VIII PRÉFACE
quelque inexactitude, son système! Combien d'opinions divergentes en sont issues! et combien d'attaques opposées, d'interprétations diverses se sont produites dans tous les pays! Elles n'ont peut-être pas manqué une seule année depuis 1690. C'est que l'Essai, comme le Discours de la Méthode et la Critique de la Raison Pure, apportait moins un système qu'une méthode philosophique. C'est cette méthode que la correspondance de Locke nous montre appliquée à toute sorte d'objets.
Les premiers adversaires de Y Essai avaient bien discerné comme le plus important dans l'ouvrage et comme le principal effort de l'auteur contre la scolastique, „cette nouvelle méthode des idées" (this new way by ideas, disait H. Lee), qui fondait le raisonnement sur la seule convenance ou disconvenance des idées claires et distinctes qu'on s'était faites des choses. S'il fallait, ainsi que le croit M. Bergson, caractériser une philosophie par l'intuition d'où elle a pris naissance, on ne devrait pas chercher l'essentiel de !a pensée de Locke dans ses thèses sur Porigine des idées, mais dans la méthode que Y Essai expose entre cent autres sujets et dont toute la vie, toute la correspondance du philosophe nous montrent l'application. Considérée de ce biais, cette correspondance, où il est si peu question de philosophie, semble être le complément de l'Essai, la pratique qui s'ajoute à la théorie, en même temps qu'elle nous aide à apercevoir l'objet principal de l'ouvrage.
Quelque utile qu'elle puisse être, la lecture des lettres de Locke n'est pas très aisée, parce que toutes ne sont pas publiées, ni accessibles au public, — il s'en faut peut-être d'un tiers, — et parce qu'il faut chercher les autres dans une quinzaine de volumes ou de périodiques ï);.
1) En voici la liste avec les abréviations que nous avons employées — F. L. = Some familiar letters between Mr. Locke and several of his friends. Lond. 1708. Imprimées dans les œuvres de Locke.
A collection of several pièces of John Locke, etc.. Lond. 1740, contient 39 lettres dont 32 à Antony Collins.
Œuvres diverses de M. Locke. Amst., 1732.
Life and letters of J. Locke, by lord King. Bohn's standard Libray. 1884. Robert Boyle. Works, vol. V Lond., 1744.
Or. Let. — Thomas Forster : Original letters of Locke, Sidney and Shaftesbury. Lond., 1820, 1847.
Lord Campbell: Lives of lords chancellors. Lond., 1849. Vol. IV.
Edleston: Corresponda?ice of Sir Isaac Newton and Prof. Cotes, etc.. Lond., 1850.
Mrs. Thistlewayte : Memoirs and correspondance of Dr. Henry Bathurst lord bishop of Norwich. Lond., 1858, p. 537.
Christie: Life of the first Earl of Shaftesbury. Lond., 1871.
Brewster : Memoirs of Sir Isaac Newton. Lond.
F. B. = Fox Bourne. Life of John Locke. 2 vol. Lond. 1876.
European Magazine, vol. XIV et XV ; 1788-89.
The Muséum : vol. II, 1746, p. 205.
PRÉFACE
Celles que nous publions sont empruntées à des collections presque intégralement autographes, dont l'authenticité ne fait pas question i).
On a beaucoup vanté l'écriture de Locke, (the neat hand of Lk., dit Fra. ser) ; le vrai est que ses lettres familières, comme ses common place books, écrites rapidement, sont parfois assez difficiles à lire, et que l'on y a fait beaucoup de fautes de lecture. Nous avons cru devoir les imprimer telles qu'elles ont été écrites. Toutefois, pour nous conformer à l'usage, nous avons rétabli la ponctuation là où son absence pouvait entraîner quelque obscurité. Il y a lieu de rappeler que les signes de ponctuation sont beaucoup moins fréquents dans les manuscrits du xvue siècle anglais, et surtout français, que dans les écrits de nos jours; qu'ils ne sont pas répartis au hasard, mais qu'ils manquent souvent. Ainsi dans les autographes de Locke les virgules ne sont pas employées pour séparer les termes d'une énumération, pour isoler dans une même proposition les compléments principaux; elles servent à séparer les propositions, et, dans cet emploi, remplacent même le point et virgule; mais elles sont souvent omises. Locke oublie aussi souvent les points. Dans ses notes, et fréquemment dans ses lettres familières, il n'y a pas de majuscule au commencement de la phrase. En revanche les mots importants en sont d'ordinaire pourvus. Nous avons modifié tout cela dans une certaine mesure, afin de ne pas ajouter par l'aspect insolite du texte à la difficulté de le comprendre.
