LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE
YJ Emile avait été brûlé à Genève peu de jours après l'avoir été à Paris. Le Procureur Général , Jean Robert Tronchin, venait de discuter cette mesure dans un écrit qu'il avait intitulé Lettres écrites de la campagne. A cette apologie d'une sentence qui avait frappé sans jugement et sans défense l'ouvrage et son auteur à la fois, Rousseau, parodiant le titre de l'écrit de Troncliin, répondit par ses Lettres écrites de la montagne. D'après l'aveu qu'il en a fait dans ses Confessions, il n'a confié cet ouvrage à Rey qu'après l'avoir envoyé à Avignon , selon le conseil de Dastier, qui lui avait parlé beaucoup de la liberté de la presse dans cette ville. Mais à Avignon , aucun libraire n'osa s'en charger. Rey en fit deux éditions en même temps , une in-8° et une in-12°. Le titre est: "Lettres écrites de la montagne par J. .T. Rousseau. — Vitam impendere vero. — A Amsterdam, chez Marc Michel Rey. MIHVLXIII."
A Môtiers, le 9 Juin 1764.
J'ai, mon cher Compère, un nouvel ouvrage à vous proposer. Mon manuscrit est tout prêt : mais deux raisons m'engagent à vous consulter avant de vous l'envoyer. La première et la plus importante est que cet ouvrage, étant mon apologie et celle de la bourgeoisie de Genève , ne sauroit être agréable au petit Conseil ni aux Ministres , et qu'en l'imprimant vous risquez de déplaire à ces gens-là ; si vous aviez intérêt à les ménager il ne vous conviendrait peut-être pas de courir ce risque.
Ma seconde raison est que cet ouvrage sera difficile à imprimer correctement, à cause de la quantité de notes , de citations , de chiffres , de guillemets dont il est entremêlé et qui demandent le plus grand soin de la part de l'imprimeur et du prote ou correcteur, et cependant c'est de tous mes écrits celui dont l'exactitude et la correction m'importent le plus ; mon honneur, mon repos , ma sûreté même en dépendent ; une faute, un contresens , un quiproquo sont capables de tout gâter. Je ne cesserai de trembler sur l'exécution jusqu'à ce que la dernière bonne feuille me soit parvenue.
Il faudra donc que vous braviez la mauvaise humeur de certaines gens, et que vous donniez une attention extraordinaire à la chose. Ajoutez que la diligence importe tellement qu'il faut absolument que l'ouvrage soit inutile ou qu'il paroisse dans le mois de Novembre au plus tard. Voyez si à toutes ces conditions il vous convient d'entreprendre cette affaire et répondez-moi le plustôt qu'il vous sera possible; car j'attends votre résolution pour prendre la mienne.
L'ouvrage est en deux parties que j'estime faire ensemble à peu près retendue du Contrat Social. Le prix en sera le même, et si vous le trouvez trop fort après avoir vu l'ouvrage , vous diminuerez ce qu'il vous plaira.
Je souhaiterois beaucoup un format 8° et un caractère un peu gros ; cependant si vous voulez absolument prendre le format et le caractère des œuvres , j'y consens : l'essentiel est l'exactitude et la correction.
Je diviserai le manuscrit en deux envois; savoir, la première partie en recevant votre réponse , et la seconde en recevant l'avis de la réception de la première. En attendant, supposant que le parti vous convienne , préparez toute chose, afin qu'à la réception du premier envoi vous mettiez tout de suite la besogne en train.
Le grand éloignement qui me met hors d'état de revoir les épreuves est un si grand inconvénient que cela seul me dégoûteroit du travail. Voyez cependant si à force de soins vous ne pourriez pas suppléer à l'inspection de l'auteur. Je ne vous demande que de suivre fidèlement la copie en toute chose, même dans les fautes qui peuvent s'y trouver. Je supplie trèsparticulièrement ma chère commère de vouloir bien après la dernière correction suivre encore avec vous l'épreuve et la comparer au manuscrit sans se presser. Je vous promets que si l'édition peut se faire sans grosse faute, ou je mourrai à la peine ou j'irai vous embrasser tous ileux.
Vous aurez dans la première partie, qui est la plus grande de quoi occuper suffisamment vos ouvriers en attendant la seconde. Vous m'enverrez chaque lionne feuille sitôt qu'elle sera tirée, afin que j'aye le teins de bien L'examiner, et de voir si quelques cartons sont
nécessaires.
Soit que vous acceptiez ou non, je vous demande sur cette affaire le plus grand secret. Quand l'impression tirera à sa fin, vous pourrez vous entendre avec vos correspondans comme à l'ordinaire, mais sans vous expliquer sur la nature de l'ouvrage, de peur que des intrigans, qui s'en défient déjà, ne fassent jouer des ressorts pour en arrêter la publication.
Je m'explique d'avance sur chaque article, afin qu'à la réception de votre réponse je puisse vous expédier mon manuscrit sans y joindre de lettre pour ne pas grossir le pacquet. Bonjour, mon cher Compère, j'embrasse ma chère commère, ma petite filleule et toute votre famille, et j'attends -sans retard votre réponse.
J. J. Rousseau.
Vous aurez vu sans doute ma prétendue lettre à M. l'Archevêque d'Auch. Cette fourberie sortie de la boutique de M. de Voltaire n'a trompé personne à Paris (').
(') Rousseau a désavoué sa prétendue réponse à l'Archevêque d'Auch dans deux lettres publiées parmi la Correspondance dans les recueils de ses Oeuvres: une à il. de P. du 23 Mai 17G4 et une à M. * * * du 28 Mai 170L Au sujet de la dernière de ces deux lettres commençant par ces mots: C'est rendre un vrai service à un solitaire etc., Voltaire écrivant à DamilaviLle demande s"ilest vrai que c'est à Duclos qu'elle était adressée. Les papiers de Rey que nous possédons pourront donner la réponse. Le libraire Duchesne à Paris écrit à son confrère d'Amsterdam en date du 10 Août 17G4: Toutes réflexions faites relativement an volume du Contrat Social et de la Lettre à Christophe, il faut faire le volume purement sans aucun ajouté des ouvrages de V Evcque JJupin ou d'autres à moins que vous n'ayez tout cela sous la main, et que vous croyiez que vis augmentations rendront le volume. plus intéressant. Je vous prierai de mettre seulement la petite lettre que m'a écrite ^f. Jiousseuu à V occasion de sa prétendue Lettre àl' Archevêque d'Auch, que j'ai ait restée à MM. Arhstée; mais je vous pi le d'ij corriger une faute, qu'il y a au nom de l'Archevêque: c'est Momtillet et non Du Tillbt comme il est écrit dans lu lettrede M. Bousseau." — Eh bien! dans un volume d'une édition des Oeuvres de Rousseau faite par Rey, se trouve la lettre du 28 Mai L764 commençanl par C'est rendre mi vrai service à un solitaire rie. et le nom de l'Archevêque y est écrit
J'espère qu'elle trompera peu de gens où vous êtes. Mais dans nos provinces on est si bête que quand un écrit porte le nom d'un Auteur, on ne peut se persuader qu'il ne soit pas de lui.
A Môtiers, le pr. Juillet 17G4.
Je reçois votre lettre du 20 Juin , et je vous expédie ci-joint la première partie de mon manuscrit. Je vous expédierai la seconde sitôt que j'aurai avis de la réception de celle-ci. Je me recommande à vous, mon cher Compère; faites de bonne besogne: l'honneur de votre ami et le bien de votre patrie sont entre vos mains. Quant à l'argent, vous me le ferez tenir à votre commodité ; rien ne presse. J'embrasse ma chère commère, ma petite filleule et vous.
J. J. Rousseau.
A Môtiers-travers, le 15 Juillet 1764.
