JUSTIFICATION DU TIRAGE
Droits de reiiroiluclion et de traduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvè^re et le Danemark.
PRÉFACE
PRÉFACE
On aurait mauvaise grâce à contester l'authenticité de ces lettres; leur style, par certains tours inimitables, suffit à en révéler l'auteur ; néanmoins le public, auquel on les offre ici pour la première fois, a le droit d'exiger qu'on en établisse de façon très nette l'origine de propriété.
Le général Choderlos de Laclos mourut à Tarente le i8 fructidor an XI. De son union romanesque avec Marie-Soulange Duperré, sœur de l'Amiral de France, étaient issus :
1° Etienne Fargeau, le premier-né, l'enfant de l'amour. Chef de bataillon à la fleur de l'âge, officier de la Légion d'honneur, il fut tué d'un coup de feu le i8 mars i8t4, au combat de Bac-au-Berry, aux côtés mêmes du duc de Raguse, dont il était l'aide de camp ;
2° Catherine-Soulange, devenue plus tard M^^^ de Duret de Tavel, mère de la baronne de Wangen de Geroldseck, de qui nous tenons directement ces documents, et de la vicomtesse d'Avène de Fontaine ;
3" Charles-Ambroise, l'enfant voulu de la délivrance (i), lui, marié à M"e Laure Bottée de Toulmont, et qui décéda sans postérité à Saint-Just (Eure), le j3 mars i844'
(i) Voir la lettre du 12 brumaire an XI,
b LETTRES INEDITES DE CHODERLOS DE LACLOS
M'ne de Laclos avait été, le 6 avril i81^2, l'une des premières victimes du choléra, de celles du moins dont ie monde enregistre la perte. Les manuscrits de son mari, sa correspondance avec elle, ainsi que la plupart des portraits de famille, avaient alors passé à son fils Charles et, après celui-ci, à sa veuve.
Cette dernière était la vieille dame, lég-endaire, il y a quelque vingt ans et davantage, dans les cénacles d'outre- Seine. On allait presque en pèlerinage la visiter dans son appartement du boulevard Saint-Michel pour recueillir de sa bouche quelque précieuse anecdote sur celui qu'elle appelait encore : « Le pauvre général ! » comme un quasi contemporain. Ah ! si ces initiés avaient tout su! Elle mourut à Saint-Just le 4 juillet 1878. Par son testament olographe, en date du 26 septembre 1874, et par un codicille du 17 décembre de la même année, elle avait institué ses héritières, M^^^s de Wangen etd'Avène. Elle leur léguait, entre autres objets de famille, « le portrait de leur grand-père, le général de Laclos. »
C'est cette image antérieure à la Révolution, plus qu'aucune autre suggestive et caractéristique, dont la reproduction nous a paru indispensable à l'appui de ce livre, car elle éclaire d'un jour particulier le visage énigmatique du Laclos des Liaisons dangereuses.
On trouvera aux pièces annexes le détail des dons faits par M™^ Charles de Laclos à la Bibliothèque nationale enmai i845 eten avril i85i^ aux Musées nationaux. M. Reiset fit exposer <( le portrait du général Laclos à Versailles, dans l'attique du midi, auprès du portrait de Charlotte Gorday »; — celui qui avait été l'un des précurseurs de la Révolution et celle qui avait eu l'héroïque illusion de la poignarder, unis, moins de cent ans après, dans une glorification identique — était-ce une ironie...
PREFACE
Sanglante, était-ce plutôt une philosophie douce? Il y a toujours une maison tierce où les gens de bonne compagnie finissent par se rencontrer.
L'intention delà donatrice était de rendre à César tout ce qui lui appartenait et de conserver pour la famille ce qui lui semblait avoir un caractère strict d'intimité : Or, précisément, ces pages écrites au jour le jour, au courant d'une aventure tragique, depuis la prison de Picpus, sous le couperet indécis de la guillotine, jusqu'au dernier lit si misérable de Tarente, sont celles où l'homme se livre tout entier, — un homme différent, oh! combien, du Valmont perfide dans lequel on s'obstinait à le reconnaître, un époux fidèle, tendre, passionné, un père indulgent et ferme, un maître patient, attentif à cacher le mentor sous l'ami; alors un roué politique, dira-t-on? Oh ! non pas, mais un patriote ardent, assoiffé de gloire pour son pays, un esprit curieux de savoir, jusqu'à la fin, enfin ce moraliste acerbe et délicat, ingénieux et sincère tout ensemble, entrevu déjà par quelques intuitifs, auxquels le meilleur moyen de rendre hommage est assurément de fournir la preuve indéniable de leur perspicacité.