Le latin de Locke ne manque ordinairement ni d'aisance ni de grâce, mais comme l'anglais des lettres à Clarke, il présente les négligences d'une rédaction très familière et souvent très hative. Quant au français des lettres à Thoynard, on sera d'abord frappé de son incorrection. Mais il faut remarquer que ces lettres ont été écrites au courant de la plume, probablement sans dictionnaire ni grammaire (Vid. par exemple la lettre du 15 nov. 1680, écrite dans un café.).
Locke sut assurément assez le français pour l'écrire convenablement, lorsqu'il en prit la peine, et pour surveiller avec compétence la traduction de ses livres par Coste. La plupart de ses fautes, soit d'orthographe, soit de syntaxe, s'expliquent par sa nationalité ; par exemple, les fautes dans l'emploi du conditionnel et du prétérit, les fautes d'orthographe : addresse, european, etc., les fautes de genre dont beaucoup sont causées par la prononciation : toutes les abbés. Locke écrit comme l'on prononçait, ou plutôt comme il prononçait : d'où la graphie é pour ois. Ce sont là de pures négli-
Monthly Repository, XIII et XIV, 1818-1819: traduction de lettres Locke à Limborch par Mr. Rut t.
Notes and Queries, vol. III, p. 1851.
Atheneum, 1884. 9.2.
Revue Internationale de l' Enseignement, 15 mai 1908.
1) Pour les lettres à Thoynard, British Muséum, additional mss. 28.336; 28.728; 28.7S3; 28.835; pour celles à Clarke, Ibid. ad. mss. 4.290 et 32.096. Pour celles à Limborch vid. p. 159.
PRÉFACE
gences, aussi bien que des fautes telles que alla pour à la (il ne savait pas l'italien), dijicile, ancre (pour encre), etc.. Il y a d'autres irrégularités que l'on ne saurait reprocher à Locke: l'absence des accents, dont tout le monde se dispensait; des graphies vieillies (beumes pour bûmes, vieu, dieux pour vue, deux) dont il avait pu prendre l'idée dans les livres comme les Essais de Montaigne qu'il avait lus. (Les personnes âgées écrivaient encore veu pour vu à la fin du xviie siècle.)
Enfin on risquerait d'être injuste pour le style français de Locke, si l'on ne remarquait qu'il emploie d'ordinaire les termes avec beaucoup de propriété; son vocabulaire est précis et très étendu ; les tournures ne sont pas toujours fort aisées, mais d'une façon un peu traînante parfois, — comme en anglais, — il arrive toujours à dire clairement ce qu'il pense.
M. le Professeur de Boer est l'auteur de la Notice sur Philippe de Limborch et des notes explicatives jointes aux lettres de Locke à son ami de Hollande. Il a d'ailleurs revu le texte des lettres sur les manuscrits autographes de la Bibliothèque des Remontrants, conservés à la Bibliothèque de l'Université d'Amsterdam.
HENRY OLLION.
NICOLAS THOYNARD.
L'ami de Locke x) appartenait à une famille tout orléanaise dont le premier représentant connu Nicolas Thoynard, était bourgeois d'Orléans en 1 5 60 2). Celui-ci eut trois fils dont l'aîné Abel, sieur de Trongny fut receveur des des Tailles de Montreuil-Bellay. Marié à Marie Rugy, d'une famille de la bourgeoisie orléanaise, Abel n'eut qu'un enfant : Nicolas, troisième du nom, président au baillage et siège présidial ; il fut le père de celui dont nous nous occupons. Il avait épousé Anne de Beauharnais d'une ancienne famille également orléanaise,dont plusieurs membres avaient exercé dans la magistrature de hautes fonctions : François de Beauharnais, le père d'Anne, fut Conseiller d'Etat, Lieutenant général et Président présidial. Le correspondant de Locke était dans la branche ainée de sa famille, le quatrième qui portât le prénom de Nicolas, également usité dans la branche cadette dont les ainés toutefois s'appelaient Jean- Jacques.
La date de sa naissance est indiquée diversement par Moreri ( 1 627) et par son testament (3 1 mars 1629). Son baptême est inscrit sur les registres de l'église S1. Pierre-Lentin au 5 mars 1629. Nous ne savons pas où il fit ses études qui, dit-on, furent bonnes. Dans l'intention de succéder à son père il prit le grade de „licencié ès lois" et reçut le titre de „conseiller du roi en ses conseils". Ce titre que portait assez étrangement le grand érudit fut un sujet de plaisanteries pour lui-
1) Thoynard ayant fait déjà l'objet de plusieurs notices dont nous indiquons les principales p. i2, nous ne lui consacrerons pas une monographie digne de lui ; nous nous contenterons de le présenter sommairement à ceux de nos lecteurs qui ne le connaîtraient pas encore. — Son nom est souvent écrit Thoinard ou Toinard. Cette dernière graphie est celle qu'il emploie lui même dans ses lettres et ses ouvrages imprimés. De là les variantes que se permettent ses contemporains et ses biographes. Nous pensons qu'il appliqua à son nom ses principes sur la simplification des graphies. Nous reproduisons l'orthographe habituelle de Locke, qui est aussi la plus ancienne.
