‹ Lettres inédites de Descartes: précédées d'une introductionChapitre 2 sur 2 · IV · texte numérisé non relu

IV

Monsieur,

J'avois déjà cy deuant ouï dire tant de merveilles de l'excellent esprit de Madame la Princesse de Boëme, queie suis pas si étonné d'aprehdre qu'elle lit des Escrits de méthaphisique , comme ie m'estime heureux de ce qu'ayant daigné lire les miens Elle té^ moigne ne les pas desaprouver, et ie fais bien plus d'Estat de son jugement que celuy de ces M^s les Docteurs qui prenent pour de la vérité les opinions d'Aristote, plutost que l'évidence de la raison. Je ne manqueray de me rendre à la Haye si tost que ie sçauray que vous y serez , affin que par votre entremise ie puisse avoir l'honneur de lui faire la révérence et recevoir ses commandémens. Et pour ce que j'espère que ce sera bientost ie me reserve à ce temps là pour vous entretenir plus au long et vous remercier des obligations queie vous ay, iesuis etc.

Descartes.

FEndegéest le 6"^® d'octobre 1642.

(Celte lettre est adressée à M. Yan Surek.)

Monsieur,

Je vous considère comme un bon Ange que Dieu a Envoyé du Ciel pour me secourir, et pour ce que c'est votre seule vertu qui vous a fait avoir pitié de mon innocence avant même que vous m'eussiez jamais vu , ie me tiens plus asseuré de votre bienveuillance que si ie l'avois acquise d'autre façon. C'est pourquoi ie prends icy la liberté de vous supplier trez humblement, puisque vous jugez qu'il n'y a que l'authorité de son Altesse meûe par l'intercession de M. l'ambassadeur qui me puisse tirer hors des pièges qu'on m'a tendus, de me vouloir tant obliger que d'en parler à l'un et à l'autre pour leur faire entendre Testât de l'affaire et le grand besoin que i'ay de leur aide, et aussy combien il est équitable qu'ils me secourent. J'en Ecris particulièrement à M. l'ambassadeur, et luy mande que vous le verres et

irez avec lui s'il luy plaist chez son Altesse, car M. de Pollot m'a fait espérer que vous ne me refuserez pas cette faveur et ie seray toute ma vie, Monsieur, etc.

Descartes.

Du Hœf en Egmond le 17* octobre 1643.

(à iM. de Pollol.)

Monsieur,

J'ay eu trois fois la plume à la main pour escrire à M. Vander Hoolek et trois fois ie me suis retenu car en relisant les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire, ie ne me trouve point encore hors de scrupule, et quoique ie ne doute point que M. Vander ne me veuille du bien et qu'il ne soit trez honnête homme, ie ne laisse pas de craindre que pour sauver l'honneur de sa ville il ne veuille conduire les choses d'un biais qui ne me soit pas avantageux, car vous me mandés qu'on a trouvé des expédiens pour faire que la cause ne se termine point par sentence, et pour moy.de l'humeur que ie suis j'aimerois mieux qu'ils me condamnassent et qu'ils fissent tout le pis qu'ils pourroient pourveu que ie ne fusse pas entre

leurs mains, que non pas que la chose demeurât indécise, car cela étant il serait touiours en leur pouvoir de la renouveller quand ils voudroyent, Et ainsy ie ne serais iamais assuré, outre qu'ils m'ont déjà diffamé en condamnant mon livre comme fameux et me faisant citer par l'Escoutete, en l'absence duquel mardy qui estoit le jour de l'assignation son procureur demanda deffaut et prise de corps contre moy, sur quoy les juges n'ordonnèrent rien mais remirent l'affaire à une autre fois. Les choses étant en ces termes ie ne vois point d'expédient pour me tirer du pair que de prendre à partie l'escoutete et les Magistrats qui m'ont desja condamné sans avoir aucun pouvoir sur moy, et employer le crédit de M. l'ambassadeur pour demander à Son Altesse que ie puisse avoir des juges non suspects qui décident l'affaire, c'est chose qu'on ne peut refuser, et cette cause a desja été jugée en ma faveur par tant de milliers d'hommes qui ont leu les livres de part et d'autre que des juges qui auront tant soit peu leur honneur en recommandation n'oseroyent manquer de me faire Justice. Je scay bien que cela me donneroit de la peine, mais ie scay bien

