‹ Lettres inédites de Choderlos de Laclos. PubliéesChapitre 2 sur 10 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Li PRISON DE PICPUS. -L'ARMÉE DU RHIN

19 germinal.

Du Corridor Challier, n° 7,

J'envoie, ma chère amie, le commissionnaire savoir de tes nouvelles, et te donner des miennes sans avoir d'autre objet à remplir. Mais par occasion je le charg-e d'un petit cadeau. Mes cheveux me gênoient pour attacher la boucle de ma perruque, je les ai fait couper ce matin, et j'ai pensé que peut-être ils te feroient plaisir, A mon âg-e, ils ne repousseront plus et il m'a parti juste qu'ayant les premiers cheveux de tes enfants, tu eusses les derniers de leur père. C'est un petit monument "de tendresse que je te prie de conserver. Je t'aime et embrasse du meilleur de mon cœur.

A la citoyenne Choderlos Laclos, cour des Fontaines. Maison Egalité., n* 11 10, Paris.

Noie de M. Charles de Laclos.

Copie faite par moi sur une note de ma mère, cette note est jointe à ce qui me reste de plus précieux des miens. J'y ai dû joindre l'original de la lettre du 19 g-erminal et celle du 2 fructidor an XI.

« Il devait aller à la mort, celle du tribunal révolutionnaire, c'était tout ce qu'il pouvait risquer de m'écrire. La mort de

3o LETTRES INEDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

Robespierre au 9 thermidor, les événements qui succédèrent, l'empêchèrent de subir sa condamnation ; il resta néanmoins en prison plus de 6 mois après cette lettre qu'il croyait alors être la dernière qu'il m'écrivait.

Il portait alors autour de son col un bracelet de cheveux (que je possède heureusement encore) ; ce sont des cheveux (continue ma mère) de mon fils aîné, de ma fille et de moi. Il en fait mention d'une manière indirecte pour les sbires de sa prison; il prend un détour pour ne pas leur laisser voir qu'il a conservé ses cheveux pour mêles envoyer. «(Cheveux que j'ai aussi dans ce trésor inappréciable) (i).

1 1 floréal an S^ de la Rép. une et indiv.

J'avais passé, ma chère amie, le nonidi et le décadi sans avoir de tes nouvelles, ce qui m'avoit fait paroître ces deux jours bien long-s, surtout le second ; j'étois décidé à envoyer aujourd'huy le commissionnaire à ton ancien log-ement ou chez les voisins, pour tâcher d'en apprendre quelque chose, mais dans l'heureuse matinée de ce jour, j'ai reçu 2 lettres de toi; l'une par Jeannette qui l'a portée, l'autre par la petite poste ; celle-cy, arrivée la i",est dattée du 8 floréal, timbrée 6"^ distribution, et contresignée de toi. Tu sais, de reste, que pour la voie de la grande poste, le contreseing est inutile. Je n'entends pas trop comment tes lettres m'arrivent par la petite poste, mais pourvu qu'elles m'arrivent, peu m'importe comment. Tu me mandes avoir reçu une lettre de moi du 8 qui t'est parvenue le 10, je suppose que c'est celle que je t'ai efTectivemcnt écrite ce jour-là, et je crois toujours avoir dattée aussi du 8, celle que je t'ai écrite le 9. Tu remarqueras que mes dattes sont toujours de l'après-midi, en sorte que les lettres ne partent, vraisemblablement, que le lendemain. Celle que tu recevras par Jeannette

(i) Note de l'éditeur ; Ce bijou est actuellement la propriété de M°"= Louis | de Chauvigny.

étoit, de même, écrite hier après-midi, et c'est parce que le facteur n'est pas venu hier soir, qu'elle s'est encore trouvée au greffe ce matin. Voilà un bien long- détail sur peu de chose en apparence, mais je le crois utile à notre tranquilité commune. Jeannette ne m'a porté aucun effet, j'enverrai demain le commissionnaire avec une notte, pour demander la cassette, le pantalon, et du papier à lettres, puisque tu en as laissé pour moi. Je désire que ce messag-e réussisse aussi bien que quand tu étois là, mais j'en doute. Je suis contrarié que ton emménag-emcnt ne soit point encore fait. Tu m'avois bien mandé, ou au moins j'avois bien compris, que tu ne pouvois avoir le log-ement de la rue delà Chanchellerie (i), mais j'avois été détrompé par l'adresse que tu m'as donnée et je l'ai suivie sans balancer. Adieu bonne et chère amie, je t'aime et embrasse de tout mon cœur ainsi qu'Etienne, et je n'oublie pas Soulang-e. Mènes-tu ma chienne dans tes promenades? Adieu, mon bon cœur. Ta lettre portée par Jeannette est dattée du lo floréal.

A la citoyenne Choderlos^ rue de la Chanchellerie, n° i3, Versailles.

12 floréal an SJ de la Rép. une et indiv.

Je ne compte, ma chère amie, sur aucune lettre de toi j aujourd'huj; je crois n'en pouvoir recevoir que demain ; mais cela m'empêchera seulement d'être inquiet, et ne m'empêche pas de t'écrire.

Je suis plus fâché que surpris de ce que tu me mandes que, dans ce moment surtout, l'industrie que l'on ne sait pas exercer par soi-même n'est pas d'un g-rand rapport.

Je sais que les circonstances ne sont pas favorables pour former un nouvel établissement, et qu'en tout temps, comme en toute chose, on paye son apprentissag-e, mais cela n'empê-

(i) Madame de Laclos, ea sa qualité d'ex-noble, avait été bannie de Paris.

çhe pas que, si j'obtiens justice, une fois en liberté, je me sois décidé à faire un de ces apprentissages, soit en commerce, soit en ag^riculture . La nécessité d'élever ma famille et de pourvoir à la subsistance commune m'en fait une loi, et le zèle que je mettrai à remplir ce devoir, assurera peut-être mes progrès et sera sûrement une première récompense, car celle d'avoir fait ce qu'on devoit et ce qu'on pouvoît est la plus douce comme la plus sûre. Je n'ai icy de moment supportable que ceux où, me livrant à l'espoir, je m'occupe des moyens par lesquels je pourrois encore être utile et à toi et à nos enfants; je n'éprouve d'autre peine, quand je vois plus en noir, que l'idée de te laisser dans l'embarras, ainsi qu'eux. Quand la patrie avoit accepté mes services, elle absorboit une grande partie de mes occupations et la conscience que j'avois de lui être utile, me faisoit négliger, peut-être trop, ces intérêts de... (i).

i3 floréal an S'i de la Rép. une et indiv. J'imagine que quand tu seras bien emménagée tu prendras ta fille avec toi. Le plus grand service que tu puisses lui rendre, à mon sens, c'est d'aroser sa jeune âme de ton expansive sensibilité. C'est par l'esprit qu'on brille, mais c'est par le sentiment qu'on aime et qu'on est aimée ; l'un ne procure qu'un peu de vaine gloire, l'autre nous rend susceptibles du seul véritable bonheur dont nous puissions jouir dans ce court trajet qu'on nomme la vie : quelle que soit sa durée, on n'a vécu que par les affections qu'on a inspirées ou ressenties ; et tel homme croit avoir vécu loo ans, qui est mort au berceau. Quant à moi, queljque soit l'avenir, j'aurai toujours fourni une carrière complète, puisque j'aurai sût'aimer et me faire aimer de toi. Adieu, bonne et chère amie, accueilles avec tendresse l'expression sincère de ces sentiments. Je t'aime et embrasse de tout mon cœur, ainsi que nos enfants.

(i) La un de cette lettre a disparu.

i4 floréal an S'' de la Rép. une et iudiv.

J'espérois, ma chère amie, recevoir aujourd'huy, une lettre de toi, et j'ai attendu en conséquence, jusqu'à présent 5 1/2 heures du soir, à t'écrire. Je la recevrai peut-être ce soir ; mais en attendant plus tard, je risquerois que le facteur ne revînt plus de la soirée, et que ma lettre ne partît point. Je préfère donc de t'écrire un mot, afin que tu ayes de mes nouvelles exactement, et cette lettre n'a pas d'autre objet, n'ayant rien autre chose à te mander. J'ai commencé hier le pot de beurre que mes enfants m'ont donné ; c'est la plus grande nouvelle que j'aie à te mander, et, par occasion, je te prie de leur dire et de les en remercier, en les assurant que toutes les fois que j'en mang-e et que j'en mang-erai, je songe et songerai à eux; je n'oublierai pas non plus leur mère, en sorte que ce sera un espèce de repas de famille, tel que les circonstances nous permettent d'en faire. J'enverrai demain soir le commissionnaire à ton ancien log-ement, pour tenter d'avoir par Jeannette ou par les voisins les effets que tu as laissés pour moi. Adieu» bonne chère amie ; je t'aime et embrasse de tout mon cœur, ainsi que nos enfants.

i5 floréal an S"* de la Rép. une et indiv.

Tu me mandes que tu es près du boulevard ; mais il me semble que cela s'appeloit l'avenue de Sceau, et je n'ai connu de boulevards à Versailles, que ceux de la Liberté et de l'Eg-alité! Si le nom des 3 avenues a chang-é, tu me feras plaisir de me les mander. J'aime les noms donnés par la commune de Versailles, parce qu'ils m'ont paru bien donnés. Je n'en parle que de l'année dernière ; mais je n'ai point oublié qu'ils ont une riie du 10 Août. C'est une idée fort heureuse que de rappeler, par les noms des rues, les idées qui doivent être dans la tête de tout le monde. Ce seroit peut-être, un moyen d'instruction très

facile et très sûr que de mettre au coin, et comme nom des riies le nom dos hommes et la datte des jours qui font époque dans notre révolution, et, dessous, une très courte et très claire notice des faits. Dans ce travail, je prcfcrerois les jours aux hommes ; car ceux-cy chang-ent et ceux-là ne chang-ent pas .

i6 floréal an S'' de la Rép. une et indiv.

Quoique t'écrire ne soit plus, ma chère amie, ma première occupation, tu n'en occupes pas moins, chaque jour, ma première pensée. J'y consacre, plus particulièrement, ma promenade du malin, faite d'ordinaire à mon lever, vers sept heures ; ensuite, vers 8 heui-es et demie, quand je n'ai pas eu de lettre de toi la veille, comme, par exemple, aujourd'huy, je vais voir s'il n'en seroit pas arrivé une; mais, pour cette fois mon message a été inutile. J'espère cependant, que la journée ne se passera pas sans que je reçoive de tes nouvelles. Je n'en ai pas eu depuis les 2 lettres reçues le même jour, ce dont je t'accusois réception dans ma lettre d'hier.

Nous avons icy un véritable temps d'été que les orages, presque journaliers, rafraîchissent à peine; mais je ci^ois ce temps excellent pour les biens de la terre. Quant à moi, tu sais que j'aime la chaleur. J'ai pourtant quitté la grosse veste, pour le petit gilet ; mais je garde encore le pantalon d'hier, et même les sabots fourés. Tu peux te rappeler la difficulté que j'ai toujours eue à ne pas m'habiller comme la veille; et dans la vie uniforme et retirée que je mène, cette habitude, bonne ou mauvaise, se renforce encore.

C'est un bien petit, mais enfin c'est vm petit adoucissement au chagrin que me cause ton éloignement, que de savoir que ton nouveau séjour plait à mon fils et même encore à ma chienne: et puis je songe que pour leur procurer le bonheurde la promenade, tu te promènes toi-même, et cette idée me plait. A Paris, tu prenois de la fatigue et non pas de l'exercice; où

tu es, j'espère que, ton emménag-ement fait, tu n'auras plus de fatigue à avoir et que tu te mettras à un régime d'exercice utile à ta santé de corps et d'esprit. Je crois que je ne répondrai pas encore aujourd'huy à Etienne. Il fait un temps i couvert qui me fera passer tout mon temps à promener, et je compte sur de la pluie pour demain ; bon temps pour écrire. Adieu, bonne et chère amie, je t'aime et t'embrasse de tout mon cœur, ainsi que nos enfants.

17 floréal an S" de la Rép. une et indiv.

J'ai reçu, ma chère amie, hier, vers 7 heures du soir, ta let- ' tre dattée du i5 et envoyée par la grand-poste. Je crois que c'est tout ce qu'on peut se pro"ïnettre de diligence ; c'est à peu près 24 heures plus tôt que par toute autre voie.

Je ne pardonneroispasà toute autre personne que toi, d'avoir fait sur la sensibilité, une phrase plus jolie et plus juste que tout ce que j'ai pu écrire sur ce sujet : « ce trésor de tous, — me dis-tu — et qui n'est jamais celui de qui le possède » ; je ne crois pas qu'on puisse rien trouver de mieux senti, ni de mieux exprimé. Je voudrois avoir embelli de cette phrase, le style de M'^^de Tourvel (i),etelleestéchappée àta plume, sans soin comme sans prétention! C'est bien le cas de répéter cette autre phrase que tu as trouvée jolie dans le temps. « Je l'aime trop pour en être jaloux, j'ai pris le parti d'en être fier. »

Je te remercie des détails touchants que tu me donnes de l'amitié que ta fille montre pour toi, clans ton absence. Tu lui acquiers, par là, de bien véritables droits sur mon cœur. J'avoue que jusqu'à ce moment, j'avois craint qu'elle ne fût plus spirituelle que sensible. Je dis que j'en avois peur, car, en convenant qu'on peut avoir à se plaindre de la sensibilité, je plains bien davantage encore ceux qui n'en ont pas. C'est le cas de

(1) ]M"i« de Tourvel, la Présidente des Liaisons Dangereuses.

dire ce qu'on dit des domestiques : bien heureux qui peut s'en passer, plus heureux qui peuten avoir. Pour moi,je sais que je ne veux rien perdre de la mienne, pas même les peines qu'elle me cause. Je ne veux pas me g-uérir de la douleur par la paralysie et je suis bien sûr que tu penses comme moi, et nous avons été mis tous deux à d'assés rudes épreuves, sur cet objet, pour pouvoir en parler en maître. Le plaisir séduit, mais les peines attachent; tu m'en donnes et tu m'en fournis la preuve chaque jour, et cela même me console de tout le reste. Adieu bonne et chère amie, je t'aime et embrasse de tout mon cœur ainsi que nos enfants.

17 floréal an S** de la République une et indiv.

Ma fonte, sans être entièrement dissipée, est fort affaiblie, et me laisse quelques instants de relâche où je peux lire et écrire; si ce mieux continue^, j'ai lieu de croire qu'il n'en sera jolus question demain.

Je suis fâché que le mal d'oreille d'Etienne semble aug-menter, au lieu de diminuer, avec l'âg-e, comme je l'espérois.Sans doute il seroit bon de le faire voir par quelque chirurgien habile. Sue le jeune, notre professeur, est bien de cette classe; mais je me rappelle que, lorsque nous le consultâmes sur ce même sujet, ni toi ni moi n'en fumes contents. Il est possible, et même vraisemblable, que c'est nous qui avions tort plutôt que lui, mais la confiance est pourtant quelque chose. Les chirui'g-iens de première classe sont connus de tout le monde, dans Paris, tels étaient Louis, Dussaux, etc., etc. J'ig-nore si ceux-là existent et pratiquent encore. Quoiqu'il en soit, .ton ancien voisin n'auroit-il pas la complaisance d'accompagner ton fils, une fois, chez le chirurg-ien qu'il trouveroit le meilleur, et de prendre sa consultation ? S'il y avoit opération à faire, on s'arrangeroit sur le temps, le prix, et les moyens; si, comme je le crois, il n'y a que remèdes et rég'ime, la consulta-

tion les indlqueroit, et elle se suivroit sous tes yeux. Il indiqueroit peut-être aussi un chirurg-ien, dans l'endroit que tu habites, en état de suivre l'enfant d'après sa consultation : enfin, l'enfant pourroit être mené à Paris, soit par un des cochers des voitures de ton frère, soit par la bonne; à propos de la bonne, je persiste à désirer que tu la rappelles auprès de toi, et à t'assurer que je n'ai aucun besoin qu'elle reste icy. J'ai à peu près tout ce qu'il me faut, et je ne vois pas ce que je gag-nerois à ni'adresser à elle, pour les petits objets que je peux me procurer icy. Je t'invite donc de nouveau à la faire revenir auprès de toi. Quoiqu'elle te rende fort peu de service, c'est une tranquilité pour moi quand je sais auprès de toi quelqu'un qui, en cas de maladie, pourroit, au moins, en avertir quelqu'un. Je n'oublie pas qu'il t'a pris, quelquefois, la nuit, des accidents assez g-raves pour avoir besoin de secours que tu ne pouvois pas te donner à toi-même, et cette idée me tourmente.

Dans la nouvelle adresse que tu me donnes, je comprends qu'on ait mis rue de Ghanchellerie,au lieu de rue de la Ghanchellerie; mais je ne comprends pas qu'on ait supprimé le second h et qu'on écrive Chancellei"ie : mandes moi si ce n'est pas erreur de ta part; en attendant, je m'y conforme. Adieu ma chère amie, je t'aime et embrasse de tout mon cœur, ainsi que nos enfants.

18 floréal an S** de la Rép. une et indiv. Ma fonte est totalement dissipée, ma chère amie; c'est véritablement un bienfait de la Providence que la manière dont ma santé se soutient depuis ma détention ; car je n'ai eu, dans ce long- espace de temps, aucune de ces attaques douloureuses qui ne s'adoucissent que par les tendres soins de ceux qui nous aiment. Cela me ramène assés souvent à cette idée, que la Providence n'envoie de peines à chacun que ce qu'il en peut

3Ô LEtTRES INÉDltES DE CHODERLOS DE LACLOS

supporter ; et cela me fait espérer, quelquefois, que les tiennes finiront bientôt, car la mesure est bien à son comble, si on la calcule d'après tes forces et ta sensibilité !

Quant à moi, si je n'avois pas le chagrin des peines que tu ressens et dont je suis l'occasion, je pourrois me rendre ce témoig-nag-e que rien n'a altéré ma sérénité : mais je n'ai pas de courage contre tes justes douleurs; Je n'y trouve quelque adoucissement que dans le sévère examen que je fais de ma conduite, sans pouvoir y trouver le plus léger tort : actions, vœux et pensées, tout a été pour la République, pour toi, pour nos enfants. Tu sais avec quel abandon j'avois consacré mon existence entière à la prospérité de cet imique objet de mon affection ; aussi, quelque chose qui puisse arriver, je me console par cette idée que tu seras pour moi la postérité, et que ma mémoire trouvera un azile dans ton cœur. Le cœur pur et sensible d'une bonne épouse et d'une bonne mère, est im panthéon qui en vaut bien un autre. Il est moins brillant, sans doute, mais aussi n'a-t-il pas besoin, pour y parvenir, de circonstances étrangères. Au surplus, je n'ai point à me reprocher de n'avoir pas concouru pour l'autre. J'ai fait ce que mon talent et les circonstances m'ont permis de faire.

Voilà une lettre qui pourroit paroître bien triste, et qui pourtant n'est que bien tendre; je m'assure que ton cœur ne s'y méprendra pas. Quand je n'ai pas à te répondre,je me livre au 1*"^ sentiment que j'éprouve, et je ne le quitte que quand mon papier m'avertit de finir. Adieu bonne et chère amie. Je t'aime et embrasse de tout cœur, ainsi que nos enfants.

Je n'oublierai pas le déjeuner de famille.

19 floréal an S"* de la République une et indiv. Je te remercie, ma chère amie, de la place que tu as donnée à mon portrait. Il falloit bien une révolution pour que, dans un logement de cour, le portrait du mari se trouvât dans le

LA PRISON DE PICPUS Sq

boudoir de la femme; mais nous avions devancé de beaucoup d'années le beau décret de l'Assemblée qui consacre l'amour conjug-al. Je m'associe à toi dans cette gloire ; non qu'il y ait quelque mérite à t'aimer, il ne faut pour cela que des yeux et des oreilles ; mais il y en a peut-être à avoir su se faire aimer, à t'avoirjug-ée assez vite etassés bien pour avoir reconnu qu'on pouvoit encore te plaire dans l'âge qui flétrit tous les agréments naturels. J'ai trouvé dans le décret d'hier toutes les fêtes que si souvent et si long-temps, nous avons chommées ensemble; et le déjeuner de famille du décadi en est encore une faible mais chère image. — Demain, comme de coutume, je m'y rendrai d'intention et je me propose, aussitôt après ce déjeuner, de relire le décret. Je suis sûr de le lire avec plus de plaisir encore que je n'en ai eu aujourd'huy.

Je ne suis pas fâché qu'un hasard t'ait fait t'installer plus tôt dans ton logement. Dans la langueur où t'ont jettée nos peines communes, il te faut un mobile étranger pour te rendre au mouvement. Puisque t'y voilà, il faut avoir le courage de t'y arranger de ton mieux. En déballant, tu retrouveras ton Sénèque, et tu en reliras quelques lettres à mon intention. Le décret mit aussi la fête du stoïcisme. Il y a onze ans qu'auprès de toi, et pour toi, j'en mêlais les éléments aux éléments de l'amour : car le stoïcisme bien entendu, celui qu'on puise dans la sérénité de l'âme (et c'est le seul impérissable), celui-là ne détruit pas la sensibilité ; il la contient et la dirige.

Je pense que tu auras reçu ce matin la lettre pour Etienne et le petit mot qui y étoit joint pour toi. Moi, je n'ai pas eu de lettres de toi hier ; mais comme je sais que tu as beaucoup d'embaras en ce moment, je tâche de ne pas m'inquiéter, et je me fie toujours à la parole que tu m'as donnée de me faire informer tout de suite, s'il t'arrivoit, ou à tes enfants, quelque maladie ou autre événement fâcheux. Cependant je désire recevoir de tes nouvelles le plus régulièrement possible. Adieu,

4o LETTRES INÉDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

bonne et chère amie, je t'aime et embrasse de tout mon cœur, ainsi que nos enfants.

20 floréal an S*" de la Rép. une et indiv.

Je suis fâché que le soleil te tourmente, mais j'apprends avec plaisir que tu n'as pas d'exposition au nord, car je me souviens qu'elle est non seulement désag-réable, mais contraire.

Je suis au levant comme toi ; ainsi quand je verrai le soleil sur mon lit, je médirai qu'au même moment, nous partageons ses rayons, et je les en trouverai plus doux. Au surplus, j'aime le soleil aussi pour lui-même ; c'est le heaume de la vieillesse à laquelle je touche ; et l'année dernière, le soleil de Versailles étoit le meilleur remède à ma fièvre.

Nous avons aussi eu quelques orages, mais jamais de pluie assés continue pour perdre un jour de la promenade.

Adieu bonne et chère amie ; je t'aime et embrasse de tout mon cœur ainsi que nos enfants.

21 floréal an S** de la Rép. une et indiv. Pour aujourd'huj, ma chère amie, c'est bien uniquement

pour t'écrire que je t'écris; car je n'ai rien du tout à te dire. Je me porte assés bien, voilà ma plusgrande nouvelle personnelle; le temps est à la pluie, voilà ma nouvelle de l'extérieur, et elle n'est pas mauvaise, quoiqu'elle rende mes promenades moins fréquentes et moins longues ; car il vaut mieux, dans ce temps cy, de la pluie que de la gelée.