Et cesfeuilles ont jauni, lespetits caractères fins etméthodiques, qui disent à la fois l'homme de lettres et l'homme de science, ont pâli pendant tout un cycle, dans la vieille vahse en cuir noir, aux dimensions étroites de cantine militaire. Dos scrupules, trop respectables pour être discutés, se sont opposés longtemps à toute divulgation. C'était moins, certes, l'auteur d'un livre réputé licencieux dont on espérait bannir la mémoire, que le jacobin présumé farouche, encore que sur ce point on ait beaucoup exagéré. Dans ce milieu, qui était le sien, mais d'opinions très opposées aux siennes, il semble qu'on ait préféré à
la gloire elle-même le silence. Comme si le silence pouvait être fait sur une personnalité de cette taille et de cette allure, et encore à cette époque individualiste qu'est la nôtre, où la chose passionnément recherchée à travers le labyrinthe des événements, est plus encore que le fait historique, le document humain! Son heure est donc venue, inéluctable, mais tardive. Ainsi qu'il Fa dit lui-même à propos de lui : « Le temps amène toujours la vérité, c'est dommage qu'il ne l'amène pas toujours à temps. » La vérité est en effet pour lui, à l'encontre de beaucoup d'autres hommes, la plus sûre des réhabilitations, en admettant que ce mot même ait besoin d'être prononcé. Aussi bien, en ce trouble de l'heure présente, où une bourgeoisie aux abois perd un à un ses privilèges, sans même avoir la beauté de geste nocturne d'un 4 août, est-il piquant de revivre avec l'un de ces gentilshommes dont les esprits généreux furent les porteurs des temps à venir.
M. Charles de Laclos avait déjà pieusement classé cette correspondance. La division adoptée s'imposait, car chacun des chapitres a trait à une époque distincte de la vie de Choderlos de Laclos.
i'3 Lettres écrites de la prison de Picpus du 19 germinal an II au 9 brumaire an III, ce qui, soit dit en passant, détruit assez bien la légende des prisons immédiatement ouvertes par la mort de Robespierre. Ici un intervalle de cinq années. C'est le temps où Laclos est conservateur des hypothèques et prépare le 18 brumaire par une campagne de presse.
2" Lettres écrites à l'armée du Rhin.
3° Lettres écrites à l'armée d'Italie jusqu'au i5 floréal an IX, après la paix de Lunéville. Nouvelle interruption. Le général, pourvu d'une inspection d'artillerie, vit à
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Paris, avec sa famille, au n°6de la rue du Faubourg--Poissonnière.
4° Lettres écrites du i5 floréal au i8 fructidor an XI de Paris à Tarente. C'est la course à la mort.
5° Lettres à ses enfants. II a paru intéressant de grouper celles-ci, afin de mieux faire ressortir, avec la sollicitude du père, les méthodes et les idées de l'éducateur.
Certains retranchements, il faut le dire, ont été jugés nécessaires . Il importait de ne pas laisser de belles pages se perdre au milieu de redites insignifiantes. Nous pouvons affirmer qu'aucune de ces suppressions ne porte sur l'appréciation d'un événement quelconque, ni même sur l'expression d'une idée ou d'un état d'âme, quels qu'ils soient. Laclos était minutieux par nature, par éducation militaire et scientifique. L'expérience de la Terreur, avec ses journalières angoisses pour les têtes aimées, lui avait en outre appris à attacher aux dates des lettres ou au retards des courriers, une importance toute spéciale qui nous paraîtrait aujourd'hui un peu bien puérile. Ce sont des détails de cet ordre infime ou des notes arides, relatives à des aiïaires d'intérêt, qui, seuls, ont été mis de côté. Il est à croire que la majorité des lecteurs approuvera cet allégement. Si cependant l'ombre d'un doute pouvait subsister à ce sujet dans l'esprit d'un chercheur impénitent, le texte original, conservé scrupuleusement intact dans son intégralité, demeure à son entière disposition.
Entrons donc de plain-pied dans l'intimité de Laclos. Il va parler librement de tout ce qui le touche ou l'intéresse, d'autant que « pour nous, dit-il à sa femme, écrire c'est seulement causer de choses et d'autres, comme cela vient au bout de la plume ». « Ecrire à quelqu'un, dit-il
encore ailleurs, n'est autre chose que causer avec lui. » (Lettres des 4 frimaire et 8 prairial an II.)
