‹ Lettres inédites de Jean Jacques Rousseau à Marc Michel ReyChapitre 35 sur 36 · C. Linnaei fundamenta botanica · texte numérisé non relu

C. Linnaei fundamenta botanica

Ejusdem critica botanica. 8°.

,. , Oelandicum ) Qn

Eiusdem Iter. < , ,. S 8°. ( Gotlandicum)

Mon dessein n'est pas d'acquérir tous ces livres à la fois, mais seulement quatre ou cinq de ceux qui se trouveront le plus aisément sous la main.

A Trie, le 11 Juin 1768.

Quoique je n'aye pas encore receu, mon cher Compère, le petit envoi que vous m'avez fait par M. Dandiran , je savois son arrivée à Paris même avant la réception de votre lettre, et quoique ce ne soit pas la ce que j'attendois , je vous en fais cependant mes remereîmens , et en particulier du livre que vous avez l'ait imprimer. Quant à l'autre et à ceux que vous pourriez trouver dans la suite, vous aurez la bonté d'en déduire le prix sur la pension et je le rembourserai à votre pensionnaire, afin d'éviter des envois et renvois d'argent. Je suis surpris que de tous les livres dont je vous avois envoyé la note vous n'en ayez pu trouver qu'un seul. 11 me semble que si j'étois à Amsterdam, j'y trouverais dans une matinée tous ceux dont j'avois besoin. Cependant ne vous hâtez pas de chercher davantage. Quant à présent cela n'est pas pressé.

Je ne puis consentir à l'impression des lettres que vous a envoyées M. de Graffenried par l'unique raison (pie je ne consentirai de ma vie à l'impression d'aucun écrit sorti de ma main ni de rien qui me regarde, laissant de tout mon cœur le champ libre à l'adroite et puissante ligue faite pour détruire ma réputation. Parcette raison, je ne vous renvoyé pas les lettres, dont la copie est d'ailleurs si fautive que les imprimer sur une pareille copie seroil les défigurer, de sais cependant un gré infini à M. de Graffenried de ses bonnes intentions : je suis plein delà plus véritable estime pour son caractère, et je conserverai toute ma vie un souvenir plein de reconnoissance de la manière généreuse et courageuse dont il s'est comporté envers moi en exé-

cutant à regret l'ordre de son souverain. Je vous prie de lui faire quelque mention de moi quand vous lui écrirez.

La lettre venue d'Amérique est un tissu de bêtises; ce n'est pas la peine de recevoir de si loin pareille marchandise; on en trouve de reste autour de soi. Soyez circonspect, je vous prie, à recevoir des pacquets à mon adresse. Quand vous voyez des adresses bizarres, des lettres qui ont circulé par des mains infidèles et qui ont été vingt fois décachetées , ne recevez rien de cela. Mais comme il ne faut pas non plus croire que la terre soit uniquement couverte de fourbes et do fous , je ne voudrais pas me refuser dans l'occasion la consolation d'apprendre que quelque honnête homme sensé s'intéresse à mon sort. Je m'en importe bien à votre discernement pour faire le triage , et je trouverai même très-bon que vous ouvriez les lettres quand vous serez en doute sur leur contenu. Bien entendu que vous tiendrez note des ports.

Je lis avec intérêt et attendrissement tout ce que vous me marquez de ma petite filleule; plus, revenu des illusions que je m'étois faites, je me détache des faux amis et de la vie, plus je sens que je m'attache à cette chère enfant; j 'aurais été charmé de la voir et de vous voir, en particulier, pour vous parler d'elle, et si vous eussiez pu l'amener j'en aurais été comblé ; niais nia situation précaire et toujours incertaine ne me laisse compter sur rien dans l'avenir. J'irai si mon état me le permet faire quelques courses de botanique (')

(l; Du consentement de son hôte, le l*rince de Conti, il s'est rendu, pour -ijXT un peu, à Lyon d*où il est parti le 21 .Juillet pour aller herboriser dans les montagnes du Dauphiné, accompagné de quelques botanistes dont la compagnie paraissait lui faire beaucoup de plaisir. C'est ce qui résulte de deux Lettres de Du Peyrou n Ftey, du S Juillet et du SSept. L768. "Quant

et il n'est pas sûr qu'elles nie ramènent ici. Ainsi , supposé que vous puissiez venir, il se pourroit que vous ne me trouvassiez pas, et puisque votre voyage est encore incertain ne me faites entrer pour rien dans ce qui peut le déterminer. Toutefois si vous venez avant la mauvaise saison , vous pourrez du moins trouver ici Mlle Renou votre pensionnaire qui vous donnera de mes nouvelles et à moi des vôtres au cas que je ne sois pas de retour. Ceci répond d'avance à ce que vous me marquez de M. Auboin, avec lequel je serois charmé de renouveller connoissance et que j'aurois même prévenu si j'avois eu son adresse. J'en dis autant à plus forte raison de ma commère Mademoisselle Dumoulin dont vous auriez dû me donner l'adresse et dont je vous la demande la première fois que vous m'écrirez. S'il m'étoit possible de la voir à son passage, ce me seroit je vous assure un vrai plaisir, et si j'étois instruit de sa marche je ferois mes efforts pour cela.

Vous voulez que je vous parle de moi. Que vous en dirois-je qui ne contristât votre amitié. J'espérois jouir ici du repos où vous m'y croyez ; mais puisque malgré la protection, les bontés et j'ose dire l'amitié du maître de cette maison, on ne m'en laisse pas jouir chez lui, vous pouvez croire qu'on ne m'en laissera jouir nulle part et je n'en espère plus sur la terre. Mais si je n'ai point de repos, j'aurai du moins des consolations

à ses ouvrages — écrit Du Peyrou — je doute fort qu'il cm/tente à leur publication pendant sa vie < t il me paroit totalement dégoûté du métier d'auteur." L'intimité qui régnait entre Rousseau e< Du Peyrou donnera quelque intérêt au passage suivant, extrait d'une de ces lettres: "Je suis réduit comme vous, Monsieur, a désespérer que jamais il puisse, une sa façon de voir les choses, parvenir à u» état de paix et de tranquillité, et je crains que uns voeux pour son bonheur ne soyent aussi inefficaces que l'ont été mes e(f'<>r/s pour lui assurer la paix et l'indépendana ■"

très-douces tant que j'aurai de bonnes nouvelles de vous, mon cher Compère, de ma bonne et aimable commère Madame Rey que je salue et embrasse de tout mon cœur, et de ma petite filleule que je vous charge aussi de baiser pour moi sur les deux joues , et de lui dire que je veux qu'elle m'écrive dans six mois une jolie petite lettre bien tournée, bien -écrite et toute de sa façon. Bien des salutations à M. votre fils et à toute votre famille.

