‹ Lettres inédites de Hector Berlioz à Thomas GounetChapitre 2 sur 2 · L. Michoud · texte numérisé non relu

L. Michoud

1 Lettres intimes, p. 190.

3 Ibid., p. 194.

DE

à THOMAS GOUNET

Mon cher Gounet,

N'auriez-vous pas dans vos papiers le manuscrit original des Francs Juges ? la copie soignée que vous m'en aviez donnée ne peut se retrouver aux Nouveautés et le directeur du Théâtre Allemand veut le lire avec l'intention de le faire traduire aussitôt pour le monter ici cet été.

Adieu i.

Lyon, ce 9 février [1831].

Mon cher Gounèt,

Je comptais vous donner des nouvelles de Ferrand, mais après m'avoir fait attendre pendant trois semaines, et laissé trois lettres sans réponse, suivant son habitude, il a fini par m'écrire qu'il ne pouvait pas venir à La Côte,

1 Cotte lettre, qui fait allusion aux pourparlers entre Berlioz et Haitzinger, est de mai 1830. — V. la lettre de Berlioz à son père, du 10 mai 1830 (Correspondance inédite, Appendice; la date de 1828, supposée par M. D. Bernard, est inexacte, comme l'a déjà remarqué M. Hippeau, Berlioz intime); et la lettre à Ferrand, du 13 (Lettres intimes).

en m'engageant à aller à Bellay. Ce voyage m'aurait fort intéressé à cause de lui, mais ses parents sont de si étranges personnages, que je me suis retenu de ce côté, et, cédant à la force qui me pousse en Italie, je pars ce soir1.

Je saurai au moins dans dix jours la durée de mon infernal exil. Oh! mon cher Gounet, je suis bien malheureux ; rien, je vous assure, ne peut donner une idée de ce que je souffre 2.

Et vous, que devenez-vous? Ne vous guérissez- vous pas? Je pense bien souvent à vous et je me figure que vous êtes triste ; écrivez-moi quelquefois à Rome Villa Medici.

Veuillez avoir la bonté de porter le billet de vingt francs ci-inclus à mon imprimeur, Mme Michel, rue Montmartre. On vous donnera l'adresse chez Schlesinger ; je lui dois soixante-deux francs; dites-lui, je vous prie, que je suis en Italie pour quelques mois et que je pense lui envoyer le reste avant mon retour.

Schlesinger m'a payé sept exemplaires sur huit des mélodies 3 ; j'en avais placé un chez une élève, je vous en dois donc quatre à cinq francs ; ainsi marquez sur votre compte des mélodies que je vous dois vingt francs, car tout cela s'embrouillerait dans ma tête. Je ne sais pas encore ce que je toucherai à Rome de ma pension.

Adieu, mon cher Gounet, mille amitiés, je vous prie, à Auguste *.

Votre sincère ami.

1 V. lettre à Ferrand, du même jour 9 février 1831.

2 D'être éloigné deMlle Moke.

3 Neuf mélodies irlandaises, imitées de l'anglais (de Thomas Moore) par T. Gounet; publiées à frais communs par les deux amis en février 1830.

4 Auguste Berlioz, très souvent nommé dans les Lettres intimes.

Rome, ce 14 juin 1831.

Je vous remercie mille fois, mon cher Gounet, de votre lettre aimable et affectueuse ; il y avait si longtemps que j'étais privé de vos nouvelles. . . tant de choses s'étaient passées depuis notre séparation. . . Me voilà de nouveau caserne, j'ai quitté Nice par prudence pour ne pas exposer ma pension, M. Horace faisant quelques difficultés pour me la faire toucher en Sardaigne *. Votre lettre est arrivée à Nice après mon départ, mais le directeur de la poste m'a tenu parole et me l'a fidèlement adressée à Rome. Ainsi il m'est impossible d'expliquer le silence d'Hiller et de ces messieurs 2 dont vous m'anoncez vous-même la réponse. Voulez- vous, je vous prie, passer chez Hiller et savoir pourquoi il ne me répond pas. Que diable y a-t-il donc qui retienne la plume de Richard, de Desmarest?... C'est incompréhensible.

Ferrand m'a écrit ces jours-ci, il arrive de la Suisse. Pixis m'a répondu à Florence et j'ai reçu sa lettre à Nice. Si vous le voyez au café Feydeau où il va tous les soirs, dites-lui mille choses de ma part.

Je travaille beaucoup ; j'achève dans ce moment un Mélologue 3 faisant suite à l'épisode de la vie d'un artiste; ce sera pour être exécuté après la symphonie et cela com-

1 C'est-à-dire dans le royaume Sarde, et non dans l'île de Sardaigne. L'équipée qui s'est terminée à Nice est bien connue. Horace Vernet était alors directeur de l'Académie de France à Rome.

