VIE DE ROUSSEAU
Après les Lettres écrites de la Montagne, la correspondance de Rousseau avec son libraire d'Amsterdam n'offre plus l'intérêt qui s'attache aux impressions d'un auteur pendant la première publication d'un de ses écrits. Le seul ouvrage publié encore de son vivant, son Dictionnaire de Musique, parut à Paris chez la Veuve Duchesne, à qui il l'avait vendu, et ses derniers écrits^ les Considérations sur le Gouvernement de Pologne, les Dialogues } et les Rêveries n'onf vu le jour qu'après sa mort.
Quant au petit conte la Heine Fantasque, on verra par les lettres que nous publions pour la première fois, que l'édition que Rey en a donnée , a été faite sur un manuscrit corrigé avec soin par l'auteur lui-même.
Pour l'estimation du texte du Devin, du Village, tel que Rey l'a imprimé , les Nos. 144 et 1&2 pourront être utiles. Mais si les lettres qui suivent n'offrent qu'un médiocre intérêt pour l'étude philologique des ouvrages du grand écrivain j on y trouvera néanmoins jdoui* la connaissance de l'homme et pour la recherche de toutce qui se rapporte à sa vie et à ses pensées , des détails qui méritent de l'attention.
A Môtiers, le 18 Mars 1705.
Mon cherj Compère , le violent orage que le voisinage de Genève excite ici contre moi me force à chercher un dernier asile où je puisse mourir en paix. Cet asile est trouvé et malheureusement loin de me rapprocher de vous il m'en éloigne, j'en ai du regret; mais il faut céder au sort.
Il me reste le souci de pourvoir à ma subsistance, et comme je le puis sans profiter gratuitement de vos offres, je désire seulement de consulter avec vous ce qui se peut faire ; vous y entrerez en ce qui vous conviendra relativement à mes vues; si elles ne se rapportent pas aux vôtres, je m'arrangerai autrement; ou plustôt je fais dès à présent mes arrangemens indépendans de vous, afin que vous soyez absolument libre.
L'entreprise qui se faisoit ici pour l'impression générale de mes ouvrages étoit faite par une Compagnie de commerçans très en état de faire les avances, et qui déjà se trouvant assez forts par eux-mêmes n'avoient receu plusieurs d'entre eux que par complaisance et à ma sollicitation. M. Du Peyrou avoit été le médiateur de notre traité. Il étoit tel qu'au moyen d'une somme payée une fois pour toutes en commençant . cette somme parles soins de M. Du Peyrou me produisoit seize cents francs de rente viagère, qui est la somme que je dépense annuellement depuis que je vis dans mon ménage, c'est-à-dire depuis dix-sept ans. Réguillat de Lyon étoit à la tête de l'exécution. Toute la collection étoit distribuée en 6 volumes Ln-quarto, et en 16 ou 1 s Ln-douze, selon la distribution donl je joins ici la
note.
Cette affaire étant manquée pour le présent , l'attente d'une autre occasion, et le désavantage de ne pouvoir exécuter l'entreprise sous les yeux de l'auteur même doit la rendre moins lucrative pour ceux qui l'entreprendront et pour lui-même; c'est ce que je sens si bien que , quoique M. Du Peyrou m'offre de prendre le tout à lui seul aux mêmes conditions , je ne crois pas pouvoir profiter de cette offre qui me paroit plus relative à mon avantage qu'au sien. Mais voici comment je m'arrangerois pour me procurer la même rente viagère en mettant au rabais cette entreprise, mais en y en ajoutant une autre, soit conjointement, soit séparément , qui compensât la diminution du produit.
1. Je remettrai le recueil tant des manuscrits que des imprimés , corrigé , distribué par volumes et prêt à mettre sous presse, et celui qui le recevra, maître de l'imprimer ou faire imprimer quand il voudra , m'assurera une pension viagère de mille francs qui commencera de courir en recevant le recueil; moyennant quoi, si dans le cours de ma vie je compose quelqu'autre ouvrage , l'article suivant excepté , et que je le mette sous la presse , je m'engage à ne le donner qu'à lui et à le lui fournir gratuitement.
