A M. FABRE
« 9 février 1824.
'( Que je vous plains, monsieur, et que je sens profondément la perte que vous avez faite ', la perte qui nons frappe tous! Car, où trouver une pareille amie, si bonne, si indulgente, si pi'ompte à sentir les peines des autres? je la regretterai toute ma vie, et je l'aimais de tout mon cœur. Je ne crois pas que dans tout le cours de la sienne elle ait jamais fait une chose, elle ait jamais dit un seul mot qui puisse affliger qui que ce soit...
« Je voudrais savoir si ma pauvre amie n'a pas bien souffert, si on a pu lui cacher les approches de ce dernier moment si affreux et auquel la nature répugne toujours, malgré tout le courage et toutes les réflexions dont on s'est armé pendant la vie. Enfin, monsieur, si vous ne pouvez pas écrire, dictez un mot pour moi à la première personne que vous aurez sous la main ; mais parlez-moi d'elle, mon cœur en a besoin. Parlez-moi aussi de vous; quelle longue et douce habitude rompue, sans que rien puisse jamais en faire retrouver le fil ! il semble que tous les*jours, toutes les heures, la vie enfin soil comme arrêtée; oh! je sens tout cela. Soyez bien convaincue, monsieur, que l'ami de ma boime et chère amie ne me trouvera jamais insensible à ses intérêts. J'attends donc un mot de vous avec impatience, car je crois que moi seule sens bien ce que vous souffrez.
' Madame d'Albaiiy était morte le 24 janvier 18'24,
404 LETTRES DE MADAME DE SÛUZa
« Je lui avais écrit au jour de l'an, je lui exprimais tous les vœux que je faisais pour sa santé, pour son bonheur. Hélas! je parlais de son retour, j'étais bien loin de penser que jamais, jamais je ne la reverrais. « A-t-ellereçu ma lettre?
« Mais je m'arrête, monsieur, je ne veux point ajouter à votre peine par celle que j'éprouve. Donnez-moi de vos nouvelles, parlez-moi de ma pauvre et bonne amie, et recevez l'assurance de l'intérêt le plus sincèi^e.
« Adèle de Sohza. o
Cette lettre, qui fait tant d'honneur aux deux amies, est la conclusion nécessaire de ce recueil. Un dernier mot, pourtant. Si nous avons examiné ailleurs, en toute liberté, la vie et le caractère de la comtesse d'Albany, on se rappelle peut-être que nous avons atténué dans notre jugement définitif la rigueur spontanée de nos impressions premières. Nous pensions alors aux amitiés si pures qui avaient entouré sa vieillesse, nous pensions à Sismoudi, à madame de Staël, à l'abbé de Galuso, nous pensions surtout au cardinal Gonzalvi et à madame de Souza. Le spirituel cardinal écrivait peu ; madame de Souza ne demandait qu'à ouvrir son cœur. Pouvions-nous laisser de côté un témoignage aussi précieux pour madame d'Albany? Cette publication était pour nous comme un devoir de justice et de charité.
11 est. vrai que dans un second billet adressé à M. Fabre (17 février 1824), madame de Souza demande la restitution ou la destruction de sa correspondance avec la comtesse. « Je crois, dit-elle, et ces paroles sont un peu inquiétantes de prime abord, je crois que personne n'a le droit de s'opposer à cette restitution, puisqu'il n'y est question que de ces petits détails de famille qui n'ont rapport qu'à moi. Veuillez donc, monsieur, mettre dessus : « Papiei's à brûler... » Voilà, certes, une sentence de mort assez impérative; mais enfin, à qui s'en prendre? Personne n'a eu le courage de frapper. Ces papiers condamnés au feu, M. Fabre les a gardés religieusement, son exécuteur testamentaire a eu pour eux le même respect; en un mot, les lettres de madame de Souza sont aujourd'hui la propriété d'une bibliothèque publique et chacun peut les consulter à loisir.
Le meilleur moyen de les soustraire à une curiosité in convenante, c'était peut-être d'en faire un choix discret, comme nous venons de l'essayer; non pas sans doute qu'il y ait rien à voiler dans les soixante-trois lettres de madame de Souza : la candeur d'une belle âme y est empreinte à chaque ligne; mais elles renferment des détails tout à fait dénués d'intérêt, des choses qui ne sortent pas du cercle familier et qui ne sauraient en aucune façon appartenir à l'histoire. Il fallait prévoir et prévenir certain danger. Ces notes que nous avons recueillies, ces pages fines, exquises, aux paroles ailées, ces confidences si curieuses au point de vue polilique ou littéraire, auraient pu être noyées par un éditeur maladroit sous des lettres de famille et d'affaires que leur sujet même condamne
nécessairement à l'oubli. Nous avons tâché de les sauver au nom de toutes les convenances. En ménageant à la comtesse d'Albany un témoignage qu'on ne saurait lui dérober sans injustice, nous nous sommes préoccupé aussi du respect dû à l'auteur d'Adèle de Sénange. Des ennemis de madame de Souza, si une personne aussi bienveillante a jamais eu des ennemis, pourraient seuls nous reprocher d'avoir mis au jour ces fragments où le langage le plus fin, dans ses négligences même, exprime ingénument l'âme la plus tendre et la plus pure.