2 Allusion à la lettre collective du 6 mai 1831 « à MM. Gounet, Girard, Hiller, Desmarest, Richard, Sichel » [Correspondance inédite).

3 Lélio.

plètera un concert. J'ai fait les paroles en venant de Saint-Lorenzo à Rome, dans mon dernier voyage; j'avais laissé derrière moi la voiture et, en cheminant, j'écrivais sur mon portefeuille. La musique est faite aussi, je n'ai plus qu'à copier. Il y a six monologues et six morceaux de musique, chant seul, chœurs, orchestre seul, ou chœur et orchestre. Je regrette bien de ne pouvoir pas vous montrer mon coup d'essai en littérature, et profiter de vos conseils, mais ce n'est que différé. Pour les vers, je ne [me] suis pas amusé à courir après la rime, j'ai fait de la prose cadencée et mesurée, quelquefois rimée, c'est tout ce qu'il faut pour la musique. C'est Moore qui m'en a donné l'idée *. Toutefois, la présence de la musique est justifiée dans le mien (sic) et c'est sous une forme dramatique que j'ai présenté le sujet. La scène commence après le songe d'une nuit du Sabbat, au moment où l'artiste revient à la vie.

Ce voyage m'a enrichi de trois nouvelles compositions: l'ouverture du Roi Lear-, celle de Rob-Roy et le Mclologue; je ne sais pas au juste ce que cela vaut, mais je sais que ma course à Nice m'a coûté mille cinquante francs ; trop heureux que mon but n'ait pas été atteint, je ne regrette pas aujourd'hui cet argent.

Vous me parlez du nouveau roman de V. Hugo 3; je

1 La dernière des neuf mélodies irlandaises, l'Élégie, pour laquelle Berlioz avait une affection particulière, est composée sur texte en prose. La question de la musique sur prose préoccupait Berlioz à cette époque : il en traite dans la lettre à Ferrand du 26 mars 1832.

2 L'ouverture du Roi Lear a été achevée à Nice le 9 ou le 10 mai 1831 [Lettres intimes). Quant à celle de Rob-Roy, elle n'était qu'esquissée (Correspondance inédite, lettre à Hitler, du 1" janvier 1832).

3 Notre-Dame de Paris.

brûlais de le lire avant que vous m'en eussiez parlé ; mais trouve-t-on quelque chose à Rome? Passe encore à Florence où il y a un magnifique cabinet littéraire ! Rome est la ville la plus stupide, la plus prosaïque que je connaisse. On n'y vit pas si on a une tête et un cœur ; il n'y faut que des sens externes.

Je suis environné, dans ma maudite caserne, d'êtres vulgaires, sans âme d'artistes, dont la société et le bourdonnement m'impatientent horriblement; il y a deux ou trois exceptions peu tranchées, mais c'est tout. Ah 1 Dieu, quand reverrai-je nos soirées de tête-à-tête avec notre bain de thé au café de la Bourse, avec un cabinet sombre et le spleen!

Si au moins je pouvais être seul, si j'avais la mer à adorer (car je l'adore) comme à ma riante Nice, je ne me plaindrais pas. Tous les jeudis il y a grande réception chez M. Horace, on y danse ; quelquefois aussi le dimanche. Vous jugez comme cela m'amuse.

Si cela ne vous ennuyait pas trop, je vous prierais de m'écrire le plus que vous pourrez, et de mè parler de vous, de tout ce que vous faites ; vous verrez si je suis exact à répondre.

Adieu, il me semblait que mon attachement pour vous ne pouvait croître, mais je m'étais trompé.

Rome, ce 28 novembre 1831.

Mon dearest Gounet,

Béni soyez-vous mille fois ! Vous n'oubliez pas les absents, les exilés, les orphelins; votre lettre que j'ai

trouvée sur le chevet de mon lit, un soir en revenant de la campagne, m'a donné une délicieuse insomnie. Vous m'écrivez de grandes lettres, je riposte par une espèce de poulet, maigre d'expressions, pour mes sentiments pour vous. C'est donc fini, Y empire de Constance est passé, je vous en félicite de tout mon cœur, puisque votre liaison avec la nymphe capricieuse ne servait qu'à vous tourmenter. Vous me demandez si j'ai trouvé quelque âme romaine qui, etc., etc.?... Non.

