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« Ma très-bonne et très-excellonte comtesse, pernieltezuioi de vous présenter madame la comtesse de Uumford, qui a eu l'honneur de vous rencontrer chez moi, lorsque j'étais assez heureuse pour vous voir tous les jours.
« J'envie bien son sort; d'abord elle va où vous êtes, puis elle quitte la France. Ce sont deux grands bonheurs! Quel horrible événement que la mort du duc de Berry ! Il a été admirable dans ce dernier moment, qui répugne à la nature, quels que soient l'âge et la situation, mais qui, dans la sienne, devait lui donner tant de regrets. La jeune duchesse, que l'on ne croyait qu'une enfant, a été parfaite de courage et de sensibihté. Enfin, l'on ne peut parler d'autre chose. Le changement de ministère ne distrait même pas, et ce passé effrayant est, par son horreur, plus puissant que les inquiétudes de l'avenir.
« Je vois souvent votre nièce, madame FéUcilé, qui vous aime toujours tendrement, et me demande si c'est que nous ne vous reverrons plus? Je n'en désespère pas pour moi, car je compte bien aller vous chercher si vous ne venez pas ici. Avec quel plaisir je vous embrasserai, je vous presserai contre mon cœur qui vous aime depuis tant d'années ! Si je ne vous le dis pas plus souvent, c'est que je n'écris plus à personne. L'injustice du monde m'a fait prendre un peu d'humeur; elle commence à passer, et la preuve, c'est que je fais un roman. Je vous l'enverrai dés qu'il paraîtra. Adieu encore, ma très-chère amie... »
« 16 janvier 18"2ô.
«... Oh! ma chère amie, quel triste monde! les maladies, les afflictions personnelles vont toujours leur train, et les grandes calamités publiques ne sont que par-dessus le marché. Moi qui, depuis trente ans, vis dans les révolutions, qui ai souffert de chacune, je n'en ai pas moins mal au côté, peut-être même j'en souffre davantage... Enfin, laissons cela et venons au roman. 11 n'y a que les fictions et le travail qui font passer le temps.
« Jamais je ne vous ai dit ou je n'ai cru vous dire que l'histoire de madame de Fargy fût la mienne, si ce n'est, comme on dit, ma tragédie, ma comédie, enfin ma pour toute chose qu'on fait dans le moment. Le fait de madame de Fargy est vrai ; cette mère ne trouva que ce moyen de tirer son fils de la chambre du père, et il est si connu qu'il est même cité dans un journal de médecine que votre petit Moreau m'a apporté. Au surplus, je ne vous Tai pas envoyé nu, mais avant que personne ne l'eût, parce que, dès qu'il a été impiimè, Eymery l'a mis en vente du jour au lendemain et sans m'en prévenir. Alors, n'ayant plus la bonne grâce de vous l'offrir avant tout le inonde, j'ai eu la belle imagination de vous adresser les six volumes à la fois, car j'ai corrigé tous ces petits romans, j'ai ajouté des lettres, j'ai retranché des phrases, je me suis donné une peine incroyable, et ces six volumes seront remis à M. votre libraire lundi prochain, parce que j'attends le dernier. Si, pendant la goutte de M. Fabre, il veut les lire pour ?'enrlnriiiir, les romans prodiiisent souvent cet effet-là.
« Écrivez-moi donc quelquefois , ma chère amie ; croyez, soyez bien sûre que je vous ai toujours bien véritablement aimée, et qu'il en sera de même jusqu'à mon dernier jour. Qui connaît mieux que moi toute votre bonté, tout votre excellent cœur? Voilà qui est fini, je morigénerai ma susceptibilité, je ne crierai plus que vous m'oubliez. Mabonne et chère amie, j'ai éprouvé tant d'indifférence de ceux à qui j'avais donné toute mon amitié, que cela m'a fait bien du mal... Pardonnez-moi, aimezmoi, et soyez sûre que vous navez pas d'amie plus attachée que
(( Adèle. »
« 10 juin 1823.
« ... Je suis charmée que mes petits romans figurent dans votre belle bibliothèque. 11 me semble que votre libraire a été bien longtemps à vous les envoyer...
« Je félicite bien M. Fabre des belles acquisitions qu'il a faites et je l'envie. Son Haphaét surtout me va au cœur. Que je voudrais qu'il me tombât du ciel assez de fortune pour aller vous voir d'abord, et puis glaner après lui dans cette belle et riche Italie !