Ses croyances, sa philosophie, son opinion sur les hommes, nous les connaîtrons, de même ses sentiments et jusqu'à ses habitudes, — seconde nature qui modifie la première et sert parfois à l'expliquer. Ses haines seules nous resteront étrangères. Il ne paraît pas ici que de véritables soient jamais entrées dans son cœur.
Et d'abord Laclos croyait-il en Dieu? On pourrait se contenter de répondre qu'il était trop honnête homme, dans les deux sens du mot, pour ne pas y croire. Ce ne serait pas suffisant; les expressions qu'il emploie ne laissent aucun doute sur sa sincérité à cet égard. La manière dont sa santé se soutient pendant sa détention est, à ses yeux, un bienfait de la Providence. « La Providence, ajoute-t-il, n'envoie de peines à chacun que ce qu'il peut en supporter. » Et un peu plus loin : « La Providence à laquelle tu reviens toujours dans nos infortunes communes ne se montre jamais avec plus d'avantage pour l'idée d'une vie à venir que lorsque l'homme vertueux est en butte au malheur. » (Lettres à M'"e de Laclos des 19 et 29 floréal an IL)
Dans sa lettre du 20 prairial, on le voit, avant de prendre sa nourriture, s'adresser à l'Éternel en une sorte de Benedicite laïque : « Tes regards portent la consolation dans l'âme du malheureux », lui dit-il. Cet Être suprême, un peu roide, reste toujours impersonnel, même lorsque le Consulat a déjà rentrouvert les églises. Le Général lui sait un gré tant soit peu irrévérencieux du beau temps qui facilite les opérations. « En vérité, en vérité, je vous le dis, depuis le 18 brumaire, Dieu est redevenu patriote. » Il assiste infiocchi à un Te Deum pour la ratification de la paix; il est de service et on est en Italie! Nulle part il
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ne se permet une allusion choquante contre la religion qu'il semble ignorer, ni une attaque contre ses premiers ministres, dont il apprécie, avec bienveillance, le commerce et la table. Et lorsque vient la mort, séparé par des centaines de lieues de sa femme et de ses enfants, il ne trouve pas pour eux un mot à dire de ce ciel ou de cet olympe, dans lequel, illusion ou certitude, il est doux d'espérer un infini revoir. — « Etre réuni aux objets de ses affections, écrit-il à Alquier, alors ambassadeur à Naples, n'est assurément pas un moyen pour ne pas mourir, mais au moins c'est celui, c'est le principal, de vivre jusqu'à la fin de sa vie ».
C'est tout. Il ne ressort pas non plus de la correspondance du capitaine Lespag-nol, son officier d'ordonnance, ni de celle du commandant d'Ang-lemont, son chef d'ëtat-major, qu'un prêtre ait été appelé au chevet du mourant. Cependant ses funérailles religieuses furent solennelles et le chapitre canonial de Tarente au complet Taccompag-na à sa dernière demeure. Laclos estimait peut-être que ces choses étaient affaire à traiter directement entre la divinité et lui et qu'il n'était pas décent de s'en ouvrir à d'autres personnes. C'est possible. On peut affirmer en tout cas qu'il était au moins déiste. Eu égard au temps où il a vécu, ses descendants eux-mêmes ne peuvent pas, en bonne conscience, lui demander davantage.
Sa grande religion aura donc été d'aimer jusqu'au bout et très humainement tout ce qu'il devait aimer. Cette formule en vaut d'autres.
Jamais mari ne fut plus inventif pour exprimer à sa compagne de route, sous des formes plus exquises et plus diverses, des sentiments identiques à eux-mêmes et que le temps n'a pas réussi à altérer.
« Il y a près de douze ans que je te dois mon bonheur,
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le passé est la caution de l'avenir » (i^'jour de l'an III).
<( Tu as bien raison de dire qu'après dix-sept ans de mariage l'amour subsiste encore sous quelque nom qu'on le désig-ne. Il ne s'est même pas partagé avec nos enfants, il s'est seulement répandu sur eux » (28 fructidor an VIII). M'"*' de Laclos était-elle donc sceptique, il revient à la charge pour la convaincre et y parvient sans doute : « Je vois avec plaisir qu'enfin tu te sais aimée, mais tu me permettras sans doute de te dire qu'il y a plus de dix-huit ans que tu dois en être bien sure » (28 frimaire an IX). Non, ce n'est pas là une comédie bien jouée. Elle aurait duré trop longtemps.