Le 2. de ce mois, mon cher Rey. je lis partir à votre adresse la première partie de mon manuscrit; si d'aujourd'hui eu huit je reçois, comme je l'espère, avis de
MiiNTii.LET. La lettre que Voltaire croyait être adressée à Duelos est donc >-i'!lo indiquée par Duchesne, qui la nomme une petite lettre, par rapport à la Réponse à Christophe Beaumonl et aux autre- pièces qui devaient composer le volume. On verra par le V1. L28 que Rej n'a pas publié la lettre de Duchesne sans la permission de l'auteur. Cependant l'édition où Rej a fait la correction que Duchesne lui avait indiquée, n'a pas. à ce qu'il parait, servi de type aux éditions qui ont suivi, puisque dans les recueils '1rs Oeuvres de Rousseau l'Archevêque d'Auoh est toujours nommé I>u Tillet.
sa réception , je ferai partir le même jour la seconde et dernière partie contenant trois cahiers.
En attendant, comme vous pourriez avoir déjà mis en train l'ouvrage, je joins ici une addition et une correction: toutes deux peu importantes, mais que je vous prie cependant de placer avec attention dans un ouvrage où l'exactitude et la justesse sont essentielles.
Changement page 30 (').
au lieu de ces mots:
Je me perds , je me noyé dans cet océan d injures et de bêtises. Tirons de cet abîme un seul fyc. mettez ceux-ci:
Je me -perds , je m'embourbe au milieu de tant de bêtises. Tirons de ce fatras un seul <jV.
Addition page 45.
A la fin de l'alinéa qui finit par ces mots : car enfin un mort peut n'être pas mort ( ). ajoutez ceux-ci à la suite du texte :
Voyez le livre de M. Bruhier.
De sorte que l'alinéa ainsi augmenté finira de cette manière :
car enfin un mort peut n'être pas mort ( ). Voyez le livre de M. Bruhier (2).
J'ai trouvé aussi quatre vers qui vont si bien à la
(') Le passage se trouve, tel que l'auteur l'a corrigé, dans la Seconde Lettre h fait partie de L'alinéa qui commence par "Comment les suivre" page 69 de l'édition originale in-12°.
(-) La citation du livre de Bruhier {sur l'incertitude des signes de ht mort) se trouve dans la Troisième Lettre.
première partie que je vous prie de les mettre en Epigraphe au titre; les voici:
Quod si accusator alius Sejano foret, Si testis alius, judex alius denique; Dignum faterer esse me tantis malis, Nec bis dolorem delenirem remediis.
J'aurai soin de chercher aussi une épigraphe à la seconde partie, afin que l'une soit comme l'autre.
Si l'envoi des livres que je vous ai demandés n'est pas encore fait, je vous prie d'en retrancher le Tome IV de Buffon; car on ni' envoyé de Paris ce Tome relié, avec les Tomes Xet XI. Si l'envoi est déjà fait, marquez-moi si , sans vous être à charge , ce livre ne pourrait pas être remis pour votre compte à quelque libraire de ce pays. Autrement je l'aurai à double.
Lorsque vous m'enverrez de l'argent, ce qui n'est point pressé, vous aurez soin d'en déduire le prix des livres que vous m'avez envoyés. Mes remercîmens à M. votre fils des estampes dont il veut bien me faire le cadeau. S'il s'en débite quelques jolies en paysages ou en portraits , vous m'obligerez de m'en faire l'emplette, et de me les envoyer par occasion. J'embrasse de tout mon cœur ma chère commère, ma filleule, tous vos enfans et leur Papa.
Ayez soin de m'envoyer vos bonnes feuilles à mesure que VOUS les tirerez. Ne pourroit-on pas imprimer l'ouvrage par demi-feuilles, afin que, s'il s'en trouvoit quelqu'une qu'il fallût absolument refaire, la dépense et le retard fussent moindres?
A Yverdun, le pr. Aoust 1764.
A la rception de votre lettre du 13, je fis partir, il y a huit jours , mon second et dernier pacquet; je compte que vous le recevrez aujourd'hui ou demain, et que notre affaire est maintenant en train ou ne tardera pas d'y être. Je vous ai envoyé des épigraphes pour les titres ; en y mieux pensant , je juge à propos de supprimer ces épigraphes et de mettre uniquement pour vignette la couronne civique dont il a été parlé, avec ma devise au dedans ('). Je vais faire une tournée qui sera peut-être de quelques semaines : ce qui ne doit pas vous empêcher de m'envoyer vos bonnes feuilles à mesure que vous les tirerez; je compte en trouver quelques-unes à mon retour.
J'ai rencontré en venant M. Babu, que j'ai été fâché de ne pas recevoir comme j'aurois fait si je me fusse trouvé chez moi; je vous remercie du pacquet dont il
(i) La couronne civique n'est pas sur le titre. La devise vitam impendere vero v est entourée de petits fleurons. Mais la couronne de cliéne entourant la devise se trouve sur le titre d'une édition de l'Emile formant le 7 nie volume des Oeuvres de Rousseau, chez Jean Néaulme à Amsterdam 177:2, avec Privilège. Il est à remarquer que ce n'est pas Néaulme qui a donné cette édition, quoique son nom soit sur le titre, mais Iiey qui s'est servi de la gravure qu'il avait fait taire pour la Réponse à l'Archevêque de Taris. Voyez No. 102. Jean Néaulme au commencement de l'année 1764 s'est retiré à Berlin. Après avoir passé plus de 50 années dans la librairie, voyant le commerce suivre un train, à son avis, contraire aux intérêts des honnêtes gens, il a publié son Catalogue d'une nombreuse collection de livres en tout genre, rares et curieux, propres à satisfaire 1rs amateurs et à fournir une partie (le ee qui manque aux grandes Bibliothèques , lesquels se vendront dans Berlin etc. Cependant la vente n'a pas eu lieu à Berlin, mais ;'i La Haye, le 2-4 Juin 1765 et jours suivants, par les libraires N.vanDaalen et B. Gihert. qui aux 5 volumes du Catalogue que Néaulme avait publiés, en ont ajouté ou «ixinur.
étoit chargé et que je l'ai prié de remettre en passant à M"? Le Vasseur. Vous ne me parlez point de l'histoire universelle ; auriez-vous oublié cet article? Je vous réitère la prière de me l'envoyer par la première occasion et d'en déduire le prix sur mes honoraires. Bonjour, mon cher Compère. Portez-vous bien et tout ce qui vous appartient.
J. J. Rousseau.
A Môtiers , le 27 Aoust 1764.
Je receus il y a huit jours, mon cher Compère, la première épreuve, et j'attendois aujourd'hui deux ou trois feuilles; je n'ai rien receu du tout. Si vous aile/. de ce train, l'ouvrage ne sera pas imprimé dans un an: cependant vous m'avez promis que l'ouvrage seroit public en Novembre, et il est de la plus grande importance et à moi et à la chose et à nombre d'honnêtes gens qu'il paroisse à Genève et à Paris au commencement de Décembre au plustard. Si cela n'arrive pas . vous me ferez, je vous l'avoue, un des plus grands chagrins que je puisse recevoir en ma vie. Prenez d vos mesures, je vous en conjure, et faites entrer dans votre calcul les retards des mauvais chemins et tous les accidens qui peuvent retarder la marche de vos envois , afin qu'il ne vienne alors ni si ni mais qxù n'aient été prévus , et qui feroient tout manquer.