« On dit que Rome est le pays de la terre où l'on est le plus tranquille, que chacun y prie Dieu dans sa croyance, que votre ami le cardinal Gonzalvi et son souverain le saint-pèie entendent vraiment la liberté civile et religieuse. Tous les Anglais qui repassent par ici les portent aux nues, ainsi que votre grand-duc. Florence, Rome, voilà la terre promise au miUeu de cette belle Italie que
398 LETTUES DE MADAME DE SUUZA
le ciel et les arts devraient rendre si brillante et si heureuse.
« Donnez-moi de vos nouvelles, ma très-chère amie... Passez-vous toujours votre temps à lire? Moi, j'ai un roman dans la tête ; mais, pendant la saison des roses, je ne suis occupée que de mon jardin, et celte occupation est une niaiserie, une muserie, une perte de temps dont je devrais être honteuse, si on pouvait l'être de ces petits bonheurs si simples et dont on jouit sans presque s'en apercevoir. Je vous embrasse, je vous aime de tout mon cœur, et il en sera de même jusqu'à mon dernier jour. Ecrivez-moi et parlez-moi de votre santé. Voilà ce qui m'intéresse vraiment.
« Quant à vos injustes reproches, je les aime mieux que du silence, mais je ne les mérite pas, ma bonne et chère amie. Souvenez-vous de moi et dites mon Adèle comme vous dites mon Héiéna K J'ai un droit d'aînesse que je ne lui cède point. »
« y août 182,1.
i( . . . . Si vous ne venez pas ici, je ne mourrai point sans avoir été vous voir, d'autant que la société de Florence, telle que vous me la peignez, me prouve une tranquillité qui, je crois, n'existe que là. Je crois aussi que votre bonté, votre indulgence influent sur ce bon esprit.
. * Une des nièces de madame d'AIbany. Madame de Souza en parle dans une de ses lettres : a Votre Hêléna est charmante, gaie, naturelle; enfin elle me convient tout à fait. Je n'ai pas encore vu son mari ; est-il aussi aimable? ■
A MADAME D'ALBAINY. 399
Ici, c'est une autre affaire; c'est à qui ne saluera pas. Il n'y a plus ni parents, ni amis, ni cousins, ni prochain; tout est divisé. Si je n'avais pas en tête un nouveau roman, je m'ennuirais fort; mais je lis beaucoup, je travaille, j'écris, je fais de la tapisserie, et avec ces occupations mes journées se passent dans une tranquillité d'esprit, une satisfaction intérieure, dont ces habiles gens qui se croient des opinions et se rendent juges de celles des autres seraient bien étonnés. Je dirais volontiers comme le valet, dans le Sidnei de Gresset : « C'est donc K moi qui suis heureux ! je ne m'en doutais pas^ » — Je me trompe, ce sont eux qui ne s'en doutaient pas. Et après toutes les tracasseries et persécutions même que j'ai éprouvées, me trouver ce repos, c'est bien la preuve que la solitude et le travail sont les vrais biens de la vie. Il n'y a qu'un vrai malheur qui pourrait m'atteindre, ce serait de perdre mes yeux, et depuis quelque temps j'y ai mal; aussi n'ai-je pas balancé, et je suis entrée courageusement dans les lunettes, comme si j'étais encore plus vieille que je ne le suis. Mais, ma trés-chére, je vous quitte pour parler à M. Fabre, je vous reviendrai ensuite.