Quand môme je ne serois plus ici , en m'y écrivant et continuant de vous servir de la même adresse vos lettres me parviendront également. Cependant si vous n'avez rien de pressé , autant vaut attendre mon retour ou que j'aye une autre demeure fixe. Votre pensionnaire vous remercie de votre bon souvenir et vous salue et vous aime de tout son cœur ainsi que votre Compère et ami

Renou.

A Monquin, le 31 Janvier 1769.

Votre lettre du 9 de ce mois, mon cher Compère, m'a fait un plaisir infini. Je suis enchanté de celle de ma filleule. Que ne puis-je répondre au long à l'une et à l'autre ! Mais un mal d'estomac fort extraordinaire, accompagné de fièvre, d'enflure et d'étouffement m'empêche de me baisser et d'écrire sans souffrir beaucoup ; ainsi je suis forcé d'être bref. J'ai quitté Bourgoin pour venir sur la hauteur respirer un air plus sain et boire de meilleure eau. Un des plus vrais plaisirs dont je sois susceptible encore seroit celui de vous embrasser et cette chère enfant; mais ma situation s'y oppose pour des raisons trop longues A détailler et

(|iie vous pouvez aisément comprendre. Ainsi , mon cher Compère, je vous le dis et bien à regret, ne venez-pas; aussi bien selon toute apparence arriveriezvous trop tard.

Non seulement je suis très-content de mon mariage ; mais c'est un devoir que je me reprocherais de n'avoir pas rempli, quoiqu'assurément je n'en eusse pas contracté rengagement auparavant. Vingt-cinq ans d'attachement , de services et de soins dans mes maladies . la vérité de son amitié pour moi dont j'ai appris à connoitre la valeur et la rareté n'auroient pas encore suffi pour m'amener-là ; mais voyant son attachement et son zèle à l'épreuve de nies adversités; la voyant déterminée à partager ma destinée jusqu'à la fin et à nie suivre partout dans ma détresse , j'ai dû faire au moins que ce fût avec honneur. Elle n'est pas sans défauts, parce que personne ne l'est; mais son caractère sûr, ses excellentes qualités que je n'ai trouvées qu'en elle seule méritoient assurément toute la récompense qu'il étoit en mon pouvoir de lui donner. Dans le fond, c'est une récompense bien mince, puisqu'an moment que je viendrai à lui manquer il ne lui restera pour vivre que le tribut de votre gratitude. Je vous avoue, mon cher Compère, que je désirerois ardemment que vous la connussiez assez pour lui rendre la justice qu'elle mérite, qu'elle pût après moi se réfugier auprès de vous, et finir ses jours près de ma filleule, afin que deux personnes qui me sont si chères, qui toutes deux portenl mon nom, et sont ensemble dans mon cœur, ne fussent point séparées après ma mort; mais il eût fallu pour cela des aiTangemons que je désirois, mais que je ne suis plus en état de faire; et d'ailleurs je prévois assez d'obstacles qui empècheroni ma veuve d'arriver jusqu'à vous. Ainsi je me

vois forcé de laisser son sort comme le mien, uniquement à la direction de la providence , n'osant pas même et ne pouvant désirer qu'elle accepte sa subsistance de telle main qui peut-être osera la lui offrir.

Je ne puis comprendre par où est parvenu à Lausanne l'ancien chiffon que vous me marquez y avoir été imprimé. C'est un vol dont je désirerois extrêmement découvrir la source et qui j'en suis très-sûr, fâche M. Du Peyrou encore plus que moi. Ce qui m'étonne est qu'il ne m'en ait point averti. Il semble que c'étoit la première chose qu'il devoit faire; mais je conçois que la honte de s'être laissé voler l'a retenu. Du reste à ce qui est public, il n'y a plus de remède. Personne n'a plus besoin du consentement de l'auteur pour le réimprimer. Tout le mal que j'y vois est qu'un pareil torche-cul n'en vaut pas la peine (1).

(!) Au sujet de cette affaire, voir dans la Correspondance publiée la lettre à M. Lalliaud du 18 Février 1769, et les lettres à Du Peyrou des 18 Janvier et 28 Février même année. Pour en compléter l'histoire, voici l'extrait d'une lettre de Du Peyrou à Pey écrite le 6 Mars 17G9: "M. Rousseau, m'avoit écrit au sujet de la pt(hlication de son discours sur la vertu du Héros, imprimé, disoit-il , à Lausanne. Je V ignorois , mais fétoi.i sûr qu'on ne m'avoit pas (fait) le larcin de son manuscrit qui se trouvait dans le paquet où 2f. Rousseau l'avait mis lui-même et que je n'avois pas ouvert jusqu'alors. Ce manuscrit est donc chez moi, et après avoir reçu un exemplaire de l'imprimé, je me suis confirmé dans l'idée que j'avais déjà marquée éi M. Rousseau : c'est que le vol s'était fait avant que les papiers fussent déposés chez moi; et la preuve c'i-st que l'imprimé est parfaitement conforme au manuscrit tel qu'il était avant les corrections et additions que l'auteur y a faites depuis, <t qui changent totalement cet ouvrage. D'ailleurs, l'omission d'un ou deux paragraphes entiers , prouve que le larcin a été fait éi la hâte par le copiste. J'ai marqué tout cela à M. Rousseau pour lui servir de renseignement pour le tems où le val lui a été fait et parvenir ensuite à la connaissance du voleur. De plus , on n'a fait (pie réimprimer et Lausanne ce Discours qui se trouve imprimé dans l'Année Littéraire de Fréron , année 17fi8 Tome VII, d'où l'éditeur de Lausanne l'a tiré. Je n'ai point encore réponse île M. Rousseau sur ces détails que je lui ai donnés et mesure que je les ai acquis.''

Un m'a marqué que l'année échue de la pension de ma femme lui viendroit par Genève. A la bonne heure pour cette fois; mais pour l'avenir, je voudrois bien qu'elle ni moi n'eussions plus aucune sorte de relation à Genève, et par exemple, j'aimerois mieux Lyon si cela vous étoit égal.

