CONCLUSION
Nous avons vu Rousseau , poussé par son humeur misantliropique , soupçonner Rey d'être complice de ses persécuteurs , qu'il signale dans sa Déclaration relative à différentes réimpressions de ses ouvrages comme déjigurant ses livres par la plus cruelle malignité. D'ailleurs, à partir de 1772 ^ il avait pris la résolution de ne plus écrire qu'en cas d'absolue nécessité. Ainsi donc s'éteignit sa correspondance avec Rey: on n'a trouvé , dans l'espace de temps qui sépare le 16 Décembre 1773 du 2 Juillet 1778, jour de sa mort, aucune trace de lettres écrites de sa main. Si le payement annuel de la pension accordée j)ar Rey à sa femme peut avoir donné lieu à quelques lignes d'acquit, elles étaient trop insignifiantes pour être conservées.
Après avoir donné tout ce qui s'est trouvé de la main de Rousseau dans les papiers do
Marc Michel Rey, nous croyons ne pas devoir soustraire à la connaissance du Public un document puisé à la même source , se rattachant aux relations qui ont existé entre Rousseau et Rey, quoique ayant plus particulièrement rapport à l'accusation de suicide dont le soupçon plane toujours sur la mémoire de l'auteur de l'Emile.
Il s'agit d'une lettre de M. de Girardin, celui dont les instances avaient engagé Rousseau à venir habiter les jardins d'Ermenonville. Cette lettre fut écrite à Rey un mois après la mort subite de Rousseau, afin de dissiper les bruits sinistres qui se répandaient sur cet événement.
Nous pensons que le récit, qui en fait le sujet principal, est bien propre à exciter la curiosité de ceux qui s'intéressent à l'histoire de la mort de Rousseau. Mais nous devons plus particulièrement appeler l'attention sur la première partie de cette lettre, pour y faire remarquer trois points qui semblent prouver que M. de Girardin, en traitant des affaires de Rousseau, n'a pas toujours dit la vérité, soit qu'il ne l'ait point connue, soit qu'il n'ait pas voulu la dire. Or, le jugement qu'il faut porter sur le caractère de M. de Girardin , et sur la véracité de ses assertions , domine la question sur le genre de mort du célèbre écrivain.
Le premier point à remarquer dans la lettre que nous publions, est le passage où M. de Girardin dit à Rey que le seul revenu fixe de la veuve Rousseau se borne à la pension que Rey lui avait accordée. Voici la preuve que M. de Girardin savait, qu'outre la pension de Rey, la veuve en aurait une de Du Peyrou. Rey ayant communiqué ce passage à Du Peyrou, celui-ci y répondit de Neufcbâtel le 7 Décembre: "La chose qui me paroit étrange, c'est V assertion de M. de Oerardin (sic) au sujet des revenus de Mm.e Rousseau. Il doit si peu ignorer que les 600 LL. de pension viagère constituée à M. R. sont réversibles pour 400 LL. à sa veuve, que des ma première lettre en réponse à celle par laquelle il nCannonçoit la mort de notre honorable ami, je lui mandai cet arrangement et lui remis pour Mm.e Rousseau une lettre de L 300 pour les six premiers de Vannée échus en Juillet, en lui disant que 31m? Rousseau pouvoit de six en six moistoucher chez mes banquiers deux-cents livres, que ceux-ci avoient ordre d'acquitter sur son reçu. Voilà le fait , et jf ai peine à arranger les choses comme elles vous sont rendues." — Sur cette contestation Rey envoya la lettre même de M. de Girardin à Du Peyrou, qui lui répondit le 16 Janvier 1779 en témoignant qu'il était excessivement surpris de la lettre de M. de Girardin.
" Vous allez juger cuits même, écrit-il. Le 14 Juillet, répondant à 31. de Gerardin sur Vavis cruel qu'il m'avoit donné de la mort de notre Jean Jacques je lui mandai , ainsi qu'à la veuve, la réversion de L 400 de rente en sa faveur sur les L 600 constituées au profit de M. Rousseau et dont je fournis un ordre pour mes Banquiers avec L 300 échues à 31. i?. qu'il n'a voit pas alors encore touchées. Cette lettre a été répondue le '2'2 Juillet et mention Il est faite des L 400 de pension. Comment donc imaginer que le 8 Aoust suivant 31. de G. vous écrirait comme il Va fait?
Le second point qui met en doute la vérité d'une partie de ce que M. de Girardin avance dans sa lettre , a rapport au manuscrit des Confessions. Il écrit qu'on n'a trouvé que très-peu de manuscrits dans les papiers de Rousseau, et que l'écrit particulier dont Rey avait lait mention, et qui ne peut être que les Mémoires de sa vie, se trouvait en pays étranger, en y ajoutant: "Si tant est qu'il eanste encore." Or, on connaît deux manuscrits des Confessions, dont l'un se trouve à Paris, l'autre à Genève. On se rappelle qu'un de ces deux manuscrits a été offerl par la veine Rousseau à la Convention comme étant trouvé dans les papier.- de son mari. Où était dune ce manuscrit lorsque cette lettre fut écrite.' La veuve l'a-t-elle dérobé aux yeux
de M. de Girardin, ou M. de Girardin en a-t-il dissimulé l'existence en écrivant à Rey?
