C. DE Cavoub
Madame.
(Turin, 1843).
J'ai pris la liberté de vous faire adresser par mon cousin M. de la Rive un article sur ^ou^Tage posthume de M. de Cliâteau\ieux que j'ai inséré dans la Bibliothèque universelle de Genève ('). Le siyet que j'ai traité ne saurait vous offrir aucun intérêt ; j'espère néanmoins que vous recevTez avec bonté r hommage de mon petit écrit en faveur de Taimable et spirituel auteur dont j'ai taché de reppeler les qualités distinguées autant comme homme du monde, que comme écrivain didactique.
Par la nature de ce que j'écris vous devez penser, Madame, que depuis mon retour en Piémont mes principaux soins ont été consacrés aux études et aux travaux agricoles. Ce sont les seuls en effet auxquels on puisse s'adonner en toute sûreté dans ce pays ou l'on jouit dans toute sa plénitude de cette lil»«rt,'. intellectuelle dont U»
(1) L« Urre de Pftâo. Luixix ob Cbatsacvibux, publié après M nort, a pour titre: • Vo^fogn OffnmomiqueÊ en Framet ••. L'urtkla du eomt« d« Cavoor fut inséré dan* 1* Bibliothèque mmitmmttÊ â» 0«o«t«, arec U daU de Saatana 11 Mptombre 1M8.
clergé voodrait doter la France. Lorsqu'on vent vivre en paix en Piémont il faut s'occuper de champs et de prés. Et il faut bien aimer la paix lorsqu'on vit au sein d'une nombreuse famille décidément opposée aux luttes des opinions et des idées. Cette nécessité dont je subis la continuelle influence me fait souvent regretter ce mouvement, cette liberté, dont jusqu'à présent on jouit encore sur les bords de la Seine malgré les efforts évangéliques de Monseigneur de Chartres (*) et du Cardinal de Bonald. Mes regrets deviennent plus vifs à mesure que je vois approcher l'époque de l'année où chacun reprenant à Paris ses habitudes, les privilégiés de la rue des Saussaies sont surs de retrouver dans l'intimité des quatre heures tout ce qui satisfait le cœur et charme l'esprit. Malgré les privations dont je sens toute l'amertume je ne puis songer à Paris pour cette année. La santé de ma mère et celle de ma tante M"* de Tonnerre, affaiblies sans être menacées, me retiennent auprès d'elles. Je viens donc, Ma<lame, vous dire un nouvel adieu, plus triste que celui que je vous adressai ce printemps, car l'espérance de vous revoir s'est maintenant plus éloignée qu'alors. C'est un adieu d'un an au moins et i)eut-etre davantage.
(1) Msgr. Clausel de Montai*.
Pendant ce long éloignement da foyer des lumières, il est bien probable que mon esprit se rouillera tout à fait, surtout si je continue à faire de ragriculture mon occupation exclusive ; mais j'ose vous assurer que mes sentiments, loin de s*affaiblir, prendront une nouvelle vigueur. C'est pourquoi je vous supplie, quoiqu'il m'anive mtellectnellement parlant, de me conserver une petite part dans vos affections. Soyez assez bonne pour vous souvenir quelquefois, au milieu des intérêts toujours renouvelés de la vie parisienne, d'un de vos amis les plus dévoués.
Si le cercle de l'année dernière s'est déjà reformé autour de vous, je vous prie de me rappeler au souvenir de ceux qui ne m'ont pas tout à fait oublié et en particulier à celui de M. de Bellevèze ('). Malgré la divergence de nos opinions sur plus d'un point essentiel, j'ose compter sur un peu de bienveillance de sa part ; car de mon côté je TOUS avoue que c*est un des hommes dont la conversation a le plus de charme pour moi, et je serais heureux de pouvoir en jouir quelquefois, dussé-je l'entendre dans son zèle antiuniversitaire mettre la prose de l'abbé Desgenettes au dessus de celle de M. Cousin, et l'esprit de Mon-
^itimUt», éuit, ea 1848, dépaU de l'Aade.
seigneur de Châlons (*) &° dessns de celui de M. ViUemain.
Pourriez-vous, Madame, me dire ce que devient la princesse Belgiojoso depuis que le Pape a lancé l'anathème sur ses travaux ecclésiastiques? ('). Se soumet-c'lle ? Ce serait là un beau triomphe pour le pouvoir romain. Je doute cependant qu'elle plie tout à fait. L'avenir nous fera probablement connaître une nouvelle transformation de son esprit. .Te pense que la duchesse de Rosan (') aura repris ses quartiers d'hiver. Si ce n'était la crainte d'être indiscret, je vous prierais de lui présenter mes hommages.
Pouvez-vous me donner des nouvelles du pauvre prince Doulgowrouki ? (*) Depuis qu'il est retombé entre les pattes du terrible autocrate, je ne puis me rappeler que de son esprit, sans plus songer à ce qu'il 3" avait de malice dans son caractère.
(1) M«gr. de Prissy.
(2) Christine Trivulzio princcMe de Belgiojoso, née en ISOf*, morte en 1B71, avait publié à Paris, en 1843, un ouvrage en 4 Tolumee, avec le titre, peu jn«tifié: EêHii *ur la formation du dogme catholique.
(3) Claire de Durfort de Duras, fille du dernier duc dé Duras, mariée en 1819 à Henri de Chastellnx duc de Raosan.
(4) Le prince Pierre Wladimirowitch Dolgoroukow (1816- 1868), auteur dea Mémoire* sur la Russie (Genève' la lettre de M»* de Circourt au comte de Cavour du - t>rft 1859. (CHiAUi, Lettere di Cavour, TI, 438^
Le Czar ne doit pas être dans une veine d'indulgence envers les étrangers qui écrivent sur la Russie, et les Russes qui publient hors de chez eux leurs opinions sur leur pays. L'ouvTage de M. de Custine (M doit avoir fait une blessure profonde à son amour propre ; il faudra bien des larmes et des souffrances avant que son irritation contre les gens de lettres se calme.
J'arrive au bout de mon papier sans vous avoir parlé de votre santé. C'est cependant ce qui m'intéresse le plus. De toutes les nouvelles que vous pouvez me donner, la plus agréable pour moi serait d'apprendre que le doux climat de l'île de Wight, et le repos que vous y avez goûté ont tout à fait remis vos nerfs, si fatigués lorsque je vous ai quitt»'*e. Veuillez ménager les forces que vous devez avoir acquises. Privez quelquefois vos amis du plaisir de vous voir dans le grand monde, afin de vous consen^er les moyens de ne pas soumettre à de dures privations ceux qui vous cherchent surtout dans l'intimité. Rappelez-moi de grâce au bon souvenir de M. de Circourt, et croyez à mon dévouement aussi respectueux qu'amical.