Ne parlons pas de cela. Ce qu'il y a de pire, c'est que je ne puis vivre sans musique ; je ne puis m'y accoutumer, c'est impossible. Ma haine pour tout ce qu'on a l'impudence de décorer de ce nom, en Italie, est plus forte que jamais. Oui, leur musique est une catin ; de loin, sa tournure indique une dévergondée, de près, sa conversation plate décèle une sotte bête. Je ne suis revenu que d'une seule de mes préventions ; c'est celle contre les Italiens que je trouve jusqu'à présent d'aussi bonnes gens que d'autres; surtout ceux des montagnes que j'ai vus davantage. Aussi vais-je souvent les visiter ; ma malheureuse maladie fait tous les jours, à Rome, de nouveaux progrès ; je n'y connais d'autre remède, quand les accès sont trop forts, que la fuite. Dès que je me sens plus tourmenté du spleen qu'à l'ordinaire, je mets ma veste de chasse, je prends mon fusil et je décampe à Subiaco, quel temps qu'il fasse. Il y a huit jours que j'ai fait le voyage de Tivoli à Subiaco par une pluie enragée qui a duré toute la journée. Le mois dernier je suis revenu de Naples à pied, à travers les montagnes, par les bois, les rochers, les hauts pâturages, et je n'ai pris de guide qu'une fois. Vous ne sauriez croire le charme d'un pareil voyage : ses fatigues, ses

privations, ses apparences de danger, tout cela m'enchantait ; j'y ai mis neuf jours que je me rappellerai longtemps.

Je ne vous parle pas de mes impressions multipliées, au Vésuve, à Naples, à Pompéi, etc.; j'aurais trop à dire, seulement je trouve toujours que rien n'égale la mer. Mais nous causerons, nous causerons de tout cela. Vous m'apprenez le mariage de la sœur de Berlioz ; je lui avais écrit de Naples, il ne m'a pas répondu; je lui demandais des nouvelles de cet inexplicable Ferrand qui vient aussi de se marier il y a trois mois et qui n'en dit rien à personne. 11 paraît que vous l'ignoriez, car vous ne m'en dites rien; je lui avais écrit, à l'époque de son mariage, que je ne connaissais pas, une lettre1 qui motivait plus que toute autre une réponse, et il ne me l'a pas accordée. J'ai su indirectement qu'il avait épousé sa passion, M1Ie Aimée Roland. Personne ne me répond ; ce qui me met par moment dans des rages inconcevables. J'écrivis à Hiller , rue Sainte- Anne, n° 1, il y a deux mois2; point de réponse ; pas plus que de Ferrand et d'Auguste. J'aurai, je crois, bientôt à vous apprendre le mariage de ma sœur aînée3 et son voyage à Paris. Voyez quel crève-cœur de ne pas m'y trouver, mais vous irez au moins lavoir; j'arrangerai ça. Son futur est un juge au tribunal de Grenoble. Je ne sais pas combien de mois j'aurai encore à dévorer mon cœur dans notre maudite caserne; mais, dans tous les cas, je passerai par Paris avant d'aller en Allemagne pour ma troisième année. Adieu, mon cher Gounet, si vous rencontrez Hiller,

1 Celle du 3 juillet 1831, où il proposait à Ferrand d'écrire un « oratorio colossal » intitulé le Dernier jour du monde. - Le 17 septembre (Correspondance inédite]. 3 Nancy Berlioz, fiancée à M. Pal, juge à Grenoble.

accablez-le de malédictions de ma part ; rappelez-moi au souvenir du pater familias Auguste, de ce bon Pixis que vous trouverez facilement au café Feydeau, de Desmarest qui est un drôle, un paresseux, un grand vilain, et croyezmoi plus que jamais votre tout dévoué.

Rome, 17 février 1832.

Mon cher Gounet,

Puisque vous êtes le seul homme exact, le seul sur lequel un absent puisse compter, entre tous ses amis, j'ai recours à vous pour une petite commission dont je suis sûr que vous me rendrez bon compte. J'ai envoyé, il y a plus d'un mois, à la Revue Européenne, un grand article sur l'état actuel de la musique en Italie1, lequel article m'avait été demandé peu de temps auparavant par de Carné. Je l'ai adressé, comme il me l'avait indiqué, au bureau de la revue, rue des Saints-Pères, n° 69, ou, en l'absence du directeur, à M. de Cazalès que je connais personnellement un peu ; en outre, j'ai écrit une lettre particulière à M. Cazalès pour le prier de m'informer du sort de mon article, de l'époque de son insertion, etc. Depuis lors je n'en ai pas reçu de nouvelles ; veuillez donc, je vous prie, un matin, en vous rendant à votre bureau, passer à celui de la revue, ou chez M. Cazalès, rue du Cherche-Midi, n° 15, et demander ce qu'est devenu mon paquet. Je vous prie aussi de me répondre aussitôt ce que

1 Dans sa lettre à Ferrand, du 8 janvier 1832, Berlioz parle aussi de cet article qu'il était en train d'achever.

vous aurez appris. Ce serait pour moi une vexation cruelle et une insupportable corvée d'être obligé de recopier ce maudit article si la première copie a été égarée.