2) D'après les cachets de Thoynard ses armes étaient : d'argent au cœur de gueules, accosté de deux demi-vols de même, accompagné en chef de trois étoiles d'azur rangées en fasce et en pointe d'un croissant de même.
même et pour ses amis. Bernard de la Monnoye lui écrivait le 25 janvier 1694: „Vous avez raison de refuser la qualité de conseiller du Roi en ses conseils ; votre nom n'a pas besoin de cet ornement, et, comme Scarron écrivant à M. de Gondi mettait : Au coadjuteur c'est tout dire,]e devois mettre : à M. Thoynard c'est tout dire. Je ne sais pourtant si, les filles de votre hôte ayant présentement besoin de consolations, je n'aurois pas raison de vous continuer ce titre qui a, dites vous, le don de les faire rire."
Il dut prendre de bonne heure la résolution de se consacrer à l'étude, puisque dès 1652, muni d'une lettre de recommandation de son père, il se présente au célèbre jésuite Orléanais Pettau T), à Paris, où il venait se fixer pour approfondir le grec, l'hébreu et l'histoire sacrée. Le jeune homme n'aurait pu rencontrer un meilleur maître que l'auteur des Tabulae Chronologicae Regum, Dynastiarum etc. . . Mais „il le trouva, dit Longuerue, couché tout vêtu sur son lit ; c'était quelques mois avant sa mort ; un des yeux lui sortait de la tête et l'autre était comme enfoncé. Il reçut Thoynard avec de grands témoignages d'amitié." Il lui fit faire la connaissance d'Emeric Bigot, de Jacques Dupuy, garde de la bibliothèque du roi, et du frère de ce dernier, Pierre, grand amateur de livres et de curiosités, qui réunissait chez lui nombre d'érudits et de lettrés. C'est là qu'il rencontra Ménage, qu'il fit connaître à Locke. Dupuy mourut le 17 novembre 1654; mais les réunions savantes n'étaient pas rares alors à Paris et, en attendant celles de Justel, Thoynard put se dédommager chez le chanoine Dron, aumônier de l'archevêque de Paris. Il y trouvait une remarquable collection d'antiquités, de médailles surtout, et de livres, avec une pléiade d'érudits tels que Thierry, Vignon, Régis, Vaillant, Nicaise etc. ... on eut tout aussitôt une grande estime pour son savoir et son esprit.
A Orléans il lia aussi d'intéressants commerces d'études et d'amitié avec plusieurs savants et pieux personnages dont quelques uns furent connus de Locke. Sans parler de Beruard de la Monnoye2), de Prousteau 2), ni des Orléanais qu'il fréquenta surtout à Paris, comme le Père Chérubin 3), célèbre pour son habileté en optique, le médecin
1) Denis Pettau, né à Orléans en 1583, mort en 1652. Il avait enseigné la philosophie à Bourges, puis la théologie à Paris. Il était et reste estimé principalement comme chronologiste. C'est dans le même genre d'études que Thoynard devait acquérir son plus incontestable mérite.
2) Vid. infra Bibliographie p. 11.
3) Vid. Lettre du 29 oct. 1679.
NICOLAS THOYNARD. 3
Godefroy I), le conseiller Leberche, citons Jacques Alleaume 2) et François Gendron, tous deux membres du chapitre cathédral de Ste Croix, à Orléans.
François Gendron et son petit neveu Claude Deshais furent liés avec Locke. Leurs familles étaient originaires de Voves. Le chanoine François, né à Voves le 18 avril 1618, en est le premier membre connu. Fort occupé de médecine, il acquit une si grande réputation dans le traitement des cancers, que Louis XIV le fit venir à Paris pour soigner celui qu'Arme d'Autriche avait au sein gauche. La cure fut sans doute heureuse, puisque le roi lui donna en récompense l'Abbaye de Maizières en Bourgogne. Gendron y résida peu de temps et revint se fixer à Orléans, où il mourut le 22 avril 1688. On lit à cette date dans le nécrologe capitulaire de Ste Croix : „Obiit D. Fr. Gendron, abbas Beatae Marise de Mezieriis, qui propter singularem quam habebat erga hanc ecclesiam venerationem, legavit capitulo XXXI. annui reditus. Sepultus est sub porticu magni cœmeterii quse dicit ad sacellum S11 Huberti prope D. Juillet." Le mercredi des Rogations le Chapitre se rendait sur sa tombe et chantait le Libéra et le De profundis en musique.