Vous avez pu voir que l'ouvrage est tourné de manière qu'il ne s'y trouve rien qui pui>sc déplaire à la France ei aux Catholiques. Cela vous met à portée de pouvoir aisément, pour peu que vous y travailliez, l'aire passer VOS envois à Paris; car il est certain (pie le
Magistrat, à moins de prévention on de partialité, doit naturellement en permettre le débit , et que la Cour doit même en être bien aise, puisqu'il ne s'y trouve rien que d'honorable à la Médiation. Le but des trois dernières lettres est en effet d'instruire les puissances médiatrices, à la garantie desquelles il paroit qu'on sera forcé d'avoir recours. Tâchez donc que l'ouvrage se répande en France et surtout à Paris ; mais quand vous l'annoncerez à vos correspondans , n'en parlez que comme de mon apologie sur la Eeligion , sans parler en aucune façon du Magistrat de Genève, de peur qu'on ne nous suscite quelque obstacle de ce côté-là. Vous voilà bien prévenu sur tout; c'est à vous à voir maintenant, quelle activité l'intérêt de la justice , de la patrie et de vos amis peut vous donner sur tout cela.
J'aurois un petit changement à faire dans la seconde partie, page 172, à la fin du premier alinéa. Jevoudrois mettre ainsi cette fin : ("vous aurez joui d'un bonheur "bien rare, et dont vos oppresseurs ne paroissent guère "alarmés") (').
Cela n'est pas trop bien, et peut-être ce qui y est est-il mieux, mais je ne m'en souviens pas. Vous jugerez et vous choisirez. Je voudrais faire entendre avec finesse que les Magistrats comptent sur le crédit de Voltaire à la Cour; mais il me semble que j'ai employé le mot de Chefs, et ce mot ne doit absolument pas rester, parce qu'il est équivoque. Il faut avoir égard à l'harmonie de la phrase; si vous avez encore le tems de m'envoyer cette phrase avant de l'imprimer, faitesle; sinon mettez comme ci-dessus, à moins que
(') C'est ainsi quo la phrase se trouve en effet dans la Neuvième Lettre. Il<\ :i cVrii sur l'original de cette lettre, en marge, probablement comme une phrase qu'il trouvait dans le manuscrit: --c'est sur quoi l'on voit bien '/nr vos chefs ne comptent pas."
ce qui y est ne suit manifestement mieux. Je tous embrasse et tout ce qui vous est cher.
J. J. Rousseau.
A Môtiees, le 3 7br.e 1764.
Depuis votre lettre du 10 Aoust qui accompagnoit la première Epreuve, je n'ai rien receu de vous, et comme je ne puis présumer qu'après avoir commencé l'impression de cet ouvrage vous l'ayez planté-là, je juge par ce silence que vos pacquets sont interceptés. Voyez là-dessus, mon cher Compère, ce qu'il convient défaire. Je pense qu'il faudrait, si nous sommes dans ce cas, ne plus rien m'envoyer directement , mais nous servir d'une autre adresse, et que votre écriture ni votre cachet ne parussent point sur les pacquets. La voye par laquelle cette lettre vous sera remise me paroit bonne. Servez-vous en, mon cher Compère, si vous jugez à propos; mais surtout ne continuez pas à m'envoyer les feuilles directement , car il vaudroit mieux que je ne les visse point que de ne les voir qu'après d'autres. Si vous jugez qu'il n'y ait point eu de pacquets interceptés, le cas est différent; mais alors sachant (pie l'ouvrage doit parôitre dans un tems préfix, votre conduite est bien étonnante. Je vous embrasse de tout mon cœur.
J. J. Rousseau.
Au Champ-du-Moulin, le '.) 7hrf 1764.
Il faut d'abord, mou cher Compère, vous mettre au fait de l'état des choses, et de la raison pour laquelle je vous ('cris par In France.
Le 20 Aoust je receus avec votre lettre du 10 l'épreuve de votre première feuille, et vous m'annonciez dans peu les deux ou trois autres feuilles consécutives ; cependant depuis cette première épreuve je n'ai plus rien receu de vous, ce qui me fait présumer que vos pacquets ont été interceptés, n'étant pas possible d'imaginer qu'ayant commencé l'impression d'un ouvrage qui doit être public en Novembre vous laissiez tout là sans même daigner m'en avertir.
Comme les lettres que je vous ai écrites peuvent avoir eu le même sort, je dois vous dire aussi que huit jours après la réception de la dite épreuve, je vous écrivis pour vous en accuser la réception et pour vous indiquer un léger changement à faire vers la fin de la seconde partie. Enfin, Lundi dernier, trois Septembre, je vous écrivis sous couvert de Mrs. Pourtalès , vous indiquant la même voye pour me faire parvenir votre réponse et vos feuilles si vous le jugiez à propos.
Maintenant que la continuation de votre silence me confirme dans tous mes soupçons sur l'infidélité des postes de Suisse , je prends le parti de vous écrire par la France , et je pense que nous ne saurions mieux faire que d'établir par là notre correspondance en toutes choses qui demandent du secret, surtout par rapport aux affaires de Genève. Mais il faut pour cela que vous ayez à Paris un correspondant sûr, qui reçoive vos pacquets et qui les affranchisse jusqu'à Pontarlier. C'est une précaution indispensable pour qu'ils me parviennent, attendu qu'accablé de ports de lettres inutiles, j'ai écrit là-dessus à Mrs. les fermiers généraux des postes et qu'en conséquence de la prière que je leur en ai faite, toutes les lettres à mon adresse qui ne sont pas affranchies jusqu'à Pontarlier sont mises an rebut à Paris. Comme cette voye vous
peut être embarrassante et dispendieuse, nous ne nous en servirons qu'en choses nécessaires; mais c'est le cas où nous sommes dans cette occasion plus (m'en nulle autre, puisque vous jugez bien que ce n'est qu'à très-mauvais dessein qu'on intercepte vos envois et qu'il est de la plus grande importance et à moi et à tout un corps très-estimable, que mon ouvrage et surtout la seconde partie ne tombe point entre les mains de mes oppresseurs avant d'être sous les yeux du public. S'il arrivoit, du reste, qu'en conséquence de la découverte qu'ils auront i'aite de notre besogne, ils fissent jouer des machines dans votre gouvernement pour en empêcher la publication, je crois que vous trouveriez une protection sûre à leur opposer dans Messieurs les Comtes de Bintink que je sais être bien intentionnés pour moi ('). Vous êtes prudent et sage pour faire au besoin ce qu'il convient.
Sur tout ce que je viens de vous exposer, vous pouvez juger de ma situation, et du besoin que j'ai d'un prompt éclaircissement sur un silence aussi inquiétant que le vôtre et sur d'aussi cruels contretems qui nous causent peut-être dans la perte du tems un préjudice irréparable.
Mon adresse par la voye de Paris doit être conçue exactement en ces ternies, ni plus ni moins.
A Monsieur
Monsieur J. J. RorssK.w
à Môtier-Travers
par Pontarlier.
J'embrasse ma chère commère, et vos enfans, surtout
(■) Voir la note au N». 110.
ma petite filleule dont je suis charmé d'apprendre le bon état; je vous salue et vous embrasse aussi de tout mon cœur.
J. J. Rousseau.
A Môtiers, 17 7'"." 1764.
J'apprends , mon cher Rey , par votre lettre du 7 que vous avez été malade. Je suis affligé de votre mal , et tandis que vous souffriez de vos douleurs , j e souffrois, moi, de votre silence; comme vous aurez pu voir pas les lettres que je vous ai écrites par différentes voyes. Si vous eussiez daigné me faire écrire au moins deux mots, vous m'eussiez épargné de cruelles inquiétudes.
Il y a dans la feuille B page 20 une omission d'autant moins pardonnable qu'il ne falloit que lire pour la sentir. Ligne 6 en remontant il y a résulte celle des sentimens sur la Religion en et il faut :
résulte celle des sentimens sur la Religion, dune part en
Ces deux mots omis rendent un carton nécessaire pour que la phrase ait un sens.
