‹ Lettres inédites à Sainte-BeuveChapitre 8 sur 11 · GLI · texte numérisé non relu

GLI

Herblay, dimanche 14 avril.

Venio ad Pirœa, in quo magis reprehendendus sum, quod homo romanus Pirœa scripserim, non Pirœum. — Je trouve cela ce matin dans Gicéron qui me donne occasion de revenir sur ce felices agricolas que j'ai jeté l'autre jour, je crois, dans une lettre à vous, et si ce n'était pas vous, je ne le relèverais pas. Ge n'est T^d^s felices, mais fortunatos. G'est la question du moment, et il faut savoir ses vers.

G'est la question du moment, car avec un peu moins d'heures de travail (et on a déjà commencé) le travail manuel convient même à l'homme d'esprit. Si Pascal eût été à la fois géomètre et paveur,

Il vivrait, et sa vie eût comblé nos souhaits.

Vous vous êtes plaint un jour d'avoir à soulever de gros livres dans votre Bibliothèque ; j'ai remarqué cela qui sortait de mon système ; si vous eussiez manié

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un peu la bêche, vous eussiez eu une meilleure santé, et cela ne nuit à l'esprit que poussé à l'excès. Mais nos paysans ici ont chacun leur degré particulier d'intellig-ence,et le plus inteUig-ent en général est le plus laborieux, le plus intéressé, celui qui pioche le plus.

Je voudrais pour remède à beaucoup de vos beautés souffrantes, d'aller laver à la rivière et visiter la vigne . Je disais cela à la Reine en opposition à sa pitié du peuple,et elle m'accordait que j'avais raison, mais que le peuple ne sentait pas son bonheur.

Ce n'est pas de son bonheur pourtant que nos réformateurs parlent au peuple. Mais sans doute les travaux sont trop inégalement départis : les uns ont la campagne, l'innocence et la joie : les autres la ville et les ennuis, avec des travaux presque toujours méconnus. Port-Royal-des-champs avait trouvé quelque chose de cette saine répartition de travaux, car plusieurs de ces MM. prenaient même la pioche.

Il est vrai que le peuple souverain se compose dans ce moment d'une poignée d'ouvriers des villes, et que nos trente millions de campagnards ne comptent pas. S'ils comptaient, nous en serions encore à Saint-Louis. Voilà la difficulté. C'est pour cela que Burke dit bien que les affaires humaines ne sont que difficultés. Lamartine ne voit rien partout que de simple et de clair, et il parle à faire rougir ce portefaix rival de Thiers, qui doit être un grand homme. C'est pousser la bêtise et la fatuité jusqu'à l'indécence, mais qui peut s'étonner de voir l'eau tiède faire mal au cœur ? Pourquoi Barbes et les gens de courage

qui voudraient la g-uerre et le renversement des traités de i8i5 ne portent-ils pas Thiers à la Chambre ? Ils auraient un organe. Barbes a de bonnes choses à dire sur l'extérieur, mais il ne sait pas parler. Thiers reprendrait la question des traités et des frontières, et cette fois nul Roi [ne serait] là pour le jouer. La question sera emportée, et que la gloire nous console d'avoir perdu la doctrine. Faire une révolution pour redevenir plus plat qu'en i84o, c'est inadmissible, et quand les Francs sont bouleversés, il ne faut pas les tenir au camp de Glovis.

Vous n'avez pas l'idée de l'enchantement de cet endroit à la première verdure de la forêt, et avec un jardin en fleurs. Je ne crois pas d'ailleurs que vous quitterez jamais Paris. Pourquoi donc ? Vous êtes fort aimé d'une partie des vainqueurs. Tout ira de mieux en mieux. Ce n'est pas aux concitoyens qu'on en voudra, c'est à l'étranger; tout tombera sur la Prusse et le Rhin. Le Rhin ! le Rhin c'est le cri barbare. Vous serez un des modèles de la Société future : le savoir avec la modestie, une fortune petite, une grande richesse morale, beaucoup de livres, peu d'embarras, la science sans oppression du peuple. Vous n'avez pour répondre entièrement à mon idéal que ces gros livres à soulever et une pioche parfois. Puis un peu plus de mépris des villes et du monde, un peu plus de vaste mer où tout est confondu, un peu moins de Louis XIV et de Lafayette, de Sévigné, toute sotte espèce, quoique aimable, égoïste, vaine, petite et basse.

