‹ Lettres inédites de mmmes des Ursins et de Maintenon, de mm. le duc de Vaudemont, le maréchal de Tessé et le cardinal de Janson [microform]Chapitre 10 sur 12 · DU CARDINAL DE JANSON-FORBIN · texte numérisé non relu

DU CARDINAL DE JANSON-FORBIN

pour élever leur autorité et pour traverser toutes les affaires où les deux couronnes auroient intérêt.

Je suis toujours avec respect, Monsieur, entièrement à vous.

Le cardinal de Janson-Forbin.

Vous m'obligerez de faire tenir ma lettre à M. le président Rouillé.

Après avoir fini ma dépêche, l'agent d'Espagne a présenté la haquenée à la Chambre apostolique avec le cens de sept mille ducats d'or. Il a laissé le tout dans la chambre où étoit le cardinal Spinosa, camerlingue. Sur quoi ne répondant rien et ayant fait lire le chirographe que le Pape avoit fait pour différer de recevoir cette redevance , l'agent a fait lire par des notaires la protestation et l'a laissée à la Chambre. Vous en verrez tout le détail par la relation qa'envoie M. le duc d'Uzéda.

A Rome, ce 10 juillet 1701.

Je serai toujours , Monsieur, dans l'inquiétude jusqu'à ce que j'apprenne que vous soyez entièrement hors de fièvre, quelque espérance qu'on nous donne que ce qui est resté est peu de chose et que vous en serez bientôt délivré.

Vous aurez vu , par ma précédente, tout ce qui s'est passé sur le sujet de l'investiture de Naples , sur l'offre qui a été faite de la haquenée et de la redevance des 7,000 ducats, avec la protestation que l'agent d'Espagne a faille à la Chambre apostolique au nom du Roi , son maître , devant deux notaires, pour la conservation de tous ses droits, et M. le duc d'Uzéda a envoyé à Madrid toutes les pièces qui concernoient cette procédure et le décret fait ensuite par la Chambre, qui portoit : stantibus chirographo et proies^

r.ETTRES INÉDITES

tationibus, Bomini dixemnl de presenti non esse locum re~ ceptioni. La Chambre a changé ce décret de cette manière: Slantibus chiroyrapho et' sanctissimis protestationihns pro parle Sedis apostolicœ. Do mini dixeruni de presenti non esse locum receptioni. La Chambre prétend par là ne faire aucune exécution des protestations qui lui ont été faites , se restreignant seulement à ne recevoir point de tribut, à cause du chirographe fait auparavant par Sa Sainteté et de la protestation qu'Elle avoit faite. En vérité , la conduite que le Pape a tenue en cette occasion à l'égard du roi d'Espagne [est insoutenable en toute manière ; il affecte de ne jamais nommer son nom dans toutes ces procédures ; et c'est un effet de la crainte terrible qu'il a des Allemands qui sont déjà entrés dans ses Etats, ce qu'il au roi t pu empêcher, s'il avoit pris les précautions que je lui ai tant de fois inspirées et qu'il m'avoit promis de prendre. Mais la crainte et de méchants conseils l'ont fait changer ; et je ne vois point d'autre remède , ainsi que j'ai eu l'honneur de lui représenter, que de s'unir à nous, que de faire incessamment une ligue avec la république de Venise et les autres princes d'Italie, pour obliger les Allemands d'en sortir et de n'y point établir des quartiers d'hiver comme ils l'ont projeté. Sa Sainteté, qui en connoît l'importance, est entièrement résolue de faire incessamment celte ligue. Elle a, pour cet effet, écrit à son nonce à Venise de s'entendre avec M. le cardinal d'Estrées , pour porter cette république. Elle écrit aussi au Grand-Duc , de sa main, pour l'obliger à prendre ce parti; et si l'on peut y réussir, comme leur intérêt commun le demande, ce sera nu moyen certain pour obliger les Allemands de sortir d'Italie sans pouvoir s'y établir en quartiers d'hiver. Le Pape a aussi envoyé un courrier à l'Empereur avec une lettre de sa main . par laquelle il lui marque que s'il ne lui donne une parole positive et des assurances que ses

nu CARDINAL DE JAN60N-F0RB1N. ()3

troupes n'entreront ni ne demeureront point dans ses Etats, il prendra des mesures convenables pour les en empêcher.

