CL VIII
Herblay, lundi, s. cl.
« La perfection abstraite des droits, dit Burke, est leur défaut pratique... Eu vérité, dans cette masse énorme et compliquée des passions et des intérêts humains, les droits de l'homme sont réfractés et réfléchis dans un si grand nombre de directions croisées et différentes qu'il est absurde d'en parler comme s'il leur restait quelque ressemblance avec leur simplicité primitive. La nature de l'homme est embrouil-
(i) Fini, non. Sainle-Beuvc ne termina son Port-Royal qu'en 1807, et c'est seulement le tome 111 qu'il publia en i848.
A SAINTE-BEUVE OlQ
lée, les objets de la société sont aussi complexes qu'il soit possible de l'être; c'est pourquoi un pouvoir simple, dans sa disposition et dans sa direction, ne peut convenir ni à la nature de l'homme ni à la qualité des affaires. »
Voilà des paroles profondes et belles. Nous en sommes à l'opposé. L'Assemblée ne va faire que du simple, du superficiel, du léger, du niais et du périssable. Le simple, c'est ce qu'on demande; du simple en politique ! que c'est bête !
Mais pourtant ils ont un principe vrai, celui de l'humanité. Cette amélioration du sort de l'homme, c'est une bonne idée. La Reine voulait qu'on donnât au laboureur la poésie de sa situation; c'est le Felices agricolas.
Voilà M. Riaux dans ces lectures du soir; bien peu d'ouvriers resteront à ces lectures. On n'étudie que par exception, mais la douceur des mœurs peut être partout. C'est l'aristocratie qui la donne, et la France l'a perdue avec sa noblesse, même sa politesse, et nos paysans sont plus rudes que sous Louis XIV.
Votre lettre est très belle, vous dites bien : nous sommes dans l'anarchie, mais il me semble que chez une nation légère etdémocratique(etrun suit l'autre) il ne faut pas prendre les choses très gravement. Il faut se mettre au ton du pajs. Si vous devez passer quelques années à la campagne et dans la retraite, ne vous en inquiétez pas, votre santé s'en rafîermira merveilleusement, vous trouverez avec enchantement
la science méconnue, et j'ai vu toujours ces avenirs sévères devenir riants. Pour moi, je m'amuse de ces nouvelles questions. Le peuple propose toujours la loi agraire ; nous verrons. Cabet et son voyage en Icarie sont ce qu'il y a de plus risible ; c'est l'àne de la fable. Mais si Ledru-Rollin chang'e de ton et vante la modération, nous pouvons espérer un peu de bon sens, du moins pour le moment. Leroux n'est pas nommé, et cela m'ôte un g-rand plaisir. Quant à Thiers, je reg'rette qu'il ne soit pas nommé, mais pourquoi ? Seulement parce qu'il en avait envie, car j'aurais voulu que ces Messieurs, en remerciant les électeurs, disent que leur conviction monarchique les empêchait d'organiser la République, mais non de former des vœux pour la France. Cromwell et sa République ne purent recruter que six lords dans toute l'Ang-leterre, et les La Rochejacquelein, et les La Rochefoucauld brûlent d'organisernotre République. C'est une nation qui s'amuse.
Hé bien, ne nous afflig'eons pas. Vive l'amusement ! c'est là le vrai cri au fond des autres.
Je suis bien curieuse de 'vos bonnes feuilles. Donnez-nous un peu de sainteté, un peu de religion, un peu de vie intérieure au milieu d'un bruit si bête et grossier. Votre livre viendra bien à propos. Je lisais hier des paroles qui m'y ont fait songer.
Herblay, samedi.