aussy qu'en quelque façon que la chose tournast elle seroit grandement au deshonneur de Mrs d'Utrecht, et selon toutes les règles de mon Algèbre je ne voy pas qu'ils se puissent exempter de blasme si ce n'est qu'ils veuillent eux-mêmes ouvrir les yeux pour reconoistre les impostures et calomnies de V. Q) et qu'en le condamnant ils m'absolvent et déclarent qu'ils avoyent été mal informés. Ce qui seroit fort aisé s'ilsle vouloyent, car toute leur action contre moy étant fondée à ce que i'entens sur ce que V. déclare n'estre point complice du livre de Schook^ pour peu qu'ils s'en veuillent enquérir ils trouveront aisément le contraire , et puisqu'il a demandé d'eux une si rigoureuse punition des calomnies qu'il prétend que i'ai Escrites contre luy, par ses mêmes loys ils auront droit de le châtier pour celles qu'il a fait escrire contre moy. Ou bien si ie ne vaux pas la peine qu'ils me fassent Justice en cela, s'ils veulent seulement avoir égard à ce qu'il a fait contre M^s de Boisleduc, ils ne trouveront que trop de sujet pour le condamner.

(*) 11 s'^it de Voëtius.

Je vous diray donc icy entre nous que si M. Vander Hooleck médite quelque chose de semblable et qu'il se promette d'en pouvoir venir à bout avec le temps, ie seray bien ayse de temporiser, et de faire cependant tout ce qui sera en mon pouvoir pour y contribuer. Mais s'il veut seulement tacher d'assoupir les choses affin qu'on n'en parle plus , c'est ce que ie ne désire en façon du monde.

Et plutost que de m'attendre à cella, ie me propose d'aller demeurer à la Haye pour y soliciter et demander justice, jusques à ce qu'elle m'ayt été rendue ou refusée. C'est pourquoy i'ose vous supplier de vouloir un peu plus particulièrement sçavoir son dessein s'il est possible, je suis desja si accoutumé à vous donner de la peine qu'il me semble avoir droit de vous en donner encor davantage, et toutefois ie ne sçaurois estre plus que ie suis, Monsieur

Descartes.

Du Hœf le vendredi 23« oclobre 1643.

(A M. Van Surekà la Haye).

Monsieur ,

Après la lettre de femme que vous avez veue l'en ay encore trouvé icy une d'un homme, et d'un homme qui ne s'épouvante pas aisément, en laquelle il répète la même chose , et qu'il y a un accord , entre les Provinces d'Utrecht et de Holande que les sentences qui se font la se peuvent exécuter icy. On me dit de plus qu'il ont escrit pour cella à la Cour de Hollande, de façon que s'ils y obtiennent ce qu'ils désirent il pourroit arriver que sans que i'y pensasse on viendroit à Hoef saisir mes papiers qui est tout le bien qu'ils pourroyent saisir, et brus- 1er cette malheureuse philosophie qui est cause de toute leur aigreur, et il ne se faut pas reposer sur ce que selon les formes on doit encore attendre quelques défauts, car ils sont résolus de faire tout contre les for-

mes, c'est pourquoy ie vous prie de voir M. de PoUot et luy communiquer cette lettre pour le prier de voir M. Brasset et faire qu'il continue le dessein qu'il avoit dimanche de supplier son altesse qu'il luy plaise en faire escrire de sa part au provost d'Utrecht pour faire cesser ces procédures.

Je suis etc.

Descartes.

De Leyde en passant te mardy à midy.

Vin

(A M. de Pollot.) Monsieur,

Vous avez beaucoup plus fait, pour moy que ie n'eusse peu faire moy-même^ voir que ie n'eusse osé entreprendre, et les recommandations qui viennent de vous ont sans cgmparaison plus de poids que celles qui viennent de moy, c'est pourquoy i'attribue à mon bonheur que ie ne me suis point trouvé ces jours à la Haye: — mais néanmoins ie vous promets de ne manquer pas d'y ailer une autrefois au moindre avis que ïauray de vous ou de quelqu'autre de mes amis cyui le juge a propos. Mais M. l'ambassadeur ayant déclaré qu'il entreprendroit ^ïion affaire à bon escient, et son altesse même m'ayant fait la faveur d'en taire escrire et d'en parler^ il ne me semble pas que ie doive rien craindre , et ie me propose d'en attendre les evenemens sans inquiétude.

On m'écrit d'Utrecht que messieurs les Etats de la province ont esté assemblez les trois derniers jours de la semaine passée, et qu'ils ont disputé avec beaucoup d'animosité touchant les privilèges de lem' Académie, mais que la ville a été contrainte de céder aux chanoines et aux nobles, et de casser ce qu'elle avoit fait, on me mande aussy qu'entr'autres propos le Président avoit fait mention des mauvaises procédures dont on usoit contre moy, et ce que i'admiro^Je plus c'est qu'on aioute que M""' ^du Vroetschap se persuadent que c'est moy qui suis cause de ce qu'on leur a fait rompre ce qu'ils avoyent fait et qu'ils sont d'autant plus irritez contre moy. Quelques uns d'eux on tenu aussi des discourfe en présence de ceux qu'ils pensoyent que l'en serois averty , qui témoignent qu'ils craignent que ie reponde à leur testimonium academiae etc., et en effet si la chose en valoit la peine il ne me faudroit qu'une après dinée pour faire voir bien clairement l'impertinence et la mauvayse foy de ceux qui l'ont escrit, mais vous savez que ie l'ay jugé indigne de réponse si tost que ie l'ay veu , et mon affaire étant en si bonne main comme elle est, ie ne suis

pas si indiscret qne d'entreprendre aucune chose sans commandement ou permission.