Vous avez sans doute appris, par M. le maréchal de Catinat et par M. deTessé. comme nos ennemis avoient fait passer le Pô à 1.200 chevaux, sur des bateaux qu'ils ont trouvés sur cette rivière , sans éprouver la moindre résistance des troupes et des sujets du Pape, qui s'est laissé endormir aux belles paroles de l'Empereur et du prince Eugène, sous prétexte d'une chimérique neutralité, qui va rendre ses Etats le théâtre de la guerre, s'il n'y apporte un prompt remède. Mais le Pape est d'une timidité et d une irrésolution si grande qu'il est à craindre qu'il ne prenne une détermination vigoureuse. D'ailleurs , vous .e pouvez vous imaginer la frayeur qui ngite cette Cour et presque toute l'Italie, par la crainte qu'ils ont de la réunion de ces deux couronnes. Ils avoient toujours été attachés aux intérêts d'Espagne pour s'opposer à nous et depuis l'heureux changement qui est arrivé, ils sont tous devenus Allemands et autant ennemis d'Espagne que de nous, contre leur propre intérêt. Car si l'Empereur s'établit en Italie avec toutes les idées et prétentions de roi des Romains, il tiendra cette Cour et les autres princes dans une entière servitude. Mais, nonobstant toute cette malignité, j'espère que nous humilierons nos ennemis de tous côtés , rien n'étant plus capable de les porter à la paix que de détruire tous les projets qu'ils ont formés sur l'Italie : le renfort de troupes que le Roi envoie ne contribuera pas peu à y parvenir.

Tout paroît toujours eu paix dans le rovaume de Naples. On m'écrit continuellement des lettres sans ^ein,/ contre le vice-roi ; et il est certain qu'il y a beaucoup d.'^ gens quine l'aiment pas. Mais il les contient dans leur devoir et ils n'osent remuer. Les galères de Naples y sont

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retournées et cela n'y fera pas un mauvais effet. Celles de Turcis sont allées en Sicile, où M. le duc d'Ascalone doit être arrivé. La grande malignité parmi les peuples est dans le Milanez. Mais la force de nos troupes les contiendra bien dans leur devoir. Ils font courir le bruit que Tarchiduc viendra à la tête de leur armée, ce que j'ai peine à croire, et qu'il prenne cette résolution. En tout cas , elle ne produiroit pas un si grand effet comme ils s'en flattent.

Nous attendons avec impatience d'apprendre que le traité du Portugal soit signé et cela fera, ici comme ailleurs , un effet merveilleux.

Le roi d'Espagne m'a fait l'honneur de m'écrira une lettre très-obligeante, me témoignant d'être satisfait des soins que je prends pour ses intérêts. Je me donne la liberté de l'en remercier et j'ai remis ma lettre à M. le duc d'Uzéda qui m'avoit baillé celle du Roi catholique. — Et vous m'obligerez de lui témoigner que je ne néglige aucun soin et que je redouble mon zèle pour tout ce qui regarde son service, et suivant les ordres pressants que le Roi m'a donnés. Sur cela, je suis , Monsieur , avec beaucoup de respect, entièrement à vous.

Le cardinal db Janson-Forbin.

Nous venons d'apprendre la mort de M. le cardinal Petrucci, qui est mort d'une rétention d'urine.

J'ai cru plus à propos de vous adresser la lettre que j'écris an roi d'Espagne , que je vous supplie, Monsieur, de vouloir lui rendre.

A Borne, le 6 aoust 1701.

J'apprends, Monsieur, avec joie et consolation que votre sauté se rétablit, et que M°*^ la duchesse d'Harcourt est

DU CARDLNAL DE JANSOX FOHRI.N.

arrivée auprès de vous. Vous me permettrez bien de l'assurer ici de mes respects. Vous aurez l'un et l'autre beaucoup de satisfaction de voir M™^ la princesse des Ursins à Madrid ; elle se dispose à partir d'ici dans peu de jours, pour se rendre à Nice dans le temps que la reine d'Espagne s'y trouvera , pour l'accompagner à Madrid. M. le duc d'Uzéda a envoyé à Turin la dispense du Pape, lequel a déterminé d'envoyer M. le cardinal Archinto, archevêque de Milan , légat pour faire compliment à la reine d'Espagne à Nice , et il s'embarquera pour cet effet sur des galères de Gênes qui le conduiront à Villefranche. Et si le mariage se fait à Nice, ce légat pourroit bien eu faire la célébration, ce qui se passeroit avec plus d'éclat et de dignité ; et il est à propos que Sa Sainteté donne encore ce témoignage public de reconnoissance et de considératioa pour le roi d'Espagne, afin de dissiper tous les faux bruits que nos ennemis ont voulu répandre de tous côtés sur ce sujet.