Le mari déjà vieux sait être encore passionné au ressouvenir des possessions premières. « Ah ! tu es toujours adorable et toujours adorée ! » Celle qu'il avait séduite est demeurée la « souveraine de ses penséeset de ses sentiments ». Il renonce à éiiumérer toutes ses qualités, motifs de sa tendresse pour elle, il les résume en trois mots — « maîtresse adorable, excellente femme et tendre mère». Et quand il parle de leurs enfants : «Leur plus grand bonheur sera toujours de t'avoir pour mère, comme le mien de t'avoir pour femme, pour maîtresse, pour amie, pour tout. » Ce mol de maîtresse a bien sous sa plume le sens moderne et il le redit à dessein. Il continue d'aimer cette brune piquante de La Rochelle^ à la carnation chaude, aux yeux veloutés, à demi rêveurs, à la bouche mutine et de l'aimer surtout pour le don libre d'elle-même qu'elle lui avait prématurément consenti.
Tout lui est prétexte à compliment, même certain embonpoint symptomatique, précurseur de la maturité. — « De toi, plus il y en a, et mieux c'est! » Si elle résiste à ses conseils ou comprend mal ses recommandations, il excuse son entêtement ou sa maladresse, il ne la voudrait
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pas autre qu'elle est ; il a foi en elle comme en un paradis dont la perte hypothétique suffît à le rendre fou. « II me serait plus facile de te croire morte que de te croire un tort, mais comme tous deux anéantiraient à jamais pour moi toute espèce de bonheur, les expressions ont pu être les mêmes. »
Quand il est emprisonné, c'est de ses inquiétudes et de ses souffrances à elle qu'il est torturé jusqu'au désespoir ; quand il est aux armées, il économise pour lui envoyer le plus possible de sa solde ; il se préoccupe de lui adresser de partout des présents ou des souvenirs, comme ce camée, reproduit plus loin par la gravure et dont une lettre ingénieuse annonce l'expédition; ou bien il songe à sa mort à lui, aux moyens pratiques d'assurer l'indépendance de sa veuve, puis, avec une émotion contenue, il lui demande de brûler la lettre, de garder d'elle la seule mémoire des sentiments qui l'ont dictée, et tout à coup, comme s'il eût craint de l'avoir un moment attristée, il se met à crâner et il lui annonce sa formelle intention de vivre cent années.
Oui, cette femme est bien devenue tout pour lui. Il l'aime jusque dans ses enfants, aux yeux desquels il l'entoure de toutes les déférences. S'il les aime, c'est parce qu'ils lui viennent d'elle. Il ne prétend plus à d'autre Panthéon que d'avoir une place dans son cœur; la seide véritablement désirable pour lui, « c'est d'aller à côté d'elle et si près, si près que rien, ni personne ne puisse être entre les deux». Que lui importent l'ambition, la renommée, la gloire ? Il fait des châteaux en Espagne, qu'il habite avec elle. Il sera heureux, si elle-même est heureuse — et « quand on est heureux, qu'a-t-on besoin de gloire ? — Le bonheur est le but, la gloire est le moyen ». Voilà ce qu'il ne cesse de lui répéter, mais
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comme il s'excuse bien de ses redites : « Quant à toi, c'est la même chanson; mais cette chanson-là ce ne sont pas des chansons, c'est bien l'impression la plus vraie des seuls sentiments qui m'animent. »
Quelle était donc cette femme, pour avoir inspiré une passion si profonde et si vraie à un homme comme Laclos, lequel n'ignorait rien de la vie ? Au physique, une charmeuse. Elle était mieux que belle, adorablement jolie, à en juger d'après ses portraits et à en croire les traditions de famille. Au moralelle nous apparaît comme une personne suffisamment bien douée, mais craintive, écrasée par la supériorité intellectuelle d'un mari plus àg-é et qui est déjà quelqu'un. C'est ce qui expliquerait cette perpétuelle « déprisation d'elle-même » dont il lui fait maintes fois un reproche. En vain essaie-t-il de lui tracer un plan de lectures, en vain lui conseille-t-il de fréquenter le théâtre, de se répandre un peu dans ce monde qu'elle abhorre pour sa fausseté, d'aller voir triompher Bonaparte, elle oppose la force d'inertie ou elle lui répond : « Je suis une stupide bête qui vég-ète en bonne mère, en bonne femme, heureuse des sentiments que mon époux et mes enfants me donnent. » — Et lui de la railler : — « Ai-je bien fait, mon maître ? Oui, grosse bête », écrit-il d'un ton ravi, malicieux et tendre. Malgré qu'il ait regretté de ne pas avoir embelli d'une de ses phrases à elle le style de M"-^^ de Tourvel, évidemment l'esprit et le meilleur qu'il trouvait à sa femme était encore la sublime bêtise d'aimer.