Claude Deshais naquit à Vieil- Allonnes, près de Voves, en 1663, de Louis Deshayes, marchand et d'Esther Mulot. Il prit le nom de Gendron en 1688, en souvenir de son grand oncle qui s'était occupé de son éducation et l'avait orienté vers la carrière médicale. Reçu docteur à Montpellier en 1686, il vint s'installer à Orléans auprès de l'abbé dont il étudia les spécialités : les cancers et les maladies des yeux. Il y devint fort habile et, d'après Carré de Montgeron, il eut souvent à soigner des têtes couronnées. En 1 700 il fut traduit à la barre de la Faculté de Paris et condamné à 500 livres d'amende, pour avoir exercé sans permission officielle. Mais comme il était médecin de Monsieur, frère du Roi, l'amende fut levée et le conseil de la Faculté annula son arrêt provisoire. La même année il publia ses Recherches sur la nature et la guérison des cancers (Paris Delaulme, in 12). D'après la correspondance de Madame, le Regent reçut souvent les soins de son médecin, non sans protester toutefois contre le régime frugal et la vie régulière qu'il lui ordonnait : „Mon fils trouvait Gendron bien sévère" écrit Madame en 171 7.
Gendron fut l'ami de Boileau qu'il allait voir souvent à Auteuil, et,
1) Vid. Lettre du 15 Août 1679.
2) Vid. Lettre du 14 Juil. 1680.
à la mort du poète, il en acheta la maison ; ce fut pour Voltaire l'occasion de cet inpromptu :
C'est ici le vrai Parnasse Des vrais enfants d'Apollon ; Sous le nom de Boileau ces lieux virent Horace, Esculape y paraît sous celui de Gendron. Montesquieu improvisa aussi ce distique à Auteuil :
Apollon dans ces lieux prêt à nous secourir, Quitte l'art de rimer pour celui de guérir. Consulté sur l'un des miracles du diacre Paris, (la guérison de don Alphonse de Palacios), Gendron déclara ne pouvoir en rendre compte. On prétend même que cet événement fit grande impression sur son esprit et contribua à le ramener à la foi. Il mourut à Auteuil, le 3 sept. 1750 x).
Thoynard se lia en 1661 d'une intime et durable amitié avec Guillaume Prousteau. Celui ci ayant résolu de faire un voyage d'études en Espagne, Thoynard l'y accompagna. L'année suivante, les deux amis visitèrent la Hollande ; ils y rencontrèrent Graevius et Leibniz dont l'un devait correspondre directement avec Locke, l'autre par l'intermédiaire de Lady Masham. En 1666 Thoynard alla à Lisbonne en qualité d'attaché à la maison de César d'Estrées qui était chargé de conduire à Alphonse VI sa fiancée, Marie Elisabeth Françoise de Savoie, fille du duc de Nemours. Ce fut l'occasion de ses relations avec M. de Ste. Colombe et M. de Massiac. L'année suivante il voyagea en Angleterre. Il ne devait plus, à notre connaisance, retourner à l'étranger. Sa santé ne lui permettait guère d'affronter les fatigues d'une longue route, et le souvenir de celles qu'il avait éprouvées est sans doute pour beaucoup dans la résistance qu'il oppose à Locke, lorsque celui-ci le presse de venir en Hollande ou en Angleterre.
Après quelque temps de repos à Orléans, Thoynard retourna en 1 668 auprès de César d'Estrées à Paris. Il y fit sa principale résidence, surtout depuis la mort de son père en 1671. Cette année là, il loua un appartement au second étage „chez M. Desnoyers, maître de danse, à la Teste Noire, vis à vis de l'Epée Royale, rue Dauphine." Son hôte mourut en 1694, laissant un fils, Louis, et une fille Fran-
1) Mémoires de la Société Archéologique de V Orléanais, t. XIX, p. 120 — 124 Notice sur la famille Gendron par Dureau, Garnier Chartres 1868, in 8°. Eloge de Claude Deshais-Gendron par Ch. Le Beau en tête du catalogue de la bibliothèque qu'il laissa, par Jacques Barrois, Paris 1751, in 12. Il avait légué ses manuscrits à son neveu Jean-Etienne Deshais qui fut un excellent oculiste, ainsi qu' un autre de ses neveux Florent Deshais. Rigaud fit un portrait du médecin du Régent ; on y lit le quatrain de Voltaire cité ci-dessus.