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Basse n'est pas trop. Voyez leur conduite avec cette pauvre M"e de Grignau, qu'on fait relig-ieuse pour la frustrer de son héritage, et cette autre fille qu'on sacrifie aussi au jeune M. Q. Mais celle-ci^ c "était sacrifier sa fille et soi-même ; l'autre c'était manquer de probité et d'humanité.

Passj', 23 avril.

J'avais fait de point en point ce que vous m'aviez dit, êtes-vous donc mécontent? M. P [assy] vous a-t-il déplu? — J'ai reçu une longue lettre de son frère, la plus sombre du monde sur nos événements, mais la science se confirme par des erreurs passagères, et jamais les doctrinaires n'eurent de si beau triomphe que ce suffrage universel dont ils avaient signalé toute l'absurdité.

Ecrivez-moi, ou je vous croirai fâché. Pensez qu'Herblay rayonne de lumière et de verdure. Bientôt nous serons au milieu des lilas défleuris .

Pensez-y comme un asile à la pensée et à l'étude . Etes-vous ce matin aux élections?

Herblay, i mai.

Bien que j'aie retrouvé mon silence et ma solitude, je ne vous écris pas, je respecte votre occupation et

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VOS yeux, et comme vous n'écrivez pas vous-même, je crois que vous aimez mieux qu'on vous laisse un moment de repos pour Pascal.

On croyait que la pensée allait disparaître du monde. On voyait les barbares inonder son domaine. Hé bien, non 1 La pensée renaît ; elle s'alimente des événements, et celte démocratie vous fait revenir en arrière, à Athènes, à Florence, à Louis XIV. On comprend mieux le pourquoi des choses. Les Jacques mêmes s'éclairent d'un jour nouveau. La science en sortira raffermie, les convictions plus profondes — surtout, dit le National, pas d'éloquence à l'Assemblée. — Je le crois bien. J'ai perdu ma grande consolation, la nomination de P. Leroux.

L'Europe croit que le Sainte-Beuve de l'Assemblée, c'est vous, et elle félicite l'académicien.

Venez-vous dans votre chambre ici? je vous la garde quand vous la voudrez, la vue en est magnifique, mais si vous trouvez la maison trop bruyante, et les enfants, on en trouvera de plus silencieuses, mais ici la vue est digne d'un poète. Mon fils va et vient de Paris, et ma vie est la même que toujours avec Machiavel et Platon.

Gibbon s'occupe toujours de Bayle, n'est-ce point Bayle en dépit du vrai génie de Bayle?

CLIY

Herblay, mercredi [21 mai'j.

Si vous aimez Biirke, vous le trouverez clans ses Essais politiques qui disent le contraire de ce qu'on nous prêche, car ils ne sont que la fleur des écrits de ces grands politiques, recueillie dans les lectures sans fin delà campagne.

« Du moment, dit-il, que vous diminuez quelque chose des droits de l'homme, de celui de se gouverner soi-même, et que vous souffrez qu'on y apporte quelques limites positives et artificielles, aussitôt toute l'organisation du Gouvernement devient matière de convenance. C'est là ce qui rend la constitution d'un Etat et la distribution équitable de ses pouvoirs, l'objet de la science la plus délicate et la plus compliquée ; c'est là ce qui exige une connaissance si profonde de la nature humaine et de ses besoins, de toutes les choses qui peuvent faciliter ou empêcher les différentes fins qu'on se propose par le mécanisme des institutions civiles... Les gouvernements simples sont souverainement défectueux, pour n'en rien dire de pis, etc., etc. »

C'est là qu'il distingue le pouvoir du peuple de sa souveraineté. Son pouvoir est grand s'il veut; c'est un torrent, mais sa souveraineté n'est que dans la justice et la prudence, la prudence, la première des vertus, dit-il, et qui n'est pas propre au peuple. Il

