Lettres inédites de Béranger à Dupont de l'Eure
Voici lin nouveau recueil de «Correspondance de Béranger ». // en existe un certain nombre où les amis et les fidèles du grcmd chansonnier se plaisent à retrouver l'écho de sa pensée alerte et le souvenir de son inlassable zèle patriotique.
Le présent ouvrage ajoute une digne pierre à cet édifice littéraire. L homme à qui ces lettres furent adressées était un des plus nobles citoyens de son temps, une manière d Aristide (1) ci la conscience pure, un grand juste ci qui ne manqua même point r ingratitude (2) du peuple.
Dupont de l'Eure, né au Neubourg (Eure), le 27 février 1767, mort éi Rougepériers (Eure) le 2 mars
(1) « ...Ce sont ces Messieurs qui ontsiil^stilué ceUe fois leur nom à celui d'Aristide que le paysan eut écrit sur sa coquille, non pour le bannir du pouvoir, mais pour ly rappeler, j (Lettre LXV, 27 mai 1849, page oiO.)
(2) « Ce qui me fâche, cest que parfois Je rencontre des gens qui ne peuvent comprendre quon puisse supporter sans amertume l'ingratitude de ses concitoyens y> (Lettre LXVII, Si octobre ISi9, page 3o6.)
1855, avait été avocat au Parlement de Normandie en 1789, membre du Conseil des Cinq-Cents, conseiller au tribunal d'appel de Rouen en l'an VIII, président du tribunal criminel d'Evreux, conseiller à la cour impériale de Rouen en 1811, président de chambre au même siège en 1812, député de VEure au Corps Législatif en 1813. membre et vice-président de la Chambre de 181't, auteur de la déclara- 'ion du ï juillet 1815 oîi il était dit que « la France ne reconncdtrait (Vautre gouvernement que celui qui lui garantirait par des institutions librement consenties, la légalité devant la loi, la liberté individuelle, la liberté de la presse et des cultes, le jury, l'idwlition de toute noblesse héréditaire, liiwiolabilité des domaines ncdionaux et tous les grands résultats de la Révolution ».
Non réélu éi la Chambre introuvable. ilest,en 1817, choisi comme député par un collège de l Eure : il représentera ce département jusqu'en 18^8.
La Restauration punit son attitude d'opposition en le déposant de son siège de président éi la cour de Rouen, et en lui refusant toute pension. Ses électeurs protestent par une belle action. Une souscription permet l'achat d'un domaine que Dupont de l'Eure .se fait scrupule d'accepter. Cependant les conseils de ses amis — et Béranger à ce point de vue ne pesa pas peusur sa décision — le déterminent ii autoriser la réalisation du projet.
En juillet 1830, il exerce une in/hicnce considérable sur le cours des événements. Ministre de la justice dans le premier cabinet formé par Louis Phi-
lippe, il quitte bientôt le porte-feuille, car son caractère foncièrement libéral devait scms tarder porter ombrage à la monarchie.
Avec Lafayetle, le 17 octobre 1830, il démissionne.
Plus tard, il est l'un des plus ardents organisateurs de la campagne des banquets, en Wi7. La Bépublique est proclamée.
Dupont de l'Eure est alors nommé membre du gouvernement provisoire et président provisoire du conseil des Ministres.
Elu à la Constituante le 23 avril IH'iH, par Paris et l'Eure, il opta pour son département. En cette session, il siégea peu souvent, assez toutefois pour prévoir et combattre la politique du Prince-Président. Les élections générales du 13 n}(n 1H¥J ne lui furent pas favorables. Il se retira de la vie politique et, de loin, observa avec amertume les destinées du pays.
Telle est la carrière de iliomme, ce qu'en retracent tout cm moins, les dictionnaires biographiques. Mais l'intimité de ce généreux caractère n'apparaît guère mieux que dcms ces lettres où Béranger répond Cl .son ami sur les grands problèmes de l'heure, au jour le jour.
C'est là seulement que l'on peut mesurer la haute sérénité de cette âme, la dignité de ce citoyen blessé, les généreux élans de ce cœur tout pétri de civisme et d'honneur.