J'ai enfin reçu des nouvelles de Ferrand; de Germain* aussi, mais d'Auguste point ; il a laissé deux lettres sans réponse, il se marie, il est marié 2, avec la sœur de Gilardin, une compatriote de Ferrand. Hiller n'a pas répondu non plus à mes deux dernières lettres3, et si j'en ai enfin obtenu signe de vie il y a deux mois, c'est à vous que je le dois.

Que faites-vous au milieu de toutes ces conjurations, conspirations4, factions, désolation du sens commun, des arts et des gens paisibles?... Quelle part y prenez-vous? Je voudrais bien, pour votre repos, qu'elles ne vous intéressassent pas plus que moi.

Si vous écrivez quelque jolie petite poésie dans votre genre, voudriez-vous bien me la réserver? me l'envoyer? Je compte, à mon retour en France, publier un autre

1 Assez souvent nommé dans les Lettres intimes ; voir par exemple celle du 27 décembre 1829.

2 « Germain m'a donné des nouvelles d'Auguste et de son mariage », écrit Berlioz à Ferrand le même jour, 17 février 1832. Auguste était déjà marié le 8 janvier (Lettres intimes). — La lettre IV ci-dessus le traite de « paler familias ». Et on lit dans la lettre collective du 6 mai 1831 {Correspondance inédite) : « Dites-moi, Gounet, Auguste, le nouveau marié, est-il heureux en ménage? »

3 Nous n'avons qu'une lettre de Berlioz à Hiller restée sans réponse à cette date : celle du 1er janvier 1832 (Correspondance inédite, xi). A moins qu'il ne fasse erreur, l'autre s'est perdue. La réponse désirée ne devait pas se faire attendre, car Hiller l'écrivait ce même jour, 17 février : mais elle n'arriva à Rome que le 16 mars (Correspondance inédite, xu).

4 Complot des tours Notre-Dame, 4 janvier; — complot de la rue des Prouvaires, 1er février.

recueil dans le goût des mélodies sur des paroles de divers auteurs. J'ai fait dernièrement un petit air sur la Captive de Victor Hugo, qui vous plaira, j'en suis sûr. J'arrive des montagnes où j'ai passé tout le commencement de ce mois, vagabondant, mon fusil sur l'épaule, malgré le froid piquant, la neige et la glace, couchant tantôt dans un village, tantôt dans un autre, content de satisfaire mon désir de voir et mon humeur inquiète, libre au moins des entraves académiques.

Je partirai d'ici au commencement de mai; je me dirigerai sur Grenoble en jouant un tour à M. Horace qui me croira à Milan. De là je ferai une excursion à Paris, et je laisse à penser quelle joie de retrouver et vous, et la musique, et nos thés au café de la Bourse, et nos fins dîners chez Lemardeley, et les récits, et les caquets : car nous pouvons nous en permettre nous, nous qui ne sommes pas mariés. Concevez-vous rien à cette matrimoniofurie1 qui les prend tous ? Ma sœur aussi vient d'épouser un juge au tribunal de Grenoble. Albert Duboys, dont vous vous rappelez la Cantate à la duchesse de Berry et la lettre un peu drôle qui y était jointe, épouse aussi une beauté riche du département de la Drôme. Auguste, Ferrand, Edouard Rocher, de Carné, tous, tous mariés cette année; prenez garde à vous : « Oiseaux, gardez bien, gardez bien votre liberté ! »

Adieu, montrés cher Gounet, mille milliers d'amitiés. A vous pour la vie.

1 Berlioz se rappellera cette expression trente ans plus tard. Dans Béatrice et Bénédict (n° 5, trio), il oppose la « matrinioniomanie » de Claudio à la « matrimoniopliolne » de Bénédict.

La Côte-Saint-André (Isère), 11 juin 1832.

Mon carissime Gounet,

Donnez-moi vite de vos nouvelles, je vous en prie en gTÙce. Vous pouvez penser si j'ai des sujets d'inquiétude sur votre compte, au milieu de tout cet affreux galimatias1. J'arrive de Rome il y a peu de jours, je me suis arrêté à Florence, à Milan et à Turin; je suis censé en Italie, et en conséquence je ne pourrai me montrer à Paris qu'au mois de novembre pour y donner quelque concert, si le ciel le permet, et de là partir pour Berlin.

Pourquoi pendant ces jours mauvais m'avez-vous laissé sans me donner signe de vie?. . . Il n'y a pas besoin de m'écrire de longues lettres si vous n'en avez pas le temps ; quelques lignes suffiront.