Laclos, si souvent absent de son foyer, s'appliquait plus que personne à y vivre par la pensée. Heureusement, il possédait ce don à un haut degré, car son âme, profondément sensible et tendre, a plus qu'aucune autre, sans doute, eu à souffrir de la séparation. De là, ce
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déjeuner traditionnel du décadi, sorte de communion spirituelle sous les espèces du pain quotidien, à laquelle chacun des membres absents devait participer d'intention. C'est aussi la raison de l'importance qu'il attache aux moindres détails. Il cherche à s'illusionner sur la distance ; il veut tromper sa faim de ceux qu'il aime. C'est peut-être même un des côtés les plus touchants de son caractère.
Grâce à cette mise au courant constante, sa sollicitude paternelle s'étend à tout : à la santé de ses enfants d'abord, dont il s'occupe sans cesse (il faut voir son désespoir lorsque son fils Charles a la rougeole); à leur instruction suivant les aptitudes spéciales de chacun, non moins qu'à leur développement moral. Et comme il sait tenir en haleine l'émulation, sans recourir à la sévérité brutale ! 11 ne parle jamais de punir. C'est au cœur, à la dig-nité naturelle qu'il entend tout d'abord s'adresser, parfois aussi à l'amour-propre.
Comme il excelle à parler aux tout-petits et aux grands, tout à la fois ! La lettre à son fils Charles, qui sait, enfin, son ba, be, bi, bo, bu, est une des pages les plus fines qui soient. Quelle jolie phrase tombée de sa plume à propos des pleurs versés par sa fille à l'occasion d'un départ : « Soulange a connu pour la première fois les larmes qui viennent du cœur. C'est l'époque de sa puberté morale. » Les conseils qu'il donne à son fils Etienne, lors de ses débuts à l'Ambassade de France à Dresde, sont une preuve non moins convaincante du sérieux avec lequel Laclos envisagea jusqu'au bout son devoir à l'égard des siens; mais, afin de le mieux remphr, il voulait avant tout être leur ami. 11 s'ingéniait de loin à leur procurer de petites fêtes, et malgré les soucis d'un service à l'étranger, sa complaisance envers eux ne reculait pas
lO LETTRES INEDITES DE CHODERLOS DE LACLOS
devant la peine multiple des commissions les moindres.
Il ressort de toutes ces lettres que Laclos a eu la prescience de l'enseignement moderne, tel qu'on peut le concevoir aujourd'hui. L'orientation de sa fdle vers la comptabilité et les sciences, voire les mathématiques, l'étude des langues étrangères et spécialement de l'anglais et de l'allemand incessamment et instamment recommandée à son fds en font foi. A le lire, on se croirait de nos jours et ce mot est resté encore presque vrai : « Cette attention de parler la langue de la nation chez laquelle on est est peut-être la seule chose qui manque à l'urbanité française ».
Si Laclos fut également un frère très dévoué, considérant son aîné, celui qu'il appelle familièrement Choder, comme un autre lui-même, il semble que^ sauf pour une femme. M""* Pourrat, il ait été beaucoup plus réservé en ce qui concerne la simple amitié. Elle ne franchit guère les bornes d'une bonne camaraderie militaire avec quelques compagnons d'armes. Son affection ne dépasse pas le cercle de la famille, mais elle y brille en son centre de toute une lueur intellectuelle et se répand avec une égale chaleur sur chaque point de la circonférence. Il ne lui suffit pas d'aimer les siens, il veut encore qu'ils s'aiment entre eux, et c'est à juste titre qu'il écrit le 2 messidor, an II, de la prison de Picpus, à la veille de la spoliation, peut-être même de la mort : « Cette tendresse réciproque, qui règne dans ma famille, est un trésor qui s'augmente en se partageant et dont on jouit sans l'altérer, qualités que n'ont pas les autres trésors! »
Laclos avait le culte de sa patrie moderne. Il synthétisait et confondait dans un même amour la France et la Révolution à laquelle il avait collaboré; elles étaient bien pour lui une et indivisibles. La joie qu'il éprouve du suc-
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ces de nos armes est la seule qu'il goûte encore en captivité. Il ne cesse, du reste, de protester de son innocence, de son attachement à la Révolution et à la République qu'il « a servies avec zèle, constance, et encore avec quelque utilité » — et cela, ajoute-t-il, « depuis l'orig-ine jusqu'au moment de mon arrestation. Je pourrais même prouver depuis mon arrestation ».