On m'a mandé aussi qu'on avoit recommencé d'imprimer le livre de Schoock contre moy et qu'il y a longtemps que les trois premières feuilles sont faites, mais que le reste ne vient point, et comme on croit ne viendra point. C'est grand pitié que de n'aller pas le droit chemin, on est contraint de retourner souvent sur ses pas, et on prend beaucoup de peines inutiles, ie ne me remue point tant, mais grâces à Dieu ie vay toûiours un même train, et ie suis toûiours avec la même passion etc..

Descartbs.

Du Hoef le 17 Mars 1643.

Monsieur,

Sur ce que vous m'écriviez dernièrement de Mtne la Princesse de B. i'ay pensé estre obligé de luy envoyer la solution de la question qu'elle croit avoir trouvée et la raison pourquoy ie ne croy pas qu'on en puisse bien venir à bout en ne supposant qu'une racine. Ce que ie fais néanmoins avec scrupule, car peut estre qu'elle aimera mieux la chercher encore que de voir ce que ie luy en escris , et si cella est ie vous prie de ne luy point donner ma lettre si tost. Je n'y ay point mis la datte peut estre aussy qu'eljie a bien trouvé la solution mais qu'elle n'en a pas achevé les calculs qui sont longs et ennuyeux et en ce cas ie seray bien ayse qu'elle voye ma lettre car i'y tache à la dissuader d'y prendre cette peine qui est superflue. Je suis, etc.

Descartes.

Monsieur ,

Je n'avois point encore ouy ce que vous m'apprenez à scavoir que MM. les Députés ont tiré pàrolle des Bourguemaistres et Eschevins qu'ils ne passeroyent point outre en leurs pro>cedures contre moy. Mes amis d'Utrecht ne m'ont rien escrit de semblable mais bien au contraire que ces MM..

de Vroetschap sont plus animés contre moy .qu'auparavant pour ce qu'ils pensent que c'est moy qui suis cause qu'ils ont esté contraints de révoquer les nouvelles loix de leur Académie; et véritablement en tant ([ue ça été à dessein de me desobliger que mon ennemi les avoit portés à le faire et que s'ils ne les eussent point faites ils n'eussent point été forcés à les rompre.

Même on m'a menacé depuis de leur part que si ie repondois au livre intitulé : Testimonium Academiae où il m'accusent d'à--

voir rempli mes escrits de rrienteries, sans toutefois qu'ils en puissent marquer aucune, et ils ont fait imprimer ce livre depuis que M. le Rierseroit leur eut escrit en ma faveur par le commandement de S. A.; ils m'ont dis-ie fait menacer qu'ils se saisiroyent de certaine rente qu'ils ont sceu que i'avois en cette province et ainsi ils veulent que ie me laisse battre sans me defîendre et estre les maitres de l'honneur et des biens d'un homme qui n'est point leur suiet et qui ne leur a iamais fait aucun déplaisir. Sans que le nom de son Altesse, ni la justice de ma cause, ny les iugemens de tous les gens d'honneur de ce pays qui leur donnent le tort les en détourne. Ce qui me fait croire qu'ils se laissent encore conduire par l'esprit violent de mon ennemy et que cette brouillerie n'a servy qu'à l'affermir en sa puissance. Mais îè n'ay pas peur pour cella qu'ils me nuisent, et ie n'escris point cecy pour diminuer l'obbligation que i'ay à ceux qui m'ont fait la faveur de s'employer pour moy, au contraire ie l'estime d'autant plus grande que ie voy que ceux qui me vouloyent nuire sont plus animés contre moy, et ie n'eusse osé rien espérer de si avantageux que d'estre