Vous avez été un peu malade ? Est-ce pour cela que vous tenez si mal vos promesses ? Je n'ai eu ni bonnes feuilles ni vous, et votre visite ici reste un rêve. Vous parlez même de ni envoyer votre volume dans dix jours; vous ne venez donc pas encore? Vous parlez de projets. Depuis que je vous ai vu jug-er le plus grand ennui et le plus rude malheur de se retirer à la campag^ne, j'ai fort désiré de vous voir rester à Paris, et les événements ont secondé mes vœux, car pourquoi quitteriez-vous une position agréable, quand, dans peu, tout sera rentré dans l'ordre, dans l'esprit, et, je le orois, dans la monarchie? Je ne m'étonne pas de la capitulation de Milan dans de telles circonstances, et je ne trouve pas les Lombards à blâmer. Depuis la capitulation de Paris, les g'randes villes capitulent, c'est la guerre de civilisation. Ils comptaient sur nous, nous irons pour tout recommencer, car je ne crois pas les nég'ociations possibles, à moins, cependant, que Vienne ne soit trop embarrassée.
J'ai eu ici une visite de Damas-Hinard, républicain de la veille, mais bien dégoûté. Il n'arrive que ce qu'on devait attendre, et il n'y a que les républicains de surpris. On pouvait craindre des événements bien plus malheureux.
Dites-moi si vous voyez Thiersets'il lit le Carrosse de M. Aguado.
S'il ne le lit pas, ce n'est pas ma faute, il m'a dit qu'il le lirait volontiers, mais je ne sais s'il lui est parvenu. Ce travail fait comprendre ce que Leroux voulait dire l'autre jour avec sa vraie propriété.
Je reste un peu socialiste, socialiste-royaliste, c'est-à-dire humanitaire avec Leroux et politique avec Royer-Collard. Il faudra bien admettre ce que le socialisme a de bon, mais ce ne sera ni Ledru- Rollin ni Proudhon.
Vous ne m'écrivez plus, vous ne dites rien, je suis fort curieuse de vos projets. J'espère que ce n'est pas pour quitter la France. Ne faites rien d'imprudent à ce sujet, nous aurons pour Président un ami^ comptez-y, ou un Roi, dont il sera le premier ministre. Et vous voilà ambassadeur!
Je crois que le mien (i) va arriver. Vous avez donc renoncé à Oxford (2) ?
Je voudrais bien lire votre iS'am/(?/(?, j'en ai besoin aussi pour un travail. Je suis retournée à la littérature, j'en ai retrouvé les charmes, on n'a d'esprit que chez soi dans ce moment, tout est bête au dehors.
Parlez-moi de vous, et dites-moi ce que vous faites et apportez donc le A^olume vous-même. Je vous croyais au Marais (3) ; passez-vous donc toute la belle saison en ville? C'est cela qui vous rend malade.
(i) Buhver.
(2) C'est la première fois que nous entendons parler de ce projet de voyajre de Sainte-Beuve. Décidément, il était bien en peine de lui en
(3) Chez M. Mole.
Herblay, 22 août.
Mon fils était encore hier hôtel du Rhône, si vous voulez y envoyer le volume à son nom ou au mien, et dire qu'on le lui garde pour son prochain voyage, il y a là une demoiselle fort obligeante qui le prendra. Je leferaicherclieraussitôt,car j'ai grande impatience de le lire. Mon fils me dit que l'aspect de Paris est tremendo, mais je ne suis plus la dupe de cet aspect. Ces gens veulent se faire peu de mal, on tire le canon... contre les murailles ; les généraux périssent, mais pas les soldats ; les chefs sont des poltrons et se vendront tous pour de l'argent. Je les entends d'ici crier vive le Roi ! Il paraît que tous ont sali leurs mains, et que Lamartine même ne peut plus dire comme Pitt : «Mon cœur est aussi pur que mes mains. »
Vous avez vu tout ceci plus en noir que moi. A tout prendre, le pays jusqu'ici s'est bien tiré de cette échauffourée. 89 était une révolution ; i848 est une échauffourée. Ce grand fleuve rentrera tout d'un coup dans son lit, chacun voudra sauver son argent et sa vie. Gela paraît plus terrible que cela n'est, et quand des imbéciles et des fripons s'allient, les dangers sont moindres qu'ils ne semblent. Je vois d'ici la France affranchie et rieuse, et nous en rirons pour longtemps et j'espère que les révolutions finiront ici.