On objectera évidemment que c'est la défense d'un accusé, avide de reconquérir la liberté, et qu'il est permis de mettre en doute la sincérité de ces affirmations; assurément, mais elles se poursuivent alors que tout danger est écarté et qu'il n'a vraiment aucun intérêt à les renouveler. Lorsque sa femme le presse de revenir, s'il le peut, à Paris, il lui répond, le 3o vendémiaire an IX: « Je désire finir cette guerre-ci, parcequeje la regarde comme partie intégrante de la Révolution et que ses orages, que je ne prétends pas justifier, ne m'ont ni dégoûté de sa théorie, ni ébranlé sur les heureux résultats que j'en prévois pour la France et à la longue pour l'humanité entière. » On ne peut donc pas dire qu'il ait cessé d'être républicain^ puisqu'il veut voir se parfaire l'œuvre commencée.
S'il se réjouit, après le 18 brumaire, de devoir son salut à la même cause que toute la France, c'est que « notre héros », comme il l'appelle, est à ses yeux le plus ferme soutien du nouveau régime, l'adversaire le plus redoutable d'une réaction monarchique éventuelle. — « Qu'il vive seulement et les premiers fondateurs de la Liberté seront, je ne m'abaisse pas à dire justifiés, mais honorés et bénis. > Cet enthousiasme se fait jour presque dans chaque lettre. Il faudrait tout citer. Il fut, en effet, au nombre de ceux qui, dès le principe, ont deviné le génie du Corse, dans toute sa prestigieuse étendue. — (f II nous a accoutumés aux miracles, écrit-il le 20 brumaire, —
puis quelques lig-iies plus loin : « Je vois avec grande satisfaction que Bonaparte rappelle à Paris l'élégance et l'urbanité françaises; c'est là aussi unecarrière de gloire, il les parcourra toutes » — enfin ces mots, prescients déjà des trahisons futures : « Puisse-t-il seulement toujours reconnaître ses amis et ses ennemis! »
Quant à lui, il le servira de toutes ses forces, per fas et nefas, sans rien demander que ce qui est dû, décidé par avance à se contenter de ce qui sera fait. C'est le dévoûment absolu, la foi, — celle qui console ses affres dernières et qui éclate, sincère, touchante, sublime, dans la lettre au Premier Consul . j
La philosophie intime de Laclos aura été, à l'en croire,| le stoïcisme. Il se plaît à le répéter et dans les moments les plus critiques de la Terreur, c'est Sénèque qu'il re commande à sa femme comme livre de chevet. Il ne fauli pas s'en étonner. La mode était aux choses et aux théo ries antiques. Conséquent avec ses principes, stoïque futj il en réalité, dans la pratique de la vie, en face de h souffrance sous toutes ses formes. Ses lettres, datées d( la prison de Picpus, à commencer par la première, dé notent une force d'âme peu commune. On peut doute qu'homme au monde ait jamais plus déhcatement ei placidement annoncé qu'il allait monter à l'échafaud.
Une seule fois, vers la fin, la pitié de lui-même le ga gne et encore s'exprime-t-elle discrètement. C'est à Milan avant de s'engager dans cette route douloureuse au bou de laquelle était une mort pressentie : — c Adieu, bonn chère amie, tout est prêt, il faut que je te quitte : ausf bien je ne vois plus ce que j'écris et tu en devines bien I raison, n
Les déceptions d'une carrière qu'il était en droit d'ej pérer plus brillante le trouvent aisément résigné. Toi
son désir se borne à élever honorablement sa famille, soit en obtenant nn arrondissement d'artillerie, tout au plus une inspection, soit en entrant dans la diplomatie, mais ce n'est même pas de courir les grandes ambassades, comme Alquier, qu'il a en vue,il leur préférerait « un poste de ministre plénipotentiaire auprès de quelque petit prince, une place quelconque de retraite et que personne ne vous envie ». Il renonce sans regret à jouer l'un des grands rôles pour lesquels il était taillé, et il constate sans amertume, avec une sorte de joie maligne, que son destin aura été toute sa vie, « de travailler sous le nom des autres ». Il a fait l'histoire, il ne lui apas été permis de la sig-ner.