J'ai fantaisie de savoir si tu as une heure réglée pour aller à la Municipalité. Si cela est ainsi, mandes le moi, parce que, dans ce cas, je t'y accompagnerai d'intention ; ce sera un moyen de plus de me rapprocher de toi. Je me surprends à chaque moment du jour, à me demander, que fait-elle à présent? Je voudrois ne pas te quitter un instant, en idée, pour me dédomager un peu, par là, de notre trop réelle séparation. Si tu

LA PHISON DE PICPUS f^l

as envoyé Jeannette à Paris, comine tu en avais le projet, elle n'aura eu beau temps ni pour son voyage, ni pour celui de tes effets.

Adieu, bonne et chère amie, voilà tout ce que je sais, pour le présent, et quand on a dit tout ce qu'on sait, il faut se taire. Je t'aime et embrasse detout mon cœur, ainsi que nos enfants,

Je rouvre ma lettre pour te dire que je reçois, à l'instant, la tienne en datte du 19. Nous en causerons demain; en attendant, il faut que tu saches qu'elle m'a fait d'autant plus de plaisir que, d'après ta dernière, je n'en attendois pas aujourd'huy. Adieu encore une fois, et puisque j'ai rouvert ma lettre je t'embrasse une fois de plus ; cela fait au moins mille et une.

22 floréal an S"* de la Rép. une et indiv.

Le mot que tu me cites sur la sensibilité n'est qu'une bêtise d'une femme qui prouve que l'esprit et le talent ne sont pas 2 mots synonimes. Celui de Louis, tout grand chirurgien qu'il étoit, ne vaut pas mieux.

« Ce qui est fait est fait. » Hé I sans doute, animal, et c'est précisément à cause de cela que je m'afflige ; si ce qui est fait étoit à faire, je n'aurois pas sujet à m'affliger, puisque la chose n'existeroit pas, j'aurois tout au plus sujet de craindre : voilà la réponse péremptoire à tous ces consolateurs gauches qui déchirent la plaie en voulant la soigner. On guérit de la sensibilité, oui, comme on guérit de la vue ou de l'ouie, en perdant l'organisation qui fait qu'on voit, qu'on entend, qu'on est sensible; on l'élude par la distraction forcée, comme on cesse de voir en fermant les yeux ou en se bouchant les oreilles ; mais souvent les yeux fermés, on voit encore l'objet qui nous a frappé, comme, au milieu des distractions, le chagrin revient à l'esprit. Il faut donc, non pas essayer de détruire sa sensibilité, ce qui est impossible, mais travailler à la diriger et à la contenir, même à la sacrifier au

besoin. Les deux premiers sont l'ouvrage de la sagesse, le deuxième l'est de la vertu. Quand on sortira de là, on ne fera que déraisonner.

Pour toi, tu trouves toutes ces vérités sans efforl, et même sans méditation. Elles sont, chez toi, des vérités de sentiment, et ce qui vaut mieux, encore, tu passes ta vie à les pratiquer, pour le bonheur de tout ce qui t'entoure. Aussi les consolations que tu sais répandre percent les murs des prisons, et se logent dans le cœur, en sorte que celui qui a su te connoître, t'apprécier et t'intéresser, ne peut jamais être véritablement malheureux. Adieu, bonne et chère amie; je t'aime et embrasse de tout mon cœur, ainsi que nos enfants.

23 floréal an S^ de la Rép. une et indiv. Le temps s'est un peu remis, ma chère amie, il fait assés beau, au moment où je t'écris, et dès que j'aurai fini cette lettre, j'ii'ai me promener. Cependant, 'hier et aujourd'huy,j'ai eu du feu une partie de la matinée. Ma santé est toujours bonne autant que le comporte ma situation. J'espère et je désire recevoir une lettre de toi aujourd'huy, je n'en ai pas reçu hier. Gommé jamais je n'ai de nouvelles à te mander, quand je n'ai pas à te répondre, ma correspondance se trouve finie dès que j'ai parlé de la pluie et du beau temps. Mais le temps véritablement beau seroit celui où je pourrois finir tes peines en allant me rejoindre à toi. J'attends ce bienfait du temps qui, quand il ne manque pas, amène toujours avec lui la justice et la vérité. Jusque là je me résigne, et me réunis à toi, seulement d'intention, ce qui, au moins, soulage mes peines, en attendant que je puisse diminuer les tiennes.

Adieu, mon bien cher cœur, je t'aime et embrasse de toute mon âme, ainsi que nos enfants.

24 floréaS an Si' de la Rép, une et indiv.

J'ai reçu hier, ma chère amie, par la petite poste, ta lettre incluse dans celle de ton fils. Je passe tout de suite à ta poésie.

En efFet,les 4 lignes que tu m'as envoyées ne sontpas 4 vers, quoique ces lignes soient rimées, deux à deux. Il faut aussi qu'elles aient un nombre déterminé de sillabes, telles que 6, 8, 10 ou 12, en observant que la sillabe muette qui termine les vers féminins ne compte pas dans le nombre : ainsi que les sillabes qui s'élisent ou se mangent; comme dans homme ai'mable, où les 2 sillabes me et ai ne comportent que pour une et où la sillabe ble, censée à la fin du vers, ne seroit pas comptée ; en sorte que, dans le cas supposé, hom/ne aimable (3), les cinq sillabes ne compteroient en poésie que pour 3. Il faut de plus, pour les vers de 10 ou 12 sillabes, un hémistiche ou un repos savoir : dans les vers de 12, entre la 6^ et 7® sillabe poétique, et, pour les vers de 10, entre la 4*^ et 5*^ sillabe, aussi poétique. Voions actuellement tes 4 lignes, et cherchons ce qu'ils ont de trop et ce qui leur manque : je vais les copier :

I 2 3 4 5 (i 7 s 9 10 Ces cheveux te sont donnés par ton père,

La tresse en est faite par ta mère ;.

Tant que tu seras bon, vertueux,

Ce présent te sera précieux.

Le premier vers a bien dix sillabes poétiques, puisque le re de père, sillabe féminine à la fin du vers, ne doit pas être comptée, mais le repos doit être entre la 4® et la 5^ sillabe, mais on ne peut pas se reposer sur te, où le son exige qu'on aille tout de suite, ainsi point d'hémistiche.

Le 2® vers a bien un repos suffisant, sur la sillabe est, mais il n'y a que 9 sillabes poétiqvies, puisque se en se mangent ou s'élisent, et par là ne forment qu'une sillabe à elles deux.

Le 3'' vers a de même 9 sillabes, ainsi que le l\^. Pour faire de cela, nan pas de la poésie, mais des vers, il faudroit dire à peu près :

Ces cheveux viennent de ton père ; La tresse est laite par ta mère ; Tant que tu seras vertueux.

Ce don te sera précieux .

Ce sero'.t peut-être le cas de dire, comme dans l'Anglois à Bordeaux :

Bon, excellent, quoique mauvais, Car c'est le cœur qui les a faits.

Cependant, j'y reproche de ne pas dire deux choses essentielles ; l'une, qu'il y a tes cheveux mêlés avec les miens, l'autre, que c'est parce que nous l'aimons, que nous lui faisons ce présent, et que c'est à cause de cela, qu'il doit lui être cher tant qu'il sera vertueux. En conséquence j'aimerois mieux dire, en vers de douze sillabes :

Cette tresse sans art, mais faite par ta mère, Réunit ses cheveux aux cheveux de ton père ; Tant que ton cœur sera sensible et vertueux. Ce don de leur amour te sera précieux.

Si tu crains qu'il n'entende pas qu'on prenne la partie pour le tout ei que so/^ cœur veut dire /w;,il faut mettre pour 3e vers:

Tant que tu resteras sensible et vertueux.

Mais pour qu'il reste, il faut qu'il le soit déjà, ce qui fait que je préfère la i^e manière, car qu'est-ce que la vertu à son âge?

Je te parlerai demain de ta ravissante enveloppe en prose qui vaut mieux que de faibles vers, et dont je te remercie au nom de ton fils et au mien. Dis à Etienne que je le remercie de sa lettre, et que je lui répondrai. Adieu, chère amie, je t'aime et embrasse de tout mon cœur, ainsi que nos enfants.

25 floréal an S'' de la Piép. une et indiv.

Je t'ai promis hier, ma chère amie, de te parler aujourd'huy de ce que tu as écrit dans l'enveloppe qui contenoit tes cheveux et les miens, en les remettant à ton fils. C'est pour te dire que j'aime beaucoup cette idée, d'attacher à la vertu par des monuments, et par une idée tendre et sensible. J'ai toujours été persuadé qu'un homme ne feroit pas une bassesse, en face du portrait de sa maîtresse, si celle-cy étoit vertueuse. Or, un portrait n'est qu'un souvenir, des cheveux en sont un aussi ; et l'amour d'un enfant d'un bon naturel et qui a de bons parents, est pour son père et sa mère. Il ne s'ag"it donc que de développer ce sentiment, et d'y fixer l'attention, et c'est ce que fait fort bien, à mon sens, ce que tu as écrit pour ton fils. Tu as beau faire et beau dire, ton bon esprit s'échappe par tous tes pores, et comme il est toujours dirig-é par un cœur meilleur encore, il ne manque jamais le but, quoique tu te plaignes si souvent de ne pouvoir l'atteindre.

Voilà, bonne chère amie, ce qui me restoit à te dire sur ta dernière lettre . J'ai bien fait de g-arder cette provision puisque je n'ai pas eu hier de lettre de toi.

aG floréal an S'^ de la Rép. une et indiv. Il y a bien longtemps, ma chère amie, que je n'ai reçu de tes lettres, ni de tes nouvelles. Ta dernière lettre est toujours celle incluse dans la lettre de ton fils, reçue le 28 et dattée du 21. C'est donc le 3° jour de privation et le 3* d'incertitude sur ta santé, sur tout ce qui t'intéresse. Je repousse l'inquiétude, mais je la sens qui s'approche, comme l'été dernier, je sentois venir l'accès de fièvre. — J'espère que, ce soir, j'aurai enfin une lettre de toi ; mais en l'attendant, je ne suis pas disposé du toutà écrire. Je ne puis pas même prendre sur moi de répondre à Etienne,comme j'en avois formé le projet pour aujourd'huy; je me borne à te dire que je me porte bien et à t'assurer que je

t'aime et embrasse de tout mon cœur, ainsi que nos enfants. J'ajoute que je te prie, autant que cela te sera possible, de m'écrire de deux jours l'un.

27 floréal an S* de la Rép. une et indiv.

Pour aujourd'huy, ma chère amie, j'aurois tort de me plaindre; j'ai reçii hier soir une lettre de toi ; ce matin, à mon lever, j'ai eu par le journal de bonnes nouvelles de nos armées, et pendant mon déjeuner, encore une lettre de toi ! Cela m'a fait éprouver, encore une fois, que, même en prison, il y avoit encore d'heureux moments.

Marivaux, qui avoit beaucoup d'esprit et qui étoit un g-rand disséqueur de mots, connaissoit fort bien la première peau du cœur humain, et en avoit examiné tous les replis avec soin et avec succès ; mais il n'avoit pas pénétré plus avant. Cette remarque qu'on est souvent dans le cas de faire en lisant ses romans, se présente encore dans la difficulté que tu me proposes. Il est certain qu'il y a quelque chose de plus simple, de plus touchant, dans celui qui vous oblige uniquement, parce que vous avez besoin d'être oblig-é, que dans celui qui vous oblig-e parce qu'il est beau d'oblig-er. On croit entendre le bienfaiteur dire : un homme comme moi doit faire tout ce qui est beau ; il est beau d'oblig-er, en conséquence, je vous oblige. Le bien fait peut être alors le fruit de la noblesse d'âme, mais il n'inspire pas d'attachement.

Voilà une superficie que Marivaux a très bien observée, mais en fouillant plus avant dans le cœur, il auroit vu que ce genre de générosité étoit entaché d'orgueil et d'égoïsme, deux petitesses de l'âme, qui n'est jamais plus noble, ce qui veut dire plus grande ou meilleure, que quand elle est plus expansive. Marivaux a voulu dire que Madame de Mirande, en obligeant, se livroit plus au plaisir qu'elle y trouvoit, qu'au mérite que pela lui donnoit. Après cela, il a nommé noblesse d'âme cette

bienfaisance sèche par laquelle, dans le bienfait, le bienfaiteur ne considère que lui-même, et, si sa définition est juste, ce que je ne crois pas, je déclare, que je ne veux jamais être l'obligé d'un bienfaiteur à âme noble. Je ne veux pas devoir de reconnaissance à celui qui n'a rien fait que pour augmenter son mérite à sesyeux ou à ceux des autres. Je préfère une larme échappée de l'œil de celui qui s'afflig-e [de ne pouvoir me secourir dans mes peines.

•^.g floréal an S"* de la Rép. une et indiv. Je t'écris, ma chère amie, en sortant de donner ma leçon. Je me suis charg-é,à la demande de deux de mes camarades d'infortune, dont l'un est un M'^ du Palais Ég-alité et l'autre un secrétaire greffier de juge de paix, de leur montrer la nouvelle arithmétique, ou pour mieux dire le passag-e de l'ancienne à la nouvelle. Je leur montre, le matin, ce que j'ai appris la veille au soir, mais cette nouvelle arithmétique est si facile, et le livre qui l'enseigne, si clair, que cela va tout seul. J'ai d'ailleurs une idée qui soutient mon courage, et me fait prendre plaisir à ce travail : c'est celle que, peut-être, un jour viendra, enfin, où je pourrai te donner les mêmes insti'uctions qui, sous peu de temps, deviendront de première nécessité.

J'ai reçu hier ta lettre du 26. J'y vois que tu es plus triste et plus chagrine qu'à l'ordinaire. Je peux t'assurer que rien de personnel à moi ne m'est arrivé, ni n'est venu à ma connoissance, qui doive augmenter ta tristesse ; mais isolé comme je le suis, c'est tout ce que je puis faire pour ta consolation, jusqu'au temps plus heureux où, enfin, j'espère toujours qu'on me rendra justice. La Providence, à laquelle tu reviens toujours dans nos infortunes communes, ne se montre jamais avec plus d'avantages, pour l'idée d'une vie à venir, que lorsque l'homme vertueux est en butte au malheur ; car alors, il est naturel de proire que sa vertu sera récompensée et même vengée en quel-

que temps et de quelque manière que ce soit : mais, ce qu'on n'observe pasassés, c'est qu'elle ag-it dès ce monde, d'une manière déjà bien sensible pour celui qui observe profondément, et ne s'arrête pas aux surfaces si souvent trompeuses. En effet, l'homme de bien conserve toute sa sérénité dans le malheur, tandis que le méchant y est sans aucune consolation ; tandis même que le méchant qui prospère est déchiré par ses remords,, en sorte que, bien souvent, celui qui y regarde de près, s'aperçoit aisément que la victime est plus heureuse que l'oppresseur; c'est là, particulièrement, le bienfait qui mérite notre éternelle reconnaissance.

Le mot Talisman, sur lequel tu me consultes, signifie un morceau de métal, pierre ou autre matière, sur lequel sont gravés certains caractères qui sont censés avoir telle ou telle vertu. En stile de féerie ou d'enchantement, on peut avoir des talismans pour le jeu, et on gagne ; pour l'amour, et on plait; pour la richesse et on est riche, etc., etc.. Tu as donc fort bien pu (en style figuré) dire à ton fils, en lui parlant de nos cheveux que tu lui as donnés : qu'ils soient pour toi le talisman de la vertu, car c'est lui dire, en d'autres termes, qu'ils servent d'une manière efficace à rappeler toutes les vertus dans ton cœur ; et c'est, en effet, ce que tu as voulu exprimer.

Adieu, mon bon et cher cœur; je t'aime et embrasse de toute mon âme ainsi que nos enfants.

ler prairial an Sd de la Rép. une et indiv. Tu auras vu, ma chère amie, par les journaux, que la Commission populaire entre en activité. J'attends ce qu'elle prononcera avec la sécurité de l'innocence et la confiance de la justice; mais je ne néglige pas d'y joindre aussi la résignation; car tout homme est sujet à erreur, d'où il suit que tout ce qui dépend de leur jugement est, toujours, plus ou moins incertain. C'est là le cas, plus que jamais, de pratiquer le stoïcisme et de

se défendre ég-alement du tourment de l'inquiétude et du tourment de l'espoir, qui n'est lui-même qu'une inquiétude dég-uisée. On ne peut m'ôter, ny le zèle avec lequel j'ai servi la Révolution, ni quelques services que j'ai rendus à la chose publique, on ne m'ôtera donc pas non plus la satisfaction que j'en ressens.

C'est particulièrement sur toi que se portent mes reg-ards en ce moment. C'est ton âme si sensible que je voudrois rasséréner. A mon défaut, reprends, je t'en conjure, ta lecture de Sénèque, si, comme je le crois, les embaras de ton déplacement te l'ont fait interrompre. La raison, la véritable philosophie sont encore les meilleures amies qu'on puisse avoir dans les temps d'orag-e, et elles ne manquent pas de venir quand on les appelle. Si quelquefois leur entretien te fatig^ue, par l'importance du sujet, entoures-toi de tes enfants, et que ton âme expansive dépose sur eux ta précieuse sensibilité!

Nous ignorons encore quelle sera la marche de la Commission, et quand elle s'occupera de cette maison, si toutefois cela va par maison, ce que j'ig-nore ég-alement.

Adieu, bonne et chère amie, je désire recevoir ta réponse à cette lettre ; et si je te trouve en courag-e la centième partie de ce que tu as en vertu et en amabilité, je te promets de conserver mon entière sérénité. Je t'aime et embrasse du meilleur de mon cœur, ainsi que nos enfants.

2 prairial an SJ de la Rép. une et indiv. Je te remercie, bonne et chère amie, des charmants détails que tu me donnes de la scène touchante de ta fille au déjeuner de famille. Tu sais à présent que le même jour, je m'occupois plus particulièrement d'elle, puisque j'emploiois mon temps à lui écrire. Je te prie de le lui faire observer ; mais je te prie, surtout, de la remercier, de ma part des bons sentiments qu'elle témoig-ne, et de lui dire que, toute jeune qu'elle est, elle a déjà contribué à consoler son père dans ses afflictions, par la ten-

5o LETTRES INEDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

dresse qu'elle ressent pour lui. Sans doute, je me ferai un devoir et un plaisir de cultiver ce bon naturel, si, comme je dois l'espérer, j'obtiens justice, et par conséquent permission de vous rejoindre : mais, pour tout prévoir, ce seroit une véritable consolation pour moi, dans les circonstances les plus malheureuses, que de songer que tu trouverois dans ta fille une nouvelle source de bonheur. J'espère que ton cœur maternel ne consentiroit jamais à abandonner, volontairement, ce trésor de sentiments bien plus précieux qu'un trésor d'or ou d'argent. Juges combien cette idée m'attache encore plus à cette enfant. Je persiste à penser qu'Etienne, quoique plus ag'reste dans ses formes, a aussi un bon cœur, et qu'il ajoutera à nos consolations. Je ne sais trop comment exprimer les sentiments que ces idées m'inspirent, au moment où je te les écris ; mais je voudrois te dire d'embrasser mes enfants pour moi, à cause de toi: c'est-à-dire que le sentiment de tendresse qui me porte verseux,en ce...(i).

3 prairial an SJ de la Rép. une et indiv. Je te prie, ma chère amie, de dire à mes enfants que j'ai fini hier le pôt de beurre qu'ils m'avoient donné, mais je n'ai pas voulu que le souvenir de leur amitié pour moi pût finir en même temps : en conséquence, j'ai placé le pôt sur une des tablettes qui sont dans ma chambre, de manière que mes regards s'y portent naturellement toutes les fois que j'entre chez moi; et j'éprouve depuis, que si le pôt est vide de beurre, il n'est pas vide de plaisir; car je ne le remarque pas sans me rappeller la tendresse de mes enfants pour moi, ce qui me cause une véritable satisfaction. Ils entendront bien que c'est à défaut d'objets qui aient plus de rapport avec eux, que j'ai choisi ce petit pôt, et que, par exemple, j'eusse mieux aimé avoir leur portrait; et si j'avoiseu leur portrait, j'aurois encore

(i) La fin de cette lettre a disparu.

LA PRISON DE PICPUS 5l

préféré quelque chose qui pût penser et s'exprimer comme ils le feroient eux-mêmes ; enfin, tout ce qui se seroit le plus raproché d'eux, auroit été, ce que j'aurois choisi pour en faire un monument, ou un sig"ne de notre tendresse mutuelle. D'après cela, s'ils avoient envie de faire à leur tour, pour moi, ce que je viens de faire pour eux, il me semble que ce qu'ils auroient de mieux à choisir pour remplir leurs viles, ce seroit toi-même; en sorte qu'ils réuniroient sur toi une double affection, celle qu'ils ont pour leur mère, et celle qu'ils ont pour leur père. Si, par exemple, ils t'embrassent, ils t'embrasseront aussi pour moi ; quand ils t'auront contentée, ils pourront se dire. Papa est content aussi ; et de même, s'il arrivoit qu'ils te chag-rinassent. Et toi, tu te chargerois aussi, quand tu les embrasscrois, ou quand tu leur témoig~nerois ta satisfaction ou ton mécontentement de leur conduite, de leur faire ressouvenir que je partag'e le même sentiment. De cette manière, je me retrouverai véritablement au sein de la famille; mes enfants seront mes représentants auprès de toi ; et tu seras le mien auprès d'eux. L'unité de sentiments et d'affection qui a toujours existé entre nous deux, rend cette fiction très approchante de la vérité. Je m'y suis livré en t'écrivant cette lettre, dans laquelle je n'avois d'ailleurs rien à te dire, sinon que je me porte toujours assésbien, et que je t'aime et t'embrasse de tout cœur ainsi que nos enfants (i).

5 prairial an S^ de la Rép. une et indiv.

Trois lettres de toi en trois jours 1 Voilà, ma chère amie, trois heureuses journées. J'ai déjà répondu à l'une d'elles, je vais répondre à celles du 3 et du /f. J'ai reçu cette dernière pendant mon dîner.

Tout en sachant la création et la mise en activité de la Com-

d) Il paraît inutile de reproduire à chaque lettre cette terminaisoa toujours identique ou à peu près.

52 LETTRES INEDITES DK CHODERLOS DE LACLOS

mission populaire^ nous ne savons encore rien de son travail. J'attends toujours, avec la même confiance et la même sécurité, ce qu'elle prononcera sur mon sort. Bien sûr d'avoir bien mérité de la patrie, je ne puis me résoudre à prendre de l'inquiétude ; ce seroit, ce me semble, une injure à la justice. Assurément, je porte sur moi-même, des regards plus sévères que ne l'oseroit faire aucun juge, je connois également mes actions et mes intentions, et nul reproche ne se fait sentir à mon âme. Je ne te dis pas cela par jactance ; je sais que beaucoup d'autres ont pu faire plus et mieux que moi, mais je suis sûr d'avoir fait tout ce que j'ai pu, et aussi d'avoir fait des choses réellement utiles à la République.

Voilà le fondement de ma sécurité ; elle est inaltérable, comme la vertu dont elle émane ; et, comme elle, elle seroit blessée mais non pas altérée par l'injustice, si par hasard elle avoit lieu. Je sais bien qu'elle est plus facile à supporter quand elle pèse directement sur nous que quand elle tombe sur des objets de notre affection, et en cela je conviens que mon rôle est plus facile que le tien ; mais enfin, voilà ma situation exacte ; je te la dis, afin que, dans tous les cas, tu ne te fasses pas de ma douleur personnelle, un supplément à la tienne. Le moment approche peut-être où je pourrai te donner des consolations plus efficaces, en te les portant moi-même, ou plutôt si jeté les portois moi-même, tu n'en aurois plus besoin. Je vis dans ce désir, plutôt que dans cette espérance. Je m'occupe moins à deviner l'avenir qu'à m'y préparer, quel qu'il puisse être. On n'est jamais embarassé du bonheur, c'est donc pour la supposition contraire qu'il faut se tenir prêt ; et cela sans y croire assés, cependant, pour se laisser abattre.

