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Lettres inédites;

Loràiiue le comte de Cavour m envoya, au commencement de iHCio, à Paris, pour y prendre la direction de la légation de Sardaigne, devenue ensuite légation d'Italie, il me dit en me congédiant: « Je vous donne

■ une lettre pour M"' la comtesse de Circourt (*).

■ Allez la lui porter et fréquentez son salon. C'est ma •i dernière instruction. En l'exécutant, vous pourrez

■ rendre quelques services de plus h notre pays, et m Y0I18 en aurez quelque profit et quelque agrément « pour vous » . A mon arrivée à Paris, je ne manquai pas de porter la lettre à M"* de Circourt. Je la trouvai étendue sur sa chaise longue, dans ce petit salon de la rue des Saussaies qui était devenu, depuis des années, le rendez-vous de tant de personnages connus, hommes et femmes, de tous les pays. KUe me présenta son mari, le comte Adolphe de Circourt, homme de mérite et d'esprit, d'un savoir prodigieu.x et d'une rare

(1) Lettn dn 7 février IdbO.

modestie ('). À Texception des dix mois que je passai en Italie par suite de Tinterruption de ma mission en France (octobre 1860, août 1861), je ne cessai de la voir jusqu'à sa mort survenue en 1863. Pendant ces années je vis défiler chez les C'ircourt, soit dans leur salon à Paris, soit dans leur maison de campagne aux Bruyères près Hougival, une grande partie de ce qu'on pouvait appeler Pélite de la société contemporaine. Tenant à faire honneur à la recommandation dont j'avais été l'objet, M"* de Circourt reporta sur moi une partie de l'amitié qu'elle avait de longue date

(1) L« comte Adolphe de Circourt avait ùlv mis un instant en évidence par la mission que M. de Lamartine lui avait confiée en 1846 auprj<8 du roi de Prusse, FrédiVic Quillaume IV, et qu'il remplit, an milieu de graves difficultés, avec un grand tact et avec sa droiture naturelle. Mais bien plus que par ce r61o momentané , les hommes marquants de sa génération Pavaient connu par son érudition exceptionnelle et par la bonne grâce avec laquelle il la mettait au service de tous ceux qui l'approchaient. Se* écrits imprimés, bien que très nombreux, •ont loin de donner la mesure de son esprit et de son savoir. C'est par sa propre correspondance, ai elle sera publiée un jour, et par les souvenirs de ses contemporains, qu'on pourra juger de sa valeur comme homme et comme savant. Un de ces contemporains, qui vécut dans son intimité, le colonel Huber- Saladin, consacra k la mémoire du comte Adolphe de Circourt un livre^ habilement, peut-i'tre trop habilement écrit, mais intéresaant par le matériel historique, biographique et biblio» graphique qu'il renferme, publié à Paris en 1881 avec le titre : fc Le comte de Circourt, «oh tempe, «es écrit* — Af*« de Circourt, ton êolon, M» corrtapomdanetê n. Mais ce livre ne fut pas mis en vente. Il partagea la deatinée de l'homme qui en eet le principal sujet, en restant presque inconnu, en dehors d'un eercle d'amis fort restreint, aaxqueb il était réservé.

pour le comte de Cavour. Jeuue, sans grande expérience, placé tout à coup à la tête d'une mission diplomatique qui était alors pour Tltalie la plus importante et la plus difHcile, appelé à me mouvoir au milieu d'une société en grande partie hostile à la cause que je repré>S(*ntaiâ, je n'étais pas sans appréhension sur le succès de mes efforts. La collaboration que j'avais eu la chance de prêter à M. de Cavour, et l'intimité dont il m'avait honoré, avaient été poiir moi, il est vrai, la meilleure des préparations pour ce qui avait trait k la partie politiiiue de ma mission. Mais pour les relations mondaines, qui ont pourtant une si grande importance dans la vie diplomatique, j'étais, pour ainsi dire, sans boussole. Ces relations, d'ailleurs, à 1 «•[►oque (loiii je parle, étaient devenues extrêmement difliciles en France, par suite de la grande division et de l'hostilité des partis. Le château, comme on disait alors, et le monde ofHciel m'étaient naturellement ouverts; mais il y avait bien des personnes, appartenant aux cercles de Topposition, ({u'il m'était utile et agréable de connaître, et ces personnes ne pouvaient guère être rencontrées par moi que dans un de ces salons, qui réunissaient par le lien de l'esprit et de l'intelligence les hommes et les femmes d'élite de tous les partis. Celui de la rue des Saussaies était du nombre, peutêtre le deniier. Kn m'y admettant, M°" de Circourt «mploya toute sa bonne grAce et toute la séduction de 800 esprit pour me faire bienvenir auprès de l'illustre compagnie qui rentourait.