Vous aurez appris sans doute par nos généraux la situation de nos armées en Italie; comme nos ennemis ont refusé d'en venir à une bataille ; que les renforts que le Roi a envoyés arrivent chaque jour au camp ; que le Milamiis est inaccessible de tous côtés aux troupes de l'Empereur; que Mantoue et le Manlouan sont en sûreté ; que la pensée qu'ils avoient de passer le Mincio n'est pas présumable ; qu'on s'est précautionné pour qu'ils ne puissent pas entrer dans le Bressan et le Bergamasque, et qu'on prend toutes les précautions nécessaires pour les empêcher de passer le Pô; et pour y parvenir, j'ai obtenu du Pape qu'il envoyât des ordres positifs et pressants à son légat à Ferrare, de retirer tous les bateaux qui sont sur le Pô, tout le long duFerrarois,desdeux bords de cette rivière, et de les conduire vers la mer,et qu'en cas que les Allemands voulussent s'en servir, de donner ordre aui troupes qui les garderont

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LETTliKS INÉOITtS

de les brûler et de retirer en même temps à Ferrare tous les autres bois dont ils s'étoient servis pour construire leur premier pont. Le Pape a encore ordonné qu'on ne leur fournisse aucun grain de ses États et qu'on retire dans Ferrare tout ce qui reste de foins , afin qu'ils ne puissent y trouver aucune subsistance pour leur cavalerie. Nos généraux sont persuadés qu'avec ces précautions il ne sera pas possible à nos ennemis de passer le Pô. En tout cas, nous avons fait dresser un pont sur cette rivière, àHostilia, pour les prévenir et s'opposer à leur passage. Le Pape est encore déterminé à s'unir avec les Vénitiens, et il a donné des ordres pressants à son nonce à Venise pour les y porter ; et M. le cardinal d'Estrées travaille fortement de son côté. Si l'on peut réussir, comme il y a lieu de Tespérer, ces deux puissances pourront déclarer qu'elles ne veulent point souffrir qu'aucunes troupes étrangères restent dans leurs États, et y établissent leurs quartiers d'hiver; et que si les Allemands n'y donnent pas les mains, elles s'uniront avec nous pour les y obliger, et c'est le moyen le plus prompt et le plus efficace pour les y nécessiter; et si cette république diffère de convenir de cette union avec le Pape , et que les Impériaux entreprennent de vouloir entrer dans le Ferrarois, le Pape me paroît résolu de faire un traité particulier et secret avec nous, pour nous appeler à son secours et les en empêcher. Le manquement de subsistances où les Allemands se trouvent, les nécessitera bientôt de prendre un parti , sur lequel Ton prendra les meilleures mesures que l'on pourra.

Vous voyez, Monsieur, que le changement de conduite que le Pape commence d'avoir , fait connoître la crainte où il est que les troupes de l'Empereur veuillent s'établir en quartier d'hiver dans ses États, nonobstant les promesses tant de fois réitérées par ce prince , de renvoyer plutôt les troupes en Allemagne que de souffrir qu'elles

m: CARDINAL DE JAx\SOX FORRIN.

entrent dans les États de l'Église sous quelque prétexte que ce puisse être ; et je ne cesse point d'en faire connoître l'illusion à Sa Sainteté dont elle commence à s'apercevoir. M. de Blécourt me confirme, par sa dépêche du 7 juillet, ce que le Roi m'avoit mandé, que le Roi catholique avoit continué M. le duc de Médina-Celi , pour trois ans, dans la vice- royauté de Naples. Je lui ai écrit pour m'en réjouir avec lui , et j'ai pris occasion par là de lui faire connoître qu'il doit redoubler de soins pour maintenir (;es peuples dans Tobéissance et la fidélité qu'ils doivent à leur Roi , de maintenir l'abondance de bled dans la ville de Naples, à un prix raisonnable. La récolte n'ayant pas été fort abondante , ce qui est le seul moyen de contenir le peuple en paix et de ménager les esprits de la noblesse qui est fort rebutée des manières hautes avec lesquelles il les a traitées jusques à présent, et de prendre un soin plus exact qu'on n'a fait, pour régler les finances de ce royaume, et en empêcher la dissipation qui a été extraordinaire, et je crois qu'il sera très-à-propos qu'on lui insinue tous ces avis du côté de Madrid. Il écrit à M. le duc d'Uzéda qu'il fera partir incessamment les galères de Naples pour se rendre à Villefranche, pour conduire la Reine d'Espagne à Madrid; et il est à propos que du moins l'escadre de Turin qui est à présent en Sicile, reste dans ce pays-là pour les besoins qu'on en peut avoir poiir la sûreté de rps deux royaumes.