ainsi tiré à haute lutte hors de leurs mains par les deux principaux membres de leur Estât. Je ne suis pas marry aussy que cette occasion m'ait fait employer beaucoup de personnes, c'est a faire à ceux qui sont d'humeur ingrate ^de craindre d'estre obligés à quelqu'un, pour moy qui pense que le plus grand contentement qui soit au monde est d'obliger, ie serois quasi assés insolent pour dire à mes amis qu'ils me doivent du retour lorsque ie leur ay donné l'occasion de le recevoir en me laissant obliger par eux. Mais surtout ie pense avoir beaucoup gagné en ma querelle pour ce qu'elle est cause que i'ay l'honneur d'estre connu de son Altesse et de luy avoir de très grandes obligations; car enfin c'est à sa seule faveur que ie doy maintenant ma seureté et mon repos qui sont les biens que i'estime le plus au monde. Tout ce que MM. les Députés ont fait n'a été qu'à sa considération et ie m'asseure que vous même, bien que ie ne doute nullement de l'affection que vous m'avez touiours

témoignée, n'auriez osé iamais tant faire pour moy si vous n'aviez iugé que Son Altesse ne l'auroit pas desagréable. En fin comme ie croy que MM. du Vroetschap d'Utrecht

me veulent à cause qu'ils pensent m'avoir desobligé sans que ie leur en aye donné aucun suiet ainsy i'ose maintenant me persuader que Son Altesse me veut du bien veu qu'elle m'en a déjà beaucoup fait sans que ie l'eusse mérité par aucun service. Mais pour ce que ie n'ay l'honneur d'en astre connu que par le favorable raport que vous et M.

deZuylechem luy pouvez avoir fait de moy, ie ne laisse pas en achevant mon calcul de trouver que c'est encore à vous que ie dois tout. Aussy suis-je, M. etc.

Descartes.

Du HoefleSONov. 1643.

Monsieur,

le ne pouvois recevoir d'estrenes à ce nouvel an que i'estimasse davantage que les lettres que vous m'avez fait la faveur de m'écrire, non seulement à cause qu'elles m'asseurent de votre amitié de laquelle i'avois desja tant d'auties preuves que ie serois le plus ingrat du monde, si ie ne manquois de la croire et de m'efiforcer par tous moyens de la mériter , mais aussi à cause que vous m'apprenez que son Altesse n'a pas désagréable le désir que i'ay de luy pouvoir rendre service en l'affaire dont ie vous avois parlé, Ce qui me persuade que ie pourrois peut estre ne luy estre pas înutille en cella, est qu'estant dernièrement à la Haye M. de Bergue me fit voir chez lui un avocat nommé ce me semble Bergoes, qui me montrant en la carte generalle de Rolande le lac qui est entre Dort et Geertruy--

demberg me dit que la question consiste en ce qu'une partie de ce lac appartenant à son Altesse et l'autre à la Comté de Hollande, les limites qui distinguent ces deux seigneuries ont autrefois esté mesurées par la distance de certaines places imobiles et par le Nord et le Sud et qu'après cella on a ietté certaines pierres dans l'eau pour les marquer et que maintenant les lieux où ces pierres se trouvent diffèrent beaucoup de ceux qui montrent ces mesures^ et nomme-ment qu'elles sont plus proches du costé de Geertruy demberg et aussy que l'eau y est plus proffonde et que les pescheurs de l'autre costé se réglant sur cette proffondeur de l'eau se sont avancés peu à peu vers la, et aussy ont usurpé une pocession au preiudice de son Altesse : car ie pense pouvoir démontrer par une raison de mechanique très certaine que ces pierres tant grosses qu'elles soient doivent avoir changé de place et s'être avancées vers Geertruydemberg parce que la terre s'y trouve plus basse que vers l'autre costé ou il dit qu'elle commence à se seicher et peut estre qu'étant sur les lieux et y considérant les divers cours des eaux de ce Lac on pourroit deschiffrer la raison pourquoi

chaque^ pierre a plus ou moins changé de place; car ie ne doute qu'elles n'ayent changé en tant qu'elles manquent à s'accorder avec les mesures des Arpenteurs lesquels ne sauroyent avoir gueres failly parce qu'ils les ont prises en diverses façons. Et ce qu'on allègue touchant la déclinaison de l'aymant n'a aucune force, car on a corrigé toujours dans les Boussoles, et bien qu'elle eut esté autre il y a cinquante ans quelle n'est à présent, les Boussoles d'alors n'auroyent pas laissé de montrer le Nord au même lieu que font celles d'aujourd'huy. Mais ie n'ose encore rien asseurer de tout cecy parce que ie n'en ay qu'une trop légère instruction, ie puis seulement dire que ie seray prest en tout temps et à toutes heures pour aller sur les lieux et faire tout ce qui me sera possible pour tacher de rendre quelque peu de service à son Altesse et que ie le tiendray à un extrême bonheur si l'en suis capable.