Elle me légua en mourant les lettres que le comte de Cavour lui avait écrites pendant 25 ans. Malheureusement elles ne sont pas nombreuses. En comptant les

six adressées au comte Adolphe de Circourt, qui font aussi partie du legs, et en y comprenant un billet de deux lignes, la petite collection ne contient que 31 pièces, tontes autographes, tracées en petits caractères ronds et menus, d'une grande netteté et sans rature; mais, détail curieux, cinq seules d'entre elles ont la date complète; dixhuit n'ont pas de date du tout {*). Elles sont rédigées en français, M"^ de Circourt, quoique sachant Titalien, n'ayant pas l'habitude de le lire ni de l'écrire. Ce sont ces lettres que je publie ici, trente ans après la mort de celle à (]ui elles étaient adressées. M** de Circourt avait l'habitude d'apptier ce petit recueil son trésor. C'est en effet une nouvelle richesse que cette publication va ajouter au trésor incomparable des œuvres du plus grand homme <VV.\'a\ de l'Italie moderne.

Les lettres du comte de Cavour se passent aisément de commentaire. Elles parlent haut et clair d'ellesmêmes. Que peut-on ajouter à ces pages? Si la renommée de leur auteur et ses titres à la reconnaissance des Italiens et à l'admiration du monde pouvaient encore être augmentés, ils le seraient par ces écrits. Toutes ses qualités, son activité prodigieuse, sa perspicacité, sa verve, la finesse de son esprit, à la fois

(1) La correspondance da comte de Cavour publiée par M. Chiala contient une lettre a M** de Circourt, du 26 avril 1849 (vol. I, 413, 2* édit.), qui manque k mon recueil. C'est par erreur que celle qui figure sous le n» XII avec la date dn mai 1835, à la page 287 du premier volume de cette corr <-e, y est

indiquée comme ayant été adressée & M** do ' - Dans le

même ouvrage, plusieurs extraits de lettres k M^^ de Circourt portent des dates erronées, que l'on trouvera ici rectifiées.

enjoué et positif, qui touche, avec une aisance égale, aux si^ets les plus divers, la netteté de sa pensée, sa foi inébranlable dans la liberté, son patriotisme ardent et réfléchi, i indépendance et la sûreté de ses jugements, trouvent dans ces lettres une contîrmatiou nouvelle et sincère. Je n'ai besoin non plus d'écrire ici, à l'occasion de cette publication, un nouvel essai biographique sur le grand homme d'État italien. Toutes les circonstancesde sa vie, tous ses actes politiques, ont été Tobjet d'études st'rieuses et de nombreux écrits, dont quelquesuns ont eu un succès <jue le temps a confirmé (*). Bien qu'une partie importante de sa correspondance, celle par exemple qui se réfère à la préparation de la guerre de 1H5D, n'ait pu ^tre comprise dans le grand recueil compilé et illustré avec un dévouement infatigable par M. Chiala (*), l'œuvre du comte de Cavour, dans son ensemble, est désormais connue et jugée. Sa

(Il l'ariH! •- il y .11 a «lenv, i|ue in situation 'If It-iirs

aiitetirt ot . il- '!• - -mirt <•- :iiix(|uelle8 il» ouf piii.-' '•,

renilent particuli'^remont diiicnt's d'attention. L'un est Ih hello introduction , dont M. I. Artom, qui partagea avec moi l'honneur de servir de fecrétuire au fçrand ministre, fit prvct^der r- Œurre parUmentaire du romte de Cavour ", puhliéo par lui e par M. Albert Blanc i\ Pari:*, en 18^2. L'autre est le livre de M. William de la Ki\'e - f^e comte de Cavour, r^iU et touvmir» ", publié t'*galemcnt à Pari» la même année. M. William de U Rive, dont la famille avait des liens de parente avec le comte de Cavour, avait pu le voir bien souvent et i toute ipoqoe ehes son père dans la pltu étroite familiarité. Il noua • donné de son illustre cousin, deseiné d« main de maître, le portrait le plos vivant et le plus idèle.