Aussitôt après votre réponse, qui, je l'espère, ne se fera pas attendre, je vous enverrai une petite lettre pour Cazalès dont je vous expliquerai le contenu et au moyen de laquelle je pourrai, je pense, vous faire toucher l'argent que je vous dois depuis si longtemps. Je vous traite bien sans façon, il est vrai, et je crains que vous ne me disiez comme Lucullus : « Je ne savais pas être si fort de vos

1 Le choléra, depuis longtemps attendu ( « En a-t-on bien peur à Paris de ce fameux choléra? », lettre à Ferrand, du 17 septembre 1831) avait éclaté à Paris le 26 mars. Casimir Périer en était mort le 16 mai. — Des troubles politiques justifienl aussi le mot de galimatias : équipées de la duchesse de Berry (avril-mai) ; insurrection à l'occasion des funérailles du général Lamarque (5 juin).

amis... » Mais non, franchement, je ne le crains pas ; vous savez très bien que vous m'avez donné le droit de vous regarder comme un de mes meilleurs et de mes plus solides amis.

Gomme le règlement de l'Académie me confine en Italie pour le reste de cette année, ne parlez pas trop de mon arrivée en France , cela pourrait compromettre M. Horace et moi. Toutefois, je voudrais bien avoir des nouvelles de M. Lesueur, tâchez de m'informer aussi du sort de mes autres connaissances, Desmarest, Prévost, Casimir, Turbry, Girard', si vous pouvez.

Hiller est à Francfort, j'ai reçu une lettre de lui à Florence. Ne vous a-t-il pas embarrassé d'un paquet2 pour moi ?...

' Prévost (Eugène-Prosper), 1809-1872, élève de Le Sueur, comme Berlioz; avait partagé, en 1829, avec Monfort, le second grand prix de ((imposition, le premier n'ayant pas été décerné parce qu'on ne voulait pas couronner la cantate de Berlioz (La Mort de CléopûtreJ.

Faure (Casimir), souvent cité dans les Lettres intimes (vi, xvi, xxxiv, xl, xlvi). Il épousa, dans le courant de l'été, M1'8 Delphine Fornier, de Vienne (lettre à Ferrand, du 13 juillet) : était-ce une belle-sœur d'Estelle, devenue Mme Fornier, et fixée à Estressin?

Turbry (Franeois-Laurent-Hébert), 1795-1859, violoniste et compositeur toulousain. A composé, lui aussi, une Symphonie fantastique.

Girard (Narcisse), 1797-1860; alors chef d'orchestre à l'Opéra italien, plus tard successeur de Valentino à l'Opéra-Comique et d'Habeneck à l'Opéra et à la Société des Concerts.

- C'étaient les bijoux, souvenirs, etc. — y compris la médaille du prix de Borne — naguère confiés à M"* Moke, alors mariée à Pleyel. Sa mère, « l'hippopotame », avait remis le paquet à Hiller pour le faire tenir à Berlioz, et celui-ci avait prié Hiller de le déposer chez Gounet; voir Correspondance inédite, xn et xm.

Je vais voir Ferrand à Bellay, la semaine prochaine ; adressez néanmoins à La Côte votre réponse. Adieu, mon cher ami.

Tout à vous '.

Grenoble, 10 juillet 1832.

Mon cher Gounet,

Je vous envoie la petite couyonade ou couïonnade2 en question. C'est mon beau-frère, M. Pal, qui vous la remettra. J'ai essayé de mettre quelques notes sur la jolie poésie que vous m'avez envoyée, mais sans y réussir; elle a une teinte satyrique qui m'a, je crois, g-êné. Si je réussis plus tard, je vous l'enverrai. Voulez-vous avoir la bonté de m envoyer, par la même occasion, un exemplaire de vos mélodies, s'il en reste encore chez Schlesinger. J'ai promis à Mme Lacroix, dame d'honneur de la reine Hortense à Rome, de les lui envoyer et je ne voudrais pas manquer à ma parole. J'ai donné à Mendhelson (sic) le dernier exemplaire qui m'était resté.

(J'espère que je n'ai pas oublié la conjugaison du verbe envoyer.)

Je suis dans un état de stupidité complet depuis quelques jours ; ainsi ne m'en veuillez pas de l'insignifiance de ma lettre. Il fait trop chaud. Je m'ennuie trop. Mes idées sont trop sombrement violentes. Je suis fort bête.