Le troisième point a rapport à l'affection que Rousseau a si souvent témoignée dans ses lettres à Rey envers sa filleule. La fille de Rey, dont Rousseau était le parrain, et qu'il aimait à nommer sa Jeannette, a vécu jusqu'en 1705, comme nous l'avons marqué dans la note au N°. 95. Eli bien! dans une lettre de Du Peyrou à Rey, écrite de Nenfchâtel le 14 Novembre 1778, on lit: "Dites-moi, je vous prie, s'il est vrai que la Jilleule de notre ami Jean Jacques a fini sa carrière. Je vous le demande par la raison qui ayant parcouru les lettres que J en ai reçues, pour connoitre toutes ses intentions et les pouvoir remplir, foi trouvé qu'il me disoit dans une de ses lettres, de disposer à sa mort de ce quefavoisen mains, comme je le croirois le plus convenable aux intérêts de sa veuve et de sa filleule, ainsi qu'à Vhonneur de sa mémoire. Jai mandé cela à M. de Géra rdin qui m'a répondu qu'il falloit se conformer à ses dispositions, mais que sa Jilleule dont il ne cou noissoit pour telle que votre fille, avoit fini ses jours. Je n'en doute point; mois il me convient d'en être certioré par vous." — Voulant prouver ce qu'il avait allégué des intentions de son ami Jean Jacques, Du Peyrou communiqua à Rey, dans une lettre du L G Janvier 1779, les paroles
mêmes d'une lettre que Rousseau lui avait adressée } datée de Bourgoin le 12 Janvier 1769, moment où se croyant à sa fin, il dicta sa lettre, qu'il put achever lui-même le lendemain''' Yoiei le passage cité par Du Peyrou, où Rousseau lui déclare ses dernières volontés: u Quant à ce qui est entre vos mains , et qui peut être complète par ce qui est dans celles de la Dame à la marmelade de fieurs d'orange, je vous laisse absolument le maître d'en disposer après moi de la manière qui vous paroitra la plus favorable aux intérêts de ma reure, à ceux de ma filleule, et à V honneur de ma mémoire" Après avoir cité ces lignes de son ami. Du Peyrou poursuit ainsi: u C'est d'après ces dispositions que f ai informé M. de Gérard in qu'il falloit répartir le revenant bon des ouvrages de 31. Rousseau entre la veuve et la filleule, sur quoi il m'a appris la perte que vous aviez faite de cette chère enfant." Que faut-il donc penser de M. de Girardin, qu'en écrivant à Rey sur les intentions de Rousseau à l'égard de la veuve , il n'ait même pas fait la moindre allusion à celles que Rousseau avait témoignées à l'égard de sa filleule ? Croyait-il sincèrement qu'elle était morte? et qui l'avait donc trompé? Il n'y a que la Veuve sur qui tombe le soupçon. Mais à défaut de preuve certaine qu'au moment où il écrivait sa lettre à Rey, M. de Girardin ail connu
les dernières volontés de Rousseau en faveur de la fille de Rey, on n'a pas le droit de tirer de sa réticence des conclusions qui pourraient faire douter de la loyauté de son caractère. Toujours est-il que l'avis positif qu'il a donné à Du Peyrou, de la mort de la filleule de Rousseau, nous mot dans l'alternative d'admettre ou dans le caractère de M. de Girardin une crédulité qui ajoutait trop légèrement foi aux propos de Madame Rousseau, ou bien que M. de Girardin est pris en flagrant délit de dissimulation.
Soit qu'on admette avec Musset-Pathay, que M. de Girardin ait couvert d'un voile les derniers moments de son hôte pour cacher un suicide, soit qu'on le juge incapable d'une pareille dissimulation, et qu'avec Pétitain, on défende la mémoire du célèbre écrivain contre le soupçon d'un accès suprême d'une maladie mentale, le document que nous publions pourra fournir des arguments aux deux partis dans la discussion. Nous laissons le lecteur, qui voudra entrer de nouveau dans un examen de tous les détails qui s'y rapportent, porter lui-même un jugement : nous n'avons voulu que nous acquitter du devoir que le dépôt des papiers de Rey semblait nous imposer.
LETTRE
M. DE G1KARDIN A 3IARC MICHEL RET.
Ermenonville par Senlis, 8 Aoust 1778.