N'allez donc pas agir précipitamment. Quoi qu'il arrive, vos amis seront au pouvoir, ministres ou Président. La Belgique me plaît d'ailleurs pour vous, je l'ai habitée, c'est la France, vous y serez comme chez vous. Mais ne vous hâtez pas de conclure et songez que la France touche au terme de ses ennuis. En tout cas, vous reviendrez, ne prenez pas des engagements, de longs termes. Toute ville pour votre santé vaut mieux que Paris ; ces villes de Belgique sont aérées, et la campagne assez jolie. Vous y trouverez bien des lecteurs pour Port-Royal. Je vous vois partir à regret et j'aurais bien voulu que vous eussiez ma philosophie et mon goût des champs. Vous eussiez passé à la campagne quelques années, et c'est un lieu pour le travail. Mon fils va partir pour l'Italie où il va voir ma sœur à Rome; vous trouveriez toujours sa chambre toute prête si vous vouliez venir ici.
Sans doute, vous éprouverez un mouvement de joie et de bien-être en sortant de cette ville où tant d'armes et de passions sont entassées. Quels éléments pour un penseur, quand c'est une profonde bêtise qui est au fond de tout cela. Je crois votre première proposition vraie, sur laRépublique; quant à la seconde, non, car songez comme cette nation est légère, et avec quel plaisir elle jettera un nouveau cri et retrouvera la sécurité. Pour moi, j'entends déjà ce cri et je me crois au port.
Je presse moi-même mon fils de partir et de s'amuser avant qu'il ne rentre dans l'administration, tant
je crois qu'il va yen avoir une. Il partira et je retrouverai ma solitude, et je serai seule avec vous et Pascal. Cette vie de solitude et de rêverie a son prix si vous aviez voulu en essayer, mais vous êtes trop homme du monde.
Le mois d'août est le vrai mois des voyag-es. C'est le plus ennuyeux de l'année, et c'est celui où l'on a le plus d'envie de sortir de soi.
Cependant les chaleurs, cette année, ne l'ont pas rendu si lourd :
Oh ! que la vie est longue aux longs jours de l'été I Et que le temps y pèse à mon cœur attristé !
Vous trouverez déjà dans votre voyag^e les riches impressions de l'automne ; dites-moi l'effet que ces sites et ces nouveautés produiront sur vous.
Mais le chemin de fer ne laisse pas voir la nature. Vous passerez tout près d'Herblay, car c'est votre route. Adieu, peut-être les premières nouvelles de France vous seront un signal de retour. L'Angleterre, saisie durant la nuit par sa populace, ne s'en fût pas mieux tirée ; il n'y a rien là d'humiliant pour la France ; la liberté nous a valu cet accident.
Herblay, mercredi, s. d.
Voici un mot de mon curé un peu jésuite, mais homme d'esprit fort en coquetterie avec votre Marie.
Je suis charmé de vous savoir si bon théologien.
J'ai fait prendre à Paris Cousin (sur les Pensées). Il est en plein Port- Royal, il vous a pris votre sujet, j'ai compris un peu l'intention de vos éloges ; j'ai regretté aussi bien des choses que je vous ai écrites autrefois sur la philosophie ; les délicats sont à redouter; comme Pascal parle bien d'eux ! Cousin ne connaît pas son Pascal, il ne rentre pas dans ce clairobscur, et si Pascal eût été homme du monde, aimé, heureux, qui peut douter qu'il n'eût été encore et religieux, et troublé, et malade? Mais lui, ravi, pourquoi ne le fut-il pas de Descaries ? Ce sera encore la faute de Port-Roval ; Cousin prend le sujet des autres, mais il ne le traite pas amoureusement.