çoise. „En reconnaissance des grands services et assistances qu'il a reçus d'elle dans ses maladies et infirmités „Thoynard laisse par testament mille livres à Françoise et cent à son frère. Depuis cette date, il passa son existence dans un studieux loisir entre ses livres, ses manuscrits, ses médailles et ses savants amis de Paris et d'Orléans, libre de tout soin, si l'on excepte quelques embarras d'argent, un procès et ses „maladies". Il ne se maria pas, probablement pour pouvoir se consacrer plus exclusivement à la science. Ainsi firent plusieurs de ses amis et notamment Locke, qui plaisante souvent avec lui sur ce sujet. „M. Prousteau, dit D. Fabre *), n'a jamais voulu s'engager dans les liens du mariage. Il regardait cet état sinon comme opposé du moins comme moins propre à un homme d'étude. Il crut devoir en cela imiter l'ancien usage de l'Université où le mariage était défendu aux docteurs régents."
Nous ne savons au juste ni quand, ni comment commencèrent les relations de Thoynard avec Locke. Elles ne semblent pas antérieures à 1677. Cette année là, peu de jours après son arrivée à Paris, Locke écrit à Boyle pour lui demander de l'introduire dans le monde savant de notre capitale. Après avoir offert à l'illustre physicien de faire pour lui les démarches et les recherches qu'il pourrait souhaiter, il ajoute : „Je vous avoue que j'y ai un intérêt personnel. Je voudrais vous demander la faveur de deux ou trois lignes de votre main pour me mettre en relations avec les habiles gens (virtuosi) avec qui vous le jugerez bon. Je sais que votre seul nom ouvrira les portes et m'obtiendra un bon accueil là où ne saurait pénétrer aisément un inconnu peu entrant et encore moins savant 2)." Boyle avait séjourné à Paris et y avait de nombreux amis. Rien ne lui était plus facile que de leur adresser le futur philosophe. Il y avait d'ailleurs en ce moment là à Paris un personnage connu de Boyle, de Locke et de Thoynard : Edward Bernard, ancien étudiant de Wallis à Oxford, choisi par Charles II comme précepteur de ses fils, les ducs de Grafton et de Northumberland ; il séjourna à Paris jusqu'au début de 1678. Un autre intermédiaire possible, indépendamment de Boyle, était Robert Southwell qui se rendit à Paris vers cette époque : il avait été condisciple de Locke à Oxford et avait fait à Lisbonne la connaissance de Thoynard avec qui il était resté en correspondance.
La réputation de Thoynard était déjà grande dans les cercles sa-
1) Catalogue de la Bibl. d'Orléans. 1777, p. XVII. Cité par Cuissard. Mémoires de la Société historique de l'Orléanais, t. XX VIII, p. 35.
2) BL. WKS. V, p. 568.
NICOLAS THOYNARD.
vants au moment où Locke entra en relations avec lui. Il n'avait presque rien publié ; toutefois il travaillait depuis une vingtaine d'années à son Harmonie des saintes Ecritures. Il en avait fait tirer dès 1669 quelques feuilles à un petit nombre d'exemplaires pour les soumettre au jugement de ses amis. Il ne les faisait imprimer que d'un côté reservant le verso aux critiques qu'on voudrait bien lui faire. C'est de ces feuilles qu'il envoya à Locke une série complète. (Vid. Lettre du 6 Juin 1679). Guillaume Prousteau lui avait conseillé de publier ses notes sur Lactance; il les lui dédia : Notae in Lactantium de mortibus persécuter -um, Paris, Seneuze, in 12. Elles furent insérées en partie dans l'édition de Paris (1679), dans celle d'Oxford, faite par Fell et Bernard (1680) et dans la nouvelle édition de l'abbé Lenglet du Fresnoy (t. II, p. 393 — 418). Mais la réputation de Thoynard était fondée principalement sur le rôle qu'il jouait dans les réunions d'érudits et la correspondance très étendue qu'il entretenait avec un grand nombre de savants de tous les pays. Les seules lettres manuscrites de ses correspondants conservées à la Bibliothèque nationale de Paris, remplissent trous volumes (Nelles Acq. françaises Correspondants de Thoynard 560 — 563). Nous avons beaucoup de témoignages de l'estime que ses contemporains avaient dès cette époque pour sa science chronologique x) ; l'un des plus caractéristiques nous est fourni par cette lettre de Renaudot datée de S1 Germain, le 30 Décembre 1680 : „Je vous écris par avance pour vous prier de la part de M. de Condom d'une bonne œuvre chronologique à son égard. Vous avez peut être ouy parler d'un ouvrage qu'il fait pour mettre en tête d'un abrégé d'histoire dans lequel il a renfermé quantité de preuves de la religion chrétienne qu'il à traitées d'une manière digne de lui. Il y à des calculs qu'il voudrait avoir examinés avec vous et il m'à chargé de vous prier de venir ici passer une après diner pendant laquelle vous expédierez toute cette affaire. J'ai dit que je pouvais lui promettre ce bon office en votre nom 2)." Il est vraisemblable que Thoynard aura ainsi contribué à l'exactitude chronologique de la première partie du Discours sur V Histoire universelle.