Et cependant, il a conscience de sa valeur personnelle. Il a fait « ce que son talent et les circonstances lui ont permis de faire ».
A défaut de la g'ioire, à laquelle il a depuis longtemps cessé de prétendre pour l'avoir vue toujours placée trop loin de lui, « ma jouissance la plus réelle et la plus sûre, ajoute-t-il encore, sera d'avoir justifié aux yeux de tous et surtoiii aux miens l'opinion qu'un petit nombre de personnes ont bien voulu prendre de moi et qu'elles n'ont pas craint de manifester à l'occasion ». Ce contentement de soi et de peu, pour être de l'orgueil, n'en a pas moins sa grandeur hautaine.
Laclos fut un officier instruit, laborieux, pénétré des devoirs de son état ; l'âge ne le fit jamais reculer devant la fatigue. Résolu, pour bien servir, à employer « toutes ses forces », à faire « tout ce qui ne serait pas absolument au-dessus de ses forces physiques », il suffit à l'activité de Moreau et il fait honorablement campagne en Italie. Ses remarques sur les opérations auxquelles il participe indiquent beaucoup de sag-acité et de clairvoyance. Plus
d'une fois, il lui arrive de deviner l'objectif final du général en chef, et quelques aperçus rapides sur le rôle de l'artillerie permettent de croire qu'il avait eu la conception de son emploi en masse. Une seule chose fait ressouvenir en lui des méthodes d'autrefois, son amour inassouvi pour la guerre de siège, que Marengo rend inutile. Un g-énie a tué l'autre. On peut bien pardonner cela à un spécialiste en l'art de la fortification. Et puis son envie était si grande de faire pour de bon l'essai de ses boulets creux !
A vrai dire, il n'a jamais tiré vanité de ses qualités professionnelles, tant il lui semblait naturel de les posséder. Ce qui constitua à ses propres yeux son meilleur titre à l'attention de ses contemporains et aussi de la postérité fut celui d'auteur des Liaisons dangereuses. 11 revient volontiers sur son livre et il semble qu'il lui a dû plus d'une bonne soirée au cours de ses étapes. Ceci met à même de mesurer la portée considérable, presque mondiale de son œuvre, puisque partout on lui en a parlé et qu'il en a trouvé couramment des exemplaires jusque dans les cités moyennes de l'Italie. Ce fut surtout aux membres du haut clergé que paraît avoir échu la spécialité de s'en entretenir familièrement avec lui.
Malheureusement rien dans sa correspondance ne nous livre la fameuse clé qu'il eût été précieux de recevoir de ses mains. Il s'est renfermé à cet endroit dans un mutisme absolu. Son retour à Grenoble, après bien des IT années, n'a évoqué en lui d'autres souvenirs que celui de l'hôtel où il prenait jadis pension. Il a glissé sur le reste. Faudrait-il le croire quand il affirmait n'avoir laissé danscette ville aucune véritableafFection, mais seulement d'aimables connaissances ? Faudrait-il penser qu'il ne voulait pas éveiller dans l'âme de sa femme des
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-jalousies rétroactives ? Aucune allusion, si petite soitelle, ne vient nous tirer d'embarras.
Et ceci nous amène tout naturellement à comparer le Laclos que nous connaissons à présent, celui du moins qui s'est montré à nous, à son livre lui-même.
Et cette question est posée: — A-t-il sciemment, volontairement entendu faire œuvre d'imnloralité, en écrivant les Liaisons dangereuses ?
Tout dans les documents publiés ici dément cette hypothèse. Un corrompu comme Valmont n'aurait jamais pu se refaire une conscience assez droite pour devenir l'époux que nous avons analysé, le père que nous savons et qui a inspiré à tous ses enfants une tendresse et une piété filiales exemplaires. 11 est donc sincère, nous en avons la conviction intime, quand il promet à Dolomieu d'écrire, comme pendant à son œuvre première et comme complément, un roman dans lequel il rendra « populaire cette vérité qu'il ne peut exister de bonheur que dans la famille ». Il ne l'est pas moins dans son contentement, lorsque le digne évèque de Pavie, après lecture faite, déclare à qui veut l'entendre que les Liaisons dangereuses sont un ouvrage très moral et très bon à faire lire, particulièrement aux jeunes femmes. Devrait-on admettre qu'il se soit gaussé à froid de la naïveté du prélat, ou oJutôt les hommes du xviii'^ siècle n'ont-ils pas été, eux mssi, par certains côtés, de grands naïfs?
