C. NiORA
Le Ugt in lett$u du oomU du Cavour me fut annoncé et transmis par Us lettres qui suivent du comte Adolphe de Cireourt:
■ À M. NiGRA, Â. Paris.
« P«ri«, 35 mftn 1868.
•> Je MM que personne mieux que vous, personne - autant que vous peut-être, n'a compris l'étendue et
• la nature de ma perte. Je m'empresse de répondre
• à TOtre appel (*). Ce n'est pas renouveler ma dou-
• leur que ro'occuper de ce qui en concerne l'objet. « Je ne puis en détourner un seul instant ma pensée, > et cette pensée me dévore quand je ne trouve aucun •> moyen de Toccuper.
m Vmx6 eome eolai ehe piang* e diee » (").
. Je Tons enverrai un peu plus tard le legs précieux
• de ma femme. Ces lettres de M. de Cavour lui étaient
(1) CeCt« lettr« «ecompagnait les notices sur la vie de M"* da OfMOfft qaa j'avaia dMiaadéas ma coata Adolphe, et qui ont été raproduitw dan* l'artiela ntarologiqua inUri dans la gaaatta offidalle d'Italie do 10 arril 1868.
(9) DArrK, /n/:. v. 196.
« si chèros quVUe ne les appelait jamais autrement
• que « mon trésor ». Celles du comte Cicognara ont de
• U valeur sous le point de rue littéraire, et en avaient ■ beaucoup pour nous comme souvenir d'un des hommes > les plus aimables du temps passé,
M ((uando mi ricordo « Del tempo «ndato e 'ndietro mi rivolgo *• (').
« Je parle de tout cela au passé, car il me semble « avoir fait mes propres funérailles.
« Agréez les hommages de mon sincère dévouement.
« A. DE CiRCOURT. a
u Paris, 4 mai 1868.
« .Vài retrouvé, rassemblées et mises en ordre, les u lettres du comte de Cavour à ma femme et à moi- « même. J'ai eu l'honneur de vous écrire que cette
• petite collection vous est léguée. Avant de quitter « Paris pour une excursion de quelques semaines,
• rendue nécessaire par Tétat de ma santé, je m'acquitte « de ce triste et pieux devoir. Des Bruyères, où elle « est conservée, je vous adresserai la correspondance « du comte Cicognara.
« Je n'éprouve, en me séparant de ces lettres, aux- H quelles ma femme attachait tant de prix, qu'un senu timent de reconnaissance pour l'hospitalité vraiment
• digne d'elles, qu'elles vont trouver dans votre porte-
Ci) Pbtrarca, Cans. Spirto geniU.
feuille. Cette grande mémoire n'a pas laissé d'héritier plus affectueux, plus zélé et plus capable de réaliser les pensées dont une mort si prématurée a renvoyé Texécution à l'avenir.
• Agréez, je vous prie, la nouvelle et sincère expression de ma haute considération et de mon dévouement.
« A. DE CiRCOURT ».
UTTRES m COMTE DE CAVOUR
k LA
COMTESSE DE CIRGOURT
A M"* la comtesse de CmoouRT
Paris.
(Turin, 1886).
Madame,
Je suis fâché qu'un excès de délicatesse vous ait causé quelques instants d'embarras. Si vous aviez réfléchi à la cause de vos scrupules, vous seriez convaincue que vous ne deviez de reconnaissance à personne; que bien au contraire vous nous aviez rendu à Mr. de Casanova ( ' ) et à moi un véritable service en nous fournissant une occasion plus spéciale de nous occuper de vous à Londres. Dans ce pays étranger il nous était bien
(1) Le eomto Aleiandra Avogadro de Casanova, de Vcrceil •n Piémont, tut an dee plus brillant» officirni do l'armée sarde et «Moite de Tann^ italienne. Il prit part à la guerre de Crimée et à toatee le campagnes d'Italie, devint lieutenant* K^^néral et commandant de enrpa d'armée, fat d^put.' ot x/nuteor, et monmt en 1>^.
agréable d*avoir qaelqae chose à faire qui nous reportât dans les lieax si regrettés que noas venions de quitter. Nous aurions voulu avoir chaque jour une nouvelle commission pour vous; nous aurions moins senti l'éloii^ement de la rue des Saussaies qui n*a pas d'analogues à Londres.
