C. DE Cavour
(Tarin) 27 Mai 1841.
Madame,
Je prends la liberté de me rappeler à votre «myenir au moyen d'un li^Te de haute métaphysique, en TOUS faisant hommage, au nom de mon frère, d'un ouvrage qu'il vient de publier sur cette grave matière ( ' ).
Si l'intimité dans laquelle j*ai eu le bonheur d'être admis ne m'avait pas révélé tout ce que le plus aimable vernis recouvre dans votre esprit
(1) Frogmientê jMuoio|M*{M«». V%x le uuirqui» Oustavi db Cavuuu. Turin, 18lt
de profond et de solide, je n*anrais pas osé yons adresser on livre où les questions les plus ardues de la philosophie sont traitées d*nne manière purement scientifique. L*opinion élevée que vous m*avez fait concevoir de votre intelligence me fait espérer, Madame, que le travail de mon frère, destiné presque exclusivement à ne trouver de lecteurs que dans les cabinets poudreux des savants, recevra dans votre salon élégant un accueil bienveillant.
Ayant parlé plusieures fois à mon frère de l'indulgente bonté avec laquelle j'avais été traité par votre savant ami, M. le baron d'Eckstein, il m'a chargé de lui faire hommage d'une copie de son ouvrage (*). Seriez vous assez bonne, Madame, pour m'aider à remplir cette commission qui m'est bien agréable puisqu'elle me fournit l'occasion de me rappeler au précieux souvenir d'une personne aussi distinguée par la hauteur de son intelligence, que par l'amabilité de son esprit?
Dans son ouvrage, mon frère a été amené à examiner les doctrines de l'école éclectique et par
(1) Le baron Ferdinand Frédéric d'Eckstein, né en 1790, mort en 1861. Elevé dans la religion protestante, il s'était fait catholique et sV^tait établi à Paris. Lamartine, dans son cours de littérature (i, 14), parle de loi dans ces termes: ■ Philosophe, poète, pnbliciste, orientaliste, un brahme d'occident, méconnu des nens, vivant dans un siècle, présent dans un autre n.
suite à parler d'un de ses plus illustres adeptes, votre ami, M. Jouffroy, pour la science duquel il professe la plus haute estime. Cependant comme il part d*un principe, si non supérieur, au moins diflférent de celui qui sert de fondement à sa philosophie, il a dû combattre quelques unes des conséquences de sa doctrine. S'il avait osé, il lui aurait envoj^é son ouvrage en le priant de lui dire franchement son avis sur la valeur des objections qu'il oppose à ses théories. Mais il eut été téméraire, et peut-être inconvenant pour un novice dans l'art d'écrire, de provocjucr une polémique directe avec un athlète aussi redoutable. Cependant comme il est fort désireux de connaître le jugement que portera M. Jouffroy de son livre, je vous prie, au risque de commettre une indiscrétion, de lui prêter l'exemplaire que j'ai l'honneur de vous envoyer, en lui demandant un avis motivé. Si cet avis était de nature à être rendu public, mon frère serait fier de voir son ouvrage jugé devant le tribunal de l'opinion publique par un homme comme M. Jouffroy. Mais ce serait trop demander de votre cx)mplaisance ; aussi c*est plutôt un vœu que je forme, qu'une prière que je vous adresse.
Votre ami, M. de Rorà, est bien; le séjour de Nice lui a valu plusieurs mois de santé que la goutte n'a pas troublés un instant. Sa fille, que vous
avei vue a Paris, a quitté Turin pour aller s'établir à Bologne où, dit-on, elle est fort heureuse.
Irez-vous, Madame, cet été en Franche-Comté? Si cela était, j'aurais l'espoir de vous voir en me rendant à Épinal, où des affaires m'appellent. Car j'espère bien que vous me pemietteriez d'aller vous demander l'hospitalité en passant.
Soyez assez l)onne pour me rappeler au souvenir de M, de Circourt, et pour croire à mon respectueux dévouement.