J'ai receu votre envoi par M. Dandiran. Il m'a fait très-grand plaisir, et je vous en remercie. Quant aux livres de botanique marqués sur ma note que vous pouvez avoir recouvrés, je serois fort aise de les recevoir par la voye de Marseille à l'adresse de Made. Boy de la Tour à Lyon , si je croyois que ceci fût encore long; car la botanique m'amusera jusqu'à ma dernière heure; mais comme l'état où je suis ne sauroit durer, ni finir par la guérison sans miracle, il me paroit inutile de tenter cet envoi; toutefois si vous le faites, ou qu'il soit déjà fait, déduisez-en le prix, je vous prie, ainsi que du précédent sur la pension de ma femme, soit de l'année échue ou de la courante.

Je ne puis me lasser de relire la charmante lettre de ma filleule. Je voudrois embrasser cette aimable enfant dix fois pour chaque ligne, et je me suis déjà surpris plusieurs fois à pleurer comme un enfant moimême en la relisant. Elevez-la de façon qu'elle soit aussi sage et vertueuse qu'aimable; parlez-lui quelquefois de son parrain de façon qu'elle en aime la mémoire. Je me plais à penser qu'elle nous fera honneur et nous honorera un jour l'un et L'autre, et que je vivrai dans son souvenir. Vous devez avoir bientôt Mademoiselle Dumoulin: je me recommande à celui de Madame Rey et au sien. Je salue bien tendremenl vos enfans, et vous embrasse, mon cher Compère de tout mon cœur.

Renoi .

En m'écrivant tout simplement à Bourgoin en Dauphiné votre lettre me parviendra dans ma solitude. Ma femme vous salue de tout son cœur; elle vous promet de bien remplir tous les devoirs que vous lui rappelez, et j'ajoute qu'elle n'a pas besoin qu'on les lui rappelle. En voulant être bref j'ai rempli mes trois pages ; il est vrai que j'y ai mis plusieurs jours.

A Monquin, le 27 Avril 1769-

J'ai, mon cher Compère, votre lettre du 16 Mars, ainsi que la précédente sans date , mais que vous me rappelez dans la dernière sous la date du 11 Févr. Je suis sensible à tous les témoignages d'amitié qu'elles contiennent, et ce seroit un grand plaisir pour moi de vous voir; mais je suis obligé de vous réitérer qu'outre les inconvéniens pour vous d'un si grand voyage, il en auroit aussi pour moi qui me font désirer que vous ne veniez pas.

Ma petite Jeannette est charmante ('); il est bien cruel pour moi de ne pouvoir embrasser cette chère enfant. C'est une consolation qui me seroit trop douce pour qu'il me soit permis de l'espérer. Ma vie, mon cher Compère , n'est qu'un tissu de privations ; et c'en est ici une des plus sensibles. Je ne suis pourtant pas content de la seconde lettre; elle est dictée, cela est sûr; quand elle m'en écrira une tout entière de son estoc, je promets de lui répondre.

Quand vous me suggérâtes le projet d'écrire les mé-

(') Le nom do p;i filleule était Julio Elisabeth. Il la nomme donc Jeannette

du nom du parrain.

moires de ma vie, je n'imaginois guère que ce projet adopté trop légèrement m'attireroit les calamités qui en ont été l'effet. Ne me reparlez jamais de cette entreprise; si vous m'aimez ayez regret de me l'avoir suggérée, et si vous m'en reparlez, attendez-vous à n'avoir aucune réponse sur ce point.

Vous devez avoir à présent Mlle Dumoulin auprès de vous. Je vous en félicite tous. J'espère qu'entre Madame Rey elle et vous , il sera souvent fait mention d'un homme bien fâché de ne pouvoir cultiver de plus près l'amitié de ces Dames ainsi que la vôtre.

Vous pouvez dédier à qui bon vous semblera le recueil que vous avez fait de mes écrits. N'ayant pris aucune part au recueil je ne veux pas me mêler de la dédicace ('). J'espère que vous n'y aurez pas fait entrer la dernière pièce dont vous m'avez parlé et que je ne puis avouer en aucune sorte, M. Du Peyrou qui a comparé l'imprimé à l'original déjà très-piètre m' ayant assuré que ce torche-cul a été tronqué, mutilé, estropié dans l'impression , de façon qu'on n'y reconnoit plus mon ouvrage (2). Je me souviens que dans une de vos éditions de la Julie pour égaliser les volumes et les mettre en 4 tomes vous les avez coupés différemment.. Passe pour cela pourvu que la coupe des six parties ne soit point changée de ce qu'elle étoit dans la première Edition. Il est essentiel que

(i) Rey a dédié sa nouvelle édition des Oeuvres de Rousseau (Amst. 1 7 T l'. XI Vol. gr. in-8°.) à M. Ru Peyrou, comme étanl presque le seul ami do l'auteur avec qui il eût quelque relation. L'épître dédicatoire est du 1 Mai 1769. Mais une lettre de Du Peyrou à lîey. du •"! Février 1770 contient In passage suivant: "Si vous m'en eussiez prévenu à tems,je vous aurois conseillé un nom plus illustre, cl nui n'eût point déparé cet ouvrage. Le Prince de Conti eût été celui que je vous eusse indiqué."

(2) Voyez la note an X". 1 !7.

cette coupe reste la même; si vous l'avez changée, avertissez que c'est contre mon intention.

Si vous avez à m'envoyer quelques livres de botanique, M. le Comte des Charmettes (') qui vous remettra cette lettre, voudra bien peut-être avoir la bonté de s'en charger. Adieu, mon cher Compère. Ma santé est meilleure. Recevez et distribuez mes salutations et celles de Madp. Renou. Je vous embrasse.

A Monquin, le 11 Juin 1769.

J'ai receu, mon cher Compère, vos deux dernières lettres; j'ai répondu à la première par occasion, je réponds à la seconde; j'ai eu plus d'exactitude avec vous qu'avec personne, et plus même que vous n'en devez attendre dans la suite , vu que rien ne me coûtant plus que d'écrire, je n'écris plus que pour le pressant besoin.

J'apprends avec grand plaisir que vous et Madame Rey et toute la famille, et surtout ma filleule, êtes tous en bonne santé, que Madu.e Dumoulin est arrivée et qu'on pense toujours à moi chez vous quelquefois. Distribuez-y, je vous prie, mes embrassemen s , amitiés , salutations , et faites de ma part tout ce que vous savez que je voudrais pouvoir faire moi-même.

Je n'ai point l'honneur de connoitre M. Poucet ni les Confédérés de Pologne, et je ne mêle pas des choses où je n'entends rien.