Votre livre se lit d'entraînement, vous aurez un grand succès, assez grand pour qu'il soit suivi de jalousies, envies, critiques, etc. Vous aviez raison de dire une fois que l'ambition n'était pas dans la politique. Hélas ! La politique est déroutée. Mais vous, vous avez été ambitieux! Vous n'avez pas encore l'ambassade que je vous destinais, mais quel bonheur ! Vous avez fait votre livre. Bulvver m'écrit qu'on l'a fait voyager sans qu'il ait encore quitté Londres pour Paris ; mais comme je donnerais toute sa carrière pour vos volumes, même l'affaire de Syrie la meilleure.
Vous disiez ne rien faire d'agréable à Paris, mais que ce livre est agréable et beau !
Je reprends ma lettre après avoir été bouleversée par M. Faugère. Oh ! pourquoi M. Faugère n'est-il
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pas mort en nourrice ? Voilà un homme i)icn bête (du moins il le semble au premier coup d'œil) qui nous donne une édition de Pascal et nous la dispose aussi à son gré. Mon fils vient de me la rapporter de Paris. Je suis bien fâchée que M. Cousin n'ait pas lait l'édition qu'il projetait. Se con tentera- t-on de celle-ci, et des amours de Pascal et de M'^** de Roannez ? Que c'est niais ! Et sans doute, dit ce bon homme, M''*' de Roannez le payait de retour. Comme il y a de l'amour dans les lettres à M"^ de R. ! Bien fin qui en verra là. Vous avez fait justice de ces bêtises. Savez-vous si Cousin songe toujours à son édition? Fauçère pourtant nous donne le texte et vaut mieux que tout en attendant. Mais vous dites bien, dans ce temps-là qu'eùt-on pensé d'un pareil fatras ? La réputation déjà faite de Pascal nous soutient le livre.
On dit que ces belles prières sont de sa jeunesse, cela me dérange. Port-Royal les avait mises à la fin, et je les croyais de sa fin passionnée. C'est le triomphe de la beauté, du délire, de ce qu'avec Platon j'appelle Alcibiade.
Me voici bien replongée dans Pascal, et pour longtemps. Je vous attendais pour cela. J'ai mon idée. Il me semble voir dans Pascal un nouveau Christ, un homme immolé aussi, mais plus près de nous, plus touchant, où la Sainteté peut se rattacher, car enfin nous ne resterons pas toujours sans passion religieuse, et Pascal, qui peut donner la main à Confucius, est plus touchant que lui. J'attendais votre tra-
vailqui replonge dans ces questions. Vous dites bien contre Cousin que tout le scepticisme de Pascal tombait devant sa foi pour Jésus-Christ.
Mais assez ! car je ne veux pas vous assommer dans un moment où vous recevrez tant de lettres sur ce sujet. Votre reconstruction du livre d'après les Pensées paraît plus belle dans cette anarchie sur Pascal, et vous restez le seul guide pour le comprendre... mais, mais je n'en finirais pas.
Reposez-vous, amusez-vous, avant votre départ, atteig'uez la gloire, et nous aurons aussi vos leçons de Liège.
Herblay, lundi, 5 septembre.
.J'allais vous dire encore d'autres choses sur Port- Rojal, et, entre autres, que demander de la gravité à Chateaubriand en parlant de Rancé, c'était bien oublier que ce qui lui a fait pardonner son catholicisme, c'est le peu de sérieux qu'il y a mis; c'est ce qui peut seul faire pardonner un voile volontaire, une chimère poétique, une sorte d'insulte aux grands hommes d'hier.
Mais je vous épargne mon bavardage sur le petit mot court et froid de vous que je reçois. Peut-être vous avez trouvé que j'en ai déjà écrit trop longuement, et vous avez tant d'avis meilleurs, que les miens
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ne sont rien. Je les donnais dans mon amusement, et je ne voulais que vous amuser.