L'Harmonie des Saintes Ecritures aurait été sans nul doute un titre de gloire durable pour Thoynard, s'il avait su se le réserver en prévenant les plagiats par la publication de ce qu'il avait terminé et en consacrant toutes ses forces à l'achèvement de cette belle oeuvre. Elle devait s'étendre aux deux Testaments : fondée sur leur texte
1) En tête de son testament les notaires ajoutent à son nom: „dit le savant".
2) Cité par Cuissard. Op cit. p. 42.
elle aurait présenté dans un cadre chronologique solidement établi un récit continu de tous les faits historiques relatés dans les Ecritures. Les amis de Thoynard et tous les érudits auxquels avaient été montrées les „feuilles harmoniques" souhaitaient vivement de voir paraître l'ouvrage entier. Les lettres de Locke contiennent souvent l'expression de ce souhait avec toutes sortes d'exhortations. Pendant plus de vingt ans Thoynard se laissa exhorter de toutes les manières ; parfois il ne se sentait pas assuré de quelque détail et remettait pour autant la publication du tout ; d'autres fois il prétextait des embarras d'argent et vainement ses amis lui en offraient : „On se met ici fort en peine, lui écrivait Prousteau, de savoir si vous travaillez à donner bientôt votre Harmonie. Je dis à ceux qui m'en parlent que je vous ai veu en cette résolution et que je ne crois pas que vous ayez changé d'avis. Pour les avances qu'il conviendra de faire je ne crois pas que Mesdemoiselles vos soeurs *) refusent d'y contribuer avec vous. De ma part je vous offre les arrérages de quelques petites rentes" 2). Thoynard refusa également une somme importante que l'assemblée du clergé de France mit à sa disposition et, après sa mort, seule, l Harmonie des Evangiles fut publiée 3). Les atermoiements et la distribution en différents pays des „feuilles harmoniques" devaient encourager les plagiats. Il s'en plaint à Locke, mais sans se décider à se défendre.
Ses recherches sur les médailles samaritaines, imprudemment communiquées, furent plagiées par le P. Hardouin en 1 691. Il n'en fut vengé que par ses amis. D'autre part Longuerue qui avait composé une savante dissertation sur les Chaldéens et Egyptiens ayant été pillé par Richard Simon, Thoynard écrivit contre le plagiaire une libelle intitulé : Phénomène littéraire causé par la ressemblance des
1) L'aînée étant carmélite, il doit être question de Madeleine Th. mariée à Pierre Chaludet et de Claire, la plus jeune de la famille, qui mourut à vingt ans.
2) Lettre du 2 mai 1691.
3) Il ordonne dans son testament la restitution d'une somme de 4.000 livres aux héritiers de Dron „déclarant le d,it Sieur testateur que sans le secours prompt que lui a donné le dit feu Sieur Dron en lui prêtant les dits 4.000 livres, l'Armonie grecque et latine des Evangiles.... n'aurait pu être imprimée pour la seconde fois." Comme le livre fut offert au public pour la première fois en 1707, nous pensons que la première impression fut celle de feuilles détachées tirées à peu d'exemplaires et distribuées par Th. à des amis. En 1698 elle s'étendait à 136 pages (Let. de Lk. du 25 Mars 1628). La seconde impression, qui devait fournir l'édition de Cramoisy n'était pas encore complète, puisque le savant ajoute : „Ordonne le dit Sieur testateur que pour faire imprimer les préfaces et notes nécessaires au dit ouvrage, ce qui sera fait de concert entre mon Seigneur le Procureur général d'Aguesseau, M. Loger avocat au Parlement et le Sieur André Cramoisy libraire, les deniers comptans qui se trouveront dans sa succession.... soient employés à la dite impression."
pensées de deux auteurs touchant V antiquité des Chaldéenset des Egyptiens. (Paris 1705, 16 p. in 8° et 14 p. in. 40 ). Il se mêla encore une autre fois à une querelle littéraire où il n'avait pas d'intérêt personnel : celle qui mit aux prises le P. Bouhours et Port-Royal. Il publia à ce propos : Discussion de la suite des remarques nouvelles du Père Bouhours pour deffendre ou pour condamner plusieurs passages de la version du Nouveau Testament de Mons et principallement ceux que le P. Bouhours y a repris, par l'Abbé Albigeois, Paris, 1692, in 12. La querelle devint si violente qu'il en parla au chancelier Boucherat et songea à demander réparation d'honneur.