Pour bien comprendre Laclos^ il faut regarder longemps et avec attention son portrait, vivre, pour ainsi lire, en face de lui. Non, ce n'est pas là le visage d'un lébauché, pas même d'un libertin de lettres. Cet œil )rofond, qui vous poursuit partout et vous fouille jusqu'à âme, a des duretés d'inquisiteur, des reflets aciérés de palpel. L'officier pauvre, pâle, ambitieux, taciturne,
dont il éclairait le front haut et larçe, l'a promené tout • autour de lui sur la société corrompue de son époque, tristement. Un sourire indéfinissable et plein de mélancolie erre au-dessus de la bouche. C'est le dernier éclair, le regret, sans doute, du g-entilhomme. Mais la lèvre mince se serre, âpre, impitoyable, prête à prononcer le réquisitoire quand même, contre le régime que le penseur et le patriote ont par avance condamné. Le menton accusé et proéminent indique la volonté forte qui assure l'exécution. Et le réquisitoire prend la seule forme qui lui était permise alors pour être lu et pour porter, forme un peu perfide évidemment, ironie voilée sous des dentelles qu'on écarte et qu'on froisse, satire terrible plus qu'une diatribe virulente et dont la pureté de langage est, à la fois, un saisissant contraste aux impuretés de la décadence flétrie et un suprême hommage rendu aux élégances sur le point de disparaître.
11 a vu et il a écrit. 11 était observateur, avant tout, il n'était mêmeguèreque cela. Il est du reste le premier à reconnaître les difficultés qu'il éprouve à tirer quelque chose de son propre fond. Il ferait bien des livres, mais il préfère lire ceux des autres; il est devenu paresseux. C'est qu'il n'a pas retrouvé l'inspiration. Il n'y a rien en lui du poète, dans le sens large que les Allemands prêtent à ce mot, tant en prose qu'en vers. 11 n'aime les champs que pour les cultiver; son sentiment de la nature se borne à un cours d'économie rurale. Il n'éprouve pas d'émotion grande devant les hautes montagnes de la Suisse, si belles en hiver; il ne remarque dans ce pays que les arcades de Berne, il n'y apprend qu'un procédé pour faire de l'eau de Sellz et il n'y visite qu'une collection d'oiseaux empaillés. Le ciel bleu de l'Italie, ses monuments, ses chefs-d'œuvre artistiques ne l'enthou-
PREFACE
siasment pas davantage; il ne comprend pas son génie et il méprise ses femmes. A Pavie, il ne voit que le muséum et le jardin botanique. Les beaux meubles, transmis de génération en génération, dans les demeures patriciennes, lui semblent tout au plus bons pour le fripier.
Pourquoi visiter ces palais alors qu'il en édifie dans son imagination qui sont mille fois plus beau;c? Boutade de paresseux que ceci, simple défaite. Le palais dans lequel il se cloître, c'est le sien propre, celui de l'analyse pyschologique. Et voilà pourquoi il a été l'homme d'un seul livre, mais quel livre !
Il est vrai qu'on ne saurait être tout et qu'il fut tant de choses successivement et parfois à la même heure : Officier, ingénieur, diplomate, auteur dramatique, versificateur léger, moraliste et romancier profonds, stylisteprestigieux, conspirateur, fonctionnaire, polémiste, homme de cour et homme de guerre, homme de combat, surtout. Dans sa prison il étudie le système métrique, la comptabilité en parties doubles et il les enseigne à ses codétenus; il jette les bases d'une nouvelle grammaire française d'après des données toutes personnelles, il s'assimile les méthodes agricoles; un peu plus tard, il s'intéresse à des affaires industrielles et il forme le projet de fonder une banque. Il se déclare à cinquante-deux ans aussi avide de savoir que jamais. En vérité, quand on songe à l'universalité de ses connaissances et qu'après avoir mesuré l'étendue de son domaine cérébral, on est à même de goûter la délicatesse de son cœur, il est impossible de refuser à Laclos une bonne part de cette gloire, à laquelle, malheureusement pour nous, il n'a pas su prétendre assez obstinément.
Louis de Chauvigny.
Fribourg--en-BrIsgau, le 17 juillet 1904.