Je n'ay jamais fait de traité de l'aymant mais la troisième partie de ma philosophie que i'esG^ris en latin en contient les principes. Et i'en explique les propriétés à la fin du quatrième, laquelle j'achève maintenant, en sorte que i'en suis en cet endroit-là, sitôt

que ie les auray escrites en latin, ie ne manqueray de vous les envoyer aussy en françois car il ne me faudra que deux ou trois heures pour les y mettre^ mais il me faudra peut-être quelques semaines pour les digérer en latin , car i'ay quantité d'autres occupations et le libraire qui a commencé d'imprimer ce livre ne pouvant arriver à la fin de deux ou trois mois, ie ne me hâte pas de Tachever et n'y pense qu'au jour où il ne me survient point d'autre affaire.

Je suis extrêmement aise de ce que vous avez répondu à M. Brasset que je désire justice^ et ie luy suis obligé de ce qu'il a promis de prier M. l'Ambassadeur d'écrire pour m^ le faire obtenir. le voy par là qu'il est plus officieux par effet que par apparence, et c'est cette sorte d'amis que i'estime le plus. Ce qu'il me dit dernièrement en vostre présence m'empêche de presser davantage l'affaire , car mon humeur n'est pas de naviger contre le vent; et bien qu'il m'eut parlé plus favorablement deux ou trois jours après et que M. l'Ambassadeur m'ait offert depuis cella son assistance avec toute la franchise que ie pouvois souhaiter, il me semblait toutefois devoir attendre pour ne

me rendre pas importun. Maintenant puis- ({ue i'espere de sa part il faut que ie tache de coopérer à sa grâce pour ne la rendre pas infructueuse et pour cest effet j'ecriray aussy deux lettres en forme de requête Tune à luy pour luy expliquer les raisons qui m'obligent d'avoir recours à sa faveur et qu'elle puisse estre jointe à la sienne, s'il le iuge à propos, l'autre à MM. de Groningue pour leur faire voir l'équité de ma cause.

J'écriray ces deux lettres en latin si ce n'est qu'on iuge plus décent que i'escrive à Mons'' l'ambassadeur en françois. Et pour ce que i'habite dans le désert permettez-moy que ie vous demande à vous qui estes maitre des cérémonies comment ie dois mettre la superscription de ces lettres pour Mr de Broningue. Je croy que c'est Ilhistrissimis et prœpotentibus Grœningœ atque Ornlandiœ Ordinibus, mais pour M. l'ambassadeur ie .serois bien ayse de l'apprendre de M** Brasset affin de mettre en la meilleure façon et la plus avantageuse, aussy bien ne saurois-ie envoyer ces lettres que dans 8 jours car nous n'avons point icy de messager asseuré que celuy qui part le Samedy d'Alkemar, et ia luy dois envoyer celle-cy dès ce soir deux

ou trois heures après avoir receu votre pacquet, dans lequel i'ay trouvé une lettre qui m'apprend encore de fort bonnes nouvelles du côté de Groningue comme celluy qui me l'a envoyée vous pourra dire. Je suis, Monsieur, etc.

Descartes,

Du Hoef le premier jour de Tan 4644, que ie vous souhaite heureux et cent autres après. *

Monsieur,

Ma colère n'est pas si violente que ie ne puisse* fort bien attendre jusques à la fin du règne de mon adversaire si on juge que ie ne puisse pas facilement avoir raison de luy sans cella, et cel la est cause que ie n'envoyerai point encore ma requête a M.

l'Ambassadeur à ce voyage, mais ie ne lairray pas de l'envoyer dans 8 ou 15 jours car il n'importe pas qu'elle arrive un peu trop tost, mais suis encore en doute si i'en dois faire aussy une pour M" de Groningue car je me souviens que M. de Brajomckel me dit dernièrement qu'il n'était pas besoin et que M. l'Ambassadeur me faisant la faveur de leur demander justice pour moy, ils seroyent obligés de la faire sans que ie me rendisse partie, et cella me semble aussy fort raisonnable, car Vœtius n'ayant rien fait en son nom à Utrecht et le Magistrat

seul s'en estant meslé, ils ont rendu l'affaire publique, j'ay encore trouvé ces paroles d'avis dans la lettre enclose avec vostre dernière. S'il vous plaist d'aller à Groningue avec les lettres de S. AL et des Ambassadeurs pour demander justice vous l'obtiendrez sans doute et fort avantageuse. Mais ie ne considère en cella que les derniers mots car il n'y a point d'apparence de désirer des lettres de son Altesse pour cella et ie croirois faire tort à M. de la Thuillerie si ie m'adressois à d'autres ambassadeurs que luy 5 et sur ces seules lettres ils sei^ont plus obligés de faire iustice que si i'allois là les porter car ils me pourroyent payer de délais infinis. Au reste il m'importe extrêmement de demander iustice à Groningue car on m'assure que Schoock a desja dit que s'il estoit attaqué par moy il déclareroit librement ce qui estoit de luy et ce qui estoit de Vœtius, que la préface qui est le pire de tout n'est nullement de luy, et que le Magistrat (lit avoir veu des lettres qu'il avoit escrites à Vœtius ou il mandoit qu'il prevoyoit bien que ce livre ne luy tourneroit pas à honneur, et qu'il n'entreprenoit de l'escrire que pour