(2) C. Qmmr, Lettere édite ed inédite raecolte ed illustrate da Luioi Chula " TortDo, 1884-87.

grande figure est vivante dans In conscience du peuple italien et fixée à jamais par Thistoire. l'ar contre celle de sa modeste correspondante n'a jamais eu, en dehors du cercle de ses relations personnelles, )•• 'de

notoriété, même au moment de ses plus Iji : succès. £Ue est inconnue à la nouvelle génération. C'est cette figure, à plus d'un titre intéressante, que je me propose de tracer dans les lignes qui suivent. Mais bien plus que par mes paroles, l'aimable femme qui fut l'amie de M. de Cavour pourra Otre connue par les lettres qu'elle m'écrivit dans ses dernières années et que je publie en appendice. Je ne voudrais pas que le lecteur pût croire qu'un sentiment de vanité à un degré quelconque m'ait poussé à cette dernière publication. M** de Circourt m'adresse, dans quelques-unes de ces lettres, des éloges que je n'ai jamais cru avoir mérités. Je sais parfaitement qu'ils doivent Ctre attribués en partie à l'amitié qu'elle avait pour M. de Cavour, dont j'ai été le disciple, et en partie à un excès de bienveillance rendue habituelle par son désir d'attirer et de retenir les personnes dont elle aimait à s'entourer. Aussi j'ai gardé ces lettres en portefeuille pendant plus de trente ans, espace suffisant, je suppose, pour démontrer que tout au moins je n'ai pas mis beaucoup d'empressement à tirer vanité de ces écrits. Mais après avoir fait à mes scrupules les concessions nécessaires, j'ai pensé que je n'avais pas le droit de supprimer cette correspondance si intimement liée à celle de M. de Cavour et si pleine de son souvenir.

Anastasie Klustiue, née à Moscou en 1808, était fille d'un officier supérieur dans l'armée russe, Simon

Kl -t <1.' Il c.iiiifo^^.' V.'r.i ToNtuï. Klle passa

sui ,: -rt'i anuLt'i Miitui a Momjmu, tantôt à la

campagne de TroitzkoYe dans le goavernement de Kaloaga. Selon Tusage, qu'on ne saurait assez louer, sui?i par les familles nobles de Russie, la jeune Anastasie apprit dès Tenfance, d'abord par ses bonnes et gouvernantes, et ensuite par des maîtres, les principales langues modtTues. Rien qu'ayant une santé fort délicate, elle ht des progrès si rapides dans ces études, qu'à seize ans elle savait le russe, l'allemand, le français et l'anglais. Elle avait appris, en outre, l'ancienne langue liturgique slavonne, et s'était occupée d'études de morale religieuse, de métaphysique et môme de botanique, sans compter la musique. À dix-huit ans elle co' jtagnie de sa mère, ses voyages, qui

pn; ..: -.. ic partie de sa vie. Pour raffermir sa

santé elle alla d'abord à Montpellier, où l'appelaient les soins du docteur Chrétien, et ensuite aux Pyrénées et à Paris. Elle passa deux années entre ces trois stations. A Paris elle connut, pendant l'hiver de 1826-27, le comte Adolphe de Circourt. Elle le rencontra chez une cousine du comte, la marquise de la Tour du Pin Montauban, qui vivait alors avec son père, le vieux maréchal du Houx de Viomesnil, mort en 1827, à 94 ans. M"* Klustine n'était pas jolie; mais elle avait un visage agréible, de grands beaux yeux expressifs, une élés;ancc inn e et beaucoup d'attraits ('). Aussi remar-

(1) I.. ce livre, tiré d'une photngrapbie

f>, ' : ■ M vie et pendant u

1,,.. ..) idée bien iraparftûte

de ee que devait «tre la figure de M"* Klottine 4 18 ans.