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n'a donc point de souveraineté. Je quitte ce sujetqui me plaît trop et m'amuse à reprendre devant notre burlesque assemblée. Cependant, il y a eu, dans Barbes, quelque grandeur à demander de reconstituer la Pologne en faveur de l'héroïsme et de la beauté seule ; c'est une belle idée, portée par des fous, mais ce faible gouvernement pourra-t il maintenir la bassesse de Louis-Philippe ? Je ne le crois pas. Thiers saura-t-il, pourra-t-il s'emparer du parti de la guerre ? Mais ces gens mêlent tant de folie à leur générosité que cela fait pitié. Lamartine est venu pour donner un nouveau lustre à Guizot, à son langage serré vraiment d'homme habile, à sa manière ferme et concise. A-t-il payé l'autre pour cela? Il lui doit une reconnaissance infinie, le poète s'est noyé dans le ridicule et le fatras (i).

(i) SainleBeuve ac croyait pas, comme Horlense, à l'habileté de Guizot. Voici ce qu'il lui écrivait au mois de mars 1848. C'est encore Jules Troubat qui a publié cette lettre dans les Cahiers de son maître (p. 79).

« Vous m'écriviez l'autre jour de Guizot qu'il était bien habile; vous me parlez aujourd'hui de sa. Jlexibilité. M. Guizot n'était rien de tout cela, et, ce qui l'a perdu, c'est précisément, avec un esprit si supérieur, de n'être point habile, d'être roide, d'être antipathique, comme d'autres sont sjnnpathiques, de n'avoir à aucun de^ré le sentiment di> l'opinion publique et populaire, et de l'irriter sans cesse. Il y a longtemps que Al. Mole a caractérisé la politique de M. Guizot une politique Cl outrance : nous en recueillons les fruits. — Les hommes que j'ai loués et dont j'apprécie tant le jugement (M. Mole etc.), ne sont pas de ceux entre les mains desquels un Etat périt; ils peuvent manquer de force et de fermeté ; mais ils ne manquent certes pas de prévoyance qui de tout temps a fait faute aux doctrinaires, à cette secte douée entre toutes

D'une intrépidité de bonne opinion.. .

Enfin, la chose est faite, et l'on n'a plus le choix. Chacun a fait autre chose que ce qu'il voulait, et la plupart trouvent qu'ils ont réussi . On voulait pousser Guizot dehors et le mettre à la porte ; mais il s'est trouvé que cette porte oii on le poussait était une fenêtre-

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Cette g-arde nationale qui vient des départements donne un grand éclat à ceci, et on devra peut-être à cette révolution un esprit public ex'celleul. Nous en sortirons bien^ j'espère. La g-auche, qui avait (out fait, reprendra l'autorité, le pouvoir restera à l'intelligence à qui Dieu l'a destinée. Ne remettons pas un Roi trop tôt ; essayons un peu du moins la République; voyons ce qu'elle sera et si nous devons reprendre un Roi, que ce soit la ATaie, Tanlique monarchie avec la liberté. Je vois pourtant que la branche cadette retrouve l'espoir.

Les premiers auteurs de nos folies ce sont ces historiens sans fond, sans g-rand esprit, ces hommes d'art et de talent que vous louez trop, vous qui n'eûtes jamais leurs erreurs, vous dont le coup d'œil est toujours juste et profond, et qui seriez le meilleur politique si vous vouliez. C'est M. Thiers avec Danton, c'est son école imbécile qui a fait ce parti du peuple. Que Thiers nous sauve du mal qu'il a fait, qu'il dirige la République, mais ne se laisserai! il pas trop emporter encore.

A l'Ecole fataliste, vous disiez que les principes auraient pu courir et se heurter de bien des manières. Et vous appelez cette histoire de Thiers la carte de route des générations qui sont encore en marche.

et l'on a sauté de trois étapes là où l'on ne comptait descendre que d'un ou de deux degrés. On est tout étonné du saut et de ne pas s'être fait plus de mal. On se tàte, et l'on n'a qu'une forte commotion et un très grand étonnement. Nous qui sommes poètes, c'est-àdire des oiseaix sur la branche, et qui ne tenons à rien, nous acceptons le monde comme il tourne, et je ne conçois pas bien en quoi j'ai pu vous scandaliser. . . »