J'apprends, par la lettre de M. de Blécourt, que le nonce Aqua-Viva a parlé au Roi d'Espagne sur le sujet du grand Inquisiteur, d'une manière bien différente de ce que le Pape en avoit parlé à M. le duc d'Uzéda, à qui M. le cardinal de Porto-Carrero fait savoir que Sa Majesté catholique avoit informé le Roi de tout ce qui regarde cette affaire, pour savoir ses sentiments, et qu'il nous donnera ensuite ses ordres sur la conduite qu'il faudra tenir ici

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sur ce sujet. Cet inquisiteur a envoyé en cette Cour un ecclésiastique sous d'autres prétextes, pour presser le Pape d'agir en sa faveur. On- assure même que Sa Sainteté a nommé trois cardinaux pour examiner cette affaire. J'ai peine à croire qu'elle puisse avoir des suites fâcheuses. En tout cas, M. le duc d'Uzéda et moi ferons ici de notre mieux pour exécuter les ordres qu'on nous prescrira.

M. le duc d'Uzéda m'informe régulièrement de tout ce qui regarde les intérêts du roi d'Espagne. Je lui dis mes sentiments avec la liberté qu'il me donne, et je m'emploie en tout ce qui peut dépendre de mes soins pour l'aider à le servir de mon mieux. Je suis, Monsieur, avec un respect très-parfait, entièrement à vous.

Le cardinal dk Janson-Forbin.

A Rome, le 20 aoust 1701.

J'ai bien de la joie , Monsieur, d'avoir à présent chaque ordinaire à me réjouir avec vous que votre santé se fortifie après tant de rechutes et d'alarmes que vous nous avez données. Vous aurez sans doute appris le passage qu'ont fait les Impériaux du Mincio, auquel nos généraux n'ont pas jugé à propos de s'opposer. Le bruit et les mauvaises impressions que cela a causés nous ont donné quelques inquiétudes par l'alarme que les Milanais et le duc de Mantoue en ont eue; vous aurez vu ce que M. le Prince de Vaudemont en a écrit au roi d'Espagne. Cependant on remédie à tout. M. de Catinat a repassé 1 Oglio et sou armée est de quarante mille hommes. M. de Vaudemont et M. de Tessé , après avoir pourvu à faire une ligue à la rivière d'Adda avec quatorze mille hommes , ont marché pour aller rejoindre M. le duc de Savoie et M. de Catinat, et doivent marcher tous ensemble droit aux ennemis , qui

DU CAUDINAL DE JA:SS0N-F0RBIN.

sont encore vers Castiglione sans avoir avancé dans le Bressan, ou les contraindre à se battro ou â se retirer. La supériorité de nos troupes et l'ardeur qu'elles ont d'à 1er aux ennemis nous doiveutassurerde la victoire. D'ailleurs, il arrive chaque jour de nouvelles troupes de France qui nous mettront bientôt en état de tout entreprendre pour rabattre le faux orgueil de nos ennemis.

Le Pape paroît très-disposé à s'unir avec la république pour ne souffrir pas que les Allemands établissent des quartiers d'hiver dans leurs États. M. le cardinal d'Estrées travaille, de son côté, à y porteries Vénitiens et il les croit disposés; mais je ne sais s'il ne se trompe pas, et nous n'aurons point de repos jusqu'à ce que cette ligue soit faite ; car, si nous y parvenons, les Impériaux seront bien embarrassés de subsister et de s'établir en Italie.

M. le duc d'Uzéda n'a point parlé au Pape sur l'Inquisiteur, depuis ses dernières dépêches de Madrid sur ce sujet. Il a jugé à propos d'attendre des nouvelles deF.'-ance sur ce que Sa Majesté catholique lui écrit qu'il en a donné part au Roi pour en avoii- ses avis. Cet;e Cour, suivant se& louables coutumes , songe toujours d'augmenter sa juridiction et voudra profiter de cette occasion pour établir une autorité sur l'Inquisition et l'Inquisiteur d'ii^spagne, qu'elle n'd jamais eue. Il paioit, par ks lettres que le nonce Aqua-Viva écrit ici , qu'il est des amis particuliers de l'évêque de Ségovie, qu'il le favorise en ce qu'il peut , et qu'il flatte celte Cour et qu'il lui insinue de profiter de cette occasion pour établir des droits qu elle n'a point, et je suis persuadé que le Conseil de Madrid ne se laissera pas endormir sur cela.

Monsieur le Vice-Roi de Naples, avec qui nous sommes dans une parfaite correspondance, veille à découvrir toutes les c.tbales que l'Empereur peut avoir en ce pays-là, et dès qu'on s'aperçoit de quelque chose , on y apporte le plus

LETTRES INÉDlTJiS

profDpt remède que ron peut ; et comme la récolte de grains a été fort mauvaise dans les royaumes de Naples et de Sicile, il empêchera la sortie des bleds pour y conserver quelque abondance et empêcher le prix d'eu augmenter à Naples, ce qui causeroit quelque émotion dans ce grand peuple qui ne se coiiserve en paix que par Tabondance.