l'amour de luy, et qu'il s'appuyoit sur son

authorité, ainsy peut-estre qu'on découvrira diverses choses par son moyen. Et si ie puis avoir sa déposition ie ne doute point que ie n'obtienne aussy justice à Utrecht. Je remercieray cy-après M. Brasset de ce qu'il a fait pour moy, et de ce qu'il a disposé aussy M. Aldringa a escrire. le viens de lire les Thèses d'un Professeur en Philosophie de Leyde qui s'i déclare plus ouvertement pour moy et me scite avec beaucoup d'éloges que n'a iamais fait M. de Roy. Il a fait cella sans mon conseil et sans mon sceu car mesme il y a trois semaines qu'elles sont imprimées et je ne les receus que hier mais elles fascheront fort mes ennemis, car il y a quelque temps que ce mesme en ayant fait d'autres de fermis subtantialibus , ou il sembloit estre pour Aristote, et toutefois en effet il estoit pour moi, à ce qu'on m'a dit car ie ne les ay point veues, Voëtius luy escrivit aussytôt pour luy congratuler et Fexhorter à continuer. On me mande aussy qu'il y en a un à Groningue qui veut estre de mon coté, ces -choses là no me touchent guères, mais ce sont des coups d'état pour mon adversaire qui ie croy ne dort pas si bien que moy. Je ATous suis obligé si extrêmement et suis en-

core en train de vous tant importuner que ie n'en ose parler ni vous dire autre chose sinon que ie suis, Monsieur, vostre, etc.

Pescartes.

Je joins icy trois lettres deux desquelles viennent de France et seront s'il vous plaist adressées par quelqu'un de ses gens qui portera aussy la 3e à M. de Mory et à M^e de - Wilhelm ^fin qu'ils luy fassent trouver le chemin de Boisleduc car ie ne scay si i'ay ^ bien mis l'adresse.

Du Hoef le 8® janvier 1 SM.

Monsieur ,

Je viens d'apprendre que le règne de Schoock dure encore si longtemps que ie ne voy aucune apparence d'en pouvoir attendre la fin, qui ne sera, ainsy qu'on escrit que vers les jours caniculaires. C'est pourquoy i'ay escrit mes lettres et vous les envoyé ouvertes afin que s'il y manque ou qu'il y faille changer quelque chose, vous m'obligiez de m'en avertir, la longue lettre latine n'est pas seulement pour me servir ~k présent, mais aussy pour être une partie de mon apologie en cas qu'on me contraigne d'en escrire une. 11 me semble que le rectorat de mon adversaire ne luy peut gueres ayder, car il n'y a point d'apparence que les lettres où on se plaint directement de luy soient mises entre ses mains ni par conséquent (fu'il puisse empêcher qu'elles ne soient veues; et ceux qui m'ont asseuré que

i'aurois j ustice ont bien sceu qu'il est Recteur et que c'est aux Professeurs à connoitre de sa cause et toutefois il n'y ont pas fait de difficulté. Je croy qu'il importe beaucoup que Mr Aldringa escrive avec Mr l'Âmb.

car il leur pourra témoigner qu'on prend l'affaire à cœur, et afin qu'il ne semble pas •que ma cause soit peu favorable, d'autant <ju'on iuge à l'abord que c'est une vengeance «que ie demande, je seray bien ayse qu'on sache que mon intention n'est pas de faire ^ucun mal à Schoock, mais seulement de me délivrer des persécutions d'Utrecht, de la continuation desquelles ie suis encore tous les iours menasse de la part des Voetins et je ne voy point d'autre moyen pour les faire cesser qu'en contraignant Schoock à dire la vérité ou bien à estre condamné, j'obmets les compliments, car ce que ie vous dois est au delà de toute expression et ie suis, Monsieur, etc. . .

Descartes.

Je vous laisse la peine de cacheter s'il TOUS plaist les encloses.

Du Hoef le 45^ Janvier 1044.