Ce voyage à Liège me plairait à votre place, mais je crains qu'il ne vous ennuie. J'ai habité un mois cette ville, et une partie de la campagne en est charmante (i).
Vous ne donnez aucun détail. Quand partez-vous? Est-ce ainsi qu'on écrit pour qui on aurait la moindre amitié ? Mais Dieu sait que je me suis appliquée à vous prendre comme vous êtes, et sans vous faire jamais nulle observation... Aussi bien, j'en ai déjà dit plus que je ne voulais.
Voici un mot où M"'^ Hamelin me demande Port-Royal que je lui offrais. Vous y verrez son avis sur Charles-Albert et l'Italie.
Herblay, mercredi, 7 septembre.
Je ne me flattais pas que vous viendriez à Herblay, mais je croyais que vous ne quitteriez pas Paris. Je trouve votre résolution d'un homme ferme, vous faites bien d'aller vers ces pays où Bayle et d'autres ont été penser librement. Mais ce départ me touche, non pas que je vous aie aimé autrefois, non pas pour des souvenirs que vous ne semblez pas garder même
(i) Voir les Enchantements de Prudence, sur le séjour d'Hortense en Belgi([ue.
pour d'autres qui les méritaient plus que moi, mais parce que vous êtes l'homme le plus distingué, le plus aimable, le meilleur de ce temps. Vous vous en allez seul, avec une santé délicate, assez mélancolique, et vous changez, je crois, pour la première fois de vie et de patrie (i). Pour moi, cela m'amuserait, et les objets nouveaux ont leur attrait, mais je ne sais si vous êtes ainsi fait. Vous regretterez vos salons de Paris, des dames, peut-être des demoiselles, dont vous avez l'habitude à Paris.
Vous êtes si secret dans ce que vous faites, on sait si peu votre vie intérieure, vous craignez si fort d'inspirer quelque chose de vif même en amitié, il faut si bien se modérer sur vous-même pour ne pas vous effaroucher, qu'on peut-être liée des années avec vous sans vous exprimer rien de son intérêt et de son admiration. Peut-être c'est dans votre livre qu'on vous trouve le plus, et c'est là que vous vivez. Mais ces hommes, que vous avez étudiés, avaient, même dans leurs austérités les plus outrées, des affections, des soins, et Pascal avait un besoin perpétuel de M'"^ Périer, chez laquelle il est enfin venu vivre. Vous, cette sœur des hommes distingués, qu'en eussiez-vous fait? Ne vous eût-elle pas été importune? Avec cette nature fugitive de la poésie volante, unie à la pensée, on a du sérieux sans sérieux, et les formes et les apparences détruisent les
(i) Non, c'était pour la seconde. Hortense oubliait que Sainte-Beuve avait passé près d un an à Lausanne, quand il y alla faire son cours sur Port -Royal.
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réalités et les vraies beautés de la vie. Vous imposez aux autres ce que vous faites pour vous-même, se renfermer en soi et se taire. Mais ces hommes de Port-Rojal ne fesaient pas cela. Ce qui fait cela c'est l'homme à moitié solitaire, à moitié évaporé, qui reçoit sa loi à la volée, du monde ou de la retraite, qui compte trop la foule et s'en laisse éblouir, qui passe sans cesse d'une impression à l'autre, ne voulant se livrer à aucune. Depuis long-temps que vous m'avez écrit que vous ne vouliez être qu'un homme du monde, j'ai bien vu qu'il fallait vous laisser passer cette fantaisie singulière dans un homme d'esprit. Vous disiez aussi, il est vrai, alors (car vous dites souvent le contraire) que vous iriez vivre dans la retraite dès que vous le poiirriez. Pourquoi n'êtes-vous pas composé de ces éléments plus solides, qui vivent dans le monde sans en être et dans la retraite à fantaisie ? Vous prenez au sérieux dans votre livre les faiblesses de tous ces bêles de gens dont le monde se compose. Oh! quand j'y vivais, comme leur bêtise me paraissait leur excuse ! Vous êtes sévère et cent fois meilleur au fond que vous ne semblez dans votre livre. Je compte que, dans cette Université de Liège, vous allez trouver ces hommes qu'on rencontre par toute l'Europe, que j'appelle le vrai public, hommes d'une autre trempe qu'à Paris, hommes forts et simples, qui vivent d'une vie à eux, mêlée de famille et d'affections, mais qui ignorent absolument l'existence de Paris. L'air, le jour n'est que hors de Paris, le calme aussi et la force, et l'universalité des choses.