Je réponds tout à la fois , Monsieur, aux deux lettres que Mme Rousseau a reçues de vous, dont la dernière m'a été adressée pour elle par M. de Pontarlez, maire, qui m'a demandé de venir ici et que j'y recevrai avec plaisir et affection comme votre ami et celui de M. Rousseau. Il ne reste dans ce moment de fixe à sa malheureuse femme que le bienfait qu'elle tient de vous avec reconnoissance; mais son mari Tayaut confié à mes soins, je tâcherai de faire en sorte qu'ayant perdu tout son bonheur en ce monde , elle y trouve du moins son repos et ses besoins , en attendant que nous puissions faire usage pour la mémoire de son mari et pour elle de la ressource la plus convenable. Ce seroit de faire une nouvelle édition de ses ouvrages, et c'est dans cette vue que d'après les intentions de Mm.e Rousseau, je m'occupe maintenant à réclamer de sa pari tous les papiers épais qu'ila laissés ou remis dans différents pays. Car il s'en est trouvé fori peu ici; soit qu'il les ait brûlés ou dépaysés. Dans le cas où je pourrai réussir à connoitre une suffisante quantité pour former celte nouvelle édition pour L'avantage de sa veine, vous devez être bien persuadé, Monsieur, que ses sentiments
pour vous, ainsi que les miens, nous porteront bien volontiers à vous donner toutes sortes de préférence. Quant à l'écrit particulier dont vous nous parlez, il est en pays étranger , si tant est qu'il existe encore (1). L'intention formelle de M. Rousseau a été que dans aucun cas il ne pût paroitre que longtemps après sa mort et celle de toutes les personnes intéressées. C'est à cette condition expresse qu'il a été remis. Je sais le nom du Dépositaire (2), et si jamais il venoit à trahir la confiance de l'amitié, ce seroit une infamie, de laquelle j'aime encore à penser qu'il n'y a point d'homme qui fût capable (3).
Les bruits ou plutôt les vaines rumeurs qu'on a affecté, je ne sais pourquoi, de répandre, vous font désirer quelques détails positifs sur les derniers moments de M. Rousseau (4). Eh bien! Monsieur, soyez bien sûr d'abord que ce ne fut aucune inquiétude ni souci qui l'engagea à quitter Paris , mais uniquement sa passion pour la campagne et pour la botanique qui l'y avoit ramené, et il avoit donné la préférence à l'amitié (5). Tout paroissoit ici contribuer à son contentement, et nous étions tous heureux de son repos. Après tant de persécutions, il eût été bien juste qu'il eût pu goûter
(i) On a vu par la lettre N°. 133 que Rousseau avait désiré que la publication de ses Confessions se fît par Rey: celui-ci avait donc droit d'en parler. ('-) Moultou de Genève.
(3) En cachant l'existence du manuscrit trouvé parmi les papiers de Rousseau, M. de Girardin aurait-il voulu prévenir qu'on ne tâchât de s'en emparer et qu'on n'en fit un usage contraire à la volonté de l'auteur.' Le m,. lit' aurait, été Louable, mais la précaution inutile. L'infidélité a été commise par le manuscrit de Genève.
(4) Nous avons vu que Rey a envoyé cette lettre à Du Peyrou et que celuici a fait ses observations sur la première partie. Sur la seconde partie, Du Peyrou, dans Bes lettres à Rey, garde an profond silence.
(») M. Flamanvillc lui avait offert d'habiter une des deux terres qu'il possédait en Picardie et en Normandie.
plus longtems le loisir et la tranquillité. Mais hélas! Dieu ne l'a pas permis. En peu d'instants il a passé de la meilleure santé en apparence à une mort rapide. Il en a senti l'approche avec la tranquillité d'un homme juste toujours prêt à mourir. "Vous pleurez , disoit-il à sa femme, pleurez-vous dune mon bonheur? bonheur éternel que les hommes ne troubleront plus. Je meurs tranquille, je n'ai jamais voulu de mal à personne et je dois compter sur la miséricorde de Dieu." ('). Tels ont été ses derniers mots , et pendant deux jours qu'il est resté mort sur son lit, on eût toujours dit qu'il dormoit paisiblement du sommeil de l'homme vertueux, tant son visage conservoit l'image de la sérénité de
son âme Il a été ouvert ; les médecins ont trouvé
toutes les parties parfaitement saines, et n'ont reconnu d'autre cause de sa mort qu'un épanchement de cérosité (s) sanguinolente sur la cervelle, ce qu'ils nomment Apoplexie céreuse. — Dans le plus bel endroit du pays est un petit lac environné de coteaux couverts de bois. Au milieu de ce lac est une île plantée de peupliers. C'est là qu'avec les formalités requises lui a été érigé un monument simple et convenable.
0 mon cher et bon Monsieur Rey! vous avez fait aussi de votre côté des pertes cruelles ; vous êtes dans l'affliction ainsi que nous (3). Pleurons donc ensemble nos pertes irréparables. Celle de M. Rousseau Pesl
(') Voilà donc une autre version des dernières paroles de Rousseau en cor tradictàon encore avec la Veuvo écrivant à M. de Corancez "i7 est mort sans prononcer une seule parole." Mais pour évaluer la confiance que méritent les lettres de Thérèse Le Vasseur, voyez notre note au \" 95, p. 157.
('-') Nous laissons l'orthographe vicieuse au lieu de sérosité et sêrevSC.
(•) La mort lui avait enlevé sa femme. En écrivant donc au pluriel des pertes croc/les, M. (le Girardin peut avoir fait allusion à la mort supposée de la tille de Rey dont Rousseau avait éfé le parrain.
pour ma famille et pour moi. Eh puissions du moins pleurer en paix, car les méchants et les affaires sont deux grands tourments en ce monde.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur. Girardin.
BINDSMG LIST FEB 15 1945