Monsieur,

Sur ce que vous m'avez fait la faveur de me mander, des difficultés de Mr Brasset, et aussy que Mr Aldringa iuge à propos que les lettres soyent adressées au Sénat académique, je vous envoyé encore un mot de requête ou ie croy n'avoir rien mis qui ne se puisse aussy bien rapporter aux effets de la Province qu'au Sénat académique, et i'ay obmis le tittre afin qu'il y puisse estre ajouté selon que vous et ces 'Mr^ iugerez à propos car il n'importe pas qu'il soit escrit d'une autre main que de la mienne , et peutêtre que M' l'Ambassadeur ne voudra escrire qu'aux Etats, mais si M^ Aldringa le conseille ma requête ne lairra pas d'être adressée au Sénat, et cela ostera aussy la difficulté de M. Brasset , car ie ne demande autre chose de M. l'Ambassadeur sinon qu'il veuille recommander mon affaire, et ce que

que j'avois ajouté que comme le magistrat d'Utrecht a entrepris l'affaire pour Vœtius, ainsy i'esperois qu'il l'entreprendroit pour moy, ce n'est point afin qu'il le scashe ny afin qu'il face rien de plus pour cela, mais à cause que l'affaire est si claire que l'espère que la seule recommandation me le fera gagner et aussy que M^ de Brasjonkel m'avoit dit que ce seroit assez que Mi* l'Ambassadeur prist la pein§ d'escrire en ma faveur sans qu'on joignisse les lettres. Au reste vous m'obligerez en tout si extrêmement que ie me ferois tort à moy-même si je vous priois d'aucune chose en particulier car vous faites toujours plus pour moy que je n'ay osé désirer, et afin que vous ne preniez point plus de peine que la chose ne vaut, ie vous diray seulement en général que tout mon dessein est de demander justice en la meilleure façon que ie pourray pour satisfaire à ma conscience et sans me soucier beaucoup si on me la fait ou non car ie croy que cela importe plus aux juges qu'à moy. Je suis ravy de ce que son Altesse a daigné faire reflexion sur ce que ie vous avois escrit touchant son procès. J'avois tasché d'expliquer tout le point auquel ie

me suis imaginé luy pouvoir peut-estre rendre quelque peu de service, affin de pouvoir avoir l'occasion s'il m'en iuge capable , ce que ie tiendrois à un extrême bonheur et aussy afin de ne m'ingerer pas importunement en chose ou ie sois inutile, si le cas est autre qu'on me l'avoit fait imaginer. Je seray ravy aussy de repondre aux questions que vous me mandez avoir à me proposer et ie seray toute mgi vie, Monsieur, etc. . .

Descartes.

Du Hoef le 22^ Janv^r 1644.

xy.

Monsieur,

La rencontre de 4 ou 5 visages Français qui descendoyent de chez la Reyne au même moment que ie sortois de chez Me la Princesse de Boëme fust cause que ie n'eus pas dernièrement l'honneur de vous revoir, et que ie m'en alay sans dire à Dieu. Car ayant ouy de loin qu'ils me nommoient et craignant que ces éveillés ne m'arrêtassent avec leurs discours à une heure que i'avois envie de dormir, ie me retiray le plus vite qu'il me fut possible, et n'eus loisir que de dire H un de vos gens, que ie vous souhoitois le bon soir.

Maintenant ie m'afflige d'apprendre que vous allez à Zutphen car ie crains que vous n'alliez de la en campagne et que cella ne m'oste le bonheur que i'esperois de vous trouver encore à la Haye dans quinze jours ou trois semaines que j'avois fait dessein

d'y aller. Je ne me soucie pas tant du prompt départ de Mr de la Thuillerie bien que cella peut estre anéantira mon affaire de Groningue, car ie ne Tay jamais prise beaucoup à cœur. Mais ie ne laisse pas de vous avoir très grande obligation des peines que vous avez prises pour la faire réussir. Si vous passez de Zutphen à Tarmée, je me propose de me rendre soldat pour quelques jours, et en quelque lieu que vous soyez ie ne me mettray point en route vers la France sans aller premièrement recevoir vos Commandements et vous dire de bouche que ie'suis de cœur et d'âme,- Monsieur, vostre etc. . .

' Descartes.

Du Hoef le 8^ Avril 1644.

Monsieur,

Je ne recoy jamais de vos lettres que ie n'^y remarque beaucoup de preuves de vostre amitié, et vos dernières que ie n'ay receu que Lundy au soir bien qu'elles sem'blent avoir esté écrites 15 jours plutôt^ m'ont fort obligé de m'apprendre l'indisposition de Mme la Princesse de Bohême laquelle m'a tellement touché que ie serois allé à la Haye tout aussy tost que ie l'ay sceue sinon que i'ay trouvé à la fin de vostre lettre qu'elle se çortoit beaucoup mieux qu'elle n'a voit fait auparavant, et il faut que ie vous avoue que depuis mon voyage de France ie suis devenu plus vieux de 20 ans que ie n'estois l'année passée en sorte que ce m'est maintenant un plus grand voyage d'aller d'icy à la Haye que ce n'eut esté auparavant d'aller jusques à Rome. Ce n'est pas pourtant que i'aye aucune indisposition grâces à Dieu, mais ie me sens