Je ne connois point non plus M. Tuilier de Genève et ne sais ce qu'il me veut avec son graveur et sa médaille. Je ne veux ni de l'un ni de l'autre. Je ne

(i) De Oonzié, dont quelques lettres à Rey ont été conservées.

suis point, et surtout dans ce siècle, un homme à médailles, et quand j'en serois , j'aimerois mieux être de ceux dont on demande pourquoi ils n'ont point de médailles , que de ceux dont on demande pourquoi ils en ont.

Je ne sais ce que contient votre épître dédicatoirc dont vous n'avez pas jugé à propos de me faire part ('). Mais de quelque façon qu'elle soit tournée, je vous prie instamment de la supprimer et de ne pas abuser d'un moment de complaisance et d'imprudence que mon amitié pour vous a pu m'extorquer (2).

Je serois assurément fort aise de vous voir et de vous embrasser; mais quoique j'aye ci-devant désiré ce voyage, ma situation présente m'a fait changer d'avis, et vous m'obligerez de n'y plus songer. Ce long, fatigant, et coûteux voyage ne vous seroit d'aucun avantage, et me seroit plus nuisible qu'utile. Je vous crois trop mon ami pour y persister à mon préjudice.

Made. Renou vous remercie de votre bon souvenir, de votre bonne amitié, et vous assure de la sienne. Je suis , mon cher Compère , de bien bon cœur tout à vous.

RjENOU.

A Monquin, par Bourgoin , le 23 9t>re 17'!'.».

Je suis inexcusable, mon cher Compère, de vous accuser si tard la réception de votre lettre du 20 Juin

(i) C'est une «'pitre dédicatoirc de Itcy à Rousseau.

(2) Du Peyrou se trompait donc, en écrivant à Rey le 3 Février 1770 : "Ce que vous lui dites, est si bien senti par tous ses lecteurs et exprime en même faux si l>ia> l'honnêteté de votre âme que je suis persuadé que notre ami en sera content."

et des envois que vous nous avez faits tant à MacR Renou qu'à moi par la même voye. L'indolence et la paresse qui croissent avec les années et les chagrins, no m'excusent pas , mais elles me subjuguent. Prenez-moi, mon cher Compère, tel que je suis, puisque j'ai le malheur de ne pouvoir être autrement.

J'apprends avec grand plaisir que vous vous portez bien ainsi que Made. Rey et toute votre famille. M. de Conzié m'a écrit que ma petite filleule étoit très-aimable, je vous exhorte ainsi que sa maman à perfectionner par une sage éducation l'œuvre de la nature. Je prends l'intérêt le plus vif à cette chère enfant. Le désir de la voir va dans mon cœur jusqu'à l'inquiétude. Je n'espère pas pouvoir satisfaire ce désir, mais si jamais vous en trouvez l'occasion je m'y prêterai, quoi qu'il arrive, avec le plus tendre empressement. Je ne pense plus sur votre voyage comme je faisois dans ma dernière lettre; je vois et je sens chaque jour davantage que tout ce que je sacrifie à mon repos ne m'y mène point, et que ce que j'avois pris pour de la prudence n'étoit que de la pusillanimité.

Je vous félicite d'avoir auprès de vous Mademoiselle Dumoulin; que ne puis-je partager avec vous ce plaisir? Celui de vivre auprès de vous et d'elle contribueroit beaucoup à la douceur de ma vie , ou plustôt il la feroit toute entière. Mais ce n'est pas un espoir assez à ma portée pour qu'il me soit possible de m'en flatter.

Je suis fort sensible à votre générosité en faveur de Made. Renou; elle me charge de vous en témoigner aussi sa reconnoissance. Tant que je vis il convient qu'elle partage ma fortune. Quand je ne vivrai plus , je doute qu'elle songe beaucoup à la sienne; mais je désire ardemment qu'elle ne pâtisse jamais. Elle vient de faire une maladie dans laquelle elle n'a poinl eu

d'autre médecin que la nature ni d'autre garde que moi, et qui par cette raison a été aussi courte que vive ; elle est bien rétablie à présent.

Les livres de botanique que vous m'avez envoyés m'ont fait grand plaisir et surtout le Clusius qu'on trouve difficilement. Ils m'auroient fait plus de plaisir encore s'ils ne fussent arrivés au moment où j'étois prêt à renoncer à cet amusement pour lequel ils m'ont encore un peu prolongé le goût. J'y renonce désormais pour bien des raisons, mais surtout parce que j'ai senti qu'il m'absorboit tout entier, qu'il me relâclioit le cœur, m'attachoit trop à la vie oisive et solitaire , et m'empêchoit de remplir d'indispensables devoirs que je ne puis négliger sans me manquer à moimême. Je me trouve une assez considérable collection de livres de botanique et un herbier dont je veux nie défaire afin d'écarter de moi toute occasion de retomber dans cette manie qui étoit devenue pour moi une véritable passion d'enfant ou plustot de vieux radoteur; puisqu'il est constant qu'on n'apprend plus rien à mon âge et que si j'apprenois quelque chose un jour c'étoit en oubliant ce que j 'avois appris la veille. Vous ne m'avez point marqué comme je vous en avois prié le prix des livres que vous m'avez envoyés. Il n'est pas possible qu'ils ne coûtent que les six francs (pie vous avez déduits sur la pension de ma femme pour cette minée. Vous me ferez plaisir de me mettre en régie à cet égard, afin que je sache à quoi m'en tenir.

Je vous remercie d'avoir bien voulu me dédier 1rs loix de Platon. Je suis sensible à votre bonne intention et à l'honneur que vous m'avez fait: mais si j'en avois été le maître, cette dédicace n'auroit point eu lieu. Je ne commis du tout point railleur de cette traduction, mais je ni' puis vous dissimuler que les

notes en sont d'un homme injuste, malintentionné et de mauvaise foi.

Mes salutations, je vous prie, et celles de Made. Renuu à Made. Rey, à Madu! Dumoulin et à toute votre famille. Je vous embrasse, mon cher Compère, de tout mon cœur.

Renou.

Î Pauvres aveugles que uuus sommes!

Ciel, démasque les imposteurs, Et force leurs barbares coeurs { 1 7 6 ' ( ''

A s'ouvrir aux regards des hommes.