Vous disiez trop vrai. Mais g-ardez-vous d'aller trop louer son Histoire de l'Empire, qui a le même défaut, point de jugement, point de vues, point de hauteur ni de justesse, tout pris du bas, dans larue. Vous qui voyez tout autrement et qui êtes si sévère, quand les enchantements ne vous saisissent pas, n'allez pas louer ces sources d'erreurs. Les anciens (ceux qui sontrestés) n'ont jamais fait de telles fautes. Tout un peuple les paie. Les documents de Bûchez ont été rassemblés sous ces fatales et fausses inspirations, et Lamartine a traduit dans son fatras le livTe de Bûchez qu'il a avalé jusqu'à la lie. Ces talents, qui se laissent prendre au faux, sont les plus dang^ereux. Et vous, critiques, ne faiblissez pas.

Thiers dans la politique s'est beaucoup formé, et c'est sans doute un homme important pour son pays ei le meilleur et le plus aimable du monde. Mais en connaissant ces messieurs, la France pourra s'en servir sans se laisser trop aller. L'Ang-leterre a formé son esprit public au milieu des corruptions ministérielles, nous, nous formerons le nôtre dans les luttes des Francs, ce n'en est que plus honorable (i).

Je vous avais écrit que c'est une nation qui s'amuse, etc., etc. Les lettres se perdent donc, car le fortunatos agricolas était à vous ! Je vous disais que vous étiez le vrai modèle d'un républicain, avec votre grand savoir, votre peu de dépense et d'oppression du peuple, etc., etc.

(i) Sainle-Beuve a encadré d'un trait à la plume tout ce passage, comme pour montrer qu'il était de l'avis d'Hortense.

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Eh bien, dans ce dernier chapitre, vous êtes-vous placé entre Epicure et Port-Royal, incrédule ou dévote? J'attends avec impatience Pascal. Et vos bonnes feuilles ? Je ne crois pas que vous quitteriez Paris; on n'y consentira jamais.

J'ai des lettres de Paris, des détails magnifiques sur nos troupes diverses. M™^ H[amelin] m'écrit qu'on se croyait au i8 Brumaire et qu'on demandait : « Où donc est Bonaparte ? » Elle les trouve si incapables qu'elle les croit châtrés (i).

Adieu, bon courag-e, le passag-e de Bacon finit la Dignité des sciences, vous le trouverez à l'avantdernière pag-e ; il y en a beaucoup de tels sur l'Ecriture.

Ce dimanche matin. Voici le beau temps qui revient pour vous attendre ici.

Herblay, dimanche, 4 juin.

11 m'est venu une idée pour vous, en voyant les Bibliothèques de Versailles, Trianon, etc., etc., passer au ministère de l'Instruction publique. C'est que, donnant pour motif votre santé, vous demandiez au ministre le changement de votre Bibliothèque pour celle de Versailles. Vous serez sans doute moins payé, mais vous aurez du loisir et le château de Ver-

(i) Sainte-Beuve a encore encadré ce passage.

sailles. Si vous ne voulez pas faire la demande, on pourrait donner l'idée à Jean Raynaud de vous le proposer. Ainsi vous resteriez dans une position agréable. La République ne peut laisser dans l'ombre les talents. Si on envoie Em, Arago ambassadeur, tous les hommes de mérite doivent être ambassadeurs. Vous savez mon idée à ce sujet. Il est vrai que mon ambassadeur (i) n'est pas fort bien traité dans ce moment; je crois que le plus grand tort est à lord Palmerston, homme fort petit.

J'espère que vous allez venir ici avec vos bonnes feuilles, et avec le beau temps qui va reparaître. Vous verrez si Herblay vous plaît, il m'a paru plus charmant que jamais.

Je ne peux penser, comme vous dites, que la civilisation baisse; c'est un moment à passer, ce n'est rien. On va nous remettre un Roi trop tôt, avant que nous n'ayons seulement essayé de marcher; il est vrai que si nous ne pouvons marcher sans tomber, le mieux sera de rester debout.

Votre lettre m'a bien amusée à la fin, elle est dans votre caractère, mais les gens plus graves aiment beaucoup cet âge de la pleine force et de l'indépendance. J'y avais rêvé d'avance et du milieu des passions, et il a réalisé ce que j'en attendais. On est tout près encore des sources pour s'inspirer.