Pendant mon séjour en Angleterre j'ai voulu bien des fois vous écrire; la crainte de vous fatiguer m'en a toujours empêché. Je vous savais malade et faible ; si j'avais cru pouvoir vous égayer ou vous distraire, je vous aurais écrit des volumes; mais comment être gai ou amusant lorsque l'on vit au milieu des brouillards et de la fumée; et lorsqu'on est écrasé sous le poids d'une atmosphère intellectuelle lourde et pesante? On peut discuter en Angleterre; causer jamais. Comment aurais-je osé discuter, disserter avec une malade? J'ai mieux aimé me priver du plaisir de m'entretenir avec vous, que de courir la chance de vous ennuyer. Lorsque l'on souffre on est plus sensible à l'ennui; j'ai craint d'ajouter à vos souffrances.
Ce n'est pas que l'Angleterre ne soit un pays d'immenses ressources intellectuelles. Autant, si ce n'est plus que partout ailleurs, on y trouve des hommes spéciaux et profonds. Nulle part certaines branches des sciences morales ne sont mieux cultivées. Mais ce qu'on y chercherait vainement,
c'est cette admirable union de la science et de Tesprit, de la profondeur et de ramabilité, du fonds et de la forme qui fait le channe de certains salons Parisiens; charme qu'on regrette toute sa vie lorsqu'on les a une fois goûtés, et que Ton ne retrouve plus jamais lorsqu'on s'est éloigné de cet oasis intellot tn.l. dont vous êtes un des principaux ornements.
On ac(iuiei*t des connaissances à Londres, l'esprit se mûrit, les idées y deviennent moins vagues et plus applicables: on y gagne peut-être un esprit pratique, excessivement précieux pour la conduite de la vie et des affaires ; mais on y perd cette mobilité d'esprit, cette agréable finesse, qui font d'un salon parisien le seul endroit au monde où l'intelligence s'exerce sans se &tigaer. Il est impossible d'entretenir une correspondance de Londres à Paris; c'est comme si l'on voulait courir avec des sabots de plomb.
Si j'avais pu repasser par Paris et m'arrêter un mois dans cette ville, juste assez de temps pour vous soigner pen<lant votre convalescence, je vous aurais demandé la pennission de vous raconter mes impressions d* AnfjïettTre ; grâce à l'atmosphère «ju'on respire «hez vous, mes récits ne se seraient peut-être pas trop ressentis des brumes de la Tamise. Je n'ose vous les écrire, car sous
certains rapports l'air du riémoiit est plus lourd que celui de Londres. Le ciel y est pur, mais l'horizon moral est tellement obscurci par les nuages qu'y développe un système éminemment compressif, que l'esprit y a encore moins d'élasticité qu'en Angleterre. Aussi au lieu de penser à m' occuper de tout ce qui intéresse le cercle brillant dont vous êtes le centre, je suis décidé à reprendre ma carrière agricole ; ce qui certes ne contribuera pas à me faire regagner ce que j'ai perdu depuis mon départ de Paris.
Je vous fais cet aveu, madame, afin que vous ne vous fassiez aucune illusion sur le nouveau correspondant que vous vous êtes donné. J'ai troj) de conscience pour ne pas vous avertir, qu'en vous engageant dans une correspondance épistolaire avec moi, vous faites un exécrable marché. Il faut que vous vous sentiez une bien forte dose de générosité et de dévouement, pour consentir à échanger les pensées qui éclosent chez vous sous la plus haute température intellectuelle de l'Europe, avec celles d'une personne qui va faire des bœufs et des moutons ses principales occupations. Si après cette humble confession vous persistez dans vos aimables dispositions à mon égard, je ne puis que m'engager à parfaire le déficit d'intérêt que laissera ma correspondance, par une
^econIl;li^>>lll • et un dévouement d*une vigueur rustiiiuc.