6 prairial an S* de la Rép. une et indiv. Il ne fait pas icy un froid tel qu'il soit nécessaire de faire du feu; cependant j'en fais presque tous les jours ; mais c'esti

particulièrement, à l'heure du dîner, et pour faire cuire des œufs, dont je mang-e tant que je puis en avoir, comme supplément à l'unique plat que je prends alors. Au surplus, au petit g-ilet près que je portois sur le g"ros, j'ai encore conservé tout mon costume d'hiver : g-rosse redingote, g'ros g"ilet, gros pantalon et sabots fourés; c'est surtout cette chaleur aux pieds qui m'est précieuse ; et, en tout, je m'accoutume, contre mon ancienne habitude, à être très vêtu. Je crois que cela est sain ; je suis sûr, au moins que cela m'est agréable.

7 prairial an S*^ de la Rép. une et indiv.

Assurément, ma chère amie, cette lettre sera courte, car je n'ai absolument rien à te mander. Il pleut à verse et je me porte bien, voilà toutes les nouvelles que je puis te donner. J'ai eu la prudence de me promener ce matin, malgré le vilain froid noir qu'il faisoit; mais, j'ai fait un peu de feu pour mon dîner, je suis bien réchauffé au moment où je t'écris (4 heures après-midi) et je passerai ma soirée chez quelques compagnons d'infortune, en tuant le temps. Je ne reconnoîtrai de durée dans le temps que quand je pourrai l'employer pour toi et auprès de toi. Ce sera en effet une belle époque, puisqu'elle sera, à la fois, celle de la justice et du bonheur. Dieu veuille, d'abord, qu'elle arrive, et, ensuite, que ce soit bientôt. Alors, il aura beau pleuvoir, nous n'aurons pourtant que de beaux jours ; jusque là, je n'y vois pas en plein midi, et je grelotte au soleil. C'est bien uniquement pour t'éviter toute inquiétude que je t'écris cette lettre, totalement vide de choses; mais tu y verras^ comme dans les plus remplies, que je me porte bien, que je m'occupe de toi, et que je t'aime de tout mon cœur : n'est-ce pas là le principal ?

8 prairial an S** de la Rép. une et indiv.

Je viens de recevoir, ma chère amie, ta lettre du 7 de ce mois, ensemble le petit mot écrit au nom de Soulange, et dont je te prie de la remercier de ma part, en lui faisant observer toutes fois qu'il est bien court. Il me semble que si nous étions ensemble, elle aurait plus de choses à me dire que cela; et je voudrois qu'elle comprît déjà qu'écrire à quelqu'un, n'est autre chose que causer avec lui, ou autrement lui faire connoître, ce qu'on sent ou ce qu'on pense, en se servant de l'écriture, au lieu de se servir de la parole : par conséquent l'un n'est pas plus embarassant que l'autre ; seulement, il faut, pour se servir de ce moyen, savoir écrire, comme pour se servir de la parole, il faut savoir parler. Mais, peut-être, aussi, est-ce que tu n'avois pas le temps d'en écrire davantage pour elle : car dans les choses qu'on ne sait pas faire soi-même, on est toujours et nécessairement, dans la dépendance des autres, ce qui nous cause, bien souvent des contrariétés : aussi le plus heureux est-il celui qui sait le plus faire de choses lui-même ; cela fait, d'abord, qu'il fait ces choses-là quand il veut, et sans avoir besoin de personne ; et déplus, cela lui procure le moyen d'oblig^er les personnes qui ne le savent pas, et par là de se faire aimer d'elles. Je reviens à ta lettre.

Ce n'est pas de mon fait que la lettre du 4 a retardé. Elles sont toutes mises au départ dès la veille ; mais il reste l'exactitude des facteurs, sur laquelle il est difficile de calculer. En étant sensible, autant que je le dois, au prix que tu mets à recevoir de mes lettres, je ne puis m'empècher,ma chère amie, de te représenter que perdre courag-e si tu n'en recevois plus, ce ne seroit pas remédier au mal, ce seroit, au contraire, ajouter un mal à un autre, et aggraver, par là, ta situation et la mienne : car enfin, quelle consolation me resteroit-il si, déjà privé de te donner de mes nouvelles et de recevoir des tiennes,

j'avois l'idée de ton désespoir, au lieu de celle de ton courage et de ta résignation, si nécessaire à nous tous ? C'est donc au nom de tes enfants, comme au mien, que je te conjure d'écarter toute idée de manque de courage, dans tout événement. J'espère que l'occasion ne se rencontrera pas de mettre ce précepte en pratique, mais il est toujours utile de s'y préparer à l'avance. J'ai reçu ce matin le pot de beurre et une bouteille d'Excubac qui, je crois, s'écrit Scubac (i) ; c'est sûrement une nouvelle attention de ta part. Je t'en remercie et aurai plus de plaisir à la boire.

9 prairial aa S^ de la République une et indiv. Tu te souviens peut-être, ma chère amie, que je te mandols, il y a quelques jours, que je t'écrivois en sortant de professer, pour deux de mes compagnons d'infortune, le passage de l'ancienne arithmétique à la nouvelle. Ce cours est fini. Mes deux élèves savent leur affaire comme ceux qui ont fait l'ouvrage. Ce premier succès nous a encouragés à un nouveau travail ; il s'est joint un troisième élève aux deux premiers, et je professe à présent, pour tous trois, les comptes à parties simples et à parties doubles. Nous avons commencé hier, et je t'écris au sortir de la leçon. Tu vois que je n'ai pas encore perdu mon talent d'enseigner même ce que je ne sais pas. J'apprends le matin ce que je montre le soir ; ou, quelquefois même, j'apprends la suite de la leçon pendant que j'en enseigne le commencement. Quoi qu'il en soit, mon premier cours a très bien réussi et j'espère que, dans celui-cy, je mettrai en assez peu de temps, mes élèves dans le cas d'être de fort passables teneurs de livres. Cette occupation et un ou deux piquets, ou quelques parties de dames, emploient une portion de la journée ; le reste est consacré à penser à toi et mes enfants, et à m'occuper,mais

(i) Usquebac. Wisky dans lequel on a fait dissoudre du safran el autres aromates.

5G l-ETTRES INÉDITES UE CHODERLOS DE LACLOS

seulement méditât! vemenl et sans rien écrire, des moyens de succès et de bonheur pour la République. A défaut d'actions, je la sers par mes vœux et mes pensées.

Je compte recevoir aujourd'huy une lettre de toi, je n'en ai point reçu hier. Demain décadi,je répondrai peut-être à Etienne. Ce jour du déjeuner de famille, je l'emploie volontiers pour mes enfants. Je leur donne une espèce de pas sur toi ; mais en fin de compte,bien loin que tu y perdes, tu y gagnes toujours quelque chose. lime semble que c'est surtout parce qu'ils viennent de toi, que je les aime tant; et que cependant, je t'aime aussi davantage parce que tu me les a donnés. Voilà de ces phrases qui ne sont peut-être pas bien claires pour l'intelligence, mais que le cœur comprend à merveille; et je suis bien sûr que le tien n'a pas lu celle-cy sans y répondre de suite, et sans avoir besoin de réflexion ni de commentaire.

II prairial an S»^ de la Rép. une et indiv.

D'une part, ma chère amie, je n'ai pas eu de lettre de toi depuis celle du 7,j'ignoresi je serai plus heureux aujourd'huy.

De l'autre, Jeannette, qui devoit repasser icy avant son départ, n'est pas revenue. J'ignore si elle est encore à Paris, ou si elle est retournée auprès de toi.

De plus, j'ai su ce matin qu'elle n'avoit pas encore fait une commission que je lui ai mandé de faire, il y a 3 ou 4 jours.

Enfin, je désire saA'oir si elle t'a remis les effets que je l'ai chargée de te rapporter.

Tu juges d'après cela, que ce jour n'est pas une journée tranquille pour moi. Je ne me plains pas,mais je te confie ma peine. Je sais bien que ta tendre sollicitude ne te laisse rien négliger; mais cela fait que je m'inquiète davantage de ton silence, parce que je crains qu'il ne soit l'effet ou de la maladie ou de quelque autre accident qui t'ait mis dans l'impossibilité d'écrire. Je tremble toujours que tu ne succombes à tes

peines trop fortes et trop prolong-ées, et cette idée fait mon tourment toutes les fois que je m'y arrête; ce qui ne manque jamais d'arriver quand il y a un retard dans notre correspondance. Si demain, dans la matinée, je n'ai pas reçu de tes nouvelles, j'enverrai à ton ancien logement dans l'espoir ou qu'on y trouve encore Jeannette, ou que quelque voisin pourra me donner quelques renseignements. Cette fille est peut-être malade icy, peut-être aussi t'a-t-elle su malade et est-elle repartie sur le champ; enfin je ne sais qu'imaginer, mais je croiois bien sûr d'avoir de tes nouvelles, d'une manière ou de l'autre, ou hier soir, ou au plus tard, dans cette matinée. Il est deux heures après-midi, au moment où je t'écris cette lettre. Adieu bien bonne et bien chère amie, je te souhaite bien ardemment une continuation de bonne santé, et que de nouvelles peines ne se joignent pas à celles que tu éprouves déjà; mais si l'un de ces malheurs arrivoit, je te conjure de m'en informer sur le champ. Songes que tu me l'a promis, et que c'est seulement sur cette promesse que se fonde ma sécurité de tous les jours.

12 prairial an S** de la Rép. une et indiv. Heureusement, ma chère amie,je viens de recevoir, avec quelques effets apportés de ta part, par Jeannette, ta lettre du 8 qu'apparement tu lui avois addressée. Je t'avoue que mon inquiétude commençoit à être au comble. Point de nouvelles de toi, depuis le 7, me paraissoit une chose inconcevable, à moins de maladie ou de quelque autre accident arrivé à toi ou à tes enfants. Il m'est bien égal comment et par qui m'arrivent les lettres ; mais je n'ai de tranquilité que quand j'en reçois exactement, et par cette raison, je préfère la voie de la poste à toute autre. Tel besoin que nous ayons d'économie, celle qu'on peut trouver soit par les occasions, soit en envoyant deux lettres dans le même paquet, est payée trop cher par le

58 lettrss inédites de Choderlos de laclos

retard qui s'en suit, presque toujours; et je devrois prendre les trois sols que coûte une lettre sur mon boire et mon mang-er, que je le préférerois encore. Il faut, avant tout, que je sache que toi et nos enfants vous portiez bien ; sans cela, à quoi serviroit-il de manger ? Je ne digèrerois pas. Ce matin, j'ai été obligé de remettre à demain mes élèves de comptes en parties doubles; je n'aurois pas été en état de donner la leçon, je n'avois qu'une idée, et cette idée étoit qu'il étoit arrivé quelque malheur à toi ou à l'un de nos enfants... enfin cela est passé; et je me reproche presque de t'en parler, parce que je sens que le récit de ma peine t'en causera à toi-même, mais c'est particulièrement pour te prier de veiller à ce que tes letti^es m'arrivent régulièrement. Je supporte bien le premier jour de retard parce que je siippose de la négligence du facteur; le troisième je m'inquiète, le quati^ième ma tête se perd. Aussi pourquoi te fais-tu tant aimer ? Pourquoi réunis-tu toutes les affections de mon âme ? Il faut avoir les charges avec le bénéfice. Adieu mon bon cher cœur; je suis bien heureux au moment où je t'écris, je n'ai plus d'inquiétude.

i3 prairial an S" de la Rép. une etindiv. Je te remercie des touchants détails que tu me donnes du déjeuner de famille; jepeux t'assurer que de mon côté, j'y suis bien tout entier d'intention, et que j'en prolonge chaque fois le souvenir avec une sorte de délices. Il est bien rare aussi que le temps de mes dîners ne te soit pas consacré, ainsi qu'à mes enfants, ettoujours c'est à toi seule qu'appartient le petit morceau de fromage, et le verre de bière que nous prenions tête à tête, à moins que mon frère ne s'y trouvât en tiers. Je l'appelle aussi quelquefois à ce souper splendide, non pas en mets, mais en sentiments. Le bon Choder (i) est bien plus toi ou moi que

(i) Choderlos de Laclos Jean, Charles -Marie, frère aîné du général, consul général à Smyrne, chevalier de la Légion d'Honneur, décédé à Rome, le

lui-même, en sorte que c'est un tiers qui, pour ainsi dire, ne rompt pas le tête à tête. Ce sont là les deux moments de ma journée ; le reste se passe en vaines distractions que quelquesuns appellent leurs distractions.

J'ai vu avec peine que ton courage s'abbât. Je sens bien que la longueur de nos peines les rend plus fortes et plus sensibles; mais ma chère amie, songes que chacvm de nous a besoin du courage de l'autre, et cette idée ajoutera à ta résignation en y donnant un prix.

Je suis bien aise que l'avis que j'ai cru devoir donnera ta fille, ait porté sur une erreur de ta part ou de la mienne; cela fait qu'elle aura eu le profit de la leçon sans en avoir la peine, et il faudrait pouvoir lui donner toutes ainsi, pour accorder toujours ce qu'inspire le sentiment et ce qu'exige la raison.

i4 prairial an S*" de la Rép. une et indiv. J'ai reçu, ma chère amie, les lettres que tu me mandes m'avoir éci'ites jusques et y compris celle du 12 à laquelle celle-cy répond: mais celles du 7 et du 10 avoient trop retardé pour ma tranquilité; à présent que je les ai reçues, je trouve tout simple que quelques lettres retardent ; il ne faut pour cela que quelque négligence, et rien n'est plus naturel ; mais l'inquiétude ne raisonne pas ainsi, surtout quand elle porte sur ce qui nous est le plus précieux, et les miennes portoient sur toi et nos enfants ; voilà, à la fois, la cause et l'excuse des plaintes que je t'ai faites surce retard. Je me les reproche, car j'imagine bien qu'elles auront encore augmenté tes peines déjà trop fortes; mais je ne te promets pas de ne pas recommencer à la première occasion pareille. J'ai du courage pour tout ce qui m'est personnel, j'en ai de reste : mais je ne peux l'appliquer à ce qui te concerne. Quand je songe à tant de vertus, de qua-

8 octobre 1808, sans postérité. Voir aux pièces annexes ses états de service et la lettre relative à ses relations avec M""= Campan.

6o LETTRES INÉuITES DE GlIODEULOS DE LA.GLOS

lités aimables, et de malheurs réunis sur ta tète; quand je song-e aussi que, si éloig-né d'en être la cause, j'en suis cependant l'occasion, j'ai besoin de toutes mes forces pour me retenir au bord de l'abîme du désespoir. J'adoucis ce sentiment pénible, en me reportant sans cesse auprès de toi et de mes enfants, et souvent l'illusion est assés forte pourqueje retrouve des moments de bonheur. J'en ai beaucoup de ce g-enre. Je m'occupe de vous trois, commesi nous étions réunis, et j'oublie que nous sommes séparés.

Tu trouves que Rousseau et moi écrivons de même ! Tu me fais assxirément beaucoup d'honneur,ettoi beaucoup d'illusions; mais il a écrit presque tout ce que tu m'as inspiré et tu m'inspires encore, et tu prends la ressemblance du sentiment pour celle de l'expression. Au surplus, talent à part, j'assure que je ne connais que lui de dig'ue d'être, auprès de toi, l'interprète de mes sentiments et peut-être, lui et moi, étions-nous les seuls êtres capables de parler à ton cœur le langag-e qui lui convient, et que tu sais si bien entendre et apprécier. Adieu, -mon bon cher cœur, mon papier m'avertit de finir pour ne pas metti^e d'enveloppe.

i5 prairial an S"* de la Rép. une et indiv.

Tu t'occupes de ce que je n'ai pas de lecture! Je ne peux plus lire pour mon plaisir. Je lis ce que je peux en journaux, parce que je ne cesse pas' de m'intéresser à nos succès. Pour tout le reste, je ne lis plus que pour apprendre; j'ai fait de la lecture un travail, et plus un délassement. J'ai repassé l'arithmétique de Bezoult,pour être sûr que je pourrois la montrer à ma fille; j'ai appris la nouvelle méthode de calcul, d'après les nouveaux poids et mesures, et je m'occupe à présent des comptes à parties doubles, pour le besoin éventuel. Je recherche quelques notes, aussi, sur l'économie rurale; en voilà bien assés,

peut-être même y a-t-il du superflu; c'est ce que le temps seul nous apprendra.

19 prairial an S^ de la Rép. une et indiv. Quand j ecrirois un in-folio, comment répondrois-je jamais à tout ce que tu me dis de touchant et d'aimable dans tes deux dernières lettres? Y répondre, ce seroit te rendre tous les douxsentiments dont elles m'ont pénétré, et c'est ce qui me seroit impossible, au moins, pour les rendre comme je les éprouve. Ah ! g-râce à toi, je ne suis point encore étrang-er au bonheur. Ma long-ue détention a pu vieillir mes traits, diminuer mes forces et peut-être mon talent; mais mon cœur est resté jeune et sensible. En se mêlant avec le tien, il a repris une nouvelle fraîcheur. Mon existence isolée seroit pénible et flétrie, mais je n'existe plus qu'en toi, je vis de ta vie; conserves donc bien ce trésor à nous deux.

Ce n'est pas sans raison que, dans la promenade dont tu me fais une si charmante description, ta n'as pas fait un pas sans moi; tout n'étoit pas illusion, car je te suis sans cesse par la

pensée j'en étois là de ma lettre quand j'ai reçu des efl^ets

apportés par Jeannette, je te remercie de cette attention . Elle me rappelle qu'il faut que je te parle encore de ma fonte qui est totalement g-uérie et qui n'a plus d'autre inconvénient que l'inquiétude que, malheureusement, tu en conserves encore. C'est le cas de citer cette phrase si vraie de Rousseau : « Terrible état que l'absence où l'on ne vit que dans le passé, où le présent n'existe point encore. » Le spectacle que tu as eu dans ta promenade, te prouve que nous ne sommes pas la seulle famille afflig-ée ; puisse celle que tu as viie, avoir la même consolation que nous, celle de n'avoir pas mérité son infortune ! C'est la seulle qui soit efficace, que les années ne peuvent enlever, et qui ne dépend pas des circonstances. C'est le bon ami, le véritable consolateur que j'ai laissé auprès de toi, en nous séparant, et qui m'afidèle-

ment suivi de prison en prison ; c'est celui qui m'assure qu'avec le temps, j'obtiendrai justice; c'est surtout lui qui oppose à tous les coups du sort une égide invisible mais impénétrable, qui g-arantit l'âme des blessures que le corps peut recevoir. Que cette idée sombre mais douce, et qui, gagne à être méditée comme toutes les idées vraies, ne t'abandonne jamais dans tes peines et elle te sauvera du découragement. Compares ton sort à celui d'un méchant qui prospère, et tu trouveras qu'il y a sur la terre bien des êtres qu'on envie et qui sont bien plus malheureux que nous. Marmontel a dit avec raison : « Le ciel, l'enfer sont dans le cœur de l'homme. »

20 prairial an S*" de la Piép. une et indiv. Mes idées de ce jour, ma chère amie, se sont composées de deux événements ; savoir, le déjeuner de famille et la fête qu'on célèbre. Au premier aspect, l'idée de fête ne paroît pas convenir à mon état de détention ; mais pour peu qu'on y réfléchisse on sent bientôt qu'une fête à l'Eternel est pour tout le monde, qu'on est tout aussi bien en sa présence, sous les verroux qu'en raze campagne; que la résignation de l'homme juste et détenu peut lui plaire autant que la joie et les chants des gens heureux et qu'enfin, les vœux que forme pour la patrie une famille affligée, si d'ailleurs ils sont sincères et purs, peuvent être aussi favorablement écoutés que d'autres. On a dit,il y a longtemps, que le spectacle le plus digne de la divinité étoit l'homme de bien aux prises avec le malheur ; sans doute l'intérêt de ce spectacle ne diminiie pas quand il est donné par une famille entière; c'est après m'être livré quelque temps à cette sérieuse mais consolante méditation, que j'ai placé sous les yeux de l'Éternel notre déjeuner de famille, intentionnel et décadien. Je lui ai dit: « Vois cette famille honnêteque les hommes retiennent séparée, mais qui se réunit par la pensée et le sentiment, lis dans le cœur de tous ensemble, ou scrutes les séparément,

partout et toujours tu n'y trouveras que résig-nation à des malheurs non mérités, vœux pour la patrie, tendresse et secours mutuels et réciproques, laisses tomber un regi-ard sur eux, tes reg'ards portent la consolation dans l'âme du malheureux. » Voilà, ma chère amie, comment j'ai lié l'idée de notre déjeuner de famille à l'idée de la fête du jour, et comment j'en ai fait aussi pour moi un véritable jour de fête.

21 prairial an S^ de la Rép.- une et indiv.

Que c'est une douce chose, ma chère amie, que l'occupation et combien elle est préférable à l'amusement! Tandis que je vois icyles personnes c{ui cherchent à s'amuser ouà se distraire, trouver les heures long-ues comme des jours, et les jours comme des mois, il m'arrive souvent de trouver les uns et les autres trop courts. Je dois cet avantag-e à deux occupations que j'ai trouvé le moyen de me faire. L'une, en montrant à trois de mes compagnons les comptes à partie double ; l'autre, en étudiant, pour mon compte, la théorie de quelques objets d'économie rurale, dans l'abbé Rozier qu'on m'a prêté : car je ne suis pas assés riche pour acheter ce livre éventuellement; ce sera bien assez de faire cette emplette nécessaire, si on me permet enfin d'aller labourer quelque petit coin de terre pour y chercher la subsistance de ma famille et la mienne.

La première de mes occupations a pour moi un objet bien utile et bien doux ; c'est de m'assurer que je serai en état de montrer cette véritable science à mes enfants. Je dis à mes enfants, car ma lille j est comprise, et devroit peut-être être préférée pour cette étude. Je vois le moment s'approcher où la g-uerre, l'ag-riculture, et la partie active du commerce réclameront les soins de tous les hommes, et où toutes les occupations sédentaires, autres que la lég-islation et le g-ouvernement, seront abandonnées aux femmes. Pour toute maison de commerce, pour toute exploitation en grand, même celle des champs, la

f eiiiie des livres en parties simples ou doubles, et de préférence la dernière, est le seul moyen d'établir et de conserver de l'ordre : d'où je conclus qu'une fille qui le saura, sera en grande partie, dottée par là, aux yeux d'un homme sag-e. Tu vois que j'ai sil embellir mes occupations par le but que je m'y propose. J'avois erré d'abord, en voulant prendre un travail où il y eut quelque chose à tirer de mon propre fonds ; ma situation me rendoit ce travail pénible, et presque infructueux. Celui que j'ai entrepris va tout seul, et m'occupe sans me fatiguer. Seulement, je sens fort bien qu'en économie rurale, je ne puis icy que me préparer à l'instruction qui ne peut devenir réelle qu'en pratiquant ; mais j'espère toujours que ce moment viendra.

24 prairial an S* de la Rép. une et indiv.