<|| ' " ' f par son in • i que

l'u. ... :. .:- . i.i.uients et la b ..: .- mih

Ame, elle attirait les hommages des hommes distin.' > partout où elle se montrait. Le comte Adolphe sul)it le charme de la jeune moscovite et bientôt uuu inclination mutuelle décida de leurs destinées. Leur mariage ne fut pourtant célébré que trois ans plus tard, vers la fin de 1830, à Berne. M"* Klustine avait passé ces trois années avec sa mère à Nice, à Genève et en Italie, en passant de Pise à Rome et de Naples à Venise. À Pise elle apprit Titalien sous la direction du professeur Hosini, qui dédia h son élève son roman « Luisa Slrozti ». Klle se lia pendant ce voyage avec Carmignani, Xiccolini, Cicognara, Justine lienier Michiel et bien d'autres illustrations italiennes. A Home M. I*. E. Visconti lui dédia son recueil de chants populaires de Marittima e Campaffna, et T Académie des Arcades Tadinit dans ses rangs avec le nom de Corinmi Boristenidc ('). Plus tard elle ajouta à la liste de ses amis d'Italie les noms du général Filangieri, de Gino Capponi, de Pellegrino liossi, de Camille de Cavour. Après avoir passé Tannée qui suivit son mariage en Suisse, et principalement à Genève, où rattiraieut les relations qu'elle y avait entamées avec la société

(1) M* KJustiiK- avilit t'crit on 1829 un article ron ' «•

sar l'itAt de la littrriitun- ru^s<>, ut l'avait laissé inipii .s

le couvert de l'anoDyine, dana la Bibliothèque univrr»cUe de Genève, qui eut plus tard, en 1831 et 1832, la bonne fortune d'obtenir d'elle trois autres articles: George» Milotlatctky ou te» Ru»»e» en J8J2, par Zagoskimb (1831) — Relation d'une courte â BénéveiU et Amalfi — Relation de quelque» excursion» dan» le Royaume de Naple» (1832).

lettrée de cette ville, notamment avec Sismondi, le vieux Boustetten et Pyramus de CandoUes, la comtesse de Circourt voulut revoir ritalie avec sou époux et y passa trois hivers, en partageant son séjour entre Pise, Rome, Gènes, Milan, Florence, Naples et Venise. Par Ba grandeur passée, par ses malheurs présents, par sa foi indomptable d:ins un avenir meilleur, par la valeur des hommes qui cultivaient alors les premiers germes de sa régénération, ritalie de 1830 était bien faite pour éveiller dans Tâme généreuse et enthousiaste de la jeune femme ces sentiments d'admiration et de tendresse douloureuse qu'elle lui garda jusqu'à la mort. Elle y fut appréciée et aimée et y laissa des souvenirs qui ne se sont pas tous effacés par la disparition de ses contemporains.

Après l'Italie, le jeune couple visita la Russie et rAllemagne. Dans ce dernier pays M"" de Circourt accrut encore le nombre de ses illustres amitiés. Le prince, depuis roi, Jem de Saxe, le commentateur du Dante, et les deux rois de Prusse, Guillaume III et Frédéric Guillaume IV, lui témoignèrent successivement leur attention, et elle put bientôt compter parmi ses intimes Cornélius, Kaulbach, lUuch, Lepsius, llumboldt, Phistorien Ranke, Bettina d'Armin, Schelling, Tieck, tout ce que l^VIlemagne avait alors de plus éminent dans les sciences, dans les lettres, dans les arts. F/U Russie elle eut les suffrages du petit cercle de lettrés dont Pouschkine était le chef reconnu, et elle acquit plus tard, hors de Russie, l'amitié fidèle de la plus (••'lèbre de ses compatriotes. M** Swetchiue.

Bfais j'ai hAte d'arriTer h la première rencontre de M"* de Circourt avec le comte de Cavour. La comteMe

avait connu à Genève la mère et la tante du futur ministre, la marquise de Cavour, née de Sellon, et sa 8<i*ur la duchesse de Clennont-Tonnerre, et elle avait rencontn' à IMombières, en lH3i^ le frère aine du comte Camille, le marquis Gustave de Cavour. C'est à Paris, en 1835, que M"** de Circourt vit pour la première fois le jeune Camille, qui, après avoir donné sa démission d'officier du génie dans Tannée sarde, voyageait alors pour son instruction. « Au premier coup d\L>il », me disait elle plus tard, et me répétait bien souvent, « je reconnus dans Cavour Thomme le plus magnanime de son temps ». Elle lui voua dès ce moment une amitié qui ne s'est jamais démentie et (lui devint plus tard un dévoftment sans limites. De son côté le comte de Cavour eut pour elle une afleciion mêlée de respect et de reconnaissance, qui ne cessa qu'avec sa vie. Même dans les moments les plus critiques de sa carrière politique, au milieu de ses plus rudes épreuves, le grand ministre trouvait le temps de lui écrire. Il savait que dans les cercles parisiens les plus hostiles à la cause italienne, il pouvait < ' r sur la voix courageuse et écoutée de son a: i

parcourant les lettres que M. de Cavour lui adressait, le lecteur jugera par lui-même du degré de confiance, d'intimité et d'estime, qui unissait ces deux unies généreuses.