2. Il reste la grande entreprise de ma vie et des pièces qui s'y rapportent. Entreprise qui doit être séparée de la précédente ; parce que , quand même ma vie seroit écrite, on ne peut la mettre sous la presse qu'au bout d'un nombre d'années dont on conviendra, à cause des choses importantes qu'elle contiendra , surtout depuis quelques années en ça, et des personnes en place qui seroient compromises, ce que je ne veux pas l'aire et que celui qui se chargera de cette entreprise doit éviter pour lui-même.
L'ouvrage est déjà commencé et je vois à vue de
pays <|ul' ce sera un ouvrage aussi considérable que singulier. Car jamais homme n'aura fait une entreprise semblable et ne l'aura exécutée comme je me propose de le faire; j'ai de quoi, et l'abondance de mes matériaux m'étonne moi-même.
Le recueil seul des lettres, mémoires, et pièces justificatives composera du moins deux forts volumes inoctavo, et je ne doute pas que la vie même, à ne la prendre que jusqu'ici, ne passe la même étendue: mais c'est aussi une entreprise longue à exécuter et qui demande plus de tranquillité qu'on ne m'en a laissé jusqu'ici; c'est à me procurer ce loisir et cette tranquillité que je travaille. Quant aux lettres originales, il faudra pour qu'au besoin elles servent de preuves . qu'elles soient mises dans un dépôt public.
Il faut, mon cher, que ma vie me fasse vivre, ei par conséquent qu'elle me procure annuellement les six cents francs qui manquent à l'article précédent pour fournir à mon nécessaire. L'inconvénient que j'y vois est que tout cela forme de grandes avances qui ne rentreront qu'au fcems de l'exécution; mais cette exécution en revanche, si l'on en choisit bien le moment, quand toutes les clameurs seront apaisées, doit rendre un produit immense entre les mains d'un homme intelligent.
Voyez , mon cher Compère, s'il vous convient de prendre à votre part une de ces deux entreprises ou d'y entier. Si l'accord n'est pas l'ait au moment de ma retraite, il pourra s'achever par l'entremise de 31. Du Peyrou, et si vous trouvez des changemens à faire' à ce plan pour le rendre plus convenable, je ne demande pas mieux (pie de m'y conformer.
Comme tous les événemens de ma vie sont sujets aux crises et aux révolutions les plus imprévues, je
voudrais qu'à tout hasard vous nie donnassiez des instructions un peu détaillées sur la manière de me rendre auprès de vous le plus commodément et aux moindres frais qu'il est possible, et que vous me donnassiez des adresses sur la route de gens qui pussent m'aider et me conseiller au besoin.
Mes livres m'embarrassent beaucoup. Je pourvois peut-être m'en défaire ici d'une partie , mais il me faut quelqu'un qui se charge du tout. Le nombre en est augmenté d'un bon tiers depuis votre voyage. Voyez si comme vous me l'aviez fait entendre vous pourriez vous charger de ce fardeau-là.
Je n'ai point envoyé les 108 Livres à M. Chappuis à Lausanne; j'ai pensé que si vous vouliez bien les déduire sur la pension de MIle. Le Vasseur pour cette année , cela me seroit plus commode et reviendroit au même. Vous sentez qu'au moment présent l'argent m'est nécessaire; cependant grâce au ciel il ne me manque pas encore; ainsi ne soyez pas en peine de moi, mais répondez-moi le plustôt et le plus décisivement que vous pourrez sur tous ces articles , afin que nous ne perdions pas de tems en négociations inutiles.
Vous ne m'avez point marqué si vous aviez receu la réponse à M. le Comte G. de Bentinck (') que je vous ai envoyée et si vous la lui aviez fait tenir. Mille choses de ma part à vos Dames. Si je suis privé du plaisir de voir ma filleule, je ne puis vous dire quel regret ce sera pour moi. Mais il suffit que mes vœux me portent d'un côté, pour que le sort m'entraîne d'un autre. Je vous embrasse.
(') G. Guillaume ou William. Voyez la note an N». no.