Quant à la correction de la page 172, mettez-la comme je vous l'ai envoyée par lettre, car le mot chefs ne doit absolument pas rester.
Si je croyois que l'ouvrage ne pût être public à Genève avant Noël, j'aimerois beaucoup mieux qu'il ne le fût point du tout; car publié après, il peut faire du mal et ne peut faire aucun bien. S'il n'y a pas d'autre moyen, il ne faut pas balancer à en envoyer par les
chariots de poste ou par d'autres voyes diligentes quoique dispendieuses, au moins une centaine d'exemplaires de l'Edition in-12, pour moins d'embarras et de frais: on vendra ces exemplaires tout ce qu'on voudra , et en annonçant le grand envoi comme suivant de près, cela empêchera les contrefaçons. Il faut absolument, en un mot, qu'à quelque prix que ce soit l'ouvrage paroisse à Genève avant Noël, ou vous me donnerez le plus grand chagrin que je puisse recevoir et vous causerez un mal irréparable. Je vous conjure de penser à cela.
Lorsque vous annoncerez l'ouvrage en France, il ne faut pas simplement l'annoncer comme Apologie sur la Religion mais faire entendre qu'elle n'est que contre les ministres de Genève et qu'il n'y a pas un seul mot contre les Catholiques. Je ne doute point (pie sur la lecture de l'ouvrage le magistrat n'accordât sans difficulté une permission tacite.
Sitôt que vous pourrez m'expédier l'histoire universelle vous me ferez plaisir, car j'en ai besoin.
J'attends avec la dernière impatience de vos nouvelles. et j'espère surtout que je saurai à quoi m'en tenir sur l'envoi de Genève, et que vous pourvoirez efficacement pour l'avenir qu'il n'y ait plus de retards. Je me suis assez bien porté durant mon voyage, mais de retour à Môtiers me voilà tout aussi mal qu'auparavant. Je vous embrasse.
J. J. Rousseau.
A NEUFCHaTEL, le lr 8*"? 1764.
Je reçois, mon cher Compère, avec votre lettre du 21 7b.ro la suite des feuilles jusqu'à L. inclusivement ,
et j'y vois avec un déplaisir inexprimable que vous m'annoncez à cause d'une foire une interruption de près d'un mois. Si cette interruption avoit lieu, il seroit absolument impossible que mon ouvrage fût imprimé, non-seulement au commencement de Novembre comme vous me l'avez promis , mais à la fin , et par conséquent impossible aussi qu'il fût public à Genève avant Noël comme il doit l'être absolument. Je ne sais quelle étrange fatalité me poursuit dans l'impression de mes ouvrages; mais je sais que si celui-ci manque au tems et à l'occasion , je ne m'en consolerai de ma vie et que j'abjurerai pour le reste de mes jours un malheureux talent qui ne m'attire que des douleurs sans pouvoir être utile à personne.
En calculant l'impossibilité que votre envoi pour Genève fût fait à tems par les voyes ordinaires, j'ai vu qu'il falloit absolument se servir de quelque autre moyen et j'ai écrit en conséquence. Si des personnes connues s'adressent à vous pour cela, je vous prie de concerter avec elles tout ce qui sera faisable pour que mon travail ne soit pas perdu et que l'ouvrage n'arrive pas après coup.
Je ne vois point d'inconvénient que vous traitiez avec Ducliesne, et même cela vous ôtera l'embarras de l'introduction, s'il arrivoit que M. de Sartine fût d'assez mauvaise humeur pour s'y opposer; quoiqu'assurément il n'y ait rien dans l'ouvrage qui doive déplaire en ce pays-là, et qu'il y ait beaucoup de choses qu'on y doit lire avec plaisir.
Je vous ai demandé ci-devant un carton pour une des deux premières feuilles. En voici deux autres encore plus nécessaires ; je vous prie de les faire faire avec soin, et de veiller à ce qu'il en soit fait de correspondais dans l'Edition in-12 si, comme il est fcrès-appa-
rent, les mêmes fautes s'y trouvent. Cette édition in-1 2 doit être faite avec d'autant plus de soin que pour La facilité du transport ce sera probablement celle que vous enverrez de préférence à Genève. Ainsi je vous la recommande particulièrement.
La faute qui demande le deuxième carton est aux pages 77 et 78 dont les deux notes sont transposées; il faut les remettre Tune à la place de l'autre; cette correction est très-essentielle (').
Le troisième carton est pour un mot omis à la
page 135 où le mot sûrement est omis ligne 5 après
le mot juger. Prenez garde que le mot juger se trouve
dans la ligne 4 et dans la ligne 5, et que ce n'esl
qu'après le second que le mot sûrement doit être ajouté.
Voici ces deux lignes, telles qu'elles doivent être (2).
Loix de la nature, pour en juger il faut con-
noitre ces Loix, et pour en juger sûrement il
faut les
Je suis fâché, mon cher Compère, que vous ne jouissiez pas de votre santé ordinaire. Donnez-moi des nouvelles de votre état et ménagez-vous. Pour moi je sens les approches de l'hiver. Je suis chagrin, je suis malade, et je suis encore plus inquiet. Mille amitiés à vos Dames. J'embrasse ma filleule et son papa.
J. J. Rousseau.
M. Philibert Cramer m'a écrit au sujet de l'argent que son parent s'est chargé de me remettre, mais il m'est tout aussi difficile de le taire venir de Genève
(') Après ces nuits sur l'original, Rey a écrit cette parenthèse [c'est vous qui avez fait l'erreur). 11 a ê l'erreur, comme les autres.
(2) Rey a. marqué ici : Le mot <i manqué dans le MSc.
que d'Amsterdam. Je verrai pourtant d'arranger cette affaire tandis que je suis à Neufehâtel, et sitôt qu'elle sera en règle, je vous le marquerai.
A. Môtiers, le 8 8bi:e 1764.
Je vois, mon cher Compère, par votre lettre du 28 7bi;e que l'omission de la page 20 étoit dans le Manuscrit: c'est ma faute, je n'ai rien à dire. Cependant comme il faut également d'autres cartons, si vous y vouliez ajouter celui-là , vous me feriez grand plaisir : sinon nous nous contenterons de corriger cette faute dans l'errata, car il en faudra un, indépendamment des cartons , malgré votre attention dont jusqu'ici je suis content.
Les cartons nécessaires sont jusqu'à présent au nombre de trois , ce qui n'est pas trop sur treize feuilles.
Le premier page 20, ligne 6 en remontant, il s'agit d'ajouter entre les deux derniers mots de cette ligne ces deux autres mots omis: d'une part. C'est la faute du manuscrit.
Le second carton est pour les pages 77 et 78 dont les deux notes sont transposées , de sorte qu'il faut reporter chacune des deux à la place de l'autre. Cette correction est indispensable.
Le troisième carton est pour la page 135 ligne 5 où entre le mot juger et le mot il vous ferez insérer le mot sûrement qui a été omis: en sorte que le passage doit être dans la ligne 5 de cette manière et pour en juger sûrement il faut les. La tante vient sans doute de la ressemblance de cette ligne avec la précédente, qui ;! fait équivoquer le compositeur.
Je remarque à la page 167, ligne 10, une quatrième faute pour laquelle je ne vous demande pas un carton, et qu'il suffira de corriger dans l'errata de cette manière, page 167, ligne 10, indiscrètement, lisez indistinctement (*).
Je vous prie en faisant faire les cartons de veiller soigneusement à deux choses. L'une qu'en corrigeant la faute on n'en laisse pas glisser quelque autre , et que le carton soit correct. L'autre chose que je vous recommande est de veiller à ce que les mêmes cartons se fassent exactement dans l'édition in-12 aux places correspondantes. Il faut veiller d'autant plus soigneusement à cette édition in-12 qu'à cause de la facilité du transport et de la diligence qu'il y faut mettre , elle sera probablement celle que vous enverrez à Genève.