Je n'ai pas encore vu Ferrand. Desmarest m'a ponc-

1 Gounet répondit sans retard. Berlioz écrit à Ferrand le 22 juin: « Je viens de recevoir une lettre de Gounet, dont j'étais un peu en « peine depuis le choléra et la dernière émeute. Il va bien. »

2 Le postcriptum ci-après montre qu'il s'agit de la Captive.

tuellement répondu. Si vous le voyez, dites-lui de ne pas s'impatienter si je ne réponds pas encore à ses questions. J'attends d'être retourné à La Côte. Ici je n'ai fait jusqu'à présent que mon métier ordinaire de vagabond ; de campagne en campagne, oncles et tantes et cousines et amis mariés, d'autres se mariant, noces et festins, parties de boules, baignades, sottes réflexions, tambours en troupes nombreuses que j'aime à suivre comme les enfants. Voilà.

Adieu, mon cher ami. Vous voyez que ce n'est pas ma faute et que je suis vraiment bête comme un conspirateur.

P. S. — Quand vous m'écrirez à La Côte, mettez mes deux noms pour que la lettre ne soit pas remise à mon père.

Je pense que vous avez les Orientales ; comme je ne sais pas tous les couplets de la Captive, je ne les ai pas copiés.

Je retourne à La Côte dans trois jours.

Bellay, 25 août 1832.

Mon cher Gounet,

Mon beau-frère m'a apporté les deux exemplaires de vos mélodies que vous m'avez envoyés et, de plus, une bonne et charmante lettre sur laquelle je ne devais guère compter d'après les sottes quelques lignes que je vous écrivis sous l'influence spleenique de la chaleur. Ma sœur aînée se trouvant dernièrement aux eaux d'Uriage y a rencontré Mme votre mère et n'a pas manqué de l'aborder;

elles ont beaucoup parlé de nous deux ; je regrette bien de ne pas m'y être trouvé en même temps; mais il n'est pas bien loin celui où je pourrai, non seulement parler de vous, mais parler à vous, ce qui vaut encore mieux.

Je vous écris de chez Ferrand, que je quitterai dans deux jours pour retourner à La Côte. J'ai encore tant à copier pour mon prochain concert que je n'ose pas perdre trop de temps.

Que vous dire de mon séjour en Dauphiné? Je copie, je mène mon petit frère * à la chasse au filet, je lis M. de Balzac, Saintine, Michel Raimond, puis je m'ennuie ; je fais la partie de boules, puis je m'ennuie; je voyage dans les campagnes voisines, puis je m'ennuie encore; je pense à mes montagnes d'Italie où je m'ennuyais si librement ; puis je les regrette et je m'ennuie de plus belle ; enfin je mène une vie charmante.

Et vous, je pense que vous conjuguez aussi fort bien le verbe « nous nous ennuyons, vous nous ennuyez ».

Tenez, je ne sais que vous dire ; je ne voulais que vous donner signe de vie; demain je vais avec Ferrand aux eaux d'Aix chercher sa femme que je ne connais pas encore!

Voilà tout ce que je puis vous dire de plus important. Ce n'est pas tenez, adieu.

Je suis fort bête aujourd'hui, et pourtant il vient de pleuvoir.

Tout à vous. Votre dévoué.

1 Prosper Berlioz, 2G juin 1820-15 janvier 1839.

[Premiers jours de novembre 1832 *.]

J'arrive à l'instant. Je loge rue Neuve-Saint-Marc, n°l, dans l'ancien logement d'H. Sm... C'est curieux! je meurs d'envie de vous embrasser; à ce soir à huit heures, au café Feydeau.

[Fin novembre 1832 2.]

Mon cher Gounet,

Pourriez- vous me faire le plaisir de venir me prendre ce soir chez Desmarest après votre dîner sur les six heures.

J'aurais beaucoup à causer avec vous. Vous vous êtes, nous nous sommes étrangement trompés sur le compte d'H. S..., mon bon et cher ami, je suis immensément heureux; jusqu'à nouvel ordre. Les persécutions commencent du côté de ma famille et ne cessent pas de la part de la sienne. Mais elle me promet du courage et de l'énergie ; pour moi, je suis sûr de n'en pas manquer et nous vaincrons les difficultés; bientôt, j'espère.

1 Berlioz écrit de Lyon à Ferrand, le 3 novembre : « Je pars ce « soir pour Paris ; » — et, par lettre datée de Paris, vendredi B novembre, il demande à l'Intendant général de la liste civile la salle du Conservatoire pour y donner, le 2 décembre, un concert (qui fut remis au 9).

- Le revirement au sujet d'Henriette Smithson doit être antérieur au concert du 9 décembre 1832, donné principalement en son honneur.

Adieu, mon cher et bon ami. J'ai fait preuve d'un courage infernal après vous avoir quitté l'autre jour ; cet elïbrt m'a été largement payé.