Depuis mon arrivée à Lyon j'ai voulu, mon cher Compère, de jour en jour vous écrire, tant pour vous remercier de votre bon souvenir que pour vous accuser la réception des deux exemplaires de votre dernier recueil et de l'année courante de la 2iensi°n °^e ma femme; j'en ai été toujours détourné par des survenans et par d'autres tracas. Prêt à partir pour un petit voyage, je ne veux pas du moins quitter Lyon sans vous donner et à ma chère Commère, et à ma petite filleule un petit signe de vie. Je n'ai pas en ce moment vos lettres sous les yeux pour y répondre article par article, et même je n'en aurois pas le tems. Je ne peux pas non plus vous parler de votre édition n'ayant pu la parcourir, parce qu'elle étoit en feuilles; si vous m'eussiez envoyé ces deux exemplaires brochés, cela m'auroit donné plus de facilité à Les examiner et même à Us rapporter ici, au lieu que la difficulté de les porter

(i) Sur cette manière de dater ses lettres, voyez la lettre suivante et la note de .M. Petitain à la première lettre dans la Correspondance où se trouve bizarrerie.

à Lyon m'a forcé de les laisser à Bourgoin, jusqu'à ce qu'il vienne une occasion favorable de les faire relier et d'en disposer. Je vous suis obligé de m'avoir recommandé à M. Bruysset; il a eu pour moi toutes sortes d'attentions et c'est une connoissance fort bonne à faire et fort agréable à cultiver ('). Vous avez, mon cher Compère , les remercîmens , salutations et amitiés de ma femme; faites agréer les miennes à ma chère commère et à Mademoiselle Dumoulin. J'embrasse de tout mon cœur ma filleule et son cher Papa. Si vous effectue*; le voyage que vous avez projeté pour cette année, il n'est pas absolument impossible que nous nous trouvions rajmrochés. Ainsi soit-il.

J. J. Rousseau.

r Pauvres aveugles que nous sommes !

\ Ciel, démasque les imposteurs,

A Paris, <*?. * , , , > Juillet

-»■■*■ ' ^' jEt force leurs barbares coeurs l

' A s'ouvrir aux regards des hommes. > ' '

Votre lettre du 18., mon cher Compère, m'a été remise par M. Dandiran. Je suis affligé de votre goutte. Je serois fâché que les suites me privassent du plaisir de vous voir à Paris. Vous me demandez si je m'y fixerai (*).

(') Dans une lettre à M. Moultou du 80 Mai 1762, qui fait partie de la Correspondance publiée dans sos Oeuvres, il se plaint de manoeuvres artificieuses de M. Bruysset, Libraire à Lyon, qui a contrefait V Emile.

('-) On sait qu'il s'y est fixé. A cause de la lacune qui existe dans cette partie de l'iustoire de sa vie, l'extrait suivant peut avoir quelque intérêt. Le Comto de Conzié écrit de La Haye à Rey en date du 17 Mai 177-: "J'ai vu notre ami Jean Jacques à Paris, et avec un vrai plaisir, m' ayant assuré qu'il étui/ très-content de son sort. Je l'ai trouée plus gros (/ne je ne l'avais jamais vu. Je ne lui desirerois outre chose pour sou /muheur, sinon tju'i/ comparit (comprît?) un peu plus les faibles inséparables de l'humanité et qu'il en méprisât moins la plupart des individus."

Je vous réponds que je ne sais jamais aujourd'hui ce que je ferai demain.

Je vous suis obligé de l'exemplaire relié de votre dernière Edition que vous voulez bien me destiner. Il est vrai que je ne serai pas fâché de la parcourir à mon aise; mais il n'est pas nécessaire pour cela que les volumes soient reliés, il suffit qu'ils soient cousus.

Je ne suis nullement de l'avis de ceux qui vous ont marqué que mon portrait fait par M. Liotard étoit parfaitement ressemblant , et ce ne sera sûrement pas de mon consentement que vous le ferez graver. M. de la Tour est le seul qui m'ait peint ressemblant, et je ne puis comprendre pourquoi vous voulez transmettre à un autre la commission que vous lui aviez donnée. Quoi qu'il en soit, je préférerai toujours la moindre esquisse de sa main aux plus parfaits chefs-d'œuvre d'un autre, parce que je fais encore plus de cas de sa probité que de son talent.

J'apprends avec grand plaisir que tout se porte bien chez vous. Je serai plus content encore en apprenant que vous vous portez bien vous-même. Saluez et embrassez de ma part vos Dames et ma petite filleule que je me réjouis fort de voir. Ma femme vous remercie et vous salue de tout son cœur.

La manière de dater que vous avez vue à la tête de ma précédente lettre et que vous voyez à celle-ci est une formule générale que depuis plusieurs mois j'employe dans toutes mes lettres sans aucune exception. Soyez sûr que je ne daignerois pas écrire à ceux que je croirois en mériter l'application.

Bonjour, mon cher Compère, je vous salue avec amitié.

•1. .1. Rousseau.

, Pauvres aveugles que nous sommes !

,j \ Ciel, démasque les imposteurs, ( n ^ „A

X^AKIS, <Et fmm lpl]l.s hnl.iiarps ,,npllrs ( 17-5/0.

Et force leurs barbares coeurs

s'ouvrir aux regards des hommes.

J'ai receu, mon cher Compère, l'exemplaire magnifiquement relié (') que vous m'avez fait passer, qui contient le recueil de mes écrits et de ceux de mes adversaires. Vous avez fait là une dépense dont je vous fais mes remercîmens de tout mon cœur, mais que je trouve cependant déplacée. J'ai fait la grande entreprise de relire tout ce recueil encore une fois en ma vie. mais je ne l'exécuterai probablement que cet hiver.

Puisque vous vouliez me faire graver, projet qui du reste n'a jamais été de mon goût, j'ai pensé qu'il valoit mieux que vous m'eussiez ressemblant que défiguré; c'est pour cela que j'ai préféré M. de la Tour comme incapable de se prêter aux manœuvres qui ont guidé le pinceau de Ramsay et les crayons de Liotard.

C'est pour s'amuser à m'impatienter qu'on fait courir Je bruit que je travaille à un dictionnaire de botanique, à un opéra, à que sais-je quoi. J'ai pris le parti de les laisser dire sans me fâcher et sans même prendre la peine de les démentir.

J'apprends avec bien du déplaisir que la lièvre a encore repris Madame Rey. Nous entrons dans la saison (hs fièvres : il seroit bien cruel que la sienne lui durât jusqu'à L'entrée de l'hiver; je lui conseille autant

1) •■J'ui donné moi-même ù M. Rousseau les oeuvres reliées < n tnaroquin." Letti-i Ms. de V. Tli. s. Le Clerc, Paris L6 Loûl 1770.

d'exercice qu'elle en pourra faire: c'est le meilleur moyen de renvoyer ce mauvais hôte. Vous ne doutez pas, mon cher Compère, du plaisir que j'aurai à vous voir avec ma filleule ; mais vous ne devez consulter pour le tems que la convenance de votre santé et de vos affaires. Adieu, mon cher Compère, je vous embrasse et ma chère commère à qui je souhaite un prompt rétablissement; embrassez aussi pour moi la petite. Ma femme vous remercie et vous salue. Mille amitiés à Mademoiselle Dumoulin.