J'ai écrit à M. le duc d'Asca'one , vice-roi de Sicile, par ordre du Roi , pour le prier d'apporter toutes les facilités possibles par les relations qu'il fera à Madrid de l'Etat de Messine pour procurer le pardon à ces malheureux Messinois , qui en sont exilés ; et j en ai même conféré avec M. le duc d'Uzéda qui a été long-temps vice-roi dans ce pays-là , et qui convient qu'il est du service du Roi catholique de faire cette gràce-là, d'autant plus que les chefs des familles qui ont été auteurs des mouvements qu'il y a eu en cette ville sont morts, et que leurs enfants qui restent n'en sont pas coupables. Il ne juge pas à propos qu'on rétablisse la ville et les magistrats de Messine dans les privilèges et les prérogatives dont ils jouirewt et qu'ils ont perdus par leur rébellion , afin de les contenir à l'avenir dans la fidélité et dans l'obéissance qu'ils doivent.. Mais il ce s'agit point à présent de cela, et on fait bien de ne les point élever et de les contenir à leur devoir. Il s'agit seulement de faire grâce à ces pauvres gens ; la plus grande partie des biens et des revenus de ces particuliers ont été vendus ou aliénés. Il ne s'agit pas non plus de les leur faire rendre , mais seulement de leur restituer ce peu qu'il reste, sur quoi l'on fait encore quelque difficulté ; car parmi ces biens il y a des fonds de terre qu'on dit n'avoir pas de peine à leur rendre ; et c'est très-peu de chose, mais surtout des revenus qu'ils avoient sur des droits qui appartiennent au Roi catholique , et qu'ils avoient acquis, lorsqu'ils ont été vendus, et cela est d'une si médiocre considération que je ne crois pas que le Consul d*Espagne y doive faire attention.

Dr CARDINAL Dli J ANSON-FOURLN. 71

Comme le Roi souhaiteroit fort qu'on procurât la grâce de ces pauvres gens, je ne doute pas que vous ne redoubliez vos soins pour la leur procurer , et je vous prie aussi de vous souvenir de l'affaire des Trinitaires , car cet ordre se ruine si l'on ne travaille sérieusement à les réunir.

Je suis , Monsieur, avec tout le respect imaginable, absolument à vous.

Le cardinal de Janôon-Forbin.

Lettre de II. le eardiual cBc Janson à il. de Torey.

Le 23 août 1701.

J'admire comme vous, Monsieur, la généreuse résolution du Roi d'Espagne de vouloir lui-même venir se mettre à la tête de son armée et de celle du Roi pour défendre ses Etats d'Italie ; et. pour répondre à l'honueur que vous me faites et à votre confiance en me demandant mon sentiment sur cela, je prendrai la liberté de vous dire que S. M. catholique ne pouvoit rien faire de plus glorieux ni de plus utile pour chasser les Allemands d'Italie, affermir la fidélité de ses sujets, dissiper toute la malignité des malintentionnés dans le Milanois et dans le royaume de Naples , et établir dans tous ses Etals une réputation exemplaire et donner à tous ses sujets une joie sensible de voir leur souverain , ce qui ne leur est pas arrivé depuis Charles-Quint. Il y a sur cela quelques réflexions à faire : la première est d'exposer ce prince aux périls d'une guerre où apparemment on sera obligé de donner quelque bataille ; et si les Impériaux s'établissent en quartier d'hiver en Italie, il seroit obligé d'y re:5ter quelque temps ou de retourner en Espagne sans avoir la gloire d'eu chasser les ennemis. La seconde, c'est la dè-

pense extraordinaire qu'il sera obligé de faire et à l'armée et à visiter ses Etats , où il faudra qu'il répande beaucoup d'argent ; car il ne pourroit pas se dispenser d'aller à Naples et en Sicile. Et en dernier lieu, je ne sais si une longue absence dEspagne lui convient dans les conjonclures présentes ; je sais bien que rien ne seroit plus capable de l'autoriser et à présent et pour le reste de son règne auprès de ses peuples et des grands de son royaume. Mais il y a à considérer bi le Conseil qu'il laissera à Madrid fera assez autorité en son absence. J'apprends qu'il y a beaucoup de mécontents du gouvernement présent, qui pourroient fe prévaloir de l'éloignement de leur Roi. Mais, comme je ne vois pas cela de près, il seroit difficile que je pusse en bien juger. Cependant je suis persuadé qu'à l'égard de l'Italie, sa présence pour quelques mois y feroit un efTet merveilleux et ôteroit aux Impériaux toute espérance de révolution et de pouvoir s'y établir, et donneroit une consolation à tous ses peuples.