Les recherches chronologiques n'absorbèrent que la moitié del'activité de Thoynard. Il cultiva en outre les sciences et la technologie. D'après D. Fabre il y aurait cherché une diversion à ses autres études : „Ce savant s'étant épuisé la tête par une étude continuelle qui le fit tomber dans une dangereuse maladie de langueur, se livra par l'avis de son médecin Gendron à son goût naturel pour les sciences et les arts. Il s'adonna surtout à la fonderie, à l'arquebuserie et à l'imprimerie" I). Si le fait est exact, il dut se produire de fort bonne heure, car depuis longtemps au moment où Locke fit sa connaissance, Thoynard s'occupait de toutes sortes de choses : il avait étudié les mathématiques et la physique avec Euverte Cador, recollet du couvent d'Orléans ; il élabora avec lui l'hypothèse sur la déclinaison qu'il soumit à Locke (vid. Let. du 6 oct. 1 680 et du 9 febr. 1 69 1 ). Il s'intéressait aux remarquables progrès de l'astronomie et de la cartographie ; les Picard les Cassini étaient de ses amis et il s'entremettait entre eux et les astronomes anglais. Enfin il partageait avec Locke le goût des récits de voyage. Ce goût s'explique chez tous deux par une passion toute baconienne pour les collections de faits. Comment n'attendrions nous pas des récits de voyages, une foule de renseignements utilisables pour le progrès de la science ou de l'industrie ? Il faut ajouter que cette curiosité devint un véritable devoir professionnel pour Locke quand il fut nommé membre du Conseil du Commerce et des Plantations. Ce conseil était en effet chargé de veiller au développement de l'agriculture et du commerce, tant sur le sol métropolitain que dans les colonies anglaises.
Les questions de médecine intéressaient également nos deux amis. L'abbé Gendron était en ce genre le maître de Thoynard ; il était aussi son médecin, mais ne trouvait pas toujours en lui un pa-
1) Cité par Cuissard. Op cit. p. 43.
tient docile ni convaincu. La réputation de Thoynard comme savant, au sens actuel du terme, fut assez grande pour qu'il pût briguer, sans succès, il est vrai, mais sans ridicule la place laissée vacante en 1692 par Trumot, à l'Académie des Sciences et des Arts.
D'alleurs les arts mécaniques ne l'occupèrent pas moins que les sciences pures et peut-être nourrissait-il l'espoir de tirer profit de ses inventions. Certaines lettres de Locke permettent de le conjecturer (Vid. Let. du 13 dec. 1680). Ce fut le contraire qui arriva: il se ruina, fit des dettes et mit vainement aux loteries de Londres et d'Orléans pour réparer ses pertes. Cependant parmi ses nombreuses inventions plusieurs étaient ingénieuses et eussent pu réussir, s'il avait pris soin de les perfectionner, et sans doute aussi s'il avait eu le sens pratique nécessaire à leur exploitation industrielle. Obligé de fréquenter les imprimeurs, il songe à perfectionner leur art ; il a l'idée d'ajouter sept lettres à l'alphabet, de multiplier les ligatures, d'employer des formes solides (stéréotypes) ; il lègue à Cramoisy tout ce qu'il a „d'ustansiles d'imprimerie et encore les matrices, poinçons grands et petits, reglets et autres ustansiles concernant la dite Harmonie. „Nous ne savons pas jusqu'à quel point il avait perfectionné ces divers instruments, dont Locke devait présenter un assortiment aux directeurs de l'imprimerie d'Oxford. (Let. du 13 Oct. 1679). Il ne semble pas toutefois que Ton ait appliqué les réformes de Thoynard à l'impression de l'Harmonie. Peut être n'y a-t-il pas lieu de le regretter." Son ouvrage contre Bonhours, a-t-on dit *), abonde de fautes que l'on aime mieux attribuer a l'éditeur." Or, ces fautes sont justement les modifications orthographiques que Thoynard avait rêvé de faire passer dans l'usage, et qui ne sont pas sans anologies avec celles proposées de nos jours, pour rapprocher nos graphies de notre prononciation.