Au cours des lettres, passent des fières silhouettes, de réconfortants portraits souvent tracés de nrnin de maître par Béranger : les pages sur Manuel, sur
Arago, sur Carrel, sur d'autres, évoquent à nos esprits oublieux ce quil y eut de magnifiques exemples parmi les hommes depuis un siècle, et notamment dans la période oii s échelonnent les présentes lettres. Ces superbes feux d'enthousiasme, ces élans de patriotisme, ces honnêtetés politiques, au cours de ce livre qui est comme un momento de Conscience française, apparaissent semblables à des colonnes de moralité et de droiture dans le temple des vertus civiques.
Dupont de l Eure, par la pure et indéformable ligne de sa vie, domine de haut tous ses contemporains. Les lettres de Béranger, les trop rares réponses que nous y joignons, donnent raison éi la parole de Gambelta, incmgurant le monument Dupont de iEure, auNeubourg. le 4 septembre 1881 : « Songez devant ce bronze éi l'enseignement qui en sort ! S'ils avaient été plus nombreux les cœurs fermes, si elles avaient été plus nombreuses, les consciences droites, si la vertu et l'amour de la patrie, le goût de l'indépendance, le culte de la raison, le dédain des jouissances matérielles av(dent été véiitablemenl en possession de la race française, si de tels hommes avaient eu de nombreux pareils, ah, je Vatteste devant V histoire, nous rayerions la date du h septembre et nous n(uirions jamais connu que celle du l't juillet 1789.
« Cest pour cela qu'il est bon d'élever des statues à ceux qui n'ont jamais failli dans leur raison, qui n'ont rien cédé ni aux emportements ni aux exagérations de la foule, pas plus qu'au despotisme d'un seul, et qui, toujours suivant la voie droite et rigou-
reuse qulls s étaient tracée, ont à travers les impopularités passagères comme les acclamations enthousiastes, marché toujours d'un pas égal vers la conquête de V Idéal : la justice et le droit. »
Un échange de lettres entre Dupont de VEure et Béranger dans les années de luttes et, plus tard, dans la période d'un renoncement désabusé que traversaient de pides rayons d'espoir, ne pouvait manquer d'intéresser quiconque en retrouverait les témoignages.
Ce bonheur échut, il y a plus de vingt-cinq ans, Cl M. Pcml Hacquard, esprit distingué et cultivé, habitant Le Neubourg. cl en cette qualité, très renseigné sur la famille Dupont de l'Eure dont il avait bien connu le patriarche ainsi que les enfants Pauline et Charles.
Riche de souvenirs et considérant comme un devoir quasi fdial de mettre de l'ordre dcuis ces liasses oii se trouvaient rapprochées les lettres de Béranger, Paul Hacquard commença ci élcddir une suite de fiches (iannotcdion destinées ci prendre place dans le volume de Correspondance, dont il projetait l'édition. Malheureusement la mort vint briser la plume de l'écrivain et le recueil resta ci l'état de maquette. Néanmoins, un certain nombre de documents très précieux avaient déjà été réunis et tout particulièrement ceux qui concernent le cycle d'amis intimes
de la jamille Dupont de iEiire. les détails « sur place », et diverses personnalités d'un intérêt purement local, dont la mémoire n'avait été conservée que dans le rayon très restreint de la région, (^est un réel bienfait, d'ailleurs, que Paul Hacquard ait pris soin déconsigner d'abord ces indications qui n'auraient pu être rétablies par personne et qui auraient certes fait grand défaut dans un ouvrage oii bien des points de détails, bien des (d)révialions et des citations à mots couverts seraient restés inexplicables sans ces commentaires, miettes d'histoire.
Il convient d'ajouter que par(dlélement ii ce travail, l'annotateur de qui nous avons eu ihonneur de continuer et d'achever l'œuvre, avait rédigé quelques notices, parfois assez développées, sur de grandes personnalités politiques dont le nom passe et repasse dans les lettres de Béranger. Nous avons cru ne devoir rien modifier au.v appréciations de Paul Hacquard sur tels hommes politiques qu'il con/nit et éi qui il prêta des mérites ou des défauts que l'histoire.. sans nul doute, ne ratifiera pas toujours. Mais réformer l'appréciation e.vprimée nous a paru, à tort ou à rcùson, trahir quelque peu l'intention de l'auteur. Nous avons donc voulu lui laisser dans l'œuvre cette part très nette de collaboration et pour souligner noire désir, dans les cas les plus imporl(uds, soit pour la longueur de l anctlg.se, soit pour la nature du jugement, nous avons fait suivre les noies d'une mention (pii précise leur origine.