Je suis, etc.

Le cardinal de Forbin-Janson.

C'est dans les Mémoires militaires relatifs à la succession d'Espagne , \mh\\és par le général Felet (1) , que l'on pourra prendre une idée exacte de cette campagne d'Italie, au début de laquelle ont été écrites les lettres qui précèdent. On trouvera dans celles-ci des détails intimes que l'on chercherait en vain dans les correspondances officielles. Elles font apprécier d'une manière plus complète l'élat des esprits et les

(1) Celle pubîicaiion fait partie de la collection des Documents

DU CAîtDINAL DK JANSON-FOUr.lN-

dispositions des différents gouvernements de ritalie à l'égard de l'Espagne et de la France devenue son alliée. Pour toutes les négocialicns antérieures h l'acte important qui a donné l'Espagne h la maison de Bourbon , les quatre volumes publiés par M. Mignet, dans la collection des documents inédits, laissent peu de chose à désirer. Le monde savant attend la continuation de cet important ouvrage, qui s'arrête à Tannée 167fi. Les Mémoires du marquis de Villars , ambassadeur en Espagne , récemment mis au jour , vont jusqu'à l'année 1682 (1).

La correspondance du duc d'ïlarcourt, dont l'ambassade commence à l'année 1697. conduit Thisloire de la guerre de succession jusqu'en 1710. Elle est riche en documents de toute espèce; on en peut déjà trouver la preuve dans les lettres que nous avons détachées de cet important recueil. Si d'heureuses circonstances nous permettent d'en faire l'objet d'une publication complète , nous les saisirons avec plaisir, et nous croirons avoir ainsi rendu un grand service aux savants qui regrettent de voir inachevée l'œuvre que M. Mignet avait si bien commencée.

(1) Mémoires de la Cour d'Espagne sous le règne de Charles II (i678-16&2) , par le marquis de Villars. Londres, Trubner, 1H61, iu-S". Paris, chez Aubry, rue Daupliinr, 16.

LcHreK de 11"", «le Maliitfenon à la princesse

des'LVsiiis.

AU moment où nous livrons h Timpression les lettres qu'on vient de lire , nous devons à l'extrême obligeance de M. le marquis de Chabrillan communication de deux autres lettres , écrites à M™', des Ursins par M"", de iMaintenon. L'heureux possesseur de ces deux pièces historiques , et de bien d'autres non moins précieuses conservées dans ses archives , donne un nouveau prix ?i cette bonne fortune, en nous permettant de les joindre à notre recueil. Elles font une suite toute naturelle à celles de la femme supérieure à laquelle elles sont adressées.

M*"*, des Ursins est de retour auprès du roi et de la reine d'Espagne. En butte aux intrigues qui l'ont déjti forcée une fois à quitter la cour de Madrid , elle a de plus t\ partager la fortune de ses maîtres , dont elle cherche à ranimer le courage. Le moment est critique. Le maréchal de Tessé vient d'échouer devant Gibraltar; le présomptueux Villeroy a été battu à Ramillies ; Berwick n'a pas encore gagné la bataille d'Alraanza.

Les deux lettres de M™', de Maintenon font juger de la désolation qui règne aussi bien à la cour de Versailles que dans celle d'Espagne. Elles ne se distinguent pas seulement par cette rectitude de jugement et cette admirable précision de style , qui se retrouvent dans sa correspondance. Elles sont empreintes d'une sensibilité d'âme, elles sont pleines d'une effu-

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sion que l'on ne rencontre pas toujours dans ses autres écrits. Nous aimons i\ y trouver aussi une nouvelle preuve de la haute estime dans laquelle la princesse des Ursins était tenue en France , au moment où l'énergie de son caractère élevait au-dessus de leur fortune Phihppe V et sa jeune épouse (1).

A juillet 1706.

J'ay à répondre à deux de vos lettres, Madame, l'une du 17 de juin et l'autre du 24.

V7)us voilà hors d'iuoertitude. et sortie de Madrid. CV'St, Madame, une grande démarche et vous en eonnoissrs njieux (jue moy toutes les conséquences. Je vous souhaite préseulement à Pamplune. Il me semble que vous }' serés en sûreté en attandant [sic) que nos troupes se joignent à celles de S. M. catholique. Mais, Madame, nos eiiuemyssont bien forts partout et chaque mauvais événement nous affoibîit. Vos Espagnols trahissent, les Flamands nous abandonnent ei Dieu paroit irrité contre nous.

