet le plus adorable de M. de Ch[ateaubriand], et je me plais à vous unir quand vous avez tant de rapports ; il n'a pas lu encore, car il ne m'en parle pas ! On ne voudrait jamais avouer vos faiblesses catholiques, mais à part le xviii^ siècle, que vous êtes des gens admirables !
Je vous ai traité de scélérat et donné à la Reine (i) comme tel, mais je ne crois pas qu'il y ait un autre iiomme plus scélérat, plus fin, plus noble, plus honnête homme. Si Volupté m'avait tant séduite, à Londres même, hélas! laissez-moi m'enchanler aussi pour un jour, et pour mille raisons nouvelles, de ce volume-ci (2).
Que tout soit par volumes. Bonsoir.
Herblay, dimanche [20 mars].
Vous m'avez écrit deux billets très aimables; la fin du premier m'a fait rire, bel infidèle, mais votre tort fut plutôt d'être trop fidèle au passé.
Quant au second billet, monsieur le janséniste, je ne vois point de feiblesse ici, mais une vertu admirable, surtout chez vous. Estimer les beaux endroits
(i) G. Sand.
(2) Le t. I de Port-Royal, qui parut chez Rendue!, le 18 avril 1840.
de votre livre dans cette solitude, penser peut-être que l'auteur est encore plus éloquent et plus aimable, quand on s'est réfug-iée, et par sagesse et par goût, dans la religion (la vraie), vous rencontrer encore sur ce terrain-là, est-ce un crime de le trouver doux ? Si vous aviez une jeunesse à mettre à mes pieds, moi je n'en ai plus. Tous deux nous sommes sages, le mot aimer même ne fut jamais prononcé par vous ni moi.
Je vous ai rendu sans reproche à votre culte éternel. Mais quel mal y a-t-il d'estimer beaucoup parfois ce qui est très estimable? Moi, du xviii'' siècle, je trouve que c'est de la force. Allons, accordez-moi ceci, au moins dans une note.
Mais Dieu sait ce qu'a été votre conduite depuis moi et de combien de flammes vous aurez brûlé, cet hiver. One Pascal, Sacy et tous ces saints vous rappellent à la vertu.
Herblay, 17 juin.
Voici une lettre sur Port-Royal. M'^^ de Savig-nac, femme de beaucoup d'esprit (celle même du plus d'esprit que je connaisse), est justement de Port-Royal, quoique protestante, car elle croit encore ces fables des derniers siècles. Avec un bandeau sur les yeux, elle va raisonner comme Saint-Cyran. Gela vient de la
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faiblesse, non de son esprit, mais de son caractère, elle croit parce que sa mère l'a voulu jadis. Sa lettre peut vous anuiser, étant digne de la sœur Angélique. Elle vous trouve grave, ce n'est pas mon avis, ô vous l'amant de Marie, d'Angélique et de tant d'autres !
Si vous voulez voir dans cette lettre ce qui est barré, vous verrez que nous attendons ma sœur de Rome par le bateau à vapeur, elle vient de Piome avec son mari et son enfant pour sauver celui-ci des chaleurs qui ont fait périr, dit-on , ses frères.
Elle logera chez M'^^ de Savignac, et si vous voulez la revoir, elle en sera charmée.
J'ai eu ici mon fils aîné, malade d'un gros rhume pris à sa pension par imprudence, mais il va mieux. Je suis toujours, comme vous dites, sur les Gaules, mais elles sont devenues France dans la main de Rois moins barbares. Je parlerai beaucoup des Germains, car ils ont succédé, tout en buvant, à Charlemag-ne. La maison de Saxe a remplacé ses vainqueurs. Quand la noblesse avait manqué chez eux, on condamnait le coupable à porter un chien sur son dos, l'espace d'une ou deux lieues; était-ce le chien sensius? Noicï la question, il était bien lourd.
Que faites-vous durant ces chaleurs? Comment portez-vous votre chien, car nous avons tous notre chien à porter, cela fut figuré par la croix. Moi pourtant je ne porte rien que la philosophie lèg'ère. Dites-moi si votre travail avance et vous plaît. Vous