D'avoir écrit à Soulang-e, m'a porté bonheur, ma chère amie, car j'ai reçu presque aussitôt après, ta lettre du 22. Je suis fâché que tu n'en aies pas reçu de moi, le même jour, et je ne puis y voir de cause qu'une négligence de facteur, puisque je t'ai écrit régulièrement, tous les jours. Je sens à merveille que ces retards doivent toujours te causer plus ou moins d'inquiétude; c'est pour y remédier, autant qu'il est en moi, que je te répète qu'en cas de maladie, ou autre accident qui me seroit survenu (i), ce seroit positivement alors que tu en serois informée, d'icy, le plus exactement ; ainsi ces retards ne doivent jamais te faire supposer l'un de ces cas-là.

Tu as la fureur de te croire, ou au moins de te dire bête ; mais je le serois beaucoup moi-même si j'y croiois; tu m'en donnes surtout une plaisante raison, dans ta dernière lettre; c'est, dis-tu, que tu ne me parles que de ta santé et de celle de

(i) Cas de maladie ou autre accident. Cet accident sous-entend être guillotiné. J'étois du nombre des bannis de Paris, comrpe ex-noble. Il m'écrivoit de la prison de Picpus, Faubourg Antoine à Paris. (Note de la main de JM™'^ de Laclos.)

tes enfants, de ta manière de vivre, de la leur, etc., etc., comme si ce n'étoit pas là, par dessus tout, ce qu'il m'importe de savoir, et ce qui m'intéresse particulièrement ! Si quelquefois je me livre à te parler d'autres choses, à te raconter mes sentiments ou mes pensées, c'est uniquement parce que la vie uniforme que je mène ne fournissant jamais que les mêmes faits, je n'aurois jamais rien à te dire si je n'y joig-nois le tableau mouvant de mes pensées, mais je donne toujours la préférence aux faits, quand il y en a. Par exemple, aujourd'huy j'ai à te dire, que, pour la première fois, j'ai quitté les sabots fourés, la grosse veste et le §"ros pantalon; j'ai pris les souliers, le g^ilet de Casimir, et le pantalon d'été, en g-ardant encore, et seulement, la même reding-ote ; et je suis sûr que ce petit parag-raphe de ma letre t'intéressera autant, ou plus, que tout le reste. Quelque prix que je mette, donc, à l'expression toujours si touchante de tes sentiments, et toujours si vraie et souvent si piquante de ta réflexion, je te prie que ce ne soit jamais à l'exclusion de ce que tu appelles des détails matériels ; car ils sont pour moi du plus g"rand intérêt.

25 prairial an S^l de la Rép. une et indiv. Si je m'étois mieux expliqué, ma chère amie, tu aurois mieux compris ce que j'ai voulu te dire, sur la cessation du travail, que j'avois entrepris, d'une nouvelle g-rammaire française (i). Ce n'est pas faute de volonté que j'ai interrompu, c'est faute de moyens et en voicy la raison. Il falloit tirer, de mon fonds, des expressions et un stile assez clairs pour me faire bien entendre de ceux qui n'ont aucune idée de g-rammaire; car ceux qui savent, doivent écrire pour ceux qui ne savent pas; les autres n'en ont pas besoin : or, pour avoir cette précision, cette clarté si difficile et si rare, mais si nécessaire quand on

(i) Il n'est fail mention nulle part du manuscrit de cette grammaire, qui a dû être détruit ultérieurement.

veut être "véritablement utile, il faut une disposition d'esprit plus libre et plus tranquille (|ue celle que peut avoir un détenu, quand sa détention le séparede tous les objets de'ses affections. Je n'ai donc pas été suffisament content de mon ouvrag-e, et, sans le détruire, je l'ai suspendu.

J'ai pris, depuis ce temps, deux occupations plus faciles dans ma situation, parce qu'il ne s'ag-it que de s'approprier les idées des autres et que l'ouvrage qu'on a sous les yeux fixe l'attention. La première de ces occupations, qui occupe ma matinée, est de me familiariser avec les comptes en parties doubles ; et en le faisant pour moi, je dirig-e aussi trois de mes compag'nons d'infortune qui n'en avoient aucune connoissance et qui les apprennent pendant que je les repasse seulement. La deuxième de mes occupations, à laquelle je donne depuis 4 heures, ou 4 1/2, jusqu'à 7, est de prendre une teinture d'économie rurale, dans l'ouvrage de l'abbé Rozier, à peu près le meilleur en ce g"enre, et qu'on m'a prêté. Cela tient à notre projet, d'aller cultiver quelque petit champ, quand on m'aura rendu ma liberté.

26 prairial an Sa de la Rép. une et indiv. Il fait icy une chaleur du mois d'août; dans aucun cas, je n'ai beaucoup craint la chaleur ; mais dans le cas pi"ésent, je la chéris par la considération qu'elle doit hâter toutes les récoltes et que toutes doivent êLre belles et bonnes, si ce temps-là continue : or, ce sera, à mon avis, une puissante arme ôtée aux malveiJlants. J'espère aussi que tu profites de ce beau temps qui, si rarement, accompag'ne les long-s jours, pour te promener beaucoup, et que tu es retournée dans les jolis bois de Satory. L'air de la végétation, tant que le soleil est sur l'horison, est une des choses les plus saines pour tout le monde, et particulièrement pour les enfants ; mais n'oublies pas qu'il faut quitter les bois, ou les grands arbres, dès que le soleil est couché.

L'acide carbonique qui s'en dégag-e alors, au lieu de l'air vital qui s'en dégag-eoit auparavant, est véritablement mal sain : aussy y éprouve-t-on, très sensiblement, à ces heures-là, une sorte de malaise, au lieu de l'hilarité qu'on y ressent pendant le jour. Il est bien juste, puisque je g-arde icy tes éléments de chimie, que je te remette sous les yeux aux époques nécessaires, les vérités utiles qu'ils contiennent. Et de plus, quel prix pourrois-je mettre au peu que je sais, si ce peu là ne devoit pas servir à toi ou à mes enfants? C'est toujours cette idée qui me fait rechercher l'instruction, et me rend à 52 ans, écolier aussi avide qu'on l'est à 20 ans, pour son compte. C'est aussi cette idée qui répand du charme sur toutes mes occupations.

27 prairial an S^ de la Piép. une et indiv. Je n'ai rien à te répondre, et je n'ai non plus, rien du tout à te dire qui me soit personnel. Ma santé, mon g"enre de vie, mes occupations, rienn'est chang-é. Heureusement j'ai toujoursassés aimé l'uniformité, et, quoi qu'il y en ait à ffogo dans ma vie actuelle, je n'en suis pas encore dég^oûté. Quand on fait chaque jour la même chose, l'habitude tient lieu de raisonnement. On est dispensé de l'examen que tout choix nécessite, et on peut ajouter, en attention à bien faire ce qu'on fait, celle qu'on auroit mise à discerner ce qu'il convient de faire. Cela s'étend jusqu'aux plus petites choses. Te souviens-tu d'avoir vu quelquefois mon frère délibérer chez nous, pendant un quart d'heure, avant de sortir pour savoir s'il iroit dîner avant d'aller promener, ou s'il iroit promener avant d'aller dîner? Dans d'autres g-enres, cette incertitude m'a souvent tenu des demijournées à rien faire, faute de savoir par où je voulois commencer. Icy je me suis heure et cela va tout seul. C'est unavantag-e de plus que je trouve au party que j'ai pris de m'instruire par les idées des autres, au lieu de travailler à instruire les autres par mes idées ; car quand il faut tirer de son propre fonds,

le fonds ne se trouve pas toujours productif, soit par épuisement, soit par aridité ! J'ai donc mis, pour le moment, mon esprit en jachères et je le fume avec quelques connoissancesque je tâche d'acquérir, ensuite je le labourerai, et peut-être produira-t-il encore quelques récoltes dans l'arrière saison. Voilà bien du bavardage, mais tu l'aimes quand il vient de moi. Je comptois ne t'écrire que 4 mots et j'ai rempli 3 pag'es, comme à l'ordinaire. Il faut presque toujours que ce soit mon papier qui m'avertisse de finir. Je finis donc.

Adieu, bonne et chère amie, je t'aime et embrasse de tout mon cœur, ainsi que nos enfants.

28 prairial an S* de la Rép. une et indiv. J'ai lil, avec un intérêt bien sensible et bien vrai, les détails que tu me donnes sur nos enfants. Je désire que l'envie de pouvoir soutenir sa correspondance avec moi, eng-ag'e Soulang-e à s'appliquer à l'écriture. Je ne suis pas très étonné qu'elle ait peu de g'oût pour ce travail, ainsi que pour celui de la g-rammaire, car dans l'un ny dans l'autre, elle ne peut comprendre ce qu'elle fait; et telle personne a fait son état, toute sa vie, d'enseigner la g-rammaire, et l'écriture, qui, peutêtre, n'enajamaissû plus qu'elle. Malheureusement, il s'en faut bien que les grammairiens (et je me mets dans cette classe) soient assés habiles pour savoir se faire entendre d'un enfant de 6 ans. Peu d'entre eux savent même être intelligibles pour les jeunes gens et les femmes : mais il est utile d'apprendre à l'avance, et de routine, la partie méchanique de cette science et de cet art, afin qu'au moment de l'étude, l'attention n'étant plus distraite par l'embaras d'opérer, elle puisse se porter tout entière sur le compte à se rendre de l'opération qu'on fait. Par exemple, je ne connois pas de tête assez forte pour apprendre, en même temps, à conjuguer un verbe et ce que c'est que les conjugaisons, et ainsi de suite. Je prévois aussi que si jamais

je suis libre et par là en état de finir la mienne, elle n'en sera pas moins un ouvrag-e absolument neuf et étrang-er à tous les autres ; de la manière dont je l'ai conçu, il n'y en a pas déplus difficile à faire, mais il n'y en aura pas de plus facile à entendre; et' chacun saura, enfin, non seulement parler et écrire, mais pourquoi et comment il fait ces deux opérations.

29 prairial an S"' de la Rép. une et indiv.

Je finis, ma chère amie, de repondre à ta lettre d'hier ; mais auparavant, je crois devoir te dire que la communication des journaux est, de nouveau, suspendue pour nous. Je te donne cette «ouvelle parce que, bien que tu ne me parles presque jamais de nouvelles politiques, tu poiirrois peut-être me dire : (i Tu as dû voir telle chose ou telle autre dans les journaux », surtout quand il y a quelques succès, parce que tu sais à combien de titres ils m'intéressent, soit comme patriote, soit comme ayant fourni quelques moyens pour y contribuer. Or, je craindrois que cela même, que tu croirois pouvoir me dire puisque ce seroit chose publiée dans les journaux, ne pût interrompre notre correspondance ; puisqu'apparemment on ne veut plus que nous sachions les nouvelles. Je me résigne sur ce point comme sur tant d'autres, et je m'en tiendrai à des vœux pour les bons et prompts succès de la République. Je viens à ta lettre.

N'es-tu pas un peu piquée de l'infidélité de ma chienne ? Ton voisin la traite donc avec bien de la distinction ! Tu sais qu'elle a toujours aimé, par dessus tout, qu'on s'occupât d'elle, etjeme doute bien que, dans la situation douloureuse et pénible où tu es depuis si long'temps, tes premières pensées ne sont pas pour la chienne.

Tu as bien raison d'avouer enfin que tu as des qualités qui justifient mon amour pour toi. Sij'enfaisois ici l'énumération, cette lettre seroit longue. Maîtresse adorable, excellente femme

et tendre mère, en voilà le résumé en peu de mots. C'est l'idée g-énéralle que tu me rappelles chaque fois que je pense à toi ; c'est-à-dire à peu près à tous les instants du jour. Je me félicite, chaque jour, de t'avoir rencontrée; je n'avois besoin que de cela, j'avols en moi, j'ose le dire, tout ce qu'il falloit pour t'apprécier. Comme tu dis, cette fortune est indépendante des hommes ; aussi je la porte partout avec moi, et elle me tient lieu de toutes les autres. Je fink sur cette idée, ou plutôt sur ce sentiment, que j'aime encore mieux m'occuper à sentir qu'à exprimer.

i" messidor an S*" de la République une et indiv. Je reviens, ma chère amie, à ta lettre du 28 prairial reçue hier 3o du d. Je vois que la continuité de tes peines affoiblit ton courag-e; sans doute cet effet est naturel. Je te représenterai, cependant, que le terme prochain du vojag-e doit ôter quelque chose à l'ennui de la traversée, ou au moins aider à la supporter. Or, quoique nous ne connoissions pas précisément l'époque où ce terme arrivera, toujours est-il vrai que chaque jour l'approche de 24 heures; l'éternité seulle est exempte de celte loi. Un jour ou l'autre, on rendra justice aux détenus nous devons même croire qu'on s'en occupe en ce moment ; or quand on me rendra justice, je te serai rendu. Le temps est un ami sûr, il amène toujours la vérité. Je ne suis pas de ceux qui se plaig-nent de ce qu'on ne va pas assés vite dans l'examen dont je suppose qu'on s'occupe, bien convaincu que je n'ai qu'à g-ag-ner à cet examen, mon seul vœu est qu'on se donne bien le temps de le faire aussi rig-oureux qu'on voudra, mais exact. Je ne redoute que la précipitation, parce qu'elle est trop favorable à la prévention. J'avoue aussi qu'après avoir été traité comme coupable, ou au moins comme soupçonné, j'aime mieux sortir plus tard et bien justifié que plus tôt et environné de soupçons.

Ces idées sont le g-erme de mon inaltérable patience ; je te la mets sous les yeux, pour qu'elle serve à la tienne. Je suis aussi peut-être plus heureusement né que toi, sous quelques rapports ; par exemple, les souvenirs de notre bonheur passé qui semblent aug-menter ta peine présente, sont au contraire, ce qui adoucit le plus la mienne. J'ai une grande adresse pour me distraire du présent par le passé. Je me transporte auprès de toi et de mes enfants, dès que je ne suis pas retenu par quelque occupation, et j'y vis par la pensée, comme si j'y étois en effet. Je me surprends souvent causant avec toi et avec eux, comme si vous m'entendiés. S'il me vient une idée douce, je n'ai pas de repos que je t'aie trouvée pour te la communiquer ; s'il m'en vient une pénible, je me recueille aussitôt pour chercher comment je pourrai te l'adoucir ; et ces illusions trompent souvent la réalité.

2 messidor an S' de la Rép. une et indiv. J'ai reçu hier, ma chère amie, ta lettre du 3o floréal, rien ne me paroit plus naturel, et plus conforme à l'âg-e d'Etienne que sa conduite relativement à sa correspondance avec moi. Il désire souvent m'avoir écrit, mais il préfère toujours aller courir,ou s'amuser, à l'action de m'écrire; c'est le sujet des reproches qu'on peut faire à tant de g^ens; tous désirent savoir, et très peu désirent apprendre ; mais, je te prie, quand tu parles à Etienne de m'écrire, de n'y jamais mêler de reproche de ce qu'il ne m'écrit pas. Pour que cette correspondance puisse lui être utile, il faut qu'elle ne soit mêlée d'aucune idée de g"êne. Je me tiendrai seulement à ne lui écrire qu'en réponse. Quant à sa sœur, je me rég'lerai sur ce que tu me manderas; c'est à toi de juger si mes lettres feront plus d'efl^et pour lui donner du goût pour l'écriture, ou si cette privation la stimulera davantag-e; ainsi j'attendrai avis de ta part, et je m'y conformerai.

'^2 LKTTKES INEDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

Je te remercie des tendres sentiments que tu portes au déjeûner de famille, et de la touchante sollicitude que tu mets à les faire se développer dans le cœur de nos enfants. Cette tendresse réciproque qui règ'ne dans ma famille, est un trésor commun qui s'augmente en se partag-eant, et dont on jouit sans l'altérer; qualité précieuse que n'ont pas les autres trésors. Je suis toujours un peu peiné de voir ton découragement; c'est un effet qui me contrarie, bien que j'en chérisse la cause, puisqu'il provient de ta tendresse pour moi. Tu veux, dis-tu, introduire le bon esprit dans ton petit ménage : hé! bien, ma chère amie, je te le demande, peut-il y avoir du bon esprit sans résignation? Pour moi, je ne le pense pas; et la résignation , telle que je la conçois et que je l'éprouve, n'ôte rien à la sensibilité, sans laquelle il n'existe pas de bonheur. Pour t'en donner un résultat pour exemple, j'ai. toujours soutenu que c'étoit une véritable consolation que de sentir qu'on étoit inconsolable ; et que la chose la plus capable d'augmenter un grand chagrin, étoit l'idée que, peut-être, on s'en consoleroit.J'étois jeune quand je disois cela, on me taxoit d'exaltation ; je suis vieux maintenant, mon expérience n'a fait que me confirmer dans ces sentiments. Je regrette encore mon père comme au premier jour, et ce long regret est la seule consolation que j'éprouve de sa perte.

3 messidor an S** de la Rép. une et indiv. Malgré le désir que tu me témoignes, ma chère amie, que je me remette à la grammaii^e françoisc que j'avois entreprise pour l'éducation publique et républicaine, je crois devoir attendre un temps où je serai plus propre à ce travail, car il ne s'agit pas de faire vite, il faut faire bien : or, dans l'état de détention, il me paroit impossible de donnai' toute son attention à l'ouvrage qu'on fait. Je parviens bien à la donnertoute à l'ouvrage que je lis, à l'instruction que je prends, parce que

mes idées se fixent sur l'objet que j'ai sous les yeux; mais quand il faut tirer de son propre fonds, ce n'est plus cela ; la méditation nécessaire se trouble trop facilement. Quand je crois song-er à l'objet que je veux méditer, je me surprends en avoir changé sans m'en être apperçû. Tantôt c'est ton chagrin qui m'occupe, tantôt mes enfants, dont l'éducation réclame mes soins, tantôt ma modique fortune qui dépérit, sans que je puisse l'entretenir de manière à espérer de la leur conserver ; tantôt, c'est l'espoir de voir bientôt cesser tant de maux; et mou papier reste blanc, ou chargé de phrases embrouillées et telles que je les reproche aux autres grammairiens.

J'ai donc eu raison, au moins je le crois, de faire un autre emploi de mon temps. Je me perfectionne dans les parties doubles, en dirigeant mes trois camarades d'études, et en résolvant les difficultés qu'ils éprouvent; je prends seul et à l'aide de quelques livres, des connoissances théoriques d'agriculture et d'économie rurale ; le reste du temps, je te le donne presque en entier, à toi et à mies enfants ; je n'en distrais que ce que i'en emploie à me maintenir dans l'état de sérénité et de résignation qui, heureusement, ne m'abandonne pas. Mais pour pratiquer, sans intervalle, cette philosophie stoïque, il faut, de temps en temps, s'en rappeler les principes, et en faire l'application à chaque occasion qui se présente. Voilà tout ce que je peux faire, j'admire ceux qui font mieux. Mais ce que personne ne fait souvent mieux que moi, c'est de t'apprécierj-et de t'aimer autant que tu le mérites.

4 messidor an S** de la Rép. une et indiv. J'espère, ma chère amie, apprendre demain que tu as reçu ma lettre retardée, et tu pourras voir par la datte, que ce retard n'est pas de mon fait. Assurément, tant qu'on nous laissera cette dernière et unique consolation, de pouvoir avoir réciproquement des nouvelles de nos santés, je ne négligerai ny de

t'informer régulièrement de l'état de la mienne, nj de m'iiilbrmer de l'état de la tienne et de mes enfants. Si cette consolation nous étoit ôtée, ce qu'à Dieu ne plaise, la seule qui pourroit me rester encore, seroit, cependant, que tu eusses le courag'e de supporter ce nouveau malheur, par la considération que tu te dois à nos enfants aussi bien qu'à leur père. Toutes fois, j'espère que nous n'en serons pas réduits à cette extrémité! Les vertus sont à l'ordre du jour, et c'en sont de premier ordre que la tendresse paternelle etconjug-ale, ainsi que la piété filiale. J'éloig-ne donc l'idée de ce malheur qui m'est veniie à propos de ce retard de ma lettre qui, vraisemblablement, n'a d'autres causes que quelques nég'lig'ences de facteur. Le temps continiie d'être beau, mais il s'est beaucoup rafraîchi; et si tu ne commences à te promener qu'à neuf heures du soir, c'est trop tard pour toi. Je suppose que ta fille se promène tous les jours, c'est un bien bon régime à son âge. Quant à Etienne, je m'en rapporte à lui pour courir. Faute d'autre bien, il faut tâcher de leur donner une bonne santé. Avec de la santé et de la probité on se tire d'affaire. J'y joindrai, si cela m'est permis par la suite du temps, (c'est-à-dire quand je serai libre) quelque instruction. Je voudrois que mon fils fût préjiaré pour l'agriculture, et pour un métier d'art nécessaire; et que ma fille le fût pour les ouvrages de son sexe, l'économie rurale, et les écritures du commerce. Je pourrai lui montrer moi-même ce dernier objet.

Sans date.

Je te préviens, ma chère amie, qu'il faut, dorénavant, que tu m'adresses tes lettres directement, c'est-à-dii'e au Citoyen Laclos, maison d'arrêt de Picpiis, rue Picpus, fbg Antoine. Je te préviendrois aussi qu'il faut les borner aux simples nouvelles de ta santé, et de celles de nos enfants. C'est la seule manière pour espérer quelles me parviennent: bien en-

lendil que lu peux y ajouter les détails des effets que tu m'enverras, mais il ne faut, dans ce nombre, ni comestibles, ni luminaire. Je ne t'écrirai plus que tous les deux ou trois jours, et mes lettres ne diront autre chose, sinon que : Je me porte bien.

i3 messidor an S"* de la Rép. une et indiv.

Je compte, ma chère amie, recevoir, ce soir ou demain, les effets que je suppose que tu m'as envoyés hier.

J'ai reçu ta petite note du 12 de ce mois, je te conseille de les mettre, à l'avenir, non cachetées à la poste, elles m'en parviendront plus sûrement.

Je me porte bien, je t'aime et embrasse de tout mon cœur, ainsi que nos enfants (i).

22 messidor an S'I de la Rép. une et indiv. J'ai reçu, ma chère amie, les effets que tu m'as envoyés le 19, je continue de me bien porter. Je t'aime et embrasse de tout mon cœur, ainsi que nos enfants.

12 ihermidor an S'I de la Rép. une et indiv. Je profite, ma chère amie, du premier moment où il nous est permis de communiquer, par écrit, pour te donner des nouvelles de ma santé et surtout pour t'en demander des tiennes, et de celles de nos enfants. De toutes les privations qui suivent la perte de la liberté, celle-là seule m'étoit vraiment douloureuse qui, m'isolant entièrement de toi et de mes enfants, m'avoit en quelque sorte ravi ma qualité d'époux et de père, et me llvroit à une mort anticipée, en me privant des douces affections qui, seules, donnent du prix à la vie. De ton côté, te

(i) Il y a une aggravation dans la sévérité avec laquelle les détenus sont traités. C'est l'avant-dernier acte du drame qui va se dénouer par la mort de Robespierre.

■y6 LETTRES INÉDITES DE CIIADEHLOS DE LACLOS

voilà rétablie dans le droit, si cher à ton cœur, d'adoucir mes peines par tes douces consolations, tu sais assés combien elles sont puissantes sur mon cœur. Espérons que cet adoucissement à notre sort est le présag-e d'une justice entière, et que, bientôt, je ne serai plus confondu avec les ennemis de la chose publique, après lui avoir consacré depuis six ans, toutes mes actions et toutes mes pensées.