Edward Bulwer (frère d'Henry) dit bien « qu'il y a deux choses au monde : la nature humaine et la nature française >;. L'importance excessive attachée aux petites choses à Paris interdit les plus tendres et nuit à toute chose.
Laissez-moi espérer que si Jierblay n'est pas votre retraite aujourd'hui, il le sera peut-être plus tard, quand vous serez rendu à l'Académie, quand vous n'aurez plus que le côté sérieux, quand les femmes ne seront plus tant dans la vie du poète, et qu'il se tournera vers l'éternelle beauté. Vous saluerez en attendant ces blonds et frais visag-es flamands, ces fdles naïves et lourdes qui ont leur charme. Mais vous ne ferez qu'effleurer non plus ces beautés-là. Une Université eût été toujours chère à Platon. C'est là que de jeunes esprits, de jeunes cœurs se préparent à vivre, à souff^rir, à briller, et qu'un mot de vous saura les charmer. Les plus intelligents seront les plus pauvres et les plus mal mis, par cette loi de la rareté de l'esprit qui ne le fait ressortir que d'un çrand nombre. Vous pourrez choisir quelques disciples favoris. Liège doit être dévote un peu ; n'allez pas vous laisser séduire et songez que l'avenir est comme vous l'avez tracé dans ce troisième volume.
Pour moi, vous voyant partir seul, je me reproche de vivre ici heureuse avec mes enfants. Je suis pourtant occupée et charmée du petit, qui est plus d'un âge qui convient aux mères ; il est fort intelligent, plein d'agrément. L'aîné a déjà sa vie et ses passions à lui ; c'est un ami plus qu'un fils, et la
maternilé d'ailleurs est surtout pour les petits. Tout s'envole autour de nous; la race qui nous suivra n'a pas besoin de nous longtemps, et les amis sont en définitive ce qui nous restera de plus cher et de plus aimable. Ils sont nos contemporains, ils en savent plus long- que nos enfants; nos enfants grandissent et partent ; nos amis vieillissent et nous restent. Laissez-moi du moins cet espoir.
Mais pourquoi souhaiter que vous fussiez plus g-rave ou plus ouvert ? Vous perdriez peut-être de vos charmes. C'est tout un ensemble inquiétant, mais charmant. Si je crois qu'au fond il y a pourtant quelque solidité dans vos afifections, je n'en suis jamais sûre, et par un accent g-lacé qui vous est facile au besoin, vous savez vous replacer sur ce terrain de la sublime indifférence, et nous commander d'y rester.
La lettre de M™® Hamelin n'était-elle pas comique et spirituelle? Vous attendiez-vous que Port-Royal eût fait la République ? Elle n'est pas très contente de Capponi, mais il est premier ministre à un mauvais moment, quand l'Italie veut s'unir. Le père de mon enfant est ministre avec lui (des cultes) et le domine fort (i).
(i) Nous apprenons ainsi que le père du second enfant d'Hor- (ense était Jacopo Mazzei. Sainte-Beuve, qui n'avait pas conservé de lettres d'elle postérieures à celles-ci, avait écrit sur la partie contenant son adresse : « de M"i« Allart, à garder. »
liNDEX ALPHABÉTIQUE