Mais je vous dirai tout. Adieu.

Jeudi matin.

Cher Gounet,

Voilà l'ouvrage en question.

Lisez, voyez et écrivez de ces jolis vers que vous faites si bien.

Adieu à vous sur votre terre, je retourne à mon ciel.

Paris, 24 octobre *.

[Commencement de novembre 1833] 2.

Mon cher Gounet,

Seriez-vous assez bon pour m'envoyer le plus tôt possible la chanson de Weber (Lùtzow) ; il faut que je fasse copier les parties? — Si vous veniez ce soir me l'apporter vous-même, ce serait parfait.

Tout à vous.

1 Berlioz avait épousé Henriette le 3 octobre ; sa lune de miel était donc âgée de trois semaines. - La Chasse de Lutzow fut exécutée le 24 novembre 1833.

[1er novembre 1833*] Mon cher Gounet,

Travaillez-vous? et à quoi? est-ce notre acte ? sont-ce les Brigands ? je voudrais bien avoir le Cri de guerre avant l'autre; si vous pouvez le finir, je m'y mettrais. Nous allons ce soir aux Italiens et demain à l'Opéra, mais je pense que notre soirée sera libre samedi ; ainsi, si vous pouvez disposer de la vôtre, nous serions heureux de vous voir.

Adieu, adieu.

Paris, 18 novembre [1833].

Mon cher Gounet,

J'ai encore recours à vous pour les lettres du roi et de la famille royale 2. Je ne sais si celles que vous m'aviez faites pour mon concert pourraient encore servir. Envoyez-les moi, voulez-vous? car je suis incapable de tourner convenablement ces épîtres sur la Casette(sic) royale.

1 Date de la poste.

2 II s'agit d'invitations à faire pour la soirée du 24 novembre (« noire représentation ») à l'Opéra Italien (salle actuelle de l'Odéon), où Henriette joua le 4e acte d'Haynlet, mais où tout le succès fut pour Mme Dorval dans Antony. Le programme comprenait en outre le Concert Sliick, de Weber, exécuté par Liszt, l'ouverture des Francs-Juges, la cantate de Sardanapale, la Chasse de Liitzow, de Weber, et la Symphonie fantastique, qui ne put être jouée en entier.

Vous ne venez plus nous voir. Je pense que vous avez reçu des billets de notre représentation; j'ai donné votre adresse au théâtre avant-hier pour qu'on vous les envoie.

Adieu. Tout à vous.

Henriette vous souhaite le bonjour.

[28 novembre 1833 ».J

Eh bien, mon cher, avez-vous eu le temps de faire quelques vers pour notre acte? Il faut le plus tôt possible en finir. Je suis libre de toute autre occupation et le vent est bon à l'Opéra 2. Au nom de Dieu, profitons-en. J'ai copié et mis en ordre tout ce qu'il y a de fait dans le poème ; je n'attends plus que votre soudure entre les deux pièces de rapport de la fin. Vous en avez le plan en prose.

Adieu, écrivez-moi pour me rassurer, car je brûle d'impatience.

1 Date de la poste.

2 Cet acte mystérieux dont il est déjà question dans la lettre xm, est donc destiné à l'Opéra. Le 1er août 1833, Berlioz écrit à Ferrand : « J'ai un projet sur notre ouvrage [les Francs-Juges] réduit « en un acte ; je le ferai traduire en italien peut-être tout entier « en trois actes et essayer cet hiver, si Severini veut tenter l'aven- « ture. »

Deux solutions sont indiquées ici : une italienne en trois actes, une française en un acte. Est-ce celle-ci que Gounet était chargé de mener à bien (peut-être sous le titre les Brigands) ?

[Décembre 1833 •.]

Mon cher Gounet,

J'espère que vous viendrez dimanche prochain entendre mon ouverture du Roi Lear qui est une chose -. . . cette chose a obtenu un succès violent à la répétition de ce matin et j'espère qu'il en sera de même au grand jour.

Adieu, vous êtes rare comme la bonne musique.

[1er janvier 183i.] Cher Gounet,

Merci mille fois et de vos vers et de vos bonbons et de votre lettre et de tout. Vous êtes la bonté personnifiée. Ne vous donnez pas la peine de copier le poème, car c'est déjà fait à peu près. Il faudrait a présent nous voir pour nous entendre sur plusieurs petites choses. Pourrez-vous trouver un moment de liberté? Le soir vous savez que je ne sors guère. Prévenez-moi cependant dans la journée quand je devrai m'y trouver.

Henriette vous souhaite le bonjour avec mille amitiés. Elle prétend que M. Gounet il a un bon cœur.

Je penche assez pour son opinion.