'< D'abord, monsieur, je veux vous faire mon compliment sur ce que vous n'avez point de goutte par ce vilain été, car nous n'avons pas encore eu deux jours de chaleur. Ensuite je vous dirai qu'il m'est arrivé un hasard dont je voudrais bien tirer un grand parti. Vous savez bien ce tableau dont vous n'aviez point pu me nommer le
^ Voici le vers de Gresset :
Je suis donc heureux, moi ! je ne m'en doutais pas. Sidnei, acte 1", scène vu
maître, ce tableau d'une si belle couleur et d'une si vilaine nature ; eh bien ! l'autre jour, un homme qui fait la collection de toutes les gravures où il y a des instruments de musique, a vu ce tableau, et m'a dit : « J'ai sa gra- « vure, elle est signée et de Lucas de Leyde; je vous « l'enverrai. » En effet, elle est en ma possession, et de 1524. Mais on prétend ici que le faire de ce tableau est trop large, trop beau, pour être de Lucas de Leyde. Alors il faudrait que ce fût d'un peintre assez célèbre pour qu'il eût pris la peine de le graver. Ce qui est sûr, c'est que, pour avoir conservé cette couleur depuis des siècles, il faut bien mettre ce tableau au rang de la haute curiosité. C'est le vice-roi Eugène qui me l'a donné ; il venait d'une des galeries qu'il a achetées étant à Milan ; mais je ne connais personne-là, car peut-être pourrait-on y savoir le nom du peintre. Si vous y connaissez quelqu'un qui l'eût dirigé dans ses acquisitions de tableaux, je ferais dessiner ce tableau au trait, je vous enverrais cette petite esquisse, et si j'allais faire une belle découverte et que je pusse vendre bien cher ledit tableau au Muséum, vous me rendriez un vrai service, surtout dans le moment où les oranges du Portugal manquent beaucoup. Pardon de vous ennuyer de ce détail, mais, pour vous faire sourire après cette bête de lettre, je la finirai comme je l'ai commencée, par des compliments sur l'absence de la goutte, et par des vœux très-sincères pour que le vilain hiver, mon ennemi mortel, ne vous la ramène pas.
« Je reviens à vous, ma très-chère, et je vous dirai que le comte de Lobau, en regardant tendrement votre portrait, qui ne sortira jamais de ma chambre, m'a dit avec
A MADAME DALBAISY. 401
effusion : u Chère dame, ce n'est pas vous offenser, car « enfin vous savez sans doute que vous êtes plus âgée que « mes filles, mais promettez-moi qu'à votre mort vous leur « leur laisserez ce tableau, car je veux que le portrait de « cette excellente femme reste dans ma famille. » Et je le lui ai promis. — Ensuite, nous nous sommes mis à parler de vous, et vous auriez été contente de son cœur et du mien. — Félicité jetait les hauts cris, ne voulait point qu'on me parlât de ma mort, et le comte de Lobau prouvait si naturellement et si péremptoirement que ce qu'il avait dit était tout simple, tout naturel, que j'en riais comme s'il eût été question d'aller au bal.
« Je suis bien fâchée que vos petits maux continuent ; cependant j'aime à croire que ce sommeil tranquille, ce bon appétit, cette faculté de vous occuper six heures de suite, prouvent ce que le petit Moreau a décidé : que c'est un rhume de cerveau qui n'est plus dans la tête. Mais, chère amie, à notre âge nous ne sommes plus que cerveau, et le vôtre est si bon que j'espère que vous vivrez jusqu'à cent ans.
« Je vous aime, je vous embrasse de tout, tout mon cœur, et votre bonne lettre l'a rempli de joie. Je me suis crue encore au Louvre, et je n'oublierai jamais que demain, 10 août, vous m'aviez proposé de vous accompagner en Italie, après cette affreuse journée qui nous faisait tous fuir la France. Adieu encore, ma bonne, bonne et chère amie. Écrivez-moi souvent. Vous ne savez pas le bien que m'a fait votre bonne lettre.
H Adèle. »
« 22 décembre 1825.
» « Ma très-chère amie, je vous souhaite une bonne année, — un peu à l'avance, — afin que ma lettre vous arrive à temps. Personne ne vous chérit plus que je ne le fais, ne forme plus de vœux pour votre bonheur, pour votre santé. Ce dernier point surtout m'occupe et pèse sur mon cœur, car votre bonheur est assuré dans voire caractère, dans votre raison qui ne vous manquera jamais; et quoiqu'elle vous laisse voir les gens et les choses comme ils sont, votre bonté, votre indulgence vous portent à vous accommoder de tout; quand vous avez levé une de vos épaules, votre humeur est passée, il n'y faut pas plus de temps; l'autre épaule ne bouge même pas. Vous ne vous êtes jamais aperçue de cela, mais je Tai remarqué plusieurs fois en bénissant cette aimable bienveillance.
(( .... Adieu, ma très-chère amie, dites-moi que vous vous portez bien, c'est le plus grand plaisir que vous puissiez me faire; et l'annonce d'un petit voyagea Paris serait les plus belles élrennes que vous pourriez me donner. J'ai merais mieux voir entrer dans ma chambre cette figure si sereine, ces yeux qui rient, que tous 1(!S tableaux de Raphaël, car je vous aime bien sincèrement et d'une affection bien tendre, ma vraie amie.
« Adki.f. )>
A MADAMR D' A LU A IN V. 405