‹ Lettres inédites de Béranger à Dupont de l'EureChapitre 10 sur 10 · l'. le :>. janvier i · texte numérisé non relu

l'. le :>. janvier i

(( ClIEU BlÔUANGEU,

(( A la première lecture de votre bonne lettredu 28 décembre dernier, inspirée sans doute par le grand saint Sylvestre, je nje suis senti profondément ému en voyant des liommes aussi éminenls que vous et que le bon Lamartine, que MM. Lamennais cl Bretonneau, s'occuper avec une extrême bienveillance de ma vieille santé et lui donner même un caractère presque séculaire. Grâces leur soient rendues et à vous, clier ami, qui voudrez bien être auprès de ces liommes distingués rintcrprèlc de toute ma reconnaissance et leur dire de ma part que je les aime autant que je les révère.

(( Ma famille, dont le capitaine Charles fait toujours partie et qui se trouve réunie sous le toit paternel, vous olfre ses respectueux liommagcs qu'elle sait bien que vous recevrez avec votre bonté accoutumée, comme le feront M"*^ Juditli et M"" Cauchois-Lemaire que nous prions aussi d'agréer nos respectueuses civilités.

« Adieu, cher Déranger, recevez la tendre cx[)ression de nos sentiments les plus dévoués.

Yolre ami.

u Dupont »

jMon cher ami,

Je romps la règle que je me suis imposée de ne pas troubler votre repos par mes lettres, parce que, m'a-t-oudit. vous écrire, c'est vous forcer de répondre et par conséquent vous fatiguer. A défaut de vos lettres, jai ordinairement les nouvelles que me donne, de vous et de vos dames, M''"' Mallard. Mais elle est à la campagne et, depuis cet été, je suis sans nouvelles de vous. Je n'y tiens plus. Au risque donc de vous déranger, je recours à vous-même pour savoir comment vous traite cette saison bigarrée de chaud et de froid, de soleil et de pluie. En en jugeant par moi, je crains que vous n'ayez à vous plaindre de ces variations dont nous pourrons avoir à souffrir l'hiver prochain. Si c'est pour vous comme pour moi, vous ne devez pas vous arranger d'une pareille saison: cela m'inquiète. Moi qui n'ai jamais eu votre force, je me plains d'un pareil été. C'est le cas de vous dire que ma santé va s'affaiblissant ;

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mais cela est loin de m'altrisler. J'en ai assez de 74 ans ! je n'avais même pas pris mes mesures pour autant.

Aussi, je pense à chercher un nouveau gîte, parce que la pension où nous sommes est beaucoup trop chère pour ma bourse. Je compte retourner dans un quartier moins cher, soit le Boulevard du Temple où le Jardin des plantes que j'ai eu tort de ([uitler. Mais ce n'est pas pour vous parler de nos misères que je vous écris.

Le pauvre Manuel en a éprouve de plus grandes. Peu régidier et beaucoup trop généreux, il lui a fallu, comme on dit, fondre la cloche. Ses parents et amis se sont chargés de ses dettes et ont pris chacun une part de ses forges en lui faisant un revenu suffisant pour un autre, mais qu'il va trouver bien étroit. 11 se plaint, mais il a tort; on ne pouvait faire beaucoup mieux pour éviter une catastro[)he et n'avoir point de scandale.

Ah ! mon cher Dupont, que j'ai vu de chutes! Et quej'ai vu peu d'hommescapables de les supporter! Béiard, à qui j'ai dit que je vous écrirais ma chargé de le rappeler à votre souvenir, à l'instant où il repartait pour la Touraine. Sa santé, bonne en apparence, me semble toujours tourner à l'apoplexie ou à la paralysie ; il parle très peu et tombe assez souvent dans la rue.

Quant à ses affaires, je ne m'aperçois pas malheureusement qu'elles achèvent de s'arranger : on ne me parle plus de rien, je fais de même pour ne pas le tourmenter.

CORRESPONDANCE DE DERANGER ^l3

Les Lemaire vont bien ; mais vous devez le savoir : la femme est en correspondance avec M"*^ Dupont, je crois ; elle remplit parfaitement les fonctions qui lui sont confiées. Ajoutez que l'économie est enfin entrée dans ce ménage : il était temps, ma foi! Lemaire semble un peu vieillir.

Mon cher Dupont, il y a longtemps que par discrétion je n'avais causé avec vous. Ne vous étonnez donc pas si j'abuse aujourd'hui de la permission ; ne me répondez pas pour peu que cela vous fatigue, je finirai bien par trouver des gens qui me donneront de vos nouvelles. M""" Mallard ne sera pas toujours à la campagne. Je ne veux pas que vous vous fatiguiez pour moi.

Offrez, je vous prie, mes hommages respectueux à vos deux excellentes gardes et croyez moi, comme toujours et à jamais, l'ami le plus attaché et le plus dévoué.

Béranger,

.\ mars i855 Rue (le \eiidômc, ô.

Ma ciikhk mapami: Dipont,

Nous avons donc i)enhi notre excellent ami (1) ! Tous vos soins si tendres, si intelligents, si constamment, si courageusement soutenus, ces soins si multipliés, ces soins de toutes les minutes n'ont l)u qu'adoucir les souffrances de notre grand citoyen.

Que le ciel vous récompense dans vos enfants de tout ce que vous avez fait pour notre vertueux ami : car vous n'avez jamais vécu que pour les autres.

Si vous ne mavez pas vu accourir pour me join-

( i) « \ olrc illuslre \wvc que nous suivions alors comme la conscience puljliciue. o (Lettre de Michelet à M"' Dujiont de l' l'Eure ».

l)uj)onl de l'ilure était moil le 2 mars.

COURESPONDA?<CE DE BÉRANGER 4i5

dre à tous ceux qui vont rendre des honneurs aux restes de celui que vous pleurez, on vous en a déjà donné la cause. Ma santé en est à ne plus permettre la voiture; et le chemin de fer ne vaut pas mieux pour moi que les diligences. Cet inconvénient, dont j'ai toujours souffert, a été tellement en augmentantque je ne puis plus même aller aux environs de Paris, car mes jambes ont perdu une grande partie de leur force ; et je suis malade en ce moment.

Ah 1 chère dame, dites-le bien à M"'' Dupont et à votre fds, il a fallu cette impossibilité pour n avoir pas été visiter leur vénérable père pendant sa longue maladie. Notre amitié datait de près de quarante ans! Elle a été une des plus glorieuses pour moi et le titre d'ami de Dupont de l'Eure, joint à celui de Manuel, me parait le plus beau qui puisse me recommander à mes concitoyens, si ceux qui viendront après nous doivent penser encore au pauvre vieux chansonnier.

Je ne vous parle pas de vous, ma chère M'"° Dupont ; pourtant j'y pense beaucoup. Vos deux excellents enfants vont avoir à s'occuper de vous. Puissiez-vous tous trois prendre les arrangements les plus convenables pour adoucir l'amertume de vos regrets !

Croyez, chère dame, qu'à la douleur que j'éprouve de notre perte commune, il s'en joint une autre, celle de ne pouvoir vous être utile Si jamais vous aviez, en quoi ({ue ce soit, besoin ici des soins d'un ami, vous me trouverez toujours

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à VOS ordres, vous et vos deux chers enfants.

Adieu, madame et amie, et pardonnez-moi de n'avoir pu aller pleurer auprès de vous.

Votre tout dévoué

Béranger.

Imprimerie Blssière. — Saiut-Amand (Cher).

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