A Paris, 24 Mars 1771.

Ce n'est pas tout à fait volontairement , mon cher Compère, que j'ai resté si longtems sans vous écrire; le cours de mes lettres a été arrêté pendant plusieurs mois par une fraude des facteurs qui s'entendoient peutêtre avec je ne sais qui.

On y a mis ordre depuis quelques jours et l'on m'a l'ait assurer que la chose n'arriveroit plus. Ainsi je commence de bien bon cœur à rouvrir avec vous ma correspondance sans cependant vous promettre de la rendre bien exacte, vu que l'assiduité de mon travail me rend très-pénible de le prolonger encore par des lettres.

J'apprends avec grand plaisir que vous et tout ce qui vous intéresse jouissez d'une bonne santé. Ce plaisir est un peu modéré par l'espérance frustrée de vous voir cette année à Paris et d'y embrasser ma filleule. Faites ce qui vous conviendra davantage, ménagez votre santé durant les fatigues d'une si longue

route et ne restez point tout ce tems sans me donner de vos nouvelles. Je suppose que vous ne mènerez point la petite avec vous à Vevai, quoique vous m'eussiez flatté de l'amener à Paris.

Ma femme est bien sensible à votre attention et vous salue ainsi que Madame Rey et ma filleule qu'elle est fâchée de ne pas embrasser ici. Vous devez d'autant moins vous presser de lui faire tenir les 300 liv. que l'année n'étant pas échue, elle n'y comptoit pas sitôt. Ainsi pourvoyez à vos affaires et ne vous pressez pas. La petite a eu bien du courage de se laisser arracher quatre dents d'un même jour, mais pourquoi cette opération? il n'y avoit qu'à les laisser tomber. Je l'embrasse de tout mon cœur ainsi que sa bonne maman et son cher Papa; mes salutations à Mademoiselle Dumoulin. Je suis aussi, mon cher Compère,

tout à vous.

J. J. Rousseau.

A Paris, le 9 Juillet 1771.

J'ai été plus fâché que surplis, mon cher Compère, d'apprendre que vous ne passeriez pas ici connue vous l'aviez projeté. J'espère que cette lettre vous trouvera dans les l'êtes au sein de votre famille et je m'en réjouis fort, surtout si, comme je L'espère aussi, vous avez trouvé Madame Rey eu meilleure sauté qu'elle n'a été durant votre voyage. Pour ma petite filleule, elle est encore dans l'âge où le tempérament se renforce par les épreuves qu'il essuyé: puisqu'elle a bien supporté celle des dents et de la coqueluche, il est à présumer qu'elle n'eu aura plus guères, ou qu'elle \

résistera. Je ne me souviens pas si elle a eu la petite vérole.

Je vous souhaite bien du succès dans votre Encyclopédie, mais je ne peux pas y travailler. Je ne sais pas même pourquoi après mes résolutions, qui vous sont connues, vous avez pris la peine de m'en parler. Ma femme vous remercie de votre bon souvenir et vous salue. Je salue Madame Rey et toute votre famille, et suis aussi, mon cher Compère, tout à vous.

J. J. Rousseau.

A Paris, le 30 Aoust 1771.

J'ai receu, mon cher Compère, le paquet que vous avez adressé pour moi à M. Capperonnier. Quoique je ne lise plus rien que des livres de Plantes, j'ai voulu pour vous complaire parcourir le livre que vous m'avez envoyé. Vertuchou, Monsieur Rey, le docte et profond ouvrage que vous avez imprimé là ! Voilà ce qu'on appelle un livre utile, surtout pour l'auteur. Je vous en fais mon compliment ainsi que de tous les autres de même acabit qui s'impriment chez vous par préférence, et je vous en souhaite de tout mon cœur le plus grand débit.

Ma femme a receu, en mon absence, l'année de la [tension que vous avez eu la bonté de lui faire tenir et me charge de vous en remercier.

Je me réjouis d'apprendre que la petite Jeannette se trouve bien de l'air d'Utrecht; j'espère qu'il la remettra entièrement et que Mademoiselle Dumoulin ne se sentira plus de sa chute. Vous ne me dites rien de Madame Rey; ce qui me l'air présumer que sa santé

est bonne, ainsi que la vôtre et celle de toute votre famille; je le souhaite ainsi de tout mon cœur et vous salue de même.

J. J. Rousseau.

Ma femme vous fait bien des salutations.

lai,

A Paris, 14 8b? 1771.

Ma femme me demande, mon cher Compère, si je vous ai remercié de sa part de sa pension de Tannée courante que vous lui avez fait remettre cet été par M. Dandiran. Comme je ne m'en ressouviens point du tout, et pas même si je vous ai écrit depuis ce tems-là, je prends le parti de m'adressera vous-même vous priant, si j'ai déjà rempli ce devoir, d'excuser l'importunité d'y revenir, et si je ne l'ai pas fait de trouver bon que j'y supplée, quoiqu'un peu tard, dans cette lettre; la perte totale de ma mémoire ne me laissant plus ressouvenir chaque jour de ce que j'ai fait la veille, je suis toujours en doute de ce qu'il faut faire, et aime mieux faire deux fois ce qui convient, quand je m'en souviens, que de risquer de l'omettre.

Comment vous portez-vous, et Madame Rey et Mad1K: Dumoulin et toute votre maison? Votre petite Jeannette est-elle enfin rétablie? et l'avez-vous fait revenir? La nouvelle mariée est-elle contente?^). Parlezmoi, mon cher Compère, de tout ce qui vous intéresse et que VOUS pouvez me dire, bien SÛT qu'il ne me sera

(') Jeanne Marguerite) fille aînée de Rey, mariée à Auguste Charles Guillaume W. Lssenbruch.

jamais indifférent. Mack de Trudaine m'a dit qu'elle vous avoit parlé de moi, et que vous lui aviez dit que j'étois de votre connoissance. Je lui ai répondu qu'il «'■toit vrai que vous me connoissiez autre fois. Adieu, mon cher Compère, bien des salutations à vos Dames et à vos enfans, et recevez celles bien sincères de ma femme et de son mari.

A Paris, le 22 May 1772.