M"* de Circourt avait fini, depuis 1836, par se fixer à Paris pendant l'hiver. En 1841, à l'exemple de son amie M"* Swetchine, et après y avoir longtemps réfléchi, elle avait abandonné le rite orthodoxe et s'était faite catholique. Elle avait accompagné, en 1848, à Berlin le comte Adolphe, pendant sa mission auprès

da roi de Prusse Frédéric (îuillaume IV. £n cette occasioD, comme toujours, elle avait prêté à M. de Circourt le concours de son charme auprès de la cour et de la société de Berlin, celui de son jugement et de 868 conseils et même celui de sa plume , car elle fut, pendant toute la dun*e de la mission, le seul secrétaire de son mari. Ku l^^ôO elle s'était fait arranger aux Bruyères^ près le village de la Celle Saint-Cloud, à peu de distance de i'aris, une maisonnette de campagne, qu'elle appelait sou ermitage, et qui re(;ut depuis, aux mois d'été et d'automne, tant d'illustres visites. C'est dans ce cotUige «lue le soir du 18 août 1855, en approchant sa tête d'une bougie, elle mit le feu à sa coiffure et à ses cheveux. La brûlure au cou et aux épaules fut tellement grave, que la pauvre comtesse en demeura infirme et à moitié paralysée pour le reste de sa vie. Elle supporta avec une fermeté et une sérénité héroïques des souffrances vraiment indicibles, en les dissimulant à ses amis, et en continuant ses réceptions, soit à Paris, soit aux Bruyères, où elle se faisait transporter à chaque printemps.

Le salon de M** de Circourt à Paris, dont le eohage des Bruyères était devenu, depuis 1852, une succursale d^été, fut dès le commencement Tun des rares endroits où les illustrations de tous les pays aimaient à se rencontrer. Le eomte Adolphe, par les traditions de sa famille et par conviction, était légitimiste. On Ta accoaë à tort d^èire sceptique on indifEérent en politique. n n'était que tolérant et éclairé. Qujuit aux opinions politiques de M** de Circourt, on doit supposer qu'elle avait ses préférences, ou, pour mieux dire, son idéal; mais elle n'en faisait point parade. Elle admettait toutes

les conrictions sincères et jugeait les hoiumes par leur mérite, indépeDdamment des coteries politiques auxquelles ils pouvaient appartenir. « Son esprit •, m'écrivait M. de Circourt après sa mort, « 8'('laD<;ait « vers tout ce qu il reconnaissait de grand et de bon, « franchissant les barrières et dédaignant les vulgaires « objections ".F- 'ment bonne et aimable i

tous, fidèle et dt - l^ a ses amis, toujours dispi . ^ à prêcher la concorde aux esprits les plus divisés et les plus rebelles, mettant dans cette œuvre de conciliation tout son cœur, toute son insistance de feinmo et tout le charme de son esprit, elle réussit à nninii cAte à côte et retenir auprès d'elle des hommes et des femmes, que des abîmes séparaient et qui n'av.ti ientre eux d'autres liens que son amitié. M"^ de Duh:it. chose et Vitet, De Falloux et Munier, Dreux-Brézé et Mérimée, Ranke et Tocqueville, Cobden et Thiers, Provost Paradol et Drouyn de Lhuys, M"" Swelchin- * M" Austin, la comtesse de Pimodan et la ducli Colonna, Lady Holland et M** de Goyon, Cavour et les marquises du faubourg St-Gennain, Eckstrin , Cousin, Ticknor, Stanley, Prescott, Senior, De la Itive, Dolgouroukow, Oliphant, Geffcken, Scherer, Parieu, Filangieri, Scialoja, toute une série d'illustres personnages éloignés les uns des autres par la politique, la religion ou les préjugés, venant de tous les pays, professant les croyances et les opinions les plus diverses, trouvaient à côté de la chaise longue de M"" de Circourt une occasion de se rapprocher qu'ils auraient vainement cherchée ailleurs.