Je vous avois marqué qu'il seroit suffisant pour notre objet que l'ouvrage arrivât à Genève à Noël. Vous allez voir par l'extrait suivant d'une lettre de M. Jacques Vieusseux, combien je m'étois trompé.
"Nous estimons d'une absolue nécessité d'en recevoir 500 exemplaires sur la fin de Novembre. Nous nous en chargerons au prix des marchands, et l'expéditeur n'en devra point envoyer ici d'autres avant la fin de l'année , il fout qu'ils soient brochés et tout prêts à se produire. Comme cela rendra l'arrangement difficile dans une balle, je pense qu'il faudra les mettre dans une caisse exactement fermée, couverte d'une toile cirée avec un bon emballage par dessus et marquée VJ X". 1, ei devra être expédiée sous le nom de Draperie ordinaire à l'adresse de Mr. Marc Ramadier lils à Franc-
Ci Une note ^<r l'original indiq |ue indiscrètement se trouvai! dans
le M8
fort, avec ordre de me la faire parvenir en toute diligence. Si la caisse part plus tard que ce mois-ci, il faudra la remettre à im chariot de poste, en traitant du mieux possible pour le prix de la voiture. Ayez la complaisance de marquer à votre ami de m'aviser de l'expédition, de me remettre le compte , et de ne pas tirer sur moi pour le payement parce que j'aurai soin de lui faire remise." J'écris aujourdui à M. Vieusseux qu'on ne doit pas s'attendre à la diligence sur laquelle on acompte; mais que je vous prie de faire toute celle qui vous sera possible, que du reste je le prie et lui conseille de se concerter directement avec vous pour l'envoi. Je vous fais la même prière ne pouvant m'occuper de tous ces tracas dans lesquels ma médiation est inutile. Je souhaite que mon ouvrage aille à Paris et s'y répande, mais il ne m'importe pas qu'il y paroisse en un tems prëfix comme à Genève.
M. Philibert Cramer m'a écrit de la part de son parent. Je suis aussi embarrassé à faire venir mon argent de Genève que d'Amsterdam. Il m'eût été bien plus commode de tirer sur vous par lettre de change. Du reste cela n'étoit point pressé. Les j)orts des pacquets me ruinent, le dernier m'a coûté 48 batz et j'en suis déjà pour 36 francs. Il n'y a ni modération ni règle ici dans les postes. Une autre fois il faudra s'arranger autrement.
Vous auriez bien fait de faire entrer mon Hist. univers, dans l'envoi que vous avez fait à M1S. Pourtalès ; ils m'ont donné une adresse pour Francfort, mais je l'ai perdue.
Vous pouvez imprimer ma lettre du 28 May (1). Si
(') Voyez la note au X". 1 14.
vous traitiez avec Duchesne pour qu'il imprimât à Paris, vous feriez un moindre profit sans doute, mais vous éviteriez bien des embarras. Dans un voyage que j'ai fait à Neufchâtel, j'ai perdu une lettre que je vous écrivois et dont celle-ci n'est que le duplicata. J'en suis Tort en peine. Je vous plains d'avoir la fièvre; je l'ai aussi, mais la mienne est continue avec un rhume et d'autres maux. Mes salutations. Je vous embrasse.
J. J. Rousseau.
A Môtiers, le 22 81'1? 1764.
J'ai, mon cher Compère, avec votre lettre du 12, jusqu'à G inclusivement de la seconde partie. Je vois avec grand plaisir que vous continuez de meilleur train que vous n'avez commencé, et si vous poursuivez ainsi je commence à croire que nous pourrons paroitre à tems surtout si vous vous arrangez, comme j'espère, avec l'auteur de la lettre dont je vous ai précédemment envoyé l'extrait.
Vous devez avoir receu l'indication cle trois cartons à l'aire dans la première partie; exécutez ceux-là fidèlement et je n'y en demande point d'autre. Mais voici un errata que vous aurez soin d'y placer au commencement. J'y ai marqué avec des croix Les fautes qui demandent des cartons et qu'il faudra, par conséquent, effacer de l'orra ta.
Je suis assez content de votre exactitude et je vous suis sensiblement obligé d'y en mettre plus qu'à l'ordinaire; mais je suis bien mécontent de mes propres étourderies. En voici une dans la seconde partie qui lait une grossière contradiction sur un point essentiel,
et qui me force par conséquent à vous demander un carton. C'est à la page 22. Vous verrez dans le feuillet ci-joint le changement qu'il s'agit de faire, et ce changement est absolument nécessaire. Ce sera, je l'avoue, un carton de plus; mais quatre cartons sur vingt-huit feuilles ne sont pas après tout un embarras bien considérable, et quand nous en aurions bien quatre encore à faire sur le reste, ce qui, j'espère, n'arrivera pas, ce ne seroit jamais qu'une feuille sur le tout, ce qui est peu de chose.
Comme il n'est pas possible qu'il ne se glisse quelques nouvelles fautes dans l'édition in-12 , je voudrois fort que ce fût celle in-8° que vous enverriez à Genève; car c'est là que l'ouvrage sera le plus sévèrement épluché et que toutes les fautes porteront coup. Tâchez de verser l'in-12 en Hollande et en Allemagne. C'est là qu'on n'aura pas besoin d'y regarder de si près.
Puisque vous ne pouvez pas ni'envoyer mes exemplaires auparavant , il faudra se contenter de les avoir avec vos envois; en voici la distribution. Un pacquet de quinze avec l'envoi pour Genève. Autant avec l'envoi pour Neufehatel ; car je suppose que vous ne manquerez pas d'en envoyer à Fauche. Autant avec l'envoi pour Paris. Sur chaque pacquet vous écrirez pour routeur, et je vous prie que tous les exemplaires soient cousus, douze de l'in-8° et trois de Tin-douze.
Outre cela, j'en voudrois faire passer un à Londres à mon Cousin Jean Rousseau , Café de Sams près de la Bourse; un autre à Mylord Mareschal, à Berlin, avec un petit billet où vous lui marquerez que c'est de ma part. En voilà 47 de placés ; j'en retiens encore trois dont je vous marquerai la disposition dans la suite.
M. Philibert Cramer m'ayant écrit qu'il étoit chargé de me remettre les treize cents francs, j'ai de son con-
sentement tiré sur lui une lettre de change; je ne doute pas qu'il n'y fasse honneur. Il m'a marqué qu'on disoit que je faisois imprimer un ouvrage en Hollande. Si vous ne m'avez pas gardé le secret, cela peut avoir de grands inconvéniens. Rien ne sauroit calmer mes inquiétudes que je ne sache l'ouvrage arrivé à ses différentes destinations. Il ne contient rien qui doive déplaire en France; mais je sais que M. de Sartine n'est pas trop porté pour moi.
Mille salutations à vos Dames. Il y a longtems que vous ne m'avez rien dit de ma filleule; j'espère qu'elle se porte bien, et qu'on lui parle quelquefois de son pauvre Parrain qui n'a que des malheurs en ce monde, ce qui le rend inutile à tout. Je vous embrasse.
J. J. Rousseau.
A Môtiers, le 29 8b,:e 1764.