Mercredi matin.

1 « Dimanche prochain » est probablement le 22 décembre 1833. 8 Expression familière à Berlioz : Voir lettre à Ferrand du k mai

XVIIT

3 janvier 183't.

Mon cher Gounet,

Je suis allé vous voir et vous harceler, pardonnez-moi mon importunité. Je suis sûr que vous me donnez au diable ; mais vous savez aussi bien que moi combien il esl important de saisir le moment et l'occasion quand ils se présentent. Voilà pourquoi je vous talonne ainsi pour obtenir de vous mes vers. Il y a bien des gens qui peuvent être en sécurité contre une pareille importunité de ma part ; ils ont un talisman dont l'effet est sûr. Mais vous, c'est le talisman contraire que vous possédez; je ne vous flatte pas en jurant que je n'ai jamais mis en musique des vers plus allants que les vôtres.

Il est naturel que j'en sois friand, comme les mouches sont friandes du miel.

Adieu, j'espère en votre bonté pour prendre sur votre loisir, déjà si restreint, le temps nécessaire à l'achèvement de notre opuscule.

[mars ? 1834] '.

Mercredi matin.

Mon cher Gounet,

J'ai oublié, hier, de vous écrire le résultat de ma visite h Pape. Le voici. Il a un piano neuf vertical fort beau, du

1 Le Paysan breton (plus lard le Jeune pâtre breton), romance

prix de 1,900 francs, ce qui veut dire pour moi 1,450 à peu près : j'ai dît que c'était trop cher, suivant vos instructions ; en conséquence, il en prépare un autre qui doit être achevé dans trois jours, dont le prix net n'excédera pas 1,100 francs. Mais il faut dire aussi que c'est un instrument qui a déjà servi six mois. Il sera absolument comme neuf, mais il est bon que l'acheteur en soit informé. Voyez ce que vous déciderez; quand la personne qui achète voudra venir voir l'instrument, si je ne puis pas l'accompagner, Pape est prévenu ; cela suffit. Venez ce soir si vous êtes libre.

Tout à vous.

Mon cher. Gounet,

Je n'ai plus de vos nouvelles ; vous ne m'avez pas répondu et je ne sais que dire à Pape pour le piano en question. Venez donc nous voir, si vous en avez le temps, demain dimanche.

Tout à vous.

Samedi soir.

P. -S. — Pardonnez-moi de ne vous avoir pas encore rendu le Paysan breton, on vient de me prêter l'album, et si vous venez demain, je le copierai devant vous.

inspirée par Marie de Brizeux, date de cette époque : voir lettre à Ferrand du 19 mars. — Le Paysan breton, dit M. Ad. .Tullien (Hector Berlioz, p. 91) devait* entrer dans l'obéra, que Berlioz avait espéré voir jouer cette année-là ». S'agit-il de Y opuscule de Gounet, ou plutôt du projet d'Hamlet (voir lettre à Ferrand du 15 ou 16 mai) ?

[10 avril 1834 1] .

Mon cher Gounet,

Je venais d'apprendre par Desmarest votre malheureux événement, quand j'ai reçu votre lettre. Vous ne pouvez douter de toute la part que nous y avons prise Henriette et moi. Nous aurions bien voulu vous voir pour vous le dire. Si je n'avais craint de vous faire une offre de Gascon, je vous aurais prié, dans le cas où vous seriez embarrassé, de partager le peu que je possède ; si cela pouvait vous être de quelque utilité, j'espère assez de votre amitié pour croire que vous ne vous gêneriez pas. Venez nous voir dimanche si vous pouvez, nous causerons un peu de tout ce qui vous touche, et nous vous montrerons les beautés de notre maison de campagne, qui ne sont réellement pas à dédaigner. Je vous remercie de votre Ballanche, cela me paraît bien mystico-amphigourique ; c'est trop au-dessus de moi. A propos d'homme mystique, j'ai déjeuné dernièrement chez d'Ortigue avec l'abbé de Lamennais ; le génie le sèche, le ronge, le brûle!! Quel diable d'homme l il m'a fait vibrer d'admiration.

Adieu, mon cher et bon ami, réjouissez-vous si de malencontres se succèdent si rapidement, la joie et le bonheur vont venir à leur tour.

Rue Saint-Denis, n° 10, à Montmartre, ce 10 avril. ! Date de la poste.

[Vers le 15 avril 1834.]

Mon cher Gounet,

D'après ma lettre de la semaine dernière, nous comptions presque sur vous dimanche ; pourquoi ne vous avons-nous pas encore vu? Venez admirer notre ermitage; nous sommes impatients d'avoir de vous de vos nouvelles.

Grenoble, imp. Allier frères.

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