J'apprends, mon cher Compère, le malheur horrible arrivé dans votre ville (1). Quoique je ne pense pas que vous soyez allé vous fourrer là, je suis inquiet cependant de vous et des vôtres. Un mot de vos nouvelles dans cette circonstance me tranquillisera et me fera grand plaisir.

A Paris, le 14 Juin 1772.

Je profite du retour de M. Pourtalés et de son offre obligeante pour vous envoyer le receu ci-joint avec les remercîmens de ma femme et les miens.

J'ai frémi au récit du danger qu'ont couru Madame Rey et Monsieur votre fils, et vous voyez que ce n'étoit pas sans raison que j'étois inquiet. Je ne vois rien que de

(i) Le 11 Mai 1772, lo théâtre d'Amsterdam était devenu la proie des flammes. L'incendie ayant éclaté pendant une représentation, coûta la vie à plusieurs personnes qui y assistaient. On verra par la lettre qui suit que .Madame Rey el le jei Uey ont couru ce danger.

satisfaisant dans le détail que vous me faites de l'état présent de votre famille et en particulier de ma petite filleule. Je vous assure que je serois fort aise de voir, d'embrasser cette chère enfant, d'être témoin de ses progrès et d'y contribuer s'il m'étoit possible. Mais dans ma position tout ce que je puis faire est d'applaudir à vos soins que je trouve bons et bien entendus. Je n'aspirerois pas à voir Jeannette devenir une grande danseuse : qu'elle sache bien pondérer sa marche , ses mouvements et se présenter avec grâce ; c'est tout ce que je désirerois sur ce point; mais quant aux autres arts d'agrément, tels que la Musique, les instrumens, le dessin &c, j'approuve fort que vous preniez quelque peine et fassiez quelque dépense pour lui en inspirer le goût. J'envisage encore moins dans ces talens l'agrément de la société qu'un supplément pour s'en passer. Il est important à un homme , encore plus à une femme, d'avoir en soi des ressources pour se suffire dans la retraite, pour s'y occuper agréablement sans avoir sans cesse besoin du concours d'autrui, et de n'être pas réduit toute sa vie à la triste alternative des gens du monde , de la dissipation ou de l'ennui.

Je n'ai nul changement à faire ni à l'Emile ni à aucun de mes écrits. Ne reconnoissant pour mienne que la première édition de chacun d'eux , je ne prends aucun intérêt aux éditions postérieures et n'ai pas même le tems d'examiner celles que je suis à portée de voir ('). J'ai pourtant toujours recommandé les

(') Il faut excepter cependant les éditions faites sur des copies revues par l'auteur lui-même. Ainsi par exemple, on a vu par les lettres X"\ 71, 72 el 73 que Rousseau a envoyé à Rey pour une nouvelle édition un exemplaire corrigé do La Nouvelle Héloïse. Sur cet exemplaire, Rey a réimprimé l'ouvrage et il en a fait les Volume.- Y et Y I de la première collection qu'il a donnée des Oeuvres diverses '/<■ Mr. Rousseau dont le premier volume parut

vôtres par préférence, persuadé que vous êtes incapable de vous prêter à aucune infidélité. Au lieu que toutes celles qui se font et se feront en France portent tous les caractères de perfidie et de réprobation qui m'assurent qu'elles sont infidèles, falsifiées, et faites avec les plus sinistres intentions. C'est ce que vous pouvez déclarer hautement en mon nom à toute la terre dans les mêmes termes, sans crainte d'être désavoué (').

Vous voilà devenu grand-Papa, je vous en fais mon compliment et à tout ce qui vous appartient, La multiplication des familles d'honnêtes gens est un bienfait à la société humaine. Mes salutations et amitiés, je vous prie, à Madame Rey, à Mademoiselle Dumoulin à Monsieur votre fils et à toute votre famille. Bonjour, mon cher Compère , ma femme et moi vous saluons de tout notre cœur.

J. J. Rousseau.

A Paris, le 28 Fevr. 1773.

Hier, mon cher Compère , un commis de M. Dandiran m'apporta de votre part , quoique sans aucune lettre de vous à moi adressée, trois cents livres pour l'année

déjà en 1762. En comparant le N°. 143 où Rousseau ne désavoue que la coupe des parties, il faut admettre que le texte de cette édition doit servir de base aux éditions ultérieures.

(') Deux ans plus tard il a compris les réimpressions de Iîey dans la mémo condamnation quo celles de France, dans sa Déclaration relative à différentes réimpressions de ses ouvrages, faite à Paris le 23 Janvier 1771. Cette protestation n'a pas été publiée pour la première fois en 17S9 par M. de Barruel Beauvert, comme le croit M. Petitain; elle a été insérée dans La Gazette de littérature, des sciences et des arts No. 12, du Samedi 19 Fé. vrier 1771. Voyez encore la unir au N". 163.

courante de la pension que vous faites à ma femme, et dont elle me charge de vous faire ses remercîmens. J'ai eu le plaisir d'apprendre dernièrement de vos nouvelles par M. votre gendre qui m'est venu voir deux ou trois fois durant son séjour à Paris. Cela a prévenu l'inquiétude que votre silence auroit pu me donner sur votre santé. S'il arrivoit cependant que j'en eusse encore quelquefois des nouvelles par vous-même, ainsi que de Madame Rey, de ma filleule et de toute votre famille, je les apprendrois toujours avec autant de plaisir et d'intérêt que lorsque nous nous commissions le mieux. Ma femme et moi vous saluons de tout notre cœur, et vous souhaitons, mon cher Compère, une bonne santé, de même qu'à Madame Rey et à tout ce qui vous appartient,

Je n'ai pas répondu à la dernière lettre de ma filleule, parce que mes occupations ne me permettent plus d'écrire que pour les occasions nécessaires; mais je l'aime et l'embrasse de tout mon cœur.

A Paris, le 15 7hr.

J'aurois dû, mon cher Compère, vous prévenir de deux arrangemens relatifs à ma situation présente qui m'interdit toute occupation oiseuse. L'un de n'avoir plus de correspondance suivie et de ne faire de réponses aux lettres que je reçois que quand elles sont nécessaires. L'autre de ne répondre aux propositions qu'on peut me faire que lorsque je les accepte; lorsque je ne les accepte pas, je ne réponds point, et cela doit s'en-

tendre: ainsi mon silence alors est l'équivalent de non. Tout ceci n'empêche pas que je ne reçoive toujours avec plaisir de vos nouvelles et de vos lettres et que je n'y réponde même quelquefois. Mais si vous voulez ric-à-ric à chaque lettre une réponse, je ne puis promettre de vous contenter sur ce point là. Il v a encore une autre chose. C'est que lorsqu'il m'arrive de répondre, c'est quelquefois si long'tems après la lettre receue que, quoique je la garde pour y faire réponse , ne sachant plus où je l'ai mise, et ne me souvenant pas de ce qu'elle contient, je m'en passe pour répondre, et ma mémoire me sert si mal que je suis sujet à répondre tout de travers. Dieu veuille qu'il n'en soit pas ainsi aujourd'hui.