plus foible et pense avoir davantage besoin de rechercher mes commodités et mon repos. Ce qui est cause aussy que ie ri'escris pas de la moitié tant de lettres que ie faisois auparavant, et ie n'avois point fait réponse à celle que vous m'avez fait la faveur de m'escrire il y a deux mois parce que ie n'avois rien alors à vous mander que de remerciemens et ie me suis tellement asseuré sur votre affection que ie n'ay pas douté que vous ne voulussiez bien m'en dispenser, aussy que vous me promettiez de m'écrire plus au long au prochain ordinaire, ce que i'escris à M^e la Princesse de Boëme pour m'excusor de ce que ie n'avois pas sceu plutost sa maladie à scavoir que i'attendois de jour à autre de vos lettres et que vous me faites touiours la faveur de me mander de ses nouvelles. Je ne manqueray pas d'examiner soigneusement les quatre bouteilles que vous m'avez obligé de m'envoyer mais ie n'ay pas encore eu assez de temps, tout ce que ie puis remarquer est que l'eau de la grande bouteille marque B. est bien moins agréable au goust que l'autre et sent le feu en sorte qu'on connoit qu'il y a dedans quelque liqueur tirée par distillation, et au contraire

la petite bouteille marque B. semble être la plus pure car dans celle qui est marquée A, il y a quelque mélange de l'eau des grandes Bouteilles et le reste de la liqueur semble n'estre que de l'eau forte comune. C'est bien aussy une espèce d'eau forte qui est en la petite bouteille C. mais qui est ce semble tirée dij sel comun de l'alun et du vitriol au lieu qu'en l'autre il y a aussy du salpestre pour la poudre rouge qui est au fonds ce doit estre du fer de la pierre d'aimant du plomb et du mercure mais ie n'ay pas encore eu le temps d'examiner lequel c'est de ces 4. Je n'ai peu aussy -encore voir le lunetier pour lui faire reparer le défaut de sa lunette ou tacher d'en trouver une autre meilleure , ce sera pour la première occasion, et i'adressel^ay touiours mes lettres à votre logis de la Haye encore que vous fussiez parti pour l'armée si ce n'est que vous me mandiez une autre adresse. Au reste si vous me faites la faveur de venir faire icy une promenade auparavant ainsy que vous me faites espérer, je seray ravy d'avoir l'honneur de vous y voir et ie ne scache personne au monde que i'y receusse avec plus de joye. Je n'ay encore rien d'asseuré de Groningue mais cella m'est

entièrement indiffèrent, et ie suis résolu de les laisser faire sans iamais me remuer d'un pas ni escrire ou dire aucune chose a personne pour ce sujet. Je suis. Monsieur, etc.

Desgartes.

D'Egmond le 18* May 1645.

Monsieur ,

J'eu dernièrement beaucoup de regret en passant par La-Haye de ce que ie ne peu avoir l'honneur de vous y voir et peu s'en falut que cela ne m'obligeât à y retourner un jour ou deux après, mais la hâte que i'avois de revenir continuer mes rêveries auxquelles ie m'occupe maintenant avec d'autant plus d'assiduité que ie crains de n'en avoir pas si bien le loisir cy après, fust cause que ie pris le chemin de ce lieu le plustost qu'il me fust possible aussy que ie n'esperois point vous pouvoir rendre aucun service. Pour mon affaire d'Utrecht je suis bien résolu d'envoyer au Magistrat le factum, que vous avez veu avec une petite lettre que i'y ajouteray affin de les avertir de mon départ et leur faire voir que ie ne m'en veux pas aller sans leur dire adieu. Je n'attends que iusques à ce que ce factum

soit transcrit pour leur adresser, mais ie me soucie si peu de la réponse qu'ils me pourront faire que ie croy ne devoir employer personne pour me les rendre favorables.

Je vous suis cependant très obligé des offres qu'il vous a plû me faire et vous avez assez veu cy devant par expérience que ie ne m'épargne pas à employer les personnes que i'honore et estime le plus, pour ce que ie suis bien ayse de leur avoir de l'obligation. Je me réjouirois de l'espérance que vous me donnez que ie pourray avoir l'honneur de vous voir à Paris si ie ne craignois que ce soit une marque de mécontentement que vous avez en ce paîs. Mais je souhaiterois bien de vous voir icy si vous preniez plaisir à vous divertir Quelques fours à la campagne, et que le voyage no vous fust point incommode, nous nous pourrions entretenir à cœur ouvert et je vous puis assurer que je suis avec un zèle très parfait. Monsieur vostre très humble et très obéissant serviteur:

Descartes.

D'Egmond le 7 Février 16-48.

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