Je suis arrivé il y a deux jours. Hier j'ai pu voir Rorà (*) et sa femme (*). Vous aurez su leurs chagrins ; la maladie de leur fille et sa triste convalescence (*). Madame de Rorà n'a pu supporter un si triste spectacle, elle est tombée malade; sans avoir été en danger elle a prodigieusement souffert. Grâce à Dieu, elle est mieux. Sa fille est à la campagne ; elle va l'y rejoindre. Plaise au ciel que les distractions de la vie champêtre et le calme dont elle jouira à Campion (*), rétablisse Tordre dans ses idées. Il semit trop cruel de voir la personne la plus raisonnable, la plus douce et la plus vertueuse, tomber dans un état complet d'extravagance.
Mon frère me charge de le rappeler à votre souvenir ; quoique nous n'ayons passé que quelques instants ensemble, nous avons déjà bien parlé de vous et des souvenirs que nous avons emportés de chez vous. Il voulait publier un ouvrage auquel il a travaillé pendant trois ans ; mais la
(1) Le marquis Mjmrice LoMma de Borà, qui fat sénateur «ft qmdie de Toria, nort en 1864.
(»> Ad«le OraglU de FaxlgUaao.
'' >iiatwiee Laeema de Rorà, coatiMe Coeta de Carrù. 1 • ktnpitfllone. vlUage de l 'arrontHMement de Pignerol.
oensore ne le trouve pas assez catholique ! ! !
Cela vous prouve combien est sincère le neo-enthoosiasme dn parti prêtre pour la liberté de la parole et le progrès de renseignement.
Je vous adresse cette lettre à Paris. .) » si)crf qu'elle ne vous y trouvera plus, car ce sera une preuve que vous êtes déjà assez bien pour aller chercher des forces au bord de la mer, où vous vous rétablirez complètement.
Veuillez faire mes compliments à M. de Circourt et recevoir l'assurance du plus respectueux dévouement.
r. DE Cavour.
(Turin, 1838).
J'ai été tout heureux, Madame, d'apprendre par mon cousin Rorà, que vous étiez assez bonne pour me garder un petit souvenir d'amitié. J'osais à peine m'en flatter, car s'il n'est guère possible de quitter Paris sans emporter de nombreux souvenirs, il n'y a rien de plus rare que d'y en laisser. Cette ville, si pleine d'événements nouveaux et d'intérêts sans cesse renouvelés, est la terre classique de 1* oubli ; mais votre salon, Madame, est
un heurenx oasis qui à cet égard comme à beaucoup d*autres ne ressemble à rien de ce qui Tentonre ; vous savez y maintenir les droits des sentiments lointains, et les personnes qui ont été assez heureuses pour y obtenir un bienveillant accueil ne courent point le risque d'y être oubliés. Mais aussi, c'est ce salon, et celle qui en fait tout le charme, qu'on regrette le plus lorsque Ton quitte Paris. Vous devez être accoutumée à inspirer de semblables regrets, mais j*ose vous assurer. Madame, qu'il n'y en a jamais eu de plus vrais et de plus sincères que les miens.
On m'écrit que C4't hiver a été beaucoup moins brillant que l'hiver dernier. La société a éprouvé des pertes cruelles qui ont dû diminuer le nombre des fêtes et l'entrain qu'on y apportait. Vos habitués y auront gagné, car vous aurez eu plus de tems à leur donner. Ne pensez vous pas. Madame, à changer encore une fois les plaisirs bruyants de Paris contre les jouissances plus paisibles d'un hiver d'Italie? Ce serait un bien grand bonheur pour Rorà et pour moi, car Turin sendt sur votre route, et il n'y aurait plus les Alpes entre vous et nous. Vous aimez trop les arts et le beau idéal pour renoncer pendant trop longtemps à visiter leur patrie. J*espére que ce sentiment vous y ramènera bientôt et qu'un de