Dis à mes enfants que je compte bien renouer ma correspondance avec eux. Je n'ai pas oublié que je dois une réponse à Etienne ; mais ce ne sera pas encore de quelques jours ; car ces premiers moments te sont dûs en entier. Je n'ai pas cessé de me rendre, d'intention, tous les décadis, au déjeuner de famille, et c'étoit pour eux. Je n'ai pas cessé de m'occuper à me mettre en état d'enseig-ner, moi-même, un peu de mathématiques, et c'étoit pour eux. Enfin, si je désire que justice me soit bientôt rendue, je puis bien le dire, c'est encore pour eux. Je dirois bien aussi c'est pour toi; mais comme, dans notre réunion, je trouve que c'est moi qui, incontestablement, g-ag-nerois le plus, l'expression ne seroit pas exacte.

Adieu, bonne amie, tu sens bien avec quelle impatience je désire de tes nouvelles ; je compte donc en recevoir courier par Courier.

Je t'aime et embrasse du meilleur de mon cœur, ainsi que nos enfants.

12 thermidor an SJ de la Rép. une et indiv. Je reçois, ma chère amie, ta lettre du n, et l'effet y joint, ainsi que le petit billet de supplément, sur mon portrait. D'aujourd'huy, les communications par écrit sont de nouveau permises, et j'en ai profité pour décrire, dès aujourd'huy, une lettre qui, cependant, ne partira peut-ôti'e que demain, parce que les facteurs n'avoient plus l'habitude de venir icy. Je relirai à loisir ta touchante et déchirante lettre. Dans ce moment

je m'empresse d'y répondre, pour ne pas faire attendre trop long-temps l'ang-e consolateur.

J'ai appris, comme toi, le supplice des traîtres ; je ne m'étonne plus de leur haine pour moi. Ce qu'on pouvoit croire seulement prévention, étoit un sentiment bien raisonné; car tout ennemi de la République doit me compter pour son ennemi. Si le règ-ne de la justice arrive, il faudra bien qu'on me la rende, et nous nous reverrons, sinon il faudra quitter sans regTet un monde où la vertii ne seroit comptée pour rien; mais j'avoue qu'aussi à moi, l'espoir renaît dans mon cœur.

Depuis que les communications par écrit sont permises, j'ai une sorte d'envie d'écrire à La Combe-St-jMichel (i). Jevoudrois avoir ton avis sur cette démarche, et tu peux me le dire, par la poste, en me marquant :

Je pense que lu feras bien ou mal d'écrire la lettre dont tu me parles.

Je prévois bien que si je recouvre ma liberté, ce sera pour trouver la misère, et qu'il ne nous restera rien ; mais, loin de m'en effrayer, c'est là ce qui me la fait désirer davantag"e par l'espoir d'aider, par mon industrie et mon travail, à ta subsistance et à celle de nos enfants. En attendant, je te recommande toujours le courag-e, et de tâcher d'adoucir tes sentiments, toujours louables, mais quelquefois trop vifs. Je ne prévois pas que l'affaire des détenus puisse encore se terminer de long-temps, ainsi de la patience.

AI... (2) est-il toujours en mission? Sa présence icy nous

(1) Lacombe St-Michel, 1740-1812, capitaine d'artillerie au régiment de Toul avec Laclos, embrassa le parti de la Révolution, fut député du Tarn à l'Assemblée législative. Réélu à la Convention, il vota la mort du roi sans condition. Président du Conseil des Anciens en 1797, puis ambassadeur à Naples, il reprit du service sous Bonaparte et prit part aux campagnes de l'Empire jusqu'à sa mort, en son château de St-Michcl, où il était né.

(2) Alquier, avocat à la Rochelle, où il avait connu lesDuperré et Laclos, député aux Etats généraux, conventionnel ayant voté la mort du roi, mais

seroit bien utile. A présent que la liberté des opinions paroit renaître, nous devrions trouver un peu d'appui ; cependant je n'ose m'en flatter.

i4 thermidor an S** de la Rép. une et indiv. A l'aide de l'occupation, je passe mon temps sans beaucoup d'ennui, et en captivant ma pensée, je parviens à oublier que mon corps n'est pas libre. Mais ce que je ne puis oublier souvent, c'est que je suis nécessaire non seulement à la consolation, mais même au soutien et, rig-oureusement, à la subsistance de la famille. Ces réflexions poig'nantes me tourmentent souvent, et alors j'ai besoin de toutes mes forces pour retrouver ma résignation et ma sérénité. Mais ie me dis qu'enfin il faudra bien que le moment de la justice arrive ; et quand elle sera rendue, j'emploierai ce qui me restera de vie à tâcher de réparer le mal que nous aura fait ma détention. Si j'y parviens, ie mourrai consolé ; et en attendant, l'espoir que j'en ai me console déjà et me rend mon courag-e. Telles sont à peu près mes méditations solitaires de chaque jour, tel est aussi le but que je donne à mes occupations. Je te dois ce compte de mes actions et de mes pensées, car je n'agis et ne pense que pour toi. Dans ce mot, toi, je comprends nos enfants qui ne font qu'un avec nous.

iG thermidor an S" de la Rép. une et indiv. Tu me feras plaisir de me donner des nouvelles de la santé de mon frère, si tu en as reçues depuis les dernières dont tu m'as fait part. Sa situation et l'état de sa santé me peine et m'inquiète. Quand viendra donc le temps, où les plus douces, comme les plus naturelles afl'ections, ne seront plus, pour moi, un sujet de tourment ? Tandis que j'étois si disposé à y trouver

en cas d'invasion étrangère, et avec sursis, a été chargé de phisieurs missions diplomatiques. Exilé par la Restauration, il ne rentra en France qu'en 1818.

LA PRISON DE PICPUS 7g

mon bonheur et que j'avois tant de droit d'y compter par les vertus de ceux en qui elles étoient placées ! Mon frère et toi me faites souvent faire cette réflexion ; et mes enfants même, tout jeunes qu'ils sont, y ajoutent encore un degré de force ; car enfin ils ont aussi la vertu de leur âg-e, celle de nous aimer et d'être sensibles à notre tendresse.

Ma santé se soutient assez bonne, et quand j'ai dit cela, j'ai tout dit ; car la monotonie de la vie que je mène n'ofl^re pas de grands détails. Mes occupations sont toujours les mêmes; j'ai tâché de les rendre utiles à quelques personnes, et j'ai le plaisir de voir mes soins prospérer. Je me transporte, en idée, au temps où les menus soins pourront êtres utiles à mes enfants et cette idée, fait mon salaire. Si, d'un côté, je professe en mathématiques, de l'autre, j'étudie en économie rurale ; mais là, je n'ai point de maître. Un seul livre, et nulle pratique sous les yeux, ce n'est pas le moyen de faire de grands ni de rapides progrès. Je ne peux que me débrouiller un peu.

18 thermidor an S** de la Rép. une et indiv.

Je me rendrai bien exactement, d'intention, au déjeuner de famille du décadi prochain ; mais ce sera avec du lait que je continue, ce dont je me trouve bien. Cela ne vous empêchera pas, j'espère, de déjeuner tous trois avec ce qui vous fera le plus de plaisir ; ce n'est pas la ressemblance dans le manger, c'est la réunion de sentiments et de pensées qui doit faire le charme et le mérite de ce repas de famille.

Je suis bien aise de te voir reprendre un peu de courage et d'espérance. Quant à moi, je n'ai jamais cessé d'en avoir, fondé sur la justice de ma cause, et le témoignage que je me rends d'avoir servi la Révolution et la République avec zèle, constance, et encore avec quelque utilité ! Toutes fois, je tiens toujours la résignation en réserve ; bien sûr que quoi qu'il arrive, on ne peut m'empêcher d'avoir fait tout le bien qui dépendoit

8o LETTRES INEDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

de moi, ni m'ôter l'estime et l'amitié du peu de personnes qui me connoissent. Ta constante tendresse pour moi, l'amitié de mon frère, l'amour de mes enfants, seront toujours destémoig-nag'es autentiques qui parleront plus haut à l'oreille de l'homme juste, que toutes les calomnies d'une foule de gens qui, tour à tour, ont été reconnus ennemis de la Révolution et de la République.

Cependant je conçois que mon affaire peut encore être long-ue, par cette raison que, toi absente, et mon frère détenu, je n'ai personne icy qui puisse faire de démarches. Mais le moment de la justice arrivera ou plus tôt ou plus tard ; ainsi patience et courage, courage et patience.

19 thermidor an S** delà Rép. une et indiv.

Étant dans l'intention, ma chère amie, de faire, très incessamment, un mémoire pour le Comité de Sûreté générale, je te prie de vouloir bien, le plus tôt possible, demander, ou faire demander au dit Comité une expédition des motifs de mon arrestation, et de me la faire parvenir dès quelle aura été délivrée.

Adieu bonne et chère amie ; voilà encore de l'embaras que jeté donne, mais je n'ai que toi au monde.

27 thermidor an S** de la Rép. une et indiv. J'ai reçu aujourd'huy, ma chère amie, ta lettre clu 25 dans laquelle tu me répètes les renseignements que tu es parvenue à te procurer, et où tu me parles des démarches que tu crois qu'il faut faire. De mon côté, je ne suis pas resté sans agir. J'ai fait des observations sur le prononcé de la Commission populaire qui, comme il est facile de le croire, le détruisent de fond en comble; et, je concluds à ce que le Comité ordonne ma mise en liberté. Pour le moment, je n'ai fait faire qu'une seullc copie de ces observations, et je les ai envo^'ées à un de nos

LA PRISON DE PIfiPUS

détenus élarg'is, qui m'apromisde les faire voira LeGendre(i), et de savoir de lui s'il veut se charg-er de mon affaire. Je demande que dans ce cas, il se charg-ede faire rentrer mes pièces au Comité, et de me faire avoir les motifs premiers de mon arrestation. Si Le Gendre consent à s'en charg-er, je le laisserai absolument maître des démarches, et me contenterai de lui envoyer encore quelques renseig-nements. S'il ne veut pas s'en charger, ce qui est très possible, vu la multitude d'affaires dont il est accablé, je suivrai alors exactement la marche que tii m'indiques. Je saurai, j'espère, d'icy à deux ou trois jours, la réponse de Le Gendre qui, au reste, a parlé de moi assez avantageusement. L'arrêté par le Comité de Sûreté générale sur les nobles, les prêtres et les riches nous donne du temps. Je ne m'en plains pas ; car non seulement je veux sortir, mais je veux qu'on reconnaisse que j'ai été victime des calomnies répandues contre moi par les véritables ennemis de la patrie, tandis que je la servois de tous mes moyens et de tous mes vœux; et cela, depuis l'origine de la Révolution jusqu'au moment de mon arrestation; je pourrois même dire et prouver, encore depuis mon arrestation.

29 thermidor pour le trente an S** de la Rép. une et indiv. Je n'ai, ma chère amie, encore aucune nouvelle des démarches que j'ai faites ou, pour mieux dire, que j'ai tenté de faire faire : ainsi cette lettre n'a d'autre objet que les précédentes, c'est-à-dire, de t'inviter à la patience. La patience est peut-être

(i) Le Gendre. Il ne faut pas confondre ce Le Gendre avec le grand géomètre son contemporain, car ils sont nés tous deux en 175a. Laclos parle ici de Louis Le Gendre, ancien boucher à Paris et conventionnel, dont le principal rôle fut de trahir successivement tous ses amis politiques. Ce fut lui qui, le 20 juin, présenta le bonnet rouge à Louis XVI et proposa plus tard de partager le corps du roi en quatre-vingt-quatre morceaux, pour les envoyer à tous les départements. GV'tait bien là ou jamais une liaison dangereuse.

la partie la plus difficile du courag-e, mais c'est aussi la plus méritoire, et en cela, elle te convient à merveille; car, en tout genre, ce qui est le mieux t'appartient de plein droit. Moi qui cherche à être en tout diçne de toi, je te promets que la patience que je te prêche ne m'abandonnera pas.

Peut-être un des derniers décrets de la Convention va-t-il faire revenir icy quelqu'un de tes amis (i); dans ce cas, il pourroit nous servir; sinon, il faut tout attendre du temps et de la justice. Nous avons déjà, je crois, beaucoup g-ag-nc ; il faut espérer que nous g-ag-nerons encore ; et enfin que nous g'ag'nerons assés pour que nous nous trouvions réunis.

Primidi fructidor an S** de la Rép. une et indiv.

Je viens de recevoir, ma chère amie, ta lettre du 3o thermidor.

Tu m'y invites à la patience et au courag'e, j'y suis tout disposé: mais je te prie d'observer que je ne puis souffrir que de ta douleur, et m'impatienter que de ton impatience ; ainsi je te demande en grâce, de te tranquiliser, et d'attendre, avec calme, que le moment de la justice arrive.

Reportes-toi à un mois en arrière, et demandes-toi si nous sommes heureux ou malheureux ; tu seras étonnée de notre bonheur, je sens bien que, fatig-uée de ce long- orag-c, tu dois désirer ardemment le moment du repos qui ne se trouve que lorsqu'on est réellement arrivé au port; mais ce n'est pas à la vue du rivag-e qu'il faut s'occuper des incommodités du navire et des dang-ers de la traversée.

Tu ne doutes pas, sans doute, de mon empressement à te rejoindre; tu sais assés qu'en toi et auprès de toi, résident toutes mes affections, et par conséquent tout mon bonheur : hé! bien, malg-ré cela, je te dirois, que ie préfère n'avoir pas

(i) Vraisemblablement Alquier.

encore ma liberté, à l'avoir ciie par surprise, comme on dit (peut-être à tort) que l'ont eiie quelques-uns. A ma persécution injuste, il faut qu'il succède un examen réfléchi, et je veux emporter dans ma solitude la certitude que personne n'aura le droit de conserver un soupçon; comme j'aurois emporté dans la tombe, la certitude que personne n'avoit le droit de me faire un reproche.

5 fructidor an S*" de la Rép. une et indiv.

Je n'ai rien de nouveau à te mander, ma chère amie. J'ai seulement appris que toutes les pièces de ceux sur qui la Commission populaire avoit prononcé, étoient rentrées au Comité de sûreté g'énérale, et qu'il suffisoit pour en avoir expédition, de la demander au citoyen Chevrier, archiviste de la Convention. J'ai charg-é de cette démarche l'ami de l'ange (i) et je compte en avoir réponse demain. Quand je les aurai, je saurai un peu mieux ce que j'ai à faire. Je saurai peut-être aussi demain ce qu'aura fait mon Comité révolutionnaire, sur la demande que je lui ai faite de déclarer qu'il m'a toujours connu pour un bon patriote. Je ne crois pas qu'il puisse me refuser de signer cette déclaration, qu'il a faite de vive voix à un de mes camarades d'infortune. Cependant, il faut s'attendre à tout.

C'est demain que revient de la campag-ne le Citoyen qui doit parler, ou qui devoit parler à Legendre, L'ami de l'ang-e le verra après demain, pour savoir s'il l'a fait, et s'assurer s'il

(i) Quel est cet ange dont Laclos parle à plusieurs reprises'? Il y a tout lieu de croire que c'est M^^^ Fourrât, qui a toujours été pour lui et pour les siens une amie éprouvée, fidèle autant que désintéressée. Cette M"'° Pourrat écrivait à W^i^e de Laclos des lettres primesautières et du ton le plus agréable. Sa miniature a été conservée dans les archives de famille avec les portraits de Laclos et autres souvenirs précieux ; elle était très liée avec Pariset, qu'elle appelle " son poète ". Ce poète ne serait-il pas l'ami en question '?

le fera. Al... doit, sans doute, être aussi de retour, et je compte qu'il t'ira voir, tu en causeras avec lui. Au surplus, il me paroit que jusqu'icy peu de personnes sont sorties, de celles qui sont dans la même classe que moi, surtout quand elles ont un peu marqué dans la Révolution. J'ai appris avec plaisir que le citoyen Saiffert (i) étoit enfin sorti de prison. C'est vm de ces hommes qui osent dire du bien de ceux qui le méritent, et deffendre les innocents contre les préventions des sots, et les calomnies des méchants. L'espèce de ces hommes courag-eux est assés rare pour qu'on se félicite du bien qui leur arrive.

7 fructidor an S"* de la Piép. une et indiv.

J'ai reçu ce matin, ma chère amie, ta lettre du 5. Je t'invite de nouveau, à la patience. Quand les maladies sont g-raves, il ne faut pas s'étonner que les convalescences soient longues. De plus, les affaires les plus difficiles sont celles dontle succès dépend de l'énerg-ie et de l'esprit de suite, parce que ces deux qualités sont les plus rares parmi les hommes. Il faut bien prendre ceux-ci tels qu'ils sont.

On est dans le chemin de la justice et de la vérité ; si on veut y rester, il faudra bien quitter celui des préventions. Il faudra bien finir par juger les hommes d'après leurs actions et non d'après leurs calomniateurs ; alors je leur dirai de voir ma vie politique et privée, et de prononcer. Mais il ai-rive encore aujourd'huy que la honte qu'on éprouve à reconnoître qu'on a commis une injustice, fait qu'on ne cherche qu'un prétexte pour y persévérer. Les démarches que l'on fait pour moi sont lentes, très lentes, mais elles ne sont pas cessées ; et si doucement qu'on marche, toujours s'approche-t-on du but; il faudra bien qu'on finisse par y arriver.

J'ai reçu une lettre de ton beau-frère ; il a de la bonne volonté

(i) Saiffert, médecin de Philippe-Égalité.

mais tu sais ce qu'il est en énerg-ie. Tout ce que je voudrois, fût qu'il me fît avoir l'expédition de mes pièces, ce dont il s'est charg-é vis-à-vis de l'ami de l'ang-e qui, en conséquence, ne s'en occupe point. Celui-ci met véritablement du zèle et de la suite dans ses démarches. J'ig-nore encore le succès qu'on peut s'en promettre. Je crois qu'à compter de demain, j'aurai un solliciteur ou deux de plus.

8 ructidor an S"* de la Rép. une et indiv.

Je ne comptois t'écrire que demain, chère amie, maisje crois devoir te répondre tout de suite; pour te dire que tu es évidemment comprise dans le décret du 27 Germinal, et point du tout dans l'arrêté, subséquent, du Comité de Salut public d'après quoi, je te prie instamment d'abandonner ton projet, et je te demande seulement de t'armer de patience.

Je ne crois pas qu'on puisse travailler efficacement pour moi avant l'époque du 12 au i5 de ce mois, et je ne suis pas, à beaucoup près, le seul dans ce cas. Cependant mes amis travaillent un peu pour moi.; ils vont lentement, à la vérité, mais ils ne discontinuent pas, et peut-être le décadi prochain ne se passera pas sans que j'aie obtenu justice. Les démarches que tu me conseilles, sont toutes en train. Ce qui me retarde le plus est la difficulté d'avoir mes motifs d'arrestation. Il paroit qu'on ne les retrouve pas ; mais trois personnes sont après, pour tâcher de les avoir, et les patriotes ne m'ont pas encore oublié. Tu dois bien jug"er que je ne peux attendre de personne cette obstination de démarches qui fait passer des 8 et 10 nuits de suite ; il faut savoir attendre, et bien d'autres, qui ont autant de titres que moi, attendent pareillement. Je t'en conjure donc de nouveau, prends patience, et ne perds pas courage au moment où, au contraire, nous devons raisonnablement conserver tout espoir puisque le temps de la justice est réellement venu.

12 fructidor an S'' de la Rép. une et indiv.

C'est aug'menter mon courag-e, ma clière amie, que d'en reprendre toi-même ; car quelle autre peine puis-je ressentir que celle que je te cause? Je te remercie de ta lettre du lo, tu auras vii,. par la mienne de même datte, que, moi aussi, je me suis, ce jour, plus occupé de nos enfants que de coutume. Je pourrois dire avec Rousseau et comme Saint-Preux : « Julie, Julie, nos cœurs n'ont jamais cessé de s'entendre.»

J'ai appris hier, avec une satisfaction que je me hâte de te faire partager, que mon frère devoit sortir aujourd'huy ou demain. Si cette heureuse nouvelle se réalise, je ne me trouverai plus qu'à moitié malheureux; car je ne te reg'arderai plus que comme à moitié veuve, et j'aurai une partie de mon afl'ection dont je pourrai m'occuper sans chag-rin.

Quant à mes affaires personnelles, je crois qu'elles chang-ent en bien, mais elles avancent peu. J'aijreçû de ton beau-frère, copie de mes pièces, telles qu'elles sont revenues du tribunal au Comité de Salut public, bureau des détenus. Il n'y a point de motifs d'arrestation, on dit qu'ils Tie se trouvent pas, et la vérité est, je crois, qu'il n'y en a jamais eu, que la volonté de quelques individus. Mais il y a des observations présentées par mon Comité révolutionnaire lors de l'envoi des tableaux. On y voit qu'elles ont été faites dans le dessein, mais sans moyen de nuire, on est presque honteux d'avoir à répondre à des choses si vag-ues. Toutefois il faut, je crois, y répondre et je ne puis le faire utilement, qu'après en avoir eu expédition officielle. J'ai charg'é Dècle de me la procurer, et j'espère que je laurai demain. Un des reproches que l'on me fait est d'être homme de g-énie (i), et celui-là même est aussi une calomnie;

(i) Laclos sVlonne que ce soit un motif d'arrestation. Le mot est typique au contraire; il est toute la démocratie.

on m'y reproche aussi d'être très froid, je te fais jug'e si je le suis dans mes aflections.

16 fructidor an S^ de la Rép. une et indiv.

Sur l'avis de l'ami de Fange, concerte, je crois, avec ton beau-frère, j'ai fait aujourd'huy des réponses aux observations de mon Comité révolutionnaire. Si tous deux les jug-ent devoir rester ainsi, je t'en ferai passer une copie. 11 ne tlendroit qu'à moi de croire que ce comité me réclame ou va me réclamer ; car un de ses membres l'a dit ; mais je ne suis pas porté à me flatter. Je vois que cette décade passera sans que je sois plus avancé qu'à l'autre, et je n'ai pas même encore la copie officielle des choses à quoi je réponds. On me remet d'un jour à l'autre, et poui^tant on me témoigne du zèle et de la bonne volonté ; mais c'est toujours la même fatalité qui s'attache à moi.

J'ai trouvé, pour me distraire, un nouvel écolier à faire en arithmétique; et j'ai repris mes études ou lectures rurales. En tout, je mène ma vie douce et tranquile ; mais il me manque d'être réuni à toi et à mes enfants, et c'est là seulement que m'attend le bonheur.

i8 fructidor an S^ de la Rép. une et indiv.

Ce n'étoit pas, ma chère amie, d'avoir davantage de pièces qui m'avoit arrêté jusqu'à présent; c'étoit d'en avoir copie officielle et certifiée. Je croiois cela nécessaire, d'autant que j'en ai vu de semblables, à beaucoup de mes compagnons; mais las d'attendre, et de l'avis de l'ami de l'ange, j'ai répondu, ainsi que je te Tai mandé, à ce qu'on m'a fourni. J'ai envoyé mes réponses, tant au dit ami qu'à ton beau-frère, et j'attends leur avis pour savoir s'il en faut faire faire des copies. J'en suis toujours là, et j'attends.