Quelque pressée, mon cher Compère, que soit la publication de mon ouvrage, je ne puis approuver la résolution que vous avez prise de le faire partir avant d'avoir fait passer sous mes yeux tout l'imprimé et d'avoir attendu ma réponse; car vous devez comprendre que sur une matière aussi grave, il y a des fautes d'inadvertance <>u d'impression qui peinent être de la plus grande conséquence et qu'il ne faut pas laisser courir. Celle que je vous ai marquée dans ma précédente est dans ee cas; c'est une bévue de l'auteur, il est vrai: mais connue elle l'ait une contradiction intolérable avec la suite, il tant absolument la corriger. Mais comment s'y prendre si nous avez déjà l'ait partir l'ouvrage? votre expédienl «le faire un carton après
coup et de l'envoyer par la poste ne me paroi t pas trop sûr; car les relieurs (') qui sont paresseux et qui se soucient fort peu que mon ouvrage soit correct ou non, ne trouvant pas le feuillet coupé, ne se donneront pas la peine de placer le carton. Ayez soin du moins, si le carton est déjà parti, de recommander particulièrement à ceux à qui vous adressez l'ouvrage de ne lâcher aucun exemplaire sans le carton. Que s'il n'est pas parti encore, voyez si peut-être il ne seroit pas plus sûr de faire cette correction par Errata au commencement de la seconde partie; car il est à croire que n'ayant rien à couper, les brocheurs placeront plus sûrement l'Errata que le carton. Comme que ce soit, je vous demande en grâce que cette faute soit corrigée, surtout dans tous les exemplaires qui paroitront à Genève; car la contradiction dont il s'agit suffîroit pour y décréditer entièrement l'ouvrage, et quel parti n'en tireroit-on pas contre moi?
Je vous envoyé le modèle de l'Errata que vous mettrez à la seconde partie; si vous avez corrigé cette faute par un carton, il faudra toujours faire un errata pour la seconde faute, car elle fait un Lien ridicule contresens. Vous êtes vous arrangé avec M. Vieusseux pour le premier envoi? Je le désire. Au reste, faites ce qui vous convient le mieux.
J'ai tiré sur M. Philibert Cramer une lettre de change et comme je n'en entends plus parler je suppose qu'elle est payée et j'ai déjà receu l'argent. Si j'étois moins pressé, je vous enverrois aujourd'hui le receu de M11.0 Le Vasseur.
Si notre affaire va bien , je ne refuserai pas , mon cher Compère, l'augmentation que vous avez lnonnê-
(') Lise/.: brocheurs.
fceté de m' offrir. Tous vos procédés sont d'un galant homme, et je crois qu'en nous passant mutuellement quelques petites étourderies nous 230iivons l'un et l'autre nous applaudir de nous connoitre. Je vous ai fait honneur en toute occasion de ce que vous avez fait pour Wle. Le Vasseur; et je ne me tairai pas non plus quand l'occasion s'en présentera sur ce dernier procédé. Ayez soin de passer en déduction le prix de l'Histoire universelle.
J'attends dans huit jours la fin de l'ouvrage, et je voudrois que de votre côté vous attendissiez pour l'envoi des corrections huit jours après cette lettre, afin que s'il se trouve encore quelque chose à faire aux dernières feuilles vous puissiez tout faire partir à la fois. Mille salutations et respects à mes chères Commères; j'embrasse ma filleule et son papa.
J. J. Rousseau.
Je reçois en ce moment, mon cher Compère, votre dernier pacquet, et je suis frappé d'étonnemeni à la vue de votre Errata, Qu'avez-vous donc fait de celui que je vous ai envoyé? Comment avez-vous pu vous résoudre à faire partir cet ouvrage avant d'avoir receu et placé mes dernières corrections?
Je vous en ai ci-devant envoyé deux pour la seconde partie. Je vous les envoyé pour la troisième t'ois, puisque vous ne m'en parlez point ; car soit par cartons soit par Errata, il faut absolument qu'elles soient employées.
La première page 22, ligne 11 au lieu de ces mots.
Avant d'avoir assez affermi leur puissance , ils voulurent usurper le droit de mettre des impôts.
mettez ceux-ci à la place.
Ils avoient doucement usurpé le droit de mettre des impôts. Avant d'avoir assez affermi leur puissance, ils voulurent abuser de ce droit.
L'autre faute est page 99, ligne 12, ôtez ne.
Voyez comment vous ferez si l'ouvrage est déjà parti pour que ces corrections le suivent et qu'il ne se débite point sans elles.
Vous me marquez que vous ferez partir tout ce que vous pourrez de l'ouvrage pour Genève le 27 8bï° et le reste huit jours après. Vous devez comprendre que la première partie est inutile sans la seconde , et qu'il ne faut absolument pas que ni à Genève ni à Paris elles paraissent séparément.
On me mande de Paris qu'un exemplaire des Lettres écrites de la Montagne y court , ce qui me fait une peine excessive; si vous m'eussiez consulté, vous n'auriez pas envoyé cet ouvrage si fort à l'avance à M. de Sartine. Duchesne qui croit que l'ouvrage que vous lui I imposez est autre chose, vient de m'écrire là-dessus, et je lui ai répondu comme il convenoit par le courrier d'hier (').
(>) Voici ce quo Duchesne écrivail à Rey le 25 Oct. "Touchant l'ouvrage de M. Rousseau il court un (exemplaire) d'un ouvrage déjà fini de cet auteur, intitule: Lettres écrites de lu montagne 80. Lu pur-
Instruisez-moi de vos dernières dispositions et des arrangeniens que vous avez pris pour mes exemplaires. Je ne vous en demandois pour Paris que quinze, et je vois qu'il m'en faudra bien vingt. Je vois avec douleur qu'après tant de soins pour la correction et pour la diligence, l'ouvrage sera défectueux et arrivera trop tard. Mes inquiétudes là-dessus seroient moins pardonnables si elles ne regardoient que moi seul. Je vous embrasse.
J. J. Rousseau.
Voici encore une omission que j'aperçois , seconde partie, page 22, première ligne pour ainsi, lisez pour ainsi dire.
Page 48, ligne 3 de la note 1707, lisez 1713 (').
Après une lecture attentive de toutes les feuilles de mon ouvrage, je m'en tiens définitivement à l'Errata que je vous envoyé (2) ; mais il faut absolument que vous fassiez en sorte qu'il soit employé, surtout pour tout ce qui sera débité en France et A Genève. Pour cela vous pouvez en faire un feuillet que vous substituerez en forme de carton à celui qui contient votre singulier Errata et qui fait supposer qu'à cola près
ticulier très-respectable m'" assuré l'avoir vu; l'exemplaire est venu par la ponte du côté de Lyon. Ne seroit-ce pas l<) l'ouvrage que vous m'avez proposé?''
(') Voyez la Lettre suivante
-• Dana l'édition in-12, toutes Les fautes que L'auteur a indiquées mit été corrigées, il n'y a pas d' Errata.
l'ouvrage est correct. Vous enverrez ce carton ou son modèle à ceux que vous aurez chargé du débit de l'ouvrage, les priant d'en faire imprimer un semblable, et de faire en sorte qu'il soit employé dans tous les exemplaires qui sortiront de leurs mains.
A l'égard de l'édition in-12 , comme je ne l'ai pas je n'en saurois coter les pages correspondantes pour y faire les mêmes corrections; ainsi il faut nécessairement que vous preniez ce soin vous-même, et je vous prie d'y donner toute l'attention nécessaire pour que les numéros de page et de ligne soient exacts. Il faudra de même envoyer le modèle de ce carton in-12 à Genève et à Paris, recommandant qu'il soit exécuté avec le même soin que celui de l'in-8°.
Vous avez le tems encore de pourvoir à tout cela avant que l'ouvrage paroisse , et je vous prie instamment que le modèle que je vous envoyé soit exactement suivi, ni plus ni moins; que si par hasard vous avez déjà fait et envoyé l'errata sur mes corrections précédentes, vous pouvez vous en tenir là: mais je me souviens que dans ma dernière lettre j'avois mal à propos marqué un changement de 1707 et 1713. C'est 1707 qui est le bon, et qui doit rester.