La comtesse de Circourt mourut le 9 mars 1863 dans son appartement de la rue des Saussaies, à Paris,

•près ane courte maladie. Sa mort fat un grand deuil pour ses nombreux amis de tous les pays ; elle fut par- Ucolièremeat ressentie en Italie, où Ton n'ignorait ni aat Ums avec M. de Cavour, ni ses S3rmpathies couiigeaaaiiient avouées pour sa cause. Je me rendis T interprète des sentiments de mon pays en faisant insérer dans la gaxette officielle du royaume (') un article nécrologique contenant des notes biographiques que j*avais demandées au comte de Circourt quelques jours après la mort de sa femme, et que je viens de résumer ici. En France, un critique, qui n'était pas enclin à l'indulgence, Sainte-Beuve, consacra dans le ConstitutiotuteL, à M'^.de Circourt, une page qui vaut la plus longoe des biographies. Je ne puis me défendre d'en citer qneiqoes lignes: • Le salon de M'"' de Circourt ", éerÎTaitril, •> avait cela de particulier que Tintelli-

• gaoce y donnait comme droit de cité. Aucune préa vention, aucun préjugé n'arrêtait cette personne, si

■ pieuse d'ailleurs et si ferme dans ses croyances, dès 4 qu'elle sentait qu'elle avait affûre à on esprit de

ir et à un homme de talent. De quelque bord , lique que Ton vint, de quelque dogme philoso-

• phiqoe que Ton relevât, on se rencontrait avec amitié

• et sympathie autour de ce fauteuil où l'enchatnaient

■ depuis des années de cmeUes douleurs, dissimulées

• dans lUM bonne grAce charmante et avec on art de

• sociabilité inaltérable ■.

Cest avec nn sentiment de pieuse reconnaissance que je consacre ces pages à la mémoire de la femme in-

(1) Oiuatlta u/fMalê M rtgmo éTàoUa, n. do 10 «trrU 1869. s - HmmA

telligente et bonne, qui fut Tamie du comte de Cavour et lui resta fidèle jusqu'à la mort.

Par cette publication, qui sera accueillie, j'espère, avec faveur, non seulement par mes concitoyens, mais par les esprits élevés de tous les pays, je remplis un devoir qui m'était imposé par la dernière volonté de M** de Circourt et par le souci du nom de celui qui fut à la fois mon maître et mon ami. Je fus le dernier avec (lui M. de Cavour s'entretint avec suite de grandes affaires. Qu'il me soit permis de terminer cette introduction par un souvenir personnel.

Le vendredi 31 mai 1861, troisième jour de sa maladie, le comte de Cavour me fit appeler à son chevet vers 3 heures de l'après-midi et me donna avec beaucoup de lucidité des instructions pour la rédaction d'une note, dont je n'ai pas à indiquer ici l'objet. La conversation durait depuis une demi-heure, lorsque je crus apercevoir un peu d'embarras dans sa diction. Je lui dis qu'il ne devait pas se fatiguer davantage, que je l'avais bien compris et que je lui aurais soumis la minute le lendemain. Il me répondit : <* Oui, je me sens - bien las. J'aurais besoin d'un long repos. Mais j'ai « encore deux choses à faire, Venise et Rome. Le reste • c'est vous autres qui le ferez » (*). Je ne pus m'erapécher de sourire et je répliquai: « Monsieur le comte, si « la comparaison, en ce qui nous concerne nous autres, « n'était pas orgueilleuse, nous pourrions nous plaindre >i auprès de vous, comme Alexandre auprès de son

(1) Je reproduis textuellement les mots piômontais : « / foi aneora doi eô$e da fi, Venesna e Borna. 'L rett a 'l lo faran peut lor n.

" père, en tous reprochant de ne nous laisser plus rien « k faire «. Il sourit à son tour et me tendit la main. Ku la lui serrant, je sentis qu'il avait la fièvre. Je sortis au moment où la marquise Alfieri entrait. Elle assista, pendant six jours et six nuits, à son sublime délire, et le 6 juin, à G heures 45 minutes du matin, elle lui ferma les yeux. Elle dicta, pour le livre ci-dessus cité de M. de la Rive, un récit saisissant de la maladie et de la mort de son oncle bien-aimë. Témoin moi-même des derniers moments du grand Italien, je ne puis, après plus de 32 ans, relire ces pages sans une vive émotion.

Octobre 1893.

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