Le Maréchal de Tessé a fait de son mieux dans une eutreprise qui n'étoit pas de son goût, il a été malheureux et il est bien juste de le C£)nsolor.0n a voulu faire de mesme pour le Maréchal de Villeroy, cl si vous saviés , Madame, les marques d'amitié que le Roy luy a données dans cette triste occasion, vous ne pouriiés vous empescherde blâmer votre ami de les recevoir aussy mal qu'il fait. Pour moy je

(i) Nous avons imprimé , sans nous attacher à reproduire scrupuleusemenl leurs formes orthogiapiiiques , les lettres qui précèdent. Noua croyons devoir fiiire une exce|)lion pour les deux lettres autographes de M""', de Muiutcnon, et nous les reproduisons textuellement.

LI'TTRKS iN<^:DriES

n'ay osé lui écrire quand jay vu la manière dont il répoudoit aux lettres du Roj et je n'ai pu croire que les mienes ne fussent pas rejetées avec encore plus de dureté. Le Maréchal de Villeroy n'est accusé que d'incapacité et de malheur.

Le Roj a vu si sûrement et de si près le peu de confiance que l'armée a en luy , et les clameurs de Paris ont été sy grandes qu'il a été forcé à ce changement, et se seroil toujours repenty s'il ne l'eut pas fait. J'ay vu de près la violence que le Roy s'est faite, et l'amitié pour le Maréchal de Villeroy est encore plus grande que je ne la croyois. Il ny a eu en tout cela ny cabale ny intrigue, je vous eu répons. Les changements de généraux font de nouveaux embarras. M. de Vendosme quitte Tltalie, et désole son armée par son absence , dans le mesme temps que le prince Eugène reçoit une augmentation de troupes, et que M. de îSavoye est sorti de Turin pour aller encore le fortifier de sa personne et de sa cavalerie , ou pour aller au devant de quelque secouis par la tner.

Le Mctréchal de Villeroy outré et abatu demeure chargé pour du temps encore de l'afTaire difficile de Flandres.

Le Maréchal deVillars a tant fait de représentations pour n'aler pas en Italie que le Roy s'i est rendu , et y envoyé M. de Marsin. Ils sont sy éloignés les uns des autres qu'il se passera bien du temps avant qu'ils soyent chacun dans leurs postes.

Paris et l'armée de Flandres sont rassurés depuis qu'on a nornmé M. de Vendosme. Dieu veuille qu'il réponde à ce qu'on attend de luy ! il fera de sou mieux, mais la besogne est bien gâtée.

Me voicy. Madame, à votre lettre du 24 juin, et vous voila sortie de Madrid sans savoir quand vous y rentrerés. Il est bien sur que c'est pour le mieux qu'on vous conseille Burgos, mais je crois par la suitte de vos lettres que vous irés à

DE M'"*. DE MAINTEISON.

■ Pamplune, et il me semble que c'est où vous serés plus en sûreté, en attendant que nos troupes arrivent. Vous aviés bien prévu, Madame, que vous pourries vous trouver dans de grandes extrémités, et bien éloignées de ce que vous auriés été à Rome; mais pourries vous vouloir que cette aimable Reyne fût sans vous? Elle fait de nouveaux remerciements au Roy son -grand père de vous avoir renvoyée en Espagne, et paroit sentir ce que vous faites pour e le. Vous clés bien fine, Madanie, sy M. le chev.des Pênes dit vray , et les deux Roys que vous trahisses no pourroient guères vous faire plus de mal que les princes que vous serves. Ce qui revient de ce monstre, Madame, est au dessus de ce qu'on peut dire, et il est affligeant de voir des françois capables de telles îictions.

Jugés, Madame, de ce que je soufre de vous savoir avec la Reyne manquant de tout, moy qui sent [sic) de la pitié pour ce qui s'appelle des misérables. M™*^ la duchesse de Bourgogne me lisoit hier votre lettre qui nous coûta bien des larmes. Celte princesse m'inquiette fort dètre aussy pénétrée de douleur dans une grossesse. Elle a pourtant du courage, et se contraint devant le monde; mais la bonté dont elle m'honore fait qu'elle se répand sans mesure avec niov.

Il est bien vray semblable que M. le cardinal Pcrto- Carrero n'a pas de bonnes intentions de vous avoir refusé votre seule ressource. Les Anglois ne consulteront paî; les curés; ains^' le cardinal ote un secours au Roy et le donne à ses ennemis.

Je crains bien qu'on ne trouve pas grand chose des pierreries de la Reyne, et je ne doute pas des difficultés de trouver de l'argent et de le faire tenir.