Si vous m'eussiez consulté sur votre envoi à M. de Sartme, vous ne vous seriez pas exposé au refus que vous avez essuyé, et l'exemplaire qu'il a n'auroit pas déjà couru. Je sais que M. de Sartine, très-partial contre moi, est livré à mes ennemis. Malgré la sollicitation de M. Astier, à l'estime duquel je suis trèssensible, je n'augure guères mieux des dispositions de M. le Duc de Praslin. M. de Voltaire, tout-puissant auprès des deux frères, est l'ennemi le plus implacable que j'aye, et que puisse avoir la Bourgeoisie de Genève. Ainsi toutest contre nous , hors le droit, la justice
et la vérité. Et qu'est-ce que tout cela vis-à-vis de l'intrigue et du crédit?
Comme je suppose que vous aurez déjà disjiosé de l'envoi de mes Exemplaires, je n'ai plus rien à vous dire là-dessus : sinon que les soixante que je me réserve ordinairement ne seront pas de trop en cette occasion.
Je proposerai à M. Vieusseux de distribuer pour mon compte douze de ceux que vous lui avez expédiés, et je lui en renverrai autant des miens à la place quand ils seront arrivés. J'espère que vous en aurez envoyé' à Paris au moins quinze comme je vous en ai prié, et <pie vous me manderez à qui ils sont adressés afin cpie j'en dispose; car je compte toujours que, permis ou non, l'ouvrage entrera, comme vous vous en êtes l'ait fort. Vous n'oublierez pas non plus l'exemplaire pour mon cousin à Londres , ni celui de Mylord Maréschal. Quand je saurai combien il vous en reste pour mon compte , je pourrai vous en marquer l'emploi.
De quelque manière que M. le Duc de Praslin air répondu, si vous ne lui avez envoyé que la première partie il faut lui envoyer aussi la seconde. Il peut être utile qu'elle passe sous ses yeux, et il ne tant pas qu'il puisse croire qu'on l'a voulu surprendre.
Nous voilà, je crois, à peu près en règle sur cette affaire. Ainsi, à moins d'éclaircissemens nécessaires, je vais cesser de vous écrire pour quelque teins en attendant la. publication de l'ouvrage. Je suis excédé de fatigue, d'inquiétude et de lettres; j'ai besoin d'un peu de repos, ei je pense que vous en avez besoin aussi. ^Ics honneurs à vos Dames , j'embrasse la petite et son papa. Tout à vous.
Voici le receu de M1!6 Le Vasseur que j'ai oublié de vous envoyer plustôt. Si vous savez l'adresse de M. Roustan , je vous prie de lui envoyer aussi un Ex. de ma part.
12 9bf« 1764.
En réparant, mon cher Compère, l'oubli du receu de Mu<: Le Vasseur dans ma lettre d'avant-hier , je vous envoyé en même tems un article omis dans F errata de la seconde partie. Cette correction est absolument nécessaire parce que le ne qui a été ajouté et qui n'étoit sûrement pas dans la copie me fait dire précisément le contraire de ce que je veux dire.
2e Partie page 99, ligne 12 qui ne fut arme, effacez ne (').
Me rapportant au surplus à ma précédente, j'attends des nouvelles de vos envois pour la France et vous embrasse de tout mon cœur.
J. J. Rousseau.
J'ai receu, mon cher Compère, votre dernière lettre sans date et vos erratas qui ne sont pas plus fidèles que les autres, surtout l'in-12 où l'Italique et le Romain sont tellement confondus qu'on n'y comprend
(') La correction a été faite. Le passage se trouve (Lettre VIII) dans l'alinéa
commençant II n'y a "point d'Etat au monde etc.
rien. Dans le- passage changé de la page 235 , on a mis un mais qui n'est sûrement pas de ma façon. Il y a p. 80 une autre faute que je n'ai découverte qu'après coup et qui fait le plus cruel contre-sens. C'est ligne 18 imprudence pour impudence. Cette r de trop est tuante (1).
J'apprends que l'on contrefait cette édition à Yverdun. Assurément c'est bien votre foute. Pourquoi en avoir envoyé si peu dans ce pays?
Qu'est donc devenu votre envoi pour Paris? Est-il péri dans la mer, est-il englouti dans la terre? J'ai receu hier une lettre de Duchesne qui ne m'en dit pas un mot (2). Il faut avouer que je suis bien chanceux. Il faut que le pays pour lequel j 'a vois expressément fait cet ouvrage soit le seul où il ne peut parvenir.
On ne sauroit exprimer la fureur que cet ouvrage excite à Genève chez les ennemis de la liberté et chez les miens. Vernes vient de publier contre moi un libelle qui fait frémir et qui doit faire bien du tort et du déshonneur à mes adversaires. Quant à moi, je puis vous jurer qu'il ne me fait aucun chagrin. Je suis
(') Ello est restée cette r tuante. On lit toujours dans l'alinéa de la Huitième Lettre commençant Et qu'on ne dise pas etc. imprudence pour impudence.
(2) Cependant Ducliesne, qui s'était arrangé avec Rey pour le débitde l'ouvrage en France , mettait une grande activité et employait toute sorte de ruses pour faire entrer des exemplaires à Paris, en secret. "Potii'quoi — écrivit-il — votis ai-je demandé que les ira-12 fussent plies comme les i/i-S" de notre volume? parce que ne pouvait foire entrer cela que très-difficilement, *t pur les carrosses des Seigneurs de la Cour, lis paquets i/ui ont la forme îles in-S°, m-4° ou in-fol. sont /dus aisés à arranger dons les fonds des carrosses que les wi-12° '." Mais le principal envoi se lit par mer, par Rouen et par Dunkerqne. Ce fut seulement le 28 Janvier 17G5 que Ducliesne put ('crire à son confrère d'Amsterdam: "Je dois VOUS informer qu'enfin nos affaires sont eu sûreté. Ce n'est pas sans bien des peines et des dépenses que l'on est parvenu au point île les déposer à quelques lieues d'ici; il
,n est entré et ueee les précautions nécessaires. Les /iresi ns que M. Iïous-
seau vouloit faire ont été faits."
très-aise de laisser, comme j'ai dit dans l'ouvrage, L'arme de la calomnie et de la satire à mes ennemis.
Dans l'envoi que vous m'avez fait dans la balle de Fauche vous avez fait un quiproquo qui m'a rendu bien penaud. C'est qu'au lieu des Tomes 8 et 9 de l'Histoire universelle moderne dontj'avois précisément le plus de besoin vous m'avez envoyé les Tome 8 et 9 de l'Histoire universelle ancienne que j'avois déjà. Avouons ,. cher Compère, que vous et moi serons jusqu'à la fin deux vrais étourdis. Tâchez de voir comment nous pourrons faire, vous pour m'envoyer les deux volumes qui me manquent, et moi pour vous renvoyer les deux que j'ai de trop, et qui doivent vous dépareiller un exemplaire. Vous ne m'avez pas marqué le prix de ces neuf volumes; marquez-le moi, je vous prie, et comment je puis vous le faire tenir.
M. Vernéde d'Amsterdam s'est chargé à Lyon de quelques chiffons que j 'envoyé à ma filleule et à mes chères commères. J'ai chargé Mad. Boy de la Tour, mon amie, de cette petite emplette. Je souhaite que, ne pouvant être riche, elle soit du moins de bon goût. A petit mercier, petit panier, cher Compère. Bien entendu que le petit mercier c'est moi; car le panier ne sauroit être trop grand pour le mérite des Dames.
Je reçois avec bien de la reconnoissance le beau présent d'estampes que me fait M. votre fils ('). Je me propose de lui écrire pour le remercier; mais le moment de crise où je suis redouble tellement mes tracas que la tête m'en tourne: et je suis obligé de finir brusquement en vous embrassant <1<' tout mon cœur.