Après quatre jours d'interruption les sorties ont recommen-

c6 aujourd'huy, à la vérité par une, mais enfin c'est quelque chose que la stagnation cessée. Tu m'as fait plaisir d'apprendre le retour de notre ami. Je souhaite qu'il se laisse moins qu'un autre décourager par les obstacles. Je souhaite surtout qu'il parvienne à savoir quelque chose de positif. Je ne t'avois point du tout entendue sur le commissaire dont tu me parlois. Ma retenue ordinaire m'a fort bien servi, vis-à-vis de celui dont j'avois crû d'abord qu'il étoit question; car ayant eu à lui faire passer une nolte relative aux magasins à poudres, et à leur meilleure construction, je n'y ai pas joint le plus petit mot sur mon affaire. Ce n'étoit pas défiance, mais réserve. Au surplus, c'est à ton beau-frère que j'ai envoya celte notte,en le chargeant déjuger s'il étoit opportun, ou non, de la remettre, et j'ignore encore ce qu'il en a fait.

Je n'ai eu nouvelles de personne depuis ma dernière lettre, ainsi je n'ai rien de nouveau à t'apprendre. Je me rendrai après demain, et toujours d'intention, au déjeuner de famille. Je désircrois bien que mon pauvre frère s'y trouvât en réalité. Adieu, bien bonne et bien chère amie. Je t'aime et embrasse de tout mon cœur, ainsi que nos enfants. Tu peux donner à Etienne les Révolutions de l'Empire romain, mais je préférerois, de beaucoup, les Hommes illustres de Plularque, qu'Ai... pourroit te prêter.

20 fructidor aa S** de la Rép. une et indiv. C'étoit aujourd'huy, bonne amie, jour de déjeuner de famille, et suivant ma promesse, je m'y suis rendu d'intention ; j'y suis resté longtemps, par goût et jjar raison. Par goût, parce que tout ce qui ramène mes idées à toi et à nos enfants est pour moi un moyen de bonheur; par raison, parce que c'étoit une occasion de fuir mes autres idées. Je veux m'occuper le moins possible des lenteurs interminables qui arrêtent toutes les affaires, lenteurs qui pourroient finir par se changer en obstacles

LA PRISON DE PICPUS Sf)

invincibles: car il faut toujours en revenir à ce mot, pas consolant mais vrai, que quand il n'y a pas eu de raison pour commencer, il n'y en a pas pour finir. Cependant, n'en entends })as plus que je ne t'en dis, rien de personnel à moi n'a déterîiiiné ces idées, il ne tiendroit même qu'à moi d'en avoir de moins tristes, si je voulois croire aux donneurs de belles paroles. Ce ne sont donc icy que des réflexions vagues sur des données incertaines et des viies g-énérales; ce n'est peut-être, HK-me, que l'efîet passag-er de quelque disposition particulière, mais j'en suis à flotter, au moins, entre l'espoir et la résignation, et quand on a aussi évidemment que moi la justice de son côté, on ne devroit plus en être là. Mon frère me paroit éprouver le même sort, et, s'il est possible, avec'encore moins de raison. Il fautattendre avant de juger définitivement ; mais attendre est un véritable travail. Je m'y applique cependant de toutes mes forces, et j'emploie, tour à tour, l'occupation et la distraction. Peut-être est-ce de m'être occupé de toi, plus encore que de coutume, qui m'a rendu plus sensible le cliag-rin d'en ^-ester éloigné, mais, dans ce cas, je pardonne à l'effet en faveur de la cause, et je me servirai du mal, lui-même, comme remède: je suis certain qu'il sera efficace.

a3 fructidor an S'' de la Rép. une et indiv. J'ai reçu hier, bonne amie, ta lettre du 20. Je partage, assurément, bien avec toi le chagrin de notre longue séparation, mais quand j'y songe, 11 m'arrive aussi, quelquefois, de me féliciter d'avoir été dans la moitié retardée ; car je veux tout devoir à la justice, et qu'on ne puisse pas arguer de surprise contre ma sortie. Or il me semble que justice continue à se rendre et que, seulement, on veut se mettre en garde contre les surprises. Permets donc que je me joigne à ceux qui t'invitent à la patience, sans cependant que je veuille te gronder, comme eux, d'une impatience naturelle, et si bien fondée.

go LETTRES INEDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

Tu auras vu, par ma dernière lellrc, que tout ce que tu désires que je fasse, est fait. Je ferai part, demain, à l'ami de l'ang-e, du désir que tu as qu'il voie notre ami commun, et je lui enverrai son adresse, à cet cflct. Mais ce dit ami de l'ange, en ce moment, sollicite lamise en liberté de son père, et comme tu peux juger, cela occupe presque tout son temps. Cependant il ne me néglige pas, et j'ai sii par lui, et sur la demande que je lui avois faite de s'en informer, qu'il étoit sinon décidé, au moins très près de l'être, que les ex-généraux étoicnt du ressort du Comité du Salut public.

Ton beau frère m'a fait dire, en recevant le paquet que je lui ai fait remettre avant hier, qu'il me répondroit. Cela suppose qu'il aura vu les deux personnes pour qui je lui ai envoyé des mémoires, et pris quelques renseignements que je lui demande. J'attends donc. Je sais avec une espèce de certitude que les sorties, pour être ralenties, ne sont pas arrêtées; ainsi je reviens à mon ancien refrain : courage et patience, patience et courage.

4 sans culotide an S" de la Rép. une indiv.

Je te prie bonne chère amie, de donner un baiser de ma part à notre Etienne, en faveur de son bon mouvement de décadi dernier; et de lui dire que tu m'en as informé, que j'y ait été sensible, et que je l'en remercie. Mais si je donne un baiser à Etienne, il faut que je t'en donne mille, à toi dont tous les sentiments et toutes les pensées semblent faits pour mon bonheur, et me le font en effet goûter encore, même dans ma triste situation.

Je ne peux pas t'instruire plus que tu ne l'es sur ce qui me regarde. J'en suis toujours à attendre sans voir venir; mais il faut avouer aussi que les circonstances ont été telles qu'il pouvoit être ou nécessaire, ou utile, ou prudent, de retarder; il ne faut pas se presser de calomnier ses amis. Je n'ai encore eu ny

LA PRISON DE PICPUS Ql

réponse, ny visite de celui que tu crois pouvoir le mieux me servir, mais pourvu qu'il agisse, en temps et lieu, voilà le principal, et ce que je te prie de veillerde ton mieux, sans y mettre, toutefois, ni humeur, ni impatience. Je ne demandois pas plus à C... (i) qu'il n'en a répondu, car, en effet, il ne m'a vu qu a rainiée des Pyrénées, et ce n'est donc que là qu'il me doit son suffrag-e. Quant à de l'intérêt, j'ignore s'il en prend à l)eaucoup de monde, mais j'y ai bien peu de droits, n'ayant jamais eu avec lui que des relations d'affaires. Au surplus je n'ai besoin que de justice et tout mon honneur tient à l'obtenir.

Non sûrement, ma chère amie, ton silence de cinq jours, et non pas de trois, ne m'avoit fait élever aucun doute sur tes sentiments, mais bien de vives inquiétudes sur ta santé. Il me ?eroit plus facile de te croire morte que de te croire un tort; mais comme tous deux anéantiroient à jamais, pour moi, tout espoir de bonheur, les expressions ont pu être les mêmes. Cependant je ne crois pas avoir donné lieu à ce doute de ta part. En tout cas ç'auroit été bien contre ma pensée.

Adieu, bien bonne et bien chère amie, je t'aime et embrasse de tout mon cœur, ainsi que nos enfants.

I"' de l'an III de la Rép. une el indiv. Puisse, ma chère et tendre amie, cette année être celle de la justice! Alors j'aurai le bonheur de te voir heureuse, et nos maux seront oubliés. Toi et mes enfants, vous réunisses to.us mes vœux et j'ai consacré presque toute cette matinée à m'occuper de tous trois. Comptant qu'un peu plus tard, ou un peu plus tôt, il faudra bien que je sorte d'icy, j'ai cherché ce que je pourrois faire pour adoucir le sort de chacun. Tujuges bien que, dans les circonstances, je n'ai pu former que des projets vagues, mais aussi j'en ai beaucoup examiné. Enfin je

(i)Carnot en décembre 1792 avait été envoyé par la Convention à l'armie des Pyrénées, 11 avait vu Laclos, alors général à Toulouse.

9^ LKTTRES INEDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

m'occupois de tous les objets de mon afTection, c'ctoit les seules étrennes que je puisse leur offrir; encore n'étoit-ce que d'intention ! Si j'eusse pii les leur porter moi-même, ç'auroit été déjà, en quelque sorte, les réaliser. La Révolution a détruit les compliments de bonne année, et elle a bien fait ; mais elle n'a pas détruit, elle n'a pas pii ni dû détruire ce sentiment qui nous porte, à chaque nouvelle époque où le temps à l'air de se renouveler, pour ainsi dire, elle n'a pas détruit ce sentiment qui attire alors nos réflexions sur le' passé et sur l'avenir, tant relativement à nous qu'aux personnes qui nous intéressent.

C'est en me livrant à ce sentiment que je me suis rappelé qu'il y a près de douze ans que je te dois mon bonheur; et qu'en ce g"enre, le passé est la caution de l'avenir. J'ai appcrçû encore comme embelissement à cet avenir mon Etienne et ma Soulang'e qui tous deux, j'espère, nous rendront heureux et le sei-ont eux-mêmes. Tels sont mes sentiments de ce jour. Toi qui es un autre moi-même, tu les partageras sans doute; et je te charge, de plus, de les répandre dans la famille. C'est à toi qu'il appartient d'embélir encore les sentiments les plus louables.

Ce 4 de l'an III de la Rép. une et indiv.

J'ai appris hier, de mon côté, la nouvelle que tu m'avois mandée, que tu avois eu de mes nouvelles verbalement, cela m'a valu d'en avoir aussi des tiennes. J'ai été assuré que tu te portois bien, mais j'ai su aussi que tu te livrois beaucoup à ton chagrin... ma chère amie, du courage. Quoique tout aille si lentement,tout va cependant; et il faudra bien que le mouvement général me fasse aller aussi, et me ramène auprès de toi(i).

(i) A celLe date, Laclos n'espère donc plus rien que d'un mouvement général.

LA PRISON DE PICPUS gS

8 de l'an III de la Rép. une et indiv.

Je reçois, ma bonne amie, ta lettre du 7 qui m'apprend la ortie de mon frère. Cette nouvelle a détruit tout à coup l'effet le celles que je venois de recevoir, pour mon compte, et je suis leureux. Je crois qu'il ne viendra pas icy, faute de temps ; mais 1 se rendra auprès de toi, et ce sera un autre moi-même. Vous parlerés de moi ensemble ; enfin il n'y a plus qu'un tiers de noi-même dans le malheur. Il faudra bien que les deux autres iers l'emportent. Cela viendra plus tard, mais cela viendra. Je ne savois pas cette heureuse nouvelle quand je t'ai écrit la lettre que tu recevras ce soir. Je t'exhortois au courag-e, ce moment de bonheur doit t'en donner beaucoup. Je ne comptois pas te récrire aujourd'huy, mais il m'a été impossible de ne pas me féliciter avec toi de cet heureux événement. Embrasses bien, pour moi, ce pauvre Choder, et Etienne aussi, pour la joie qu'il en a eue. Je t'aime et embrasse de tout mon cœur ainsi que nos -enfants.

i3 vendémiaire an III de la Rép. une et indiv. Je te félicite bien sincèrement, bonne et chère amie, de l'ari-ivée de mon frère auprès de toi. Après un si long- dénuement de toute espèce de sentiments^ tu as enfin quelqu'un pour l'aimer. Je t'avoue que cette idée rassérène aussi mon âme, et ju'elle me rend la patience bien plus facile, et qu'elle adoucit, m grande partie, l'âcreté que répand toujours, plus ou moins, e sentiment de l'injustice. Il y aura, demain, onze mois accomplis, que mes vœux de chaque jour se terminent par celui d'être ELU moins seul à soufrir. Je te connois assés pour être sur qu'il lie sera jamais parfaitement rempli, puisque jamais tu ne cesseras de partag-er mes peines, mais au moins tu ne seras plus privée de consolation, et je me livrerai plus tranquilement à la pratique si nécessaire du stoïcisme, qui me coûte si peu pour

q4 lettres inédites de CHODERLOS DE LACLOS

mol, mais qui cchouoit toujours contre l'idée de ton entier isolement.

Je te remercie des détails que tu me donnes sur le déjeuner de famille, et du récit que tu me fais de la juste observation de notre bon Etienne. Je ne perds rien de tout cela ; je mets en mag-asin les idées dans ma tête et les sentiments dans mon cœur. Un jour viendra peut-être où je pourrai déposer cette ample moisson à tes pieds ou dans tes bras. En attendant j'en jouis sans y toucher ; je la contemple avec ravissement.

9 brumaire an III de la Rép. une et indiv. Je m'arrange icy du mieux que je peux ; mais toujours sans * solitude, ce qui me contrarie un peu. J'ai repris les déjeuners de café à la crème, ou soi-disant telle. Mes amis s'obstinent à me donner de l'espoir et quoique je m'en deffende de mon mieux, je commence presque à en prendre, ce qui altère un pèvn^a tranquilité. Quand on a été un an au rég-ime désespéré pour 'oute nourriture, on ne passe pas si facilement à tout autre Ne vivant plus seul, je me suis remis à ne plus penser ; | c'es* ^^^ moyen de plus de soutenir ma santé qui est assez bonne. , Seulement je me réserve les nuits pour penser à toi ; et tandis que tout le monde dort, je rentre en famille ; en sorte qu'on po^urroit dire que le jour^ je dors éveillé, et que je n'existe que 'la nuit. Cet état mitoyen entre la tristesse et la folie, ne pourra cesser que quand je me retrouverai auprès de toi, et loin de tous les autres, en exceptant, toutes fois, Ghoder et nos enfants. Adieu, bonne chère amie, je t'envoye mille tendres baisers. Distribues en à toute la famille, mais g-ardes en beaucoup pour toi, sauf à me les rendre à la première occasion, si occasion y a, comme disent les braves g-ens !

P. Choderlos Laclos (i).

(() Celle ietlre est l'une des rares qui soiciil signées.

L'ARMÉE DU RHIN

Meaux, 22 germinal an VIII de la Rép.

Tu seras peut-être étonnée, ma chère amie, que je t'écrive dès ce soir; mais il m'a paru que notre séparation avait été, pour ainsi dire, déchirée, et j'essaie ce soir de la découdre Je voudrois qu'il se mêlât au moins quelques douceurs à la peine que tu ressens. Ce n'est pas que je m'en fâche : et comment m'en fecherois-je? J'en ressens non seulement une sorte de joie, mais encore un peu d'org-ueil: cependant j'y voudrois aussi un peu de consolation pour toi, et voicy celle que je puis t'offrir. Premièrement, mon a])sence n'a qu'un but, notre avantage à tous, le tien, le mien, et celui de nos enfants; de plus, elle n'est pas, de la centième partie, sous tous les rapports, aussi dang-ereuse que tu te la fig-ures; enfin je ne crois pas non plus qu'elle soit long-ue. J'ajoute que je ne serai pas aussi sépairé de toi que l'apparence pourroit te le faire croire. Sois bien assurée que, malgré mes 20 lieues de route, il ne se passera point d'heure où je ne me reporte auprès de toi. Cela me sera tout à la fois doux et facile; doux, j'ai fait mes preuves et tu ù'auras pas de peine à le croire ; facile, ne connois-je point toutes les localités, et toutes les habitudes? Or quand je serai près de toi, il te sera bien facile d'être près de moi, et, dans le fait, nous ne serons éloig-nés qu'aux yeux des imbéciles, car ceux là n'ont que les yeux du corps, les demi-sots ont bien

gÔ LETTRES INÉDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

quelquefois les yeux de l'esprit, mais nous, nous avons ceux de l'âme qui valent mieux que les long'ues vues de Gonichon. On aura beau dire, ce n'est pas là un sophisme, et je persiste dans mon sentiment.

A présent, il faut que je te rende compte de mon g-rand voyag-c de 1 1 lieues, pour lequel, par parenthèse, nous avons passé 5 barznères. Cela doit beaucoup déplaire à ceux qui les payent, car moi qui n'ai eu qu'à exhiber ma feuille de route, cela m'a encore fort ennuie.

Ma voiture n'a pas laissé que d'être passablement éprouvée, car nous n'avons pas quitté le pavé, la terre n'étoit pas praticable, et le pavé est fort mauvais ; malgré cela, rien n'a boug'é, ce qui est d'un bon aug'ure.

Je suis arrivé à Meaux^ un peu avant 8 heures; j'ai fait à 9 heures un bon souper, composé d'une belle tranche de g"ig'ot à la braise, très bon, un pigeon rôti, de belles asperg-es, de bon vin, du dessert, etc., le log-ement bon ; le prix g fr. pour moi, car je donne 3 fr. par jour à Tilleman que je ne veux pas nourrir en route de poste.

J'ai donné mes ordres pour être en voiture demain à 5 heures; ce sera mon essai de Tilleman qui, au reste, a été fort \ soigneux, tant dans la route que dans mon établissement dans ma chambre d'auberg-e.

J'ai eu soupe et payé à 1 1 heures moins un quart et j'en ai conclu que j'avois le temps de t'écrire un mot que l'hôtesse m'a juré ses g-rands dieux qu'elle feroit partir demain. Je saurai de toi, avec le temps, si c'est une menteuse. Tu peux m'écnre poste restante à Strasbourg". En vérité cela soulag-e.

Adieu, mon bon cœur. Je t'aime et embrasse de toute mon âme, ainsi que Soulang-e et Charles.

Présente /nés civilités à Méra et au petit serin à gi'ande bouche, car je n'oublie ni n'oublierai rien ni personne.

Bon soir, je vais me coucher; il est lo heures un quart.

L ARMÉE DU RHIN 97

Epernay, 28 germinal an VIII de la Rép. franc.

Assurément, ma chère amie, je te prouve que je n'oublie pas mon écritoire; et j'en étois bien sûr, car à présent c'est dans mon écritoire que tu existes pour moi. Il seroit pourtant inutile et presque ridicule de t'écrire tous les jours, aussi je ne compte pas t'écrire demain, ni peut-être môme après demain, attendu que ce sont mes deux g-randes journées.

Pour aujourd'huy, je ne résiste pas à te raconter le plaisir que j'ai eu de dîner avec toi. La seulle chose qui nie contrarioit, c'est que je me disois, de temps en temps: « mais elle, elle ne dîne pas avec moi : » car permets-moi de te le dire, ma chère amie, tu ne soig-nes pas assés ce talent, que l'imagination te rendroit bien facile, de remplacer la réalité par un peu d'illusion.Quoiqu'il en soit, je vais me donner pour exemple. J'ai, sur le champ, mis de côté Soulang-e et Charles, parceque, quoique j'aie mang-é comme l\, il n'y avoit pas à dîner pour 4- Je t'ai donc appellée seulle, et nous avons diné en tête à tête. Je dis diner, car il n'étoit que 5 heures. On nous a servi d'abord 2 ris de veau, en fricandeau à l'oseille, i perdrix aux oig-nons, plus I pig-eon rôti, enfin des petits pois conservés mais très bons, et i buisson d'écrevisses ; le dessert, et du café meilleur que chez nous. Il faut que tu saches que l'hôtesse est mielleuse au delà de toute expression, tellement que je croiois que mon sac n'y suffiroit pas : si bien que pour dormir tranquile j'ai voulu compter de suite. On m'a demandé 7 fr. lo c. n'es-tu pas émei'veillée? Si à ce détail très important, j'ajoute que j'ai fait ma journée sans mal encombre, j'aurai tout dit.

Strasbourg-, 28 germinal an VIII de la République.

Je commencerai par te faire part d'une inquiétude qui m'est venue. Frappé de l'idée que, depuis le 18 brumaire, on dit Madame et non plus Citoyenne, j'ai mis toutes mes adresses

de lettres à Madame, Madame, etc... comme dans l'ancien rég'imc, et j'ai crû me rapj^eller, hier, qu'il j avoit eu jadis une deffense à la poste de faire parvenir les lettres dont l'addresse ne porleroit pas la qualité de Citoyen ou Citoyenne. Dans ce cas je me reprocherois bien mon innovation qui t'auroit sûrement causé de l'inquiétude; quoiqu'il en soit, je mettrai Citoyenne sur celle-cy et ainsi de suite jusqu'à ta réponse à ma V\ Je t'ai écrit de Meaux, d'Épernay, de Lunéville (i),tel est l'itinéraire de mes couriers.

J'ai trouvé depuis Lunéville, des chemins à briser toutes les voitures, mais la mienne a parfaitement résisté; et à la réserve d'un montant de fer qui soutient en partie le sièg-e du cocher, je n'aurai pas d'autres réparations que quelques bouts de cuir et courroies du faux siège à l'allemande. Je crois donc avoir fait une bonne emplette.

En arrivant icy, la première chose qu'on m'a dite c'est que le quartier g-énéral étoit à Bâle, et que c'étoit là que j'aurois dû merendre, et puis, deux heures après, des personnes mieux informées m'ont dit que c'étoit à Colmar, où il avoit été transféré depuis deux jours: d'où il suit que Colmar étant plus près de Strasbourg- que de Bâle, j'ai eu raison de venir icy.

J'ai pris le parti de profiter dun courrier qu'on expédioit hier pour le quartier g-énér^l, pour écrire au Général Eblé (2). Je lui demande de me faire connoitre ma destination, et je le prie aussi de me laisser icy 8 à 10 jours, en recherche de chevaux, si le bien du service n'exig-e pas ma présence ailleurs. Je verrai ce qu'il me répondra.

A mon arrivée, j'ai été courir, comme de raison, après quelque officier d'artillerie qui pût me donner les renseig-nements

(i) Les inquiétudes de Laclos n'étaient pas vaines. La lettre de Lunéville, qui manque à la collection, n'est sans doute pas parvenue à destination. (2) Eblé commandait alors en clief l'artillerie de l'armée du Rhin.

L ARMÉE UU RHIN 99

dont j 'a vois besoin. Le g-énéral de division Sorbier (i) s'est charg-é de moi fort oblig-eainment ; mais il a fallu dîner avec lui, et aller de là voir avec lui, le Vieux Célibataire, où jouoit Contât, en sorte que je n'ai été libre qu'à lo heures du soir, et que je n'ai pu voir l'oncle de Cerf Berr. Comme je dois aujourd'huy faire toutes mes visites de Généraux, toujours avec lui, je prendrai le parti d'aller d'abord voir, et avant tout, le dit oncle, et de ne rejoindre le général qu'après. On dit du reste que les chevaux sont rares et chex's, cependant il paroit qu'on en trouve.

J'ai trouvé hier à la Comédie le général Baraguay d'Hilliers et sa femme ; tous deux m'ont fort bien traité et je dine aujourd'hui chez eux. Nous avons beaucoup parlé de notre Saint- Remi (2), ils en avoient des nouvelles du 22 et il paraissoit qu'il alloit toujours de môme. Je t'en prie, donnes m'en des nouvelles dans toutes tes lettres, jusqu'à ce qu'on soit sûr qu'il n'y a plus de danger.

Strasbourg, ler floréal an VIII de la Rép.

D'abord j'ai vu hier Emmanuel Weil, l'oncle du Cerf Berr; il m'a promis que, dans cinq jours, j'aurois chevaux et postillon. Il m'a même promis qu'ils seroient bons, etpas trop chers, pour le temps qui court; mais tiendra-t-il cette promesse? C'est ce que le temps seul nous apprendra. Je lui ai beaucoup recommandé la sag-esse et la vig-ueur, au moins pour l'un des trois, et pour deux s'il étoit possible : voilà pour mon compte, tout ce que j'y peux ; le reste est confié à la Providence.