Je sens une grande tendresse pour les Dames qui ont suivi la Reyne. Plaise à Dieu que S. M. se trouve en état de les en récorapensef.Quelle extrémité, Madame, d'en avoir

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LETTRKS INÉDITKS

laissé, par (sic) n'avoir pas 100 pisloles à leur donner! Je ne sais que vous dire, Madame, entre Tenvie que j'ay de recevoir de vos lettres, et celle que j'aurols que vous prissiés pour votre repos le temps qtie vous me donnés. Faites au moins comme vous avés fait cette fois cy en r' envoyant le Roy à la lettre que vous me faisiés l'honneur de m'écrire.

Je vois tout ce qui se passe par M. de Torcy, ainsy, Madame, ne mandés pas les mesmes choses. Je donnerois mon sang pour vous soulager et pour vous servir.

Mainte NON,

A Sl.-Cyr, 18j<>illet 1706.

Enfin, Madame, notjs eusmes hier des nouvelles d'Espagne et toujours mauvaises comme nous devions les attendre. Quel spectacle de voir cette Reyne éprouver à 18 ans le renversement d'un royaume, et se voir errante, chercher quelque lieu où l'on veuille la recevoir! Mais il est encore plus étonaut. Madame, quelle soutienne l'état où elle est avec la soumission et le courage que vous me mandés. Sei oit-il possibleque Dieu rabandonnat?Cependant,Madame, il me paroit bien difficile de seflaîer de quelque espérance. Sy vous perdes une bataille, tout est perdu dans ce moment; si vous ne la donnés pas, vous perdrés peut être tout un peu plus lentement. Dieu veuille inspirer le Roy et M. de Barwich ! Je soutiens toujours qu'il faut les laisser faire et qu'on ne peut conduire de si loin, nous ne l'avons que trop expérimenté. Je ne puis m'empêcher devons dire, sans que personne m'en aye chargé, que M. et M™^ d'Aile montrent icy un grand zèle pour les deux Roys. Ils sont aimés et estimés en ce 'pays ci, et disent de bon cœur Vive Philippe cinq et la Reyne, dont elle conte des merveilles. M™^« Royales sont à Oneilles et non à Gencs jusqu'icy.

I)K M"", niî MAINTKNON.

-M. le duc d'Orléans mande de Turin que ce siège sera très long encore; de sorte, Madame, que je meurs de peur qu'on ny perde bien des gens et par les armes et par 'es maladies qui viendront bientôt. Quelle cruauté que la guerre, et de voir tous ces princes se persécuter les uns les autres et faire périr tant de gens! Je suis dans une grai de tristesse et ne voyant rien que d'atVeux, j'espéreroisde votre coté , si nos troupes éîoient en bon estât quand elles joindront le Roy ; mais cela nest gueres vraisemblable. M. le chev. des Pênes est un monstre ; on ne peut l'appeler autrement. Je fairai savoir votre honnêteté pour M. le cardiaal deJanson que -e dois entretenir à Marli. Le plus malheureux de tous les hommes. Madame, est le Maréchal de Vileroy. Il refuse la seule consolation qu'il pouvoit avoir par les boutés du Roy, qui ne sont point changées pour lui. Il ne pouvoit se dispenser de faire ce qu'il a fait et vous l'auriés conseillé si vous aviés été icy. Je suis si accablée de chagrins que je sens un peu moins cette aventure que je n'aurois fait dans un autre temps. Cependant je suis fâchée du parti d'aigreur et de secheresseque le Maréchal de Vileroy prend avec ses véritables amis. Plut à Dieu, Madame, que vous fussiés bien paisibles dans les royaumes d'Italie! Il ny a que Dieu qui connoisse le dénouement de toutes ces malheureuses affaires. Je crois, Madame, que vous souf'rés beaucoup ; mais je ne saurois croire que vous voulus>iés que cette Reyne que vous aimés si tendrement fût seu'e à Burgos. Je vis l'autre jour M. de Cailus qui me demanda comment notre cour étoit contente de vous et qu'on faisoit courir des bruits à Pans que vous etiés plus mal que jamais, que ces bruits donnoient de l'inquiétude à M. D. de Narmoutier [sic] à qui vous écrives fort peu. Je luy dis, Madame, ce que j'en sais, et combien je le sais sûrement, et je le chargeai d'en rendie compte à M*" votre frère. J'admire la rage et l'inutilité de ces diseurs de nouvelles. Mais,

LKTinK^ INÉDITES.

Madame, nous avons présentement d'autres croix à porter. Le Roy est en parfaitle santé. Notre Princesse est moins incommodée qu'à la première grossesse. Que je suis fâchée que votre Reyne ne soit pas dans le mesme état! Les Castillans en seroient encore plus affectionnés. Je vous estime. Madame, au delà de toutes les expressions. Je vous aime tendrement, cl je ne puis vous le dire aujourdhuy avec un autre tour ny aussi respectueusement que je le devrois.

Maintknon.

Caeii, lyp, A. HARDr.L.

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