J. J. Rousseau.
(3) François Bernard , mort en Juin 1780 , peu de jours après son père. Le cadet des deux fils de Etey, [saac, s'étant établi aux Colonies Hollandaises .■ii Amérique est mort ,'i Demi
J'oubliois de vous marquer que le mot ainsi, omis dans les deux éditions est à celle in-8° à la page 52 de la pre partie, ligne première, et à l*in-12 page 254, ligne trois en remontant.
A Môtiebs, le 28 Janv. 170.').
Voici, mon cher Compère, la réponse à la lettre que vous m'avez envoyée au commencement de ce mois. Je sais qu'il y a deux Comtes de Bentinck (') et qu'ils m'honorent l'un et l'autre de leurs bontés; mais je ne sais comment distinguer l'un de l'autre par l'adresse des lettres. Vous m'obligeriez de m'envoyer ces adresses bien distinguées. Vous savez qu'on a très-sévèrement défendu à Berne les Lettres écrites de la Montagne. Vous ne sauriez concevoir à quel point la rage du Conseil de Genève et des pantins qu'il l'ait jouer à Berne et ailleurs est portée contre moi. Il ne faut pas moins que l'honneur que j'ai d'être sujet du Roi et que la protection dont il m'honore pour me croire en sûreté dans le lieu que j'habite, et je ne réponds pas de ce qui pourra m'arriver quand je mettrai le pied sur le canton de Berne. Dieu soit béni, je m'attends à tout, mais j'ai trop vécu. Baisez nia petite tilleule au nom de son malheureux parrain. Je salin vos Dames et vous embrasse.
.1. 4. Rottsseau,
P) Vovfz lu note au N '• L10.
A Môtiers, le 1G Févr. 1765.
J'ai receu, mon cher Compère, les deux lettres que vous m'avez écrites du 23 Janv. et du 5 Févr. avec toutes les copies de lettres que vous y avez jointes sur l'histoire de la brûlerie de mon livre à la Haye Ç)r Je serois assurément bien fâché que tous ces petits jeux d'enfans mal élevés vous portassent du préjudice; mais comme je crois le Magistrat d'Amsterdam trop judicieux et trop équitable pour concourir à de pareilles inepties, je vous avoue que je me serois fort passé de toutes ces copies qui me coûtent de gros ports et ne
(t) Des recherches faites dans les archives de la Cour de Hollande ont fuit connaître, que le 11 Janvier 17G5, cette Cour, qui avait déjà fait brûler le Dictionnaire Philosophique et d'autres livres, ayant appris par son Président Me. Wigbold Slicher que le libraire Rey à Amsterdam venait d'imprimer certain livre, intitulé Lettres écrites de la Montagne par J. J. Rousseau , qu'on disait contenir plusieurs passages choquans, ordonna au Procureur Général de prendre là-dessus ses informations. Celui-ci rapporta le 17 que, pour répondre aux; ordres de la Coiir, il avait fait défendre et saisir le dit ouvrage, dont on avait trouvé dix exemplaires. Sur ce rapport et les conclusions prises par le Procureur Général, la Cour prononça le 21 Janvier un arrêt où, considérant que dans le livre incriminé l'infaillibilité de l'Ecriture Sainte est mise en doute, et que les miracles du Sauveur et de ses Saints x\pôtres y sont l'objet rie moqueries profanes, impies , fades et licencieuses tendant à miner les fondements de la vraie Religion; considérant d'ailleurs que ce livre a pour but de justifier les maximes pernicieuses de l'Emile ou de l'Education, ouvrage défendu par ordonnance des Etats de Hollande comme étant un livre au plus haut degré impie, seandaleux , outrageant et profane, et puisque le respect dû à la Majesté Divine iinpi.se à la Justice le devoir de donner ouvertement une marque éclatante de son indignation , et signaler par un exemple son horreur contro quiconque écrit, imprime, vend et concourt à la distribution de livres aussi abominables, ordonne que le dit livre scandaleux et blasphématoire (ergerlyk en God-ontecrend bock) sera lacéré et brûlé sur l'écbaffand par les mains du bourreau [omme ter plaatse toaar men gewoon is crimineele justifie te dm n . door de handen van d> n scherpregter te ivordt » gelacereerd en vervolgens verbratid).
m'intéressent guères. Beaucoup de gens, même en place, me veulent du bien et blâment le mal qu'on me fait, je le veux croire; mais que m'importe tout cela, je vous prie? puisque de tant d'honnêtes gens il ne s'en trouve jamais un seul qui me défende contre aucun outrage , et qui me préserve d'aucune iniquité. Plaindre un homme dans ma situation quand on peut le servir, c'est outrager à sa misère. Ainsi laissez à tous ces Messieurs leurs condoléances. Si mes ennemis se contentoient de parler, mes amis pourroient s'en contenter aussi. Mais tandis que les uns sont actifs et infatigables, les autres ne sont que des parleurs. Que Dieu Les bénisse; leurs beaux discours ne m'ont jamais guéri de rien. Ainsi ne m'en faites plus payer le port; car le jeu n'en vaut pas la chandelle.
Voici aussi une copie qui vous prouvera que cette plate singerie ne m'affecte pas beaucoup en elle-même; mais ce qu'il y a de réel et de désagréable est qu'elle m'ôte la seule ressource qui me restât pour avoir du pain, il s'étoit formé ici une Compagnie pour l'impression générale de mes ouvrages qui m'assuroit une subsistance honnête. Le Conseil d'Etat avoit donné son agrément, tout alloit bien, et l'acte émit prêl â passer, quand le. nouvelle (pie mon livre avoii été brûlé en Hollande a l'ait révoquer la permission tacite, ei les entrepreneurs incertains de l'avenir ne veulent pas se constituer en d'immenses avances sans avoir lâdessus une sûreté qu'on refuse de leur donner. lani l'effroi de ce qui s'est fait en Hollande a saisi tous le- esprits. Vous concevez que ne pouvant l'aire ici cette entreprise, je ne puis plus espérer do la faire nulle part : ainsi s'il arrivoH ((Ue j'eusse le malheur de vieillir, me voilà réduit à l'alternative la plus décidée do mendier ou de mourir de faim. Vous voyez que
cette petite opération dont on plaisante à la Haye n'est pas si visible pour moi.
Fauche à qui j'ai fait demander le mémoire d'un compte que je lui dois, m'a fait dire qu'il attendoit pour faire ce compte de savoir si c'étoit vous ou moi qui paierions le port des exemplaires que vous m'avez envoyés; qu'il vous en avoit écrit, et qu'il attendoit votre réponse. Il est sans contredit très-juste que je paye ce port. Cependant comme jusqu'ici vous m'avez toujours fourni tous mes exemplaires francs de port . si vous vouliez aujourd'hui qu'il en fût de même, je ne disputerais pas là-dessus; mais comme qu'il en soit de cet article, faites -moi toujours le plaisir de me marquer comment je dois vous faire tenir les 108 Livres de l'Histoire universelle. Voulez-vous que je les remette ici à Fauche? Voulez-vous les tirer sur moi à vue: vous le pouvez et j'y ferai honneur. J'ai quelque argent à recevoir à Paris de Duchesne, je pourrois vous envoyer un billet sur lui ; choisissez.
Quoique je regrette les ports de vos copies de lettres , je ne les regretterai jamais, mon cher Compère, quand il s'agira de recevoir de vos nouvelles et des témoignages de votre amitié. J'envoye un baiser à ma filleule et mille salutations et respects à sa maman, et à sa marraine que j'espère être bien rétablie. Saluez aussi M. votre fils; je n'oublie pas que je lui dois un remercîment; mais je suis accablé, je n'ai pas un moment pour reprendre haleine. Je vous embrasse.
J. J. Rousseau.