Depuis mon départ, je n'ai pas lu un seul journal mais tout

(i) Sorbier. Fils d'un vétérinaire des Écuries du Roi ayant reçu des lettres d'anoblissement sous Louis XV, condisciple de Bonaparte à Brienne, s'est distingué dans la campagne de Russie, devint inspecteur général de l'arlillerie et comte de l'Empire.

(2) Saint-Rémi, camarade et ami de Laclos, n'a pas marqué spécialement.

le monde m'assure icy que, par la capitulation de Kléber, pour rEg-j^Dlo, tous les prisonniers François (la lég-ation comprise) revenoient en France, et que le dit Kléber annonçoit son retour pour le mois de prairial. Ce ne seroit presque plus que patience à avoir. Je désire d'autant plus cet événement qu'il feroit cesser l'isolement où tu te trouves, et m'ôteroit, par là, la seule inquiétude qui me tracasse (i).

Le général Moreau est icy depuis le 28 du mois dernier. J'ai diné chez lui le 29, il a peu parlé; j'y ai assez causé avec quelques officiers généraux qui ont eu l'air de me rechercher. Ou je m'abuse, ou quelque considération est attachée à mon nom. Je présume, au surplus, que ce voyag-e du général Moreau à Strasbourg- est une simple ruse de guerre, et que le dessein du général est d'attaquer, prochainement, sur la droite. Ceci au surplus est ma petite combinaison personnelle, car on n'en sait pas plus icy qu'à Paris.

Le général Eblé n'est pas encore arrivé. Moreau l'attendoit hier. On croit qu'il sera icy aujourd'huy pour tout délai. Sous tous les rapports, je suis impatient de le voir, mais surtout pour savoir enfin ma destination.

Strasbourg. 5 floréal an VIII de la Rép. franc. Le général Eblé est enfin venu icy. Ma destination est au Corps de réserve de V armée. Gomme je crois que notre tranquilité réciproque tient à ne nous rien cacher, je dois te prévenir de ne te pas faire illusion sur cette dénomination de corps de réserve. Il sera ni plus, ni moins actif que tous les autres. Ce qu'il a qui le distingue, c'est qu'il ne fait partie intégrante ni de la droite, ni de la gauche, ni du centre, qu'il n'est aux ordres d'aucun des lieutenants du général, et reçoit ceux qui le concernent, de Moreau lui-même, ce qui le fait appeller aussi

^i) Inquiétude pour son frère, consul, qui se Irouvait alors en Egypte.

L ARMEE DU RHIN lOI

par quelques-uns, le corps de Moreau. Le quartier général de ce corps est, pour le présent, à Basle, et le parc d'artillerie à Huning'ue. Ces deux villes sont très près l'une de l'autre. Si notre position ne chang-e pas, je serai tantôt à l'une, tantôt à l'autre; ce qui n'apportera, au surplus, aucun i^etard dans notre correspondance. Mon adresse devra être dorénavant au: Général Laclos, commandant l'artillerie du corps de réserve de l'armée du Rhin ; au quartier général du dit corps, Armée du Rhin. Toute autre désignation seroit plus nuisible qu'utile, en ce qu'elle pourroit faire envoyer mes lettres où je ne serois plus.

Si, comme je l'espère, j'ai mes chevaux, je me mettrai en route après demain, ou le jour suivant; de manière à arriver en même temps qu'eux. Il leur faudra au moins quatre jours, en sorte que je seroi rendu au plus tôt le lo. Il est d'autant plus essentiel que tu saches mon itinéraire, qu'il est vraisemblable que tu apprendras bientôt que d'aujourd'huy à deux ou trois jours, il y aura eu des hostilités reprisés sur un ou plusieurs points, et que tout ce qui pourra se faire d'icy au lo me sera personnellement étranger. Tu devines bien que tout cela, en ce qui me concerne, est approuvé par le général Eblé et le général Moreau, qui savent que je ne puis pas être rendu plus tôt, en ne perdant pas un moment.

L'aile gauche, où je me trouve maintenant, commandée par le g'énéral Sainte-Susanne, mais où est le général Moreau en personne, a passé le Rhin cette nuit, ou plutôt ce matin à quatre heures. J'ignore ce qui s'est fait ailleurs, parce que je n'ai le secret de personne; mais à la manière dont m'a parlé Eblé avant hier, et le général Moreau hier, je ne crois pas que le corps de réserve ait fait de mouvements. Le général Eblé est retourné hier à Colmar, où est encore le quartier général de l'armée, considérée en masse.

J'écris par ce même courrier, à Le Coulteux Canteleu (fbg.

Honoré, n° 56) pour le prier de faire annuler la souscription que j'avois faite, il y a cinq ou six mois, d'une action de la Banque, et je crois que cela ne souffrira nulle difficulté. Cependant, pour tout prévoir, je lui demande subsidiairement, et si cet eng-ag-ement éloit de rigueur, de me faire obtenir du temps. Néanmoins, je persiste à croire qu'il n'y a d'autre peine pour ceux qui ne continuent pas leurs payements (car les 1000 fr. dévoient être en trois termes) que de perdre ceux déjà faits; et comme je n'en ai pas encore fait aucun, le risque n'est pas grand. Je suis fondé à penser que tu n'entendras plus parler de cette affaire. S'il en étoit autrement, il faudroit que tu visses Le Coulteux (i), à qui je demande, au surplus, de te faire savoir, par un mot d'écrit, ce qu'il aura fait à cet ég-ard.

J'écrirai sûrement au ministre Talleyrand, relativement à mon frère, mais je crois convenable de ne lui écrire que lorsque je serai rendu à mon poste, d'autant que rien ne presse. Mon opinion est que tous les consuls du Levant reviendront en France attendre la paix, et qu'ils y jouiront de la moitié de leur traitement. Je suis bien aise que tu aies enfin le certificat. Les dernières nouvelles que tu me donnes de notre ami Saint Rémi ne sont rien moins que rassurantes. Je te prie toujours, autant que tu le pourras, de m'en donner dans toutes les lettres, et dans le cas prévu, de ne pas néglig-er la lettre au général Glarke. Quand même il ne seroit plus à Paris, tu la feras toujours remettre chez lui, comme ig-norant son départ ; on la lui feroit passer; tu joindras ton adresse à ta sig-nature.

J'ai encore à t'apprendre que j'ai dîné avant-hier, moi ving't

(i) Jean Barl Le Goutteux de Canteleu donna dans les idées de la Révolution, mais s'occupa spécialement de questions financières. C'est lui qui iit le rapport relatif à la vente des biens du cleri^é. Il l'ut retient de la Banque de France, ce qui explKjue le passasse de celle lettre.

l'armée du RHIN lo3

OU trentième (le général Eblé y étoit) avecM"^Contat(i). Après quelques reproches de sa part sur les deux soupers refusés d'il y a douze ans, nous avons fait la paix, et elle m'a fort bien traité ; elle a poussé la politesse jusqu'à prétendre qu'elle m'avoit reconnu au spectacle. Je lui ai rendu du mieux que l'ai pu, cette cajolerie par beaucoup d'auti'es.

Strasbourg', 8 au soir pour partir le 9 floréal an VIII.

J'ai enfin, de cet après midi, deux de mes trois chevaux, on m'a promis le troisième pour demain matin; si on me tient parole, ils partiront api'ès-demain, et moi le jour suivant. Ce retard d'un jour, pour ma personne, vient de ce que mes chevaux ne peuvent arriver à Basle qu'en trois jours et que j'y serai facilement en deux jours. Je ne perdrai pas un moment, car je suis très contrarié du retard forcé que j'éprouve. Mais que pourrois-je faire sans chevaux ? Aussi le général Eblé m'a-t-il autorisé à rester icy jusqu'à ce que j'en aie trouvé • mais tu sens que je dois désirer d'être à mon poste.

Tu sais déjà sans doute, télégraphiquement, que l'armée a passé le Pihin. Le passage a réussi ; et pour t'en dire tout ce qui t'intéresse dans les détails, l'artillerie de l'aile gauche, la seulle où je sache ce qui s'est passé, n'a perdu ni officiers ni soldats, quoique l'affaire ait duré assez longtemps.

Les deux chevaux que j'ai ont paru assés bons aux personnes qui les ont vus. Celui qui m'est personnellement destiné, ne manque pas de figure, est sage, et a l'allure douce. Il me coûte trente louis; l'autre est le cheval de suite, un double bidet, il paroit fort et robuste; il me coûte cent écus. C'est donc quarante-deux et demi louis les deux. Le troisième, qui sera mon second, ira de vingt à vingt-cinq. J'en sortirai donc à moins de soixante-dix louis. Si je ne suis pas trompé sur

(i) Contât Louise, la grande actrice, qui avait excellé dans le rôle de Suzanne, du « Mariage de Figaro ». Elle aussi avait été emprisonnée sous la Terreur.

Io4 LETTRES INEDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

la qualité, le prix n'est pas trop fort par le temps qui court. Quant à mes domestiques, je continue à être content de Tilleman. Tu jugeras que je ne puis pas encore avoir d'avis sur mon postillon, et je ne saurai que demain si j'emmène un cuisinier, oui ou non. Sur tous ces objets, je ferai de mon mieux, mais je t'en prie, ne t'inquiètes pas. Je m'enquerre à chacun, et j'attrape ce que je peux, pour ma g-ouverne. Au surplus, je te promets de ne te rien cacher, mais je t'en prie, calme ton imag-ination, trop active pour te créer des peines.

Ce que tu me dis de S... (i) et B... ne m'étonne pas. Il ne falloit pas moins qu'un i8 brumaire. Mais il le falloit à tant d'autres ! et je ne suis pas fâché de devoir mon salut à la même cause que celui de toute la France.

Je ne suis pas surpris qu'on parle encore de paix à Paris, nous sommes icy quelques rêves creux qui pensons de môme, malgré la reprise des hostilités. Nous avons su hier, par transmission télégraphique, nos succès, tout fait présumer que nous en obtiendrons aussi de ce côté cy ; et deux victoires de chaque armée appuieroient bien les nég-ociations. Je suis fâché de la maladie de Talleyrand,et je crains qu'elle ne soit très g-rave, car il la couve depuis long-temps. Ainsi que je te l'ai mandé, jo lui écrirai, relativement à mon frère, dès que je serai rendu à mon poste.

Je regrette Méra, mais je trouve heureux qu'elle soit morte avant que je l'aie connue. Je la croiois bien sauvée quand je suis parti. Quant aux petits serins, je compte que d'icy à deux mois, cette perte sera réparée.

Le 9 floréal.

J'ai mon troisième cheval, prix ving-t louis, la selle d'hazard, un louis, total soixante-deux louis et demi, avec les petits atti-

(i) Siéyès et Bonaparte,

l'armée du RHIN 100

rails, le tout n'ira pas à soixante-cinq. Adieu, je t'embrasse et t'aime comme hier soir.

Neuf-Brisach, ii floréal an VIII de la Rép. 7 heures du soir.

Tu vois, ma chère amie, par la datte de ma lettre, qu'enfin je ne suis plus à Strasbourg-. Je suis parti ce matin. Je couche icy, je serai demain à Huningue ou à Basic, et après demain à ma destination; c'est-à-dire au quartier g-énéral du corps de réserve. Je ne te nomme pas l'endroit où il est, parce que je ne le sais pas positivement ; mais je l'apprendrai demain d'une manière certaine. A moins d'événements extraordinaires, je ne t'écrirai plus que rendu à mon poste, où il me tarde beaucoup d'être arrivé ; et nonobstant, je ne peux pas aller plus vite, bien heureux si je n'éprouve pas de nouveaux retards. Mon séjour de Strasbourg-, comme auberge, m'a coûté i5o francs. Mais on n'a pas idée des mille et une autres dépenses ou emplettes, encore, sans jamais être sûr d'avoir ce qu'il faut ; et dans le fait, en n'ayant rien.

Au surplus, si j'en crois ce que tout le monde dit, il me reste suffisamment d'arg-ent, et plutôt un peu plus qu'un peu moins; ainsi, sois tranquile à cet égard, je ferai mon possible pour ne rien dilapider, et pour ne me laisser manquer de rien : mais véritablement, je suis bien neuf en ce g-enre. Je ne me trouve de ressource que dans mon talent d'interrog-er qui me réussit assés bien. Je n'ai pas besoin de te dire que je n'entends parler icy que de mon économie domestique ; sur le reste, il me semble que je suis au courant comme si je n'avois iamais interrompu.

Je te transcrirai sur l'autre feuille, une consultation a faire auprès du docteur Scheffer, pour un de mes camarades dont j'ai eu infinlement à me louer, et qui me paroît avoir g-rand besoin de savon vég-étal. Comme je ne te crois pas de g-randes relations, en ce moment, avec le docteur, je te demande d'em-

ployer M"^^ Pourrat, comme intermédiaire; de sorte que la consultation soit demandée en son nom, sans que cela empêche qu'elle ne le soit aussi au mien, mais je prie nomément ]\Ime Pourrat de l'obtenir le plus promptement possible. Tu lui diras que je ne crains pas du tout d'abuser de ses bontés, d'autant que je n'ai pas d'autre moyen de les reconnoître. Quand tu auras cette consultation, tu la feras remettre à la mère de mon camarade; à la citoyenne Saint-Laurent, rue de l'Université, maison Meaupou, n° gsj, et tu m'en informeras. Je mets beaucoup de prix à cette commission, parce que je dois véritablement de le reconnoissance à mon camarade Saint-Laurent, pour son oblig'eance envers moi pendantmon séjour à Strasbourg". C'est en surplus, un sujet recommandable sous tous les rapports, et notament par sa piété filiale; ils sont trois fils au service, et tous aident d'une partie de leurs appointements, leurs père et mère ruinés par la Révolution. Il sont amis de Saint-Rémi.

Quand je te dirai que j'ai un cuisinier, ce n'est te rien dire puisque je ne sais pas si j'ai fait une bonne ou une mauvaise emplette. Les témoig'nag'cs sont très bons, mais qu'est-ce que des témoig'nag'cs? Quant au talent, ïe lui en crois plutôt trop que pas assez.

Huningue, i3 floréal an VIIL J'ai été obligé de séjourner icy, n'y ayant pas trouvé prêt le fourg-on que j'avois demandé qu'on m'y préparât. Ce n'est donc que demain que je me mettrai à courir après le quartier g-énéral. Je dis courir après ; car l'armée jusqu'icy marche presque aussi vite qu'on peut le faire avec des chevaux. Quand je suis parti de Strasbourg", on y croioit le g"énéral à deux ou au plus quatre lieues en avant de Basic ; (Basle ou Huning"ue sont la même chose comme distance) aujourd'huy nous venons d'apprendre que toujoui's avançant^ il est à SchafFouse, et peut-

L ARMEE DU RHIN IO7

être demain sera-t-il plus loin. J'ai trouvé icy le directeur de mon parc d'artillerie, ce qui fait que je n'ai pas tout à fait perdu ma journée. J'ai pu prendre quelques renseig^nemenls. Quoique Huning-ue ne soit guère plus grand que les trois maisons réunies du C. Boquet, j'ai tant fait d'allées et de venues pour me mettre en état de partir demain que je suis réellement fatigué ! Je t'écrirai donc peu longuement.

Je crois devoir te prévenir que prévoyant que j'aurois beaucoup de signatures à donner, j'ai changé la mienne, comme trop longue et trop difficile à faire en courant, comme on est obligé de le faire quelquefois; maintenant donc, jesigne ainsi :

Laclos.

Sçaffouse, i6 floréal an VIII.

Ma dernière lettre, ma chère amie, étoit écrite d'Huningue, le i3 de ce mois, pour partir le i4. Je comptois alors pouvoir rejoindre le quartier général en deux ou trois jours; mais, jusqu'icy, il marche aussi vite que peuvent le faire mes chevaux que pourtant je ne ménage pas. Il est parti d'icy le 1 4 pour aller àStokak {i)quin'est guère qu'à cinq lieues d'icy, mais tout fait présumer qu'il s'est porté hier plus en avant, et peut-être encore aujourd'huy. C'étoit mon opinion, et c'est aussi celle du général Le Clerq, l'un des généraux de division au corps de réserve, que j'ai trouvé icy retenu au lit par suite d'une chute de cheval, faite le i3 en courant de la droite à la gauche de sa division. Tu te rappelles que le Général Le Clerq est beau-frère du général Bonaparte.

Tu auras su bien avant la réception de cette lettre, les succès de l'armée du Rhin, dans la journée du i3. Je regrette de n'avoir pas été à même d'y concourir.

Le seul événement personnel dont j'ai à te rendre compte,

(i) Stokach.

Io8 LETTRES INEDITES DE CHODERLOS DK LACLOS

est que j'ai versé hier, entre Séching-uen (i) et Lanferbourg-, sans autre accident que de très lég-ers dommag-es à ma voiture, qui ne m'obligent même pas de m'arrêter pour les faille réparer ; des cordes et des courroies ont remédié à tout, et suffiront jusqu'à ce que j'aie du temps et des facilités. De ce que j'ai versé, n'en concluds rien contre l'adresse du postillon que j'ai pris, car ce n'est pas lui qui me mène. 11 est jusqu'icy exclusivement chargé de la conduite et du soin de mes chevaux, ce à quoi il paroit s'entendre fort bien. 11 paroit surtout aimer les chevaux, qualité qui n'est pas rare chez les Allemands, mais qui a son mérite.

Je continue à être content de Tilleman ; son service est exact et uniforme, ce quime convient beaucoup. Je l'ai mis à cheval, où, quoiqu'en dise Monsieur Dupuis, il n'a pas du tout l'air neuf, et j'ai pris dans ma voiture mon cuisinier qui est le gros seig-neur des trois. Quant à celui-là, c'est mon enchantement. Je ne sais pas s'il sait mettre le pot au feu, je ne l'ai point éprouvé sous ce rapport; mais il est mon secrétaire et mon interprète. Il a, à Fortographe près, où il y a bien quelque chose à dire, une très jolie écriture et il parle l'allemand comme le françois. De plus il a fait deux campagnes avec des généraux, de sorte qu'il a le démené et qu'il connoit les usages. C'est toujours lui qui m'accompagne, pour mes billets de logement qui jusqu'icy, depuis mon départ d'Huningue, sont aussi des billets de nourriture. C'est lui qui écrit nos bons de fourage, etc., etc., en vérité, je n'aurai jamais de cuisine à faire, qu'il ne voleroit pas ses gages, il les gagne par l'utilité dont il se rend ; mais je crains toujours que, comme cuisinier, il ne soit beaucoup trop fameux pour moi. Voilà, ma bonne amie, tous mes détails de ménage. Je n'en ai pas d'autres à te donner, ce qui me contrarie toujours. Heureusement, je ne suis pas à

(i) Seckiogen et Laufeiibourg.

L ARMEE DU RHIN lOQ

beaucoup près, le seul qui courre encore après le quartier g-énéral sans avoir pu le rejoindre ; mais enfin je voudrois y être, ce n'est plus que là que je pourrai avoir de tes nouvelles et ce n'est pas une des moindres raisons de mon impatience.

J'ai été voir cet après midi la belle cataracte du Rhin, fam.euse dans les voyag-es en Suisse, et qui est à une petite demi lieue d'icy; c'est une charmante promenade, et un superbe spectacle. J'y ai beaucoup pensé à toi, et t'y ai beaucoup désirée, voire même nos trois enfants, que cela auroit au moins amusés. Encore une fois adieu, bonne et chère amie.

Saulgau ou Saulgen, 19 floréal an VIII,

Enfin, bonne chère amie, et à mag-rande satisfaction, je suis depuis hier au soir arrivé à mon poste. J'ai vu le g"énéral Moreau et le g-énéral Eblé ; car comme commandant l'artillerie du corps de réserve, je ne suis pas dans le cas de les quitter d'un seul jour. Maintenant prends ta carte et pars d'Huning-ue ou de Basle, tu trouveras en remontant le cours du Rhin, Secking-en, Waldshut, Schafausen (c'est-à-dire Schafouse), puis enremontant sur le Danube, Stokach, Phulendorf ( i) et Saulg-en (2) ; telle est la route que je viens défaire, en courant toujours après le quartier général. Aussitôt cette lettre écrite, je me remets en route pour Biberach où nous nous trjinsportons ce soir. Il paroit donc évident que nous nous dirigeons sur Ulm, que tu trouveras en descendant le cours du Danube. De là à Vienne il y a cent lieues, et c'est encore le Danube qui y passe. Tu vois donc qu'arrivés à Ulm nous n'aurons plus qu'à nous laisser aller au courant.

(1) Pfullendorf.

(2^ Saulerau.

A lllerlissen. Quartier fçénéral du général Moreau. 26 floréal an VllI de la Rép. Armée du Rhin.

Si lu consultes ta carte, tu trouveras lllerlissen oalllerdissen entre le Danube et l'IUer, à peu près sur la ligne d'Ulm à Augsbourg-, un peu plus bas. Si ta carte est à trop petit point pour que cet endroit y soit, ce que je ne crois pas, tu trouveras Memingnen et Wasser-hornn, et nous sommes à peu de distance des deux endroits, c'est-à-dire de deux à quatre lieues. Je t'écris de chez le curé du villag-e, chez lequel je suis logé, et qui entend et parle un peu le François. Quoique nous soyons toujours en Souabe, c'est l'Electeur de Bavière qui est seigneur de ce village, et de cette terre, qu'il a achetée, il y a peu de temps.

Mon cuisinier est bon, quant au talent ; quant à la fidélité des emplettes, je ne puis rien t'en dire, les subsistances se prenant par voie de réquisition. Puisqu'il a déjà fait plusieurs campagnes avec des généraux, il savoit bien que cela se passoit ainsi ; et c'est au moins une sorte de préjugé en sa faveur; car pour peu qu'il volât, la plus mauvaise baraque en France lui vaudroit mieux que ma condition et lui donneroit moins de peine. Cependant je le trouve bien seigneur pour être honête. Il est, au surplus, d'un service agréable, et je désire qu'il me reste. Mon postillon me paroît véritablement un fort bon sujet; mes chevaux prospèrent entre ses mains, au moins jusqu'icy. Tillemau va toujours de même; exact et soigneux, je le crois très fidèle, mais ce n'est pas un sujet de première classe. Il me jDaroît plus exempt de vices que pourvu de qualités. Au surplus son service me convient et me suffit.

Je te donne ces détails de ménage parce que je sais que tu as la bonté de t'y intéresser. Je compte bien aussi que je trouverai dans tes lettres tous les détails de ton intérieur. C'est le moyen d'être séparé le moins possible; considérés sous ce point de viie, ils me deviendront bien précieux.

L AHMEE liU nniN

Je vois par les journaux que le Ministre Talleyrand est toujours malade au point de ne pas remplir ses fonctions, cela me fâche.

Wifaelingen, à une lieue d'Ulm, quartier général du général Moreau, 28 floréal an VIII.

J'ai éprouvé une g-rande satisfaction en apprenant que ta santé et ton courag-e se soutiennent. C'est me dégag-er de toute inquiétude d'esprit, et il n'y a pas de mal que je puisse employer toutes mes forces à soutenir la fatig-ue d'une vie aussi active que celle que nous menons. Je n'éprouve d'autre inconvénient que mon inhabitude du cheval ; elle est pénible à vaincre, mais j'espère que j'y parviendrai. Je suis bien résolu de faire sur ce point, comme sur tout autre, tout ce qui ne sera pas absolument au dessus de mes forces physiques, et j'espère qu'elles suffiront à tout. Ma santé et mon appétit se soutiennent en bon état. Je dors même très passablement, quoique dans les lits détestables, et tous beaucoup trop courts (i).