Ce dont je me souviens fort bien, c'est du plaisir que m'ont fait les bonnes nouvelles que vous m'avez données de votre santé et de toute votre famille. La lettre de la petite Jeannette m'a fait grand plaisir aussi. Le caractère de sa main se forme à merveille , et je ne doute pas que vous n'ayez pourvu à ce que celui de son âme se formât de même. Vous avez bien fait de la mettre dans un meilleur air pour renforcer sa constitution; mais c'est toujours un inconvénient qu'elle soit loin de vos yeux et de ceux de sa mère. Je ne lui écris pas , parce que rien n'est plus inutile, et je suis fâché que ma situation ne me permette pas de lui donner des marques de souvenir plus agréables qu'un vain bavardage. Je vous prie de faire mes salutations à Madame Rey, à Mademoiselle Dumoulin et à toute votre famille. Ma femme vous remercie de votre bon souvenir et nous vous saluons, mon cher Compère, l'un et l'autre de tout notre cœur.

J. J. ROTJSSEAI .

A Paris, le 11 8brf 177::.

Je suis bien honteux, mon cher Compère, de répondre si tard à votre dernière lettre sans date qui m'a été remise par M. Robin avec les envois que vous y avez joints. Je dois des remercîmens particuliers à Mademoiselle Jeannette pour le joli cadeau qu'elle a travaillé pour moi, et pour la jolie lettre qu'elle y a jointe. Je suis fâché qu'un travail si mignon ne soit pas à mon usage. Vous ne pouviez ignorer que depuis plus de vingt ans j'ai quitté toutes ces brillantes guenilles , et quand elles conviendroient à ma situation . ce n'est pas à l'âge où tout homme sensé les quitte que je voudrais les reprendre. J'ai donc le regret de ne pouvoir porter ces manchettes que j'accepte néanmoins de tout mon cœur; mais pour que l'ouvrage de ma Jeannette ne soit pas perdu, je la prie de l'offrir de ma part à M. son frère aîné qui m'a jadis envoyé de belles estampes. Je les remettrai pour vous les faire parvenir à M. Dandiran la première fois que je le verrai, ou à la première personne qui me viendra de votre part.

J'ai parcouru le Devin du village que vous avez fait graver. Quoi que vous en disiez, il fourmille de fautes. Il se peut que j'en aye laissé plusieurs dans L'exemplaire (pie je vous avois l'ait passer; mais il est certain que votre graveur en a l'ait beaucoup qui n'y étoient pas.

Quant à l'Emile, je ne sais quand je pourrai me mettre à le lire: c'est pour moi une terrible corvée, et presque inutile; car je n'ai plus qu'un souvenir bien confus de „ son contenu. 11 n'y a qu'un seul de mes

écrits que je relirois encore avec plaisir. C'est l'Héloïse. J'ai essayé de la relire; mais l'exemplaire qu'on m'a prêté étant d'une édition faite en France, pleine de contre-sens ridicules et de fautes d'impression faites exprès, il m'a été impossible de soutenir cette lecture et il a fallu l'abandonner à la moitié du pr. volume. Il faut là-dessus que je vous fasse ma confession au sujet du magnifique exemplaire que vous m'avez fait remettre ('); cet exemplaire étoit trop beau pour pouvoir me rester. M. le Comte d'Egmont m'avoit prié de lui rassember une collection de mes écrits des bonnes éditions. Je fis ce que doit faire un auteur quand on s'adresse à lui pour cela, et dans l'impossibilité de retrouver un exemplaire de chaque pièce de la première Edition, je fis porter chez lui mon bel exemplaire qui est ainsi passé dans sa bibliothèque. Cela m'a valu quatre ou cinq très-belles estampes encadrées , dont Mad°. la Comtesse d'Egmont me fit le cadeau, les quelles font l'ornement de ma chambre, et dont je ferois volontiers celui de la vôtre si vous vouliez les agréer. Au reste de ce bel exemplaire je ne regrette que l'Héloïse ; mais il Fauroit fallu moins brillante pour qu'elle pût me rester.

Précisément lorsque je vous félicitois d'être délivré de votre goutte, vous en étiez attaqué de nouveau et bien cruellement, à ce que me disent ces Messieurs. J'espère pour cette fois que vous en êtes tout de bon quitte, ayant appris et par eux et par votre lettre que vous étiez en bon train de guérison. Bien des salutations A vos Dames et A toute votre famille; j'embrasse ma filleule; ma femme et moi vous saluons, mon cher

Compère, de tout notre cœur.

J. J. Rousseau.

(') Voyez la mit.' an N". L53.

A Paris, le 16 10"? 1773.

J'ai receu hier, mon cher Compère, avec votre lettre et celle de ma filleule, l'exemplaire de THéloïse que je vous avois demandé, et je vous en remercie. Vous me marquez que vous m'envovez l'édition originale, l'exemplaire que j'ai receu est d'une édition très-différente. Vous me ferez grand plaisir de me marquer, et même le plus tôt qu'il sera possible , si ce quiproquo vient de vous; car je désire extrêmement et pour vous et pour moi de savoir à quoi m'en tenir sur cet article (1). La présente n'étant pour autre sujet, je la finis, mon cher Compère, en vous embrassant de tout mon cœur.

J. J. Rousseau.

(i) Rey ayant reçu cette lettre le 22, y a répondu le même jour, comme il l'a marqué sur l'original. Le 24 du mois suivant. Rousseau écrivit la Déclaration dont-il est fait mention clans notre noie auN°.1593 page 303. Si la réponse de Roy étoit connue, on pourrait expliquer, comment l'exemplaire d«> la Nouvelle Héloïse, envoyé par Rey, a donné lieu à Rousseau d'écrire dana sa Protestation, qu'il s'est convaincu par ses propres yeux que les réimpressions de Rey, contiennent exactement les mêmes altérations, suppressions , falsifications que celles de France, et que les unes et les autres ont été faites sur le même modèle et sous les mêmes directions.

Page 1