Adieu, pensez à mon idée de Versailles, cela ne serait-il pas agréable?

(i ) BaUver.

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P. S. — Je voulais voir quelque chose sur Montaigne, j'ai repris Port-Royal; c'est certainement plus fort et plus pensé que personne ne fait de notre temps, et il y a bien peu d'ambassades pour cela- Ah ! si vous vouliez être, je ne dirai pas toujours sérieux, mais toujours sans frivolité ou sans concession à ces dames !

Herblay, 29 juin.

J'avais pensé comme vous : plût aux Dieux que ce Général (i) eût une pensée de derrière ! Chose bête ! les Républicains et leurs chefs sont en prison, leurs instruments sont renversés, et les gens de Louis- Philippe, rétablissant tout le passé, maintiennent la République qui empêche que rien ne puisse réussir. Un général du Roi préfère la mort au renversement de cette plaisanterie. Mais est-ce au désert qu'il a appris ce beau lang-age et qu'il a pris cette élévation qui nous commence une République ? Voici donc dans ce gâchis un éclair de beau; c'estle général qui est poète et qui sait parler, qui a le nerf et l'éloquence. Cela va-t-il durer? J'ai eu ici tous les détails par les deux partis, car nous avons des combattants gardes nationales, et d'autres réfugiés. C'est bien la France. C'est léger, sans suite et, excepté les clubs,

(i) Cavaignac.

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ces braves gens ne savaient ce qu'ils voulaient, et il ne s'agissait que de causer pour s'entendre. Nos réfugiés ne savent pas pourquoi ils ont combattu ; ouvriers du faubourg Saint-Antoine, on leur a demandé uncoupdemain, un coup de fusil,ils l'ont promis, mais d'abord ils voulaient s'entendre avec la mobile; ils élèvent une barricade en l'attendant; la mobile arrive ; ils veulent parler, la mobile tire; ils sont furieux et se défendent. Ils se vantent d'en avoir beaucoup tué. (^e sont les barbares sans plus de réflexion ni de religion. Les gardes nationales vous racontent qu'au premier rappel, croyant qu'il s'agissait de défendre la République, elles n'ont pas voulu marcher, mais qu'elles n'ont pris les armes que quand elles ont su qu'il fallait vaincre la République sociale ! Elles ont donc raffermi la République, seulement parce qu'il fallait renverser la République sociale ! Quelle confusion ! que de bêtises ! voilà où devait vous mener le gouvernement le plus incapable qui ait, je crois, jamais paru sur la terre. S'il n'est pas mis en jugement par la Chambre, la garde nationale veut l'accuser. Ce serait juste, ce seraitbien.il faut là un procès vengeur, il faut que Ham, qu'ils préparaient, soit pour eux; et pour le reste un exil et un pardon, car le peuple n'est pas comptable des folies où le Gouvernement même l'a poussé. Mais s'il est un peuple peu fait pour ce grand essor de licence, c'est celui-ci, puisqu'il tue en badinant. Mais ne dites pas que nous ne sommes pas faits pour la liberté, une liberté doctrinaire et réglée. Tout peuple est fait pour la

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liberté, c'est la civilisation : des excès passagers ne détruisent pas la vérité éternelle.

Je ferai votre commission, mais je crois que vous ne quitterez ni Paris ni la Bibliothèque. Vos amis vont rentrer ; tout va se remettre ; on ne peut se passer de la g-auche ; nous sommes en pleine réaction. Lég-ers et guerriers, prenons notre parti. De ces convulsions nous sortirons plus instruits, plus convaincus. Les Doctrinaires triomphent, et la restauration brille d'un éclat auquel on n'avait pas rendu justice. Cependant je préférerais Louis-Bonaparte à Henri V, et il arrangerait tout, il me semble, avec M. Thiers.

Je regrette que vous n'ayez pas été ici durant ces événements, lisant vos bonnes feuilles. Nous n'étions occupés que de Paris. Mon fils était ici à mon grand contentement et avec la commune, sous les armes, mais ce village est hors de route et je n'ai rien craint. Nous avions un garde-mobile à Paris, il n'a pas été tué et arrive ce matin. Le peuple égaré rentre et se faufile dans ses maisons; ainsi ont fait nos réfugiés. Et Leroux? Il a tenu la Chambre attentive, mais qu'a-t-il dit? J'avais reçu il y a quinze jours une lettre de Nohant, fort désenchantée. Je l'ai envoyée à M. Thiers, car il était question de lui. Elle avait cru voir l'âge d'or, l'égalité parfaite, elle revenait d'un songe dont ces jours-ci l'auront tirée plus violemment.