Ce que je t'ai mandé de mes g-ens et de mes chevaux doit te rassurer sur les craintes que tu me témoignes à cet ég-ard. Il est parfaitement inutile que tu me fasses passer de l'arg-ent ; je n'en ai aucun besoin, et le moins qu'on en peut avoir avec soi est le mieux, car les équipag-es d'une armée ne sont pas des coures forts bien sûi-s. La vie que nous menons n'est pas coûteuse; les g'ages de nosg-ens sont la seulle dépense un peu considérable que nous ayons à faire: of, les charetiers compris, cela ne va pas à i5o francs par mois. J'attends la première occasion d'acheter des chevaux pour ma voiture. On me fait espérer que j'en aurai à bon marché ; après cela il ne me manquera plus rien. Jusque là je vais avec des chevaux de réquisition, ce qui est moins agréable, plus embarassant, et plus incertain; mais il faut faire comme on peut. Je suis fâché que

(i) Laclos était très grand. On en a ici la confirmation.

112 LETTRES INEDITES DE CHODEHLOS DE LACLOS

]\|me Pourrai soit partie, c'est au besoin une bien bonne amie de moins. Les nouvelles que tu me donnes des g-énéraux Saint Rémi et Clark m'afflig^ent sensiblement. Fais mes compliments à Combe et à le Page quand tu les verras. Je te remercie de tes démarches pour mon camarade Saint Laurent. La Cuée le neueu (i), l'aide de camp de Bonaparte, nous est arrivé hier de la part de son g-énéral. Il repart aujourd'huy. Selon ce qu'il m'a dit, le g-énéral Bonaparte passera le Pô, le deux ou le trois du mois prochain. C'est à ses succès, et non pas aux autres, que tient la paix.

Nous ne sommes icy qu'une simple amusette pour occuper quatre-ving't mille ennemis, que, sans nous, on lui opposeroit de plus.

BabenhauseQ, quartier général du général Moreau, 3 prairial an VIIL

Je t'écris d'une chambre qu'a occupée, il y a quelque temps, le fameux Suwarof, et qui est mon log-ement de ce jour. Suivant ce qu'on raconte icy de lui, c'est véritablement une sorte de fol.

Babenhausen, 6 prairial an VIII de la Rép.

Voilà, bonne chère amie, le quatrième jour que nous passons icy. Le quartier g-énéral n'avoit pas encore joui d'un aussi long repos depuis son entrée en campagne. Je crois que nous en partirons demain.

J'ai reçu tes deux lettres des 27 et 29 et par celle-cy la triste nouvelle de la mort de notre ami. Quoiqu'en partant j'eusse emporté bien peu d'espoir sur son compte, cette perte m'a sensiblement touché. Je vois aussi qu'elle t'a affectée beaucoup, et,

(1) Lacuée, comte de Cessac, écrivain mililaire, membre du Gomilé de Salut public, général de division et ministre de l'administration de la Guerre sous l'Empire, n'était aucunement parent des Bonaparte ni des Beauharnais. Il faut doue entendre ici neveu dans le sens latin de nepos, favori.

L ARMEE DU HHTN

si je l'ose dire, peut-être trop : non pas, sans doute, sous le rapport des regrets qu'il méi'ite, mais sous celui de ta tranquilité phj^sique et morale. Song-es, je t'en prie, que ta santé est plus que jamais une dette sacrée que tu as contractée envers moi. Je ne doute pas que tu voies M"° Saint- Rémi le plus qu'il te sera possible. Si tu en trouves l'occasion, fais lui mention de moi, et de tout l'intérêt que tu sais bien que je prends à elle.

Je n'ose pas lui écrire dans ces premiers moments. Je désire pourtant qu'elle sache que personne ne partag-e plus vivement et plus sincèrement ses justes regrets.

L'opinion g-énérale icy est que cet événement ne fera aucun mouvement dans Partie, attendu qu'il existe encore quatre g"énéraux de division de cette arme, en dehors. Bien loin donc que cela fasse une place vacante, il restera encore trois surnuméraires à pourvoir. Quelques personnes croient cependant que Marmont pourroit bien obtenir à la fois le g-rade et la place, en effet il est placé pour cela.

Tout ce qu'on dit, à Paris, de la journée du i5 est faux, sinon qu'il est vrai qu'on a battu l'ennemi ; mais tous les détails qu'on ajoute sont controuvés.

Toujours à Babenhausen, le g prairial an VIIT. ■ Si ce n'étoit pas, bonne chère amie, chaque jour seulement qu'on parvient à savoir si l'on changera ou si l'on ne chang-era pas de domicile, j'aurois eu le temps de faire une sorte d'établissement icy, où même (ce qui est assés rare) je suis passablement et proprement log-é. Mais comme il faut toujours être prêt à partir, onest encoreen l'air lorsmêmequ'on est en repos. Ce qui me convient le mieux, quant au phlsique, de ce séjour prolong-é, c'est les facilités que cela me donne de faire chaquejour une promenade à cheval qui me rend un peu d'habitude, sans trop de fatig-ue. Malgré cela, je ne suis pas encore

Il4 LETTRES INÉDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

fameux. Ce n'est pas 'que mes hémoroïdes me tourmentent, je ne les sens point et ma santé est bonne sous tous les rapports, mais je perds encore facilement le fond de la selle et même les étriers, pour peu que les mouvements soient vifs. Cependant j'ai fait hier mes deux lieues toujours au trot sans éprouver cet inconvénient. De rnes trois chevaux j'en ai deux doux d'allure, et fort sag-es; ce sont les deux seuls que je monte. J'ai fait de mon troisième mon cheval de suite, et mon postillon travaille à le rendre sag-e. Il le seroit pour presque tout le monde, mais il ne Test pas assez pour ma maladresse et mon inhabitude.

Quant au moral, ce qui me convient mieux encore, c'est que j'y reçois très exactement tes lettres.

Excuses moi auprès de'Soulang-e du retard de ma réponse; fais lui ainsi qu'à Etienne, bien des amitiés de ma part. Je t'adresse encore cette lettre à Paris, parce que ton voyag-e à Fontainebleau peut être facilement retardé par quelque événement qu'on ne prévoit pas lo jours d'avance.

Adieu, bonne chère amie. Je t'ai g-ardée pour la bonne bouche, et c'est à toi seulle que je le dis, je t'aime et embrasse mille et mille fois et du meilleur de mon cœur.

Laclos.

J'ai signé pour que tu visses ma jolie petite nouvelle sig'nature.

Meminguen, i4 prairial an VIII.

Voilà trois jours, bonne chère amie, que nous sommes à Meming-uen, petite ville assez jolie, et même assez propre pour une ville de Souabe. Nous en partirons vraisemblablement aujourd'huy ou demain. Ces différents séjours ont bien eu leur utilité, en ce qu'ils nous ont éparg-né des routes par des temps affreux ; car depuis dix à douze jours nous sommes dans des

L ARMEE DU RHIN

pluies continuelles. D'aujourd'huy, le soleil reparaît et la journée se dispose à être belle ; si elle se soutient, j'en profiterai si nous ne partons pas, pour monter à cheval ; et si nous partons, j'y monterai quelque temps qu'il fasse. Si j'avois repris suffisamentl'habitudedu cheval je ne désireroisplus rien. Jecrois que sans ces pluies continuelles, je l'auroisdéjà pas mal. Ma route de Babenhausen icy m'a fait voir que j'avois fait quelques profil^rès. Je me suis donné un manteau de drap à un louis l'aulne, 4 1/2 aulnes et sa façon douze francs, voilà une dépense de cinq louis, mais un manteau est indispensable à cheval quand il pleut. Les reding-otes n'y servent à rien du tout. De ce que j'aurai mon manteau ce matin, j'en concluds que nous n'aurons plus de pluie.

Avant de retourner la pag-e, j'ai été interrompu par le tailleur qui m'a apporté mon manteau. Il est bien et il ne coûte que six francs de façon.

J'apprends que le Général en chef va monter à cheval. Je vais chez lui savoir si je serai pour quelque chose dans cette course. Je ne le pense pas, mais il fauts'en assurer. Adieu donc, je t'aime et embrasse de tout mon cœur. Embrasses pour moi Etienne, Soulang-e et le g-ros Charles. Tu me manderas si M. de Billy continue à être content d'Etienne, et si toi, tu es contente de son dessin depuis qu'il l'a repris. Adieu encore une fois, je vous embrasse tous.

On doit savoir à présent ce que produira le quatrimestre des charbons (i). Ecris en à Madame Pourrat, ou au commis de Le Coulteux dont je t'ai donné le nom.

(1) Cescharbons ne sont autres que les mines d'Anzin, dont Laclos fut un des premiers actionnaires.

mO lettres inédites de CHODERLOS DE LACLOS

Toujours Meminguen, 17 prairial an VIII. A mon 7'etour cinq heures du soir.

J'ai reçu avant hier, bonne chère amie, ta lettre en datte du neuf de ce mois; mais je n'ai reçu qu'hier une autre lettre de la même datte, et du Ministre de la g'uerre, qui me donne avis qu'il m'a nommé commandant en second de l'Équipage de siège de l'armée de réserve. Cet équipage se forme à Grenoble et est commandé par le général La Combe Saint-Michel; c'est donc à Grenoble que je vais me rendi^e, moi, mes voitures, mes gens, et mes chevaux; et jusqu'à nouvel avis, tu m'adresseras tes lettres, au G*^ Laclos, Commandant en second de l'Equipage de Siège ; chez le G^^ La Combe Saint-Michel, à Grenoble. Ce changement de destination me fera faire une longue route, en traversant toute la Suisse ; car il me semble que je passerai par Constance, Zurich, Berne, Genève, Chambéry et Grenoble ; sauf de meilleurs renseignements, mes fonctions seront à la fois plus tranquiles et plus importantes, et je serai avec mon ami ; cela me coûtera plus cher, et ne me vaudra pas plus d'argent : voilà le bien et le mal de la chose.

J'ai lieu de me louer de la manière dont on m'a traité pendant mon séjour icy, et des regrets qu'on me témoigne de mon départ. Je n'excepte pas le général Moreau qui m'a donné l'exemple et des bons traitements, et des regrets témoignés.

On ne m'a point envoyé de route d'urgence, d'après quoi je me rendrai avec mes chevaux, mais sans perdre un jour. Je me serois même mis en route aujourd'huy, s'il n'y avoiteu hier au soir, un engagement assés sérieux qui avoit fait croire à tout le monde quil y auroit aujourd'huy une affaire générale; or, il eut été indécent de partir le jour d'une affaire prévue de la veille. Nous étions donc aujourd'huy à cheval à cinq heures du matin; mais un peu avant midi, et après les reconnoissances faites, il s'est trouvé que les Autrichiens s'étoient reti-

L ARMÉE nu RHIN I I "]

rés, et tout s'est terminé par huit lieues de trot de cheval que j'ai fort bien soutenu. Je t'écris au retour, avant de me mettre à table, et je ne me sens pas fatigué. Nous avons pris hier huit pièces de canon à Tennemi, beaucoup de caissons, et fait de mille à douze cents prisonniers, parmi lesquels un officier général. Cette affaire n'a occupé que deux divisions, contre plus de vingt mille hommes, et elle est véritablement importante, surtout pour la moralité des deux armées.

Du château de Wurzach, i8 prairial an VIII.

Comme cela arrive presque toujours, chère bonne amie, je suis parti un jour plus tard que je ne comptois et je ne suis qu'à ma première journée de route; je vais te copier mon itinéraire, au moins tel que je l'ai projeté, afin que tu puisses continuer de consulter ta carte.

Le i8 à Wurzach.

1 9 à Ravensburg .

20 à Constance, après s'être embarqué à Mersbourg pour traverser le lac.

21 à Frauenfeld.

22 à Zurich.

23 séjour pour voir Zurich.

24 à Arau.

20 à Willissau.

26 à Berne.

27 séjour à Berne.

28 à Fribourg.

29 à Moudon.

30 à Lausanne.

i^' Messidor à Genève.

2 séjour à Genève.

3 à Annecy.

4 à Chambéry.

Il8 LETTRES IXEDITES DE CHODERLOS DE LACLOS

5 à Grenoble.

Tu vois que c'est véritablement un voyag-e en Suisse que je vais faire.

Le général Moreau a mis le comble à ses bonêtetés pour moi en me disant lorsque j'ai été prendre les derniers ordres : « Si je ne trouvois la mission que vous allez remplir beaucoup plus importante que les fonctions que vous avez icy, je ne vous laisserois pas partir ». Tu verras aussi par la copie que tu trouveras cy contre de la lettre du g'énéralEblé,pour autoriser mon départ, que j'ai été fort bien traité par les chefs de l'armée et ce qui me touche bien autant, les officiers qui étoient sous mes ordres m'ont aussi témoigné beaucoup d'amitié! Je te raconte ces choses non par orgueil, mais parce que je sais qu'elles te feront plaisir. A présent je désire de faire un siège, d'y employer mes boulets creux et puis qu'on fasse une prompte et honorable paix qui me ramène à toi et à mes enfants.

Adieu, bonne chère amie, je t'écrirai de ma route et compte qu'il y aura une lettre de toi, pour moi, chez Saint-Michel, à Grenoble, le deux messidor, car peut être irai-je sans faire de séjour nulle part. Je t'aime et embrasse de tout mon cœur ainsi que nos enfants.

Tourner pour la lettre dEblé.

Copie de la lettre du général Eblé au Gai Laclos, au quartier général à Mémingue le i8 prairial an VIII.

Eblé, général de division, Commandant en chef l'Art'^ au général Laclos.

Ayant rendu compte au Général en chef de l'ordre que vous avez reçu du Ministre de la guerre, mon cher Général, de vous rendre à Grenoble, il m'a chargé de vous témoigner tous les regrets qu'il a de vous voir partir; et combien il est fâché qu'un plus long séjour à l'armée ne lui ait pas permis de vous prouver tout le cas qu'il fait de vous.

L AHMKE nu RHIN I T f)

Le g-énéral Dessalles, interprète du General en chef, s'est joint à lui, et cette réunion de sentiments que vous avez inspirés, est un témoignag-e bien flatteur de l'attachement que l'un et l'autre vous portent.

S'il y avoit eu à l'armée moins de géncraux d'artillerie, et qu'il m'eut été permis de faire l'org-anisation qui me paraissoit convenir, j'aurois été enchanté de partager la besogne avec vous. Votre expérience et vos lumières auroient doublé l'activité que je suis susceptible d'employer, et le service y auroit infiniment gagné. J'ai moins de regret de vous perdre en songeant qu'à l'armée d'Italie, on saura mieux apprécier vos talents, et qu'on vous y placera d'une jnanière convenable pour les appliquer.

Conservés-moi, je vous prie, mon cher général, et votre amitié, et votre estime, et comptés sur un retour bien sincère.

Tu sauras que le général Dessalles est le chef de l'état major de l'armée.

Tu sauras encore qu'Eblé auroit voulu qu'il n'y eut d'officiers généraux d'artillerie que lui et moi. Voilà tout.

Zurich, •<4 prairial an VIII de la rép. Je t'ai écrit, ma chère amie, de Wursach,le 19 de ce mois, jour démon départ de Méminguen pour Grenoble; mais comme au dit Wursach il n'y a point de bureau de poste, je n'ai pu que laisser ma lettre àl'officier qui commandoit dans l'endroit, en le priant de la remettre au courier de l'armée, le seul qui passoit par cette route : de sorte que j'ignore si l'officier aura été exact, si le courrier l'aura été, et si, enfin, cette lettre te sera parvenue. Nous avions déjà, depuis près de quinze jours, des pluies continuelles ; elles n'ont pas cessé depuis que je suis en route, en sorte que je perds presque tout l'agrément de mon voyage qui me fait traverser l'un des plus beaux pays de l'Eu-

120 LETTRES INEDITES DE CHODEHLOS DE LACLOS

rope. Par la même raison, je n'ai encore pu monter à cheval qu'une seule fois, et l'espace de trois lieues; et quand les pluies cesseront, il faudra encore quarante huit heures de beau temps pour que les chemins ne soient plus une mer de boue, dans laquelle on ne pourroit trotter dix minutes, sans se couvrir de crote, de la tête aux pieds. Cela me contrarie un peu, mais à cela près, ma route va fort bien jusqu'icv, tant pour moi que pour mes chevaux et mes voitures. Je dis mes voitures, parce que j'ai aussi un fourg^on avec moi. Cela me fait un train de moi, Tilleman, mon postillon Michel, quatre soldats du train ou charretiers d'artillerie, et onze chevaux, dont sept à moi ; savoir, quatre de traits, et trois de selle ; et de plus, quatre chevaux d'artillerie pour le fourg-on. Tu remarqueras que dans cet état de ma maison, ou de ma suite, il n'y a plus de cuisinier. Je l'ai cédé à un général de l'armée du Rhin; non que je ne continuasse à en être content: mais d'abord, parce que l'utilité dont il m.'a été qu'il parlât allemand, m'a fait sentir l'utilité dont il me seroit que mon cuisinier futur parlât italien ; ensuite, parce que pendant mon séjour en France, c'est-à-dire à Grenoble, je ne compte pas tenir de maison, cela seroit trop cher ; troisièmement et enfin, parce que, tout content que j'en étois, je m'apercevois tous les jours davantage qu'il étoit trop gros seig'neur pour espérer de le fixer dans notre ménage, qui, en fin de cause, est toujours le but de tous mes arrang-ements.

Je n'ai point couché à Constance, comme le portoit mon itinéraire que je t'ai envoyé, ou de Méming-uen ou de Wursach. Le défaut de barque m'a empêché de traverser le lac le jour où je m'y suis présenté. Je suis donc resté à Mersburg, où j'ai couché à l'évêché ; non que l'évêque y fût ; mais en s'en allant, il avoit laissé son grand maréchal, charg-é de faire les honneurs du palais épiscopal aux généraux françois, qui prendroient cette route: attention dont les généraux françois ont

L ARMEE DU RHIN

beaucoup profilé, et je suis du nombre. Il faut savoir qu'en Allemag-ne, et môme encore chez nos amis les Suisses, nos billets de logement sont aussi des billets de subsistance, ce qui rend les routes peu chères jusqu'à la rentrée en France.

Cela procure aussi quelquefois des scènes intéressantes; par exemple, hier, j'ai rafraichi ou diné à Winterthur, entre Constance et Zurich, chez une femme véritablement intéressante, avec sa fille de dix-sept ans, bonne Suissesse bien franche et bien fraiche, dont la sœur morte depuis six mois avoit épousé un homme, qui étoit aussi du dîner, et qui est très instruit. Il a là un établissement où il fait, comme on fait à Paris, toutes les eaux minérales artificielles, et nous avons bû, pendant tout le repas, de l'eau de Seltz dans notre vin, en place d'eau commune. Il m'a montré une petite expérience que je lui ai promis de te communiquer, sur le champ, en ta qualité de buveuse d'eau de seltz. Dans un verre ordinaire, mettre un cinquième de vin (de préférence du vin blanc), les quatre autres cinquièmes fc.neau de seltz; mêlez y une forte cuillerée à café de sucre en poudre ; remuez fortement, avec une petite cuillère ; ce mélang-e mousse comme du champag-ne, et en a un peu le goût, et fait, en tout, une boisson fort agréable ; au moins l'ai-je trouvée telle. Adieu, bonne chère amie.

Payerne, 29 prairial an VIII de la Rép.

Je ne t'ai pas écrit de Berne, ma chère amie, dont je suis parti de matin, après avoir séjourné hier: mais le jour démon arrivée et celui de mon séjour ont été tous deux également remplis ; le pi'emier par un dîner chez le Général de division qui y commande les troupes françoises, une visite à notre ministre Rheinhart (i), et quelques courses pour connoître la ville ; le

(1) Rheinhart (1761-1837), diplomate français, allemand de naissance; entra dans la diplomatie par la faveur de Dumouriez, puis de Talleyrand,

122 LETTRES l.NEDITES DE CIinOEnLOS DE LACLOS

second, par un conseil de g-uerre que j'ai été oblig-é de présider, faute d'autre g"énéral de brigade ; un dîner chez le commissaire des g-uerres dont, par parenthèse, la femme est la seconde fille de Boze, le peintre de Mirabeau ; et une partie de campag'ne l'après dîner, dont l'objet ctoit d'aller voir une collection d'oiseaux très bien conservés, rassemblés par un savant du pays fort aimable encore, quoiqu'âg-é de 80 ans. Tu vois que môme en route il y a de bons comme de mauvaisjours. Tu vois aussi que je deviens mari lég'cr, sacrifiant sa femme à ses

plaisirs, hé ! bien, point du tout ; c'est seulement que le

plaisir de causer avec toi est celui que je tiens en réserve pour me rendre du courag-e quand l'ennui me suffoque.

Berne est, comme tu sais, le Paris delà Suisse. Il n'est pourtant pas a comparer à nos villes de troisième ordre ; mais il y règ-ne un air d'aisance qui fait plaisir. Toutes les façades de maison y sont en pierre de taille, en sorte que, s'il y a de la misère, au moins ne l'aperçoit-on pas. De plus il y a des arcades dans toutes les principales rues; elles ne valent pas celles du Palais Eg-alité, ni même celles de la place Royalle ; mais elles sont mieux entendues, sous un rapport ; c'est celui d'être élevées de deux ou trois pieds au-dessus du niveau de la rue, en sorte qu'on n'y est pas g'ag'né parla boue. La ville offre aussi une promenade en terrasse, petite mais qui a une vue charmante. Voilà tout ce que je sais de Berne.

Mon itinéraire chang-e assés souvent d'après les informations que je prends dans le pays. Je n'ai point passé par Arau pour venir de Zurich à Berne, et je ne passe point par Fribourg* pour aller de Berne à Lausanne. J'ai pris ma route par Morat, petite ville située au bord du lac du même nom, que tu trouveras sur ta carte, un peu à droite entre Berne et Lausanne. Je compte être demain dans cette dernière ville. Déjà à Payerne,

fut ministre en Suisse en 1800. Il fut, sous la Monarchie de Juillet, ministre en Saxe et membre de la Chambre des Pairs.

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d'où je t'écris, le peuple parle François, ce qui m'cparg-ne beaucoup d'embaras et d'ennuis. On me fait espérer que je serai demain à Lausanne, et après demain à Genève, mais cela ne me paroît pas bien sûr. On croit dans ce pays qu'il est de la politesse de dire aux voyageurs que les journées qu'ils ont à faire sont courtes et faciles, mais il ne faut pas s'y fier. Cependant depuis Baden, quatre lieues après Zurich, les routes sont ou belles ou passables, et cela dure jusqu'à Genève d'où nous rentrons dans les routes de France dont tu connois l'état... c'est-à-dire jusqu'aux frontières. Je te prie de me faire passer, le plus tôt possible, à Grenoble, la mesure exacte d'un de tes gants ; longueur du bras, grosseur au haut et au poignet, longueur des doigts, enfin tout le mieux que tu pourras ; ceseroit une véritable cause de divorce qu'un mari qui auroitété à Grenoble et qui n'auroit pas envoyé de gants à sa femme ; et puis je crois qu'on y trouve de véritables gants de peau de chien. Je ne me néglige pas non plus dans ma toilette. Je me suis fait faire à Berne six douzaines de calottes pour mettre sous ma perruque. Cette coquéterie m'a coûté 3 1. 12 s.

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