Ce fut semble-t-il un malheur pour sa gloire qu'il ne sût point résister à son universelle curiosité et qu'il éparpillât son talent dans mille directions. Nous le voyons tantôt chercher le moyen de rendre potable l'eau de mer, tantôt inventer des bouchons de bouteille mécaniques ; ou bien il s'occupe de marine, fréquente des gens de mer, le capitaine Fromentin, l'ingénieur Froger ; il invente un vaisseau à deux quilles, une machine à remorquer, „un bouret pour carenner les navires et les préserver de la piqûre des vers" ; avec l'arquebusier Robert Drouin, dit Dubuisson, il imagine des fusils, des canons et
1) Cuissard. Op cit. p. 47.
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NICOLAS THOYNARD.
ces armes défendues dont parle Locke : des „foudres de guerre dont une seule pièce peut faire plus d'effet que quarante bombes, un feu inextinguible pour fondre les chaînes des ports et un feu liquide pour brûler les navires en pleine mer."
Tant d'inventions ne pouvaient être toutes heureuses et nous comprenons l'insistance avec laquelle Locke, comme tant d'autres de ses amis, lui rappelle qu'il doit au public et se doit à lui même le plus longuement élaboré et, sans doute, le plus estimable de ses ouvrages, l'Harmonie. Mais son mauvais destin voulut qu'après avoir fait construire tant de machines inutiles, le temps et l'argent lui manquèrent pour faire connaître au public le fruit de ses plus grandes peines. La moitié en est perdue pour nous, puisque nous n'avons que l'Harmonie des Evangiles et qu'il n'y a point d'apparence qu'on puisse réunir aujourd'hui une collection complète des „feuilles harmoniques."
Il ne nous reste plus à noter dans la vie de Thoynard que quelques événements qui vinrent l'attrister et dont il fit parfois la confidence à Locke. En 1687 il perdit sa mère ; en 1688, l'abbé Gendron ; l'année suivante, Emeric Bigot; en 1694, son frère François, religieux; la même année, son hôte M. Desnoyers. Vers la même époque il perdit un procès de quelque importance à en juger par les lettres de Locke, et fit une maladie dont ses amis s'inquiétèrent. Dès le mois de novembre 1705, retenu au lit par la maladie, il songea à faire son testament ; il le dicta le 1 1 novembre et le 12 décembre, et mourut le 5 janvier 1706. Il fut enterré selon son désir „dans le cimetière de la paroisse de S1 Sulpice attenant à la maison presbyteralle."
Les mérites de Thoynard ne sont pas de ceux que la foule puisse apprécier. Il écrivait le latin avec élégance, mais ses phrases françaises sont lourdes et embarrassées. Comme il savait, outre les langues orientales, l'allemand, l'italien, l'espagnol, le portugais et qu'il écrit souvent à des gens qui les connaissent aussi, comme il traite d'ordinaire des problèmes scientifiques, la lecture de ses lettres est des plus laborieuses ; quant à ses ouvrages imprimés, par la faute de l'auteur même, ils sont loin de nous donner la mesure de sa science et de lui assurer la renommée qu'il eût pu acquérir.
En somme il semble avoir manqué à Thoynard pour être un vrai grand homme, un peu plus de chance et surtout l'esprit de suite qui force la chance. Mais tel qu'il put et sut être, il ne fut pas un personnage banal. L'amitié sincère et fidèle que lui voua Locke n'a pas lieu de nous surprendre, non seulement à cause des similitudes de goûts
NICOLAS THOYNARD.
que nous avons signalées, mais parce que leurs âmes pouvaient s'unir dans le culte de quelques grandes idées, qu'il n'est pas trop malaisé d'apercevoir à travers l'histoire de leurs relations: tous deux avaient un amour loyal, „ingénu" de la science, prêt à lui sacrifier sans arrière pensée tous leurs préjugés et tous leurs efforts malheureux ; ils étaient bons, de cette bonté si convenable aux savants qui leur fait souhaiter que de leurs efforts résulte quelque bien pour leurs semblables; enfin tous deux semblent également épris de la vérité religieuse ; ils ont consacré une large part de leurs peines à tirer de l'Ecriture le maximum de vérité intelligible et à assurer la valeur documentaire de l'ensemble par l'examen du texte, la critique chronologique et tous les moyens que l'exégèse contemporaine à développés. On se tromperait étrangement en expliquant ces tentatives par le désir de réduire le plus possible les enseignements mystérieux, les miracles et d'un mot le surnaturel dans les Evangiles. Ce fut l'erreur de Toland que Locke désavoua. Ils ont au contraire accepté, pour ainsi dire les yeux fermés, tout ce qui, dans les textes révélés, dépasse la raison, mais à la condition d'appuyer cette foi aveugle sur une base historique, éprouvée par la plus exacte critique. A cette condition seulement, ces âmes si dominées par la raison et en même temps possédées par le besoin religieux, pouvaient jouir en paix des textes évangéliques.