Adieu. Vivent la liberté, Royer-Collard, Benjamin Constant, et la vérité !

3lG LLTTUES INÉDITES

La voiture d'Herblay, c'est le chemin de fer du Nord. On part pourHerblayàSh. du matin, loh. i/4, midi 20 minutes, 3 h ï/4, 5 h i/4r 8 h i /4, gheures du soir. — On vous laisse au débarcadère d'Herblay, et, en suivant tout droit, vous venez ici : si je savais le jour, j'irais à votre rencontre. La campag-ne à présent est fraîche et charmante pour marcher.

Herblay, 1er juillet.

Je VOUS envie ce travail forcé de Port-Roijal, car ce temps-ci est le plus ennuyeux du monde, et du moins vous y échappez. Vous ne pourriez étudier librement, mais, contraint par un libraire, par un devoir, vous revenez au beau malgré vous. L'étude libre, comme est la mienne, ne suffit pas, elle est sans cesse interrompue par les événements, et ces événements sont si grossiers, si stupides, si dépourvus d'idées, on en est si dégoûtée que la vie ennuie ! L'horreur du sang n'a qu'un jour, puisque le combat n'a qu'un jour, et il y a si bien plus de bruit et de vanteries que de mal, qu'on n'est pas fort émue. Le mol admirable devient le plus ridicule du monde. Des scélérats, divisés en deux bandes, se sont tués vaillamment, et si les ouvriers avaient su que les mobiles seraient contre eux, ils disent qu'ils n'auraient rien tenté. Ce mobile d'Herblay est venu me

voir, je l'ai connu enfant, il y a dix-sept ans, il m'a dit des choses affreuses, les mobiles tuent pour le plus léger niolir,iLs parlent comme des g-ens abominables, et on a vu un ouvrier profiter du moment pour tuer son père ! Que vous dirais-je ? Ce g-arçon m'a paru au-dessous des brutes ; les ânes, les cochons, les oies se connaissent entre eux, et leurs luttes ne sont pas mortelles.

Tout cela est fatig'ant et va toujours jusqu'à l'ennemi. J'ai mon fils qui ne lit que les journaux et ne parle que de cela ; le curé nous envoie ses journaux; nous avons les nôtres, c'est un concert de bêtises. Un discours de M. Guizotnous donnait un jour charmant ; les idées étaient étendues, le langage devenu serré et excellent ; tout avait de la portée et de l'attrait. On y pouvait rattacher ses études par quelques côtés. Ici on est empêché de tout par rien.

La cause de Leroux est encore la seule qui m'intéresse, celle de l'humanité, mais elle est prise ici à rebours.

Heureux vous donc, que vos travaux forcent à les suivre, et qui revenez au beau en dépit du canon ! Heureux vous, de traiter des questions de sainteté et de pureté au milieu de ces bassesses, et de voir Pascal encore, du sein de nos folies! Voilà ce que je vous envie, et si j'avais votre volume, je vous suivrais sans effort. Je le recevrai comme un bienfait dans ce temps-ci, et il sera un bienfait pour beaucoup de monde.

Je vois ici des lenteurs sans fin; je voudrais celte

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ferme dont je vous ai parlé, m'y retirer en alieiiùant les beaux jours, y travailler à la fortune en paix, y étudier la nature, etc. On reste un pied en l'air, sans prendre part à rien et sans solitude. Vous viendrez peut-être dans notre ferme. Mes essais politiques ne sont plus du moment, mais ils reviendront pour moi avec la politique. Je fais autre chose, mais comment n'être pas distraite ? Je vous envie^ vous qui avez mené votre barque au port à travers la tempête et qui aurez fini (i) dans un mois! votre ouvrage restera quand tout ce qui nous ennuie aujourd'hui aura disparu sans retour. Et déjà il va nous en reposer et nous en console. Ah! comme la république des lettres est différente de notre République !

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