‹ Lettres inédites de mmmes des Ursins et de Maintenon, de mm. le duc de Vaudemont, le maréchal de Tessé et le cardinal de Janson [microform]Chapitre 2 sur 12 · ET DU CARDINAL DE JANSON · texte numérisé non relu

ET DU CARDINAL DE JANSON

AU DUC D'HARCOURT . AUBàSSAÛEDR EN ESPAGNE.

Extrait des Mémoires de l'Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Caen.

Parmi les lettres dont se compose la correspondance du duc d'Harcourt, j'en signalerai d'abord trois qui lui ont été adressées par la princesse des Ursins.

On connaît la correspondance de cette femme célèbre avec M"«. de Maintenon (1). 119 lettres nouvelles de M'"', des Ursins, dont 9/i sont adressées à la maréchale de Noailles et 15 à M"*, de Maintenon, ont été trouvées à la Bibliothèque de Stockholm par M. Gefifroy, aujourd'hui maître de conférences à l'École normale, et publiées par lui (2). Tous ces écrits, complétés par ceux qu'avait signalés le savant professeur d'hisjoire, à la Bibliothèque impériale, et à la Bibliothèque du Louvre, ont fait comf1) Lettres inédites de Af»«. des Ursins publiées par Léopold Collin. Paris, 1806; — Lettres inédites de M'^*, de Maintenon et de M"«. la princesse des Ursins, h vol. in-8°. Paris, Bossange, 1826. (2) CeUe correspondance commence en août 1698 et va ;iusqu'en

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LETIRES INÉDITES

prendre l'importance du rôle qu'a joué, à la cour d'Espagne , une femme sur laquelle les Mémoires de Saint-Simon avaient déjà appelé une sérieuse attention (1).

Les trois lettres qui suivent , et qui ne se trouvent dans aucun des recueils publiés jusqu'à ce jour, ont rapport aux démêlés ayant eu lieu , en 1703, entre le cardinal d'Estrées, ambassadeur de France en Espagne, et M"', des Ursins. Quelques éclaircissements préalables feront apprécier la nature des intrigues dont se plaint la princesse, intrigues qui, après avoir entraîné le rappel du cardinal, la forcèrent ellemême à quitter momentanément l'Espagne , pour y revenir. Tannée suivante, plus puissante que jamais.

Appelé au trône d'Espagne, grâce aux efforts persévérants de la politique de Louis XIV, admirablement secondé par le duc d'Harcourt, Philippe V n'était encore qu'un enfant. Lorsqu'il eut épousé une autre enfant, Marie-Louise de Savoie, sœur de la duchesse de Bourgogne, la Cour de Versailles songea à placer auprès des deux jeunes souverains un conseiller qui, doué d'une volonté ferme et intelligente , veillât à ce qu'ils ne fussent pas induits en erreur , soit sur leurs véritables intérêts , soit sur les intérêts de la

France.

Ce ne fut pas un homme que Ton choisit pour remplir auprès d'eux le rôle d'un premier ministre véri-

(!) La princesse des Ursins , Essai sur sa vie et son caractère politique., d'après de nombreux documents inédits; par M. J. Combes. Paris, Didier, 1858. Voir aussi Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, l. V, p. 316-347.

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table, ce fut une femme, ce fut la princesse des Ursins. Née à Paris en 1642, Marie- Anne de La Trémoille avait épousé, en premières noces , Adrien Biaise de J'alleyrand , prince de Chalais, avec lequel elle avait été, en 1663, obligée de s'expatrier, par suite d'un duel dans lequel avait péri le fils du duc de Beauvilliers. Retirée à Rome et devenue veuve , elle fut remariée à Flavio des Ursins, duc de Bracciano, qu'elle perdit en 1698. Sa beauté, son esprit, son ambition lui assurèrent à Rome une position brillante et élevée. Elle s'y créa de nombreuses relations et y acquit une grande influence.

Dans deux voyages qu'elle fît en France, elle se lia intimement avec la maréchale de Noailles , dont elle était la parente, et avec M"'*, de Maintenon, qui conçut d'elle l'opinion la plus lavorable.

Dès l'époque où s'était conclu le traité de Ryswick , c'est-à-dire au moment où Louis XIV voyait l'Angleterre lui échapper sans retour , ce prince n'eut d'espoir, pour contrebalancer l'union formidable des souverains et des peuples ligués contré lui, que dans une alliance avec l'Espagne. Il crut que la princesse des Ursins pourrait tirer un bon parti des personnages éminents qu'elle recevait chez elle, à Rome, et notamment duducd'Uzeda et du cardinal Porto Carrero, pour défendre les intérêts de la France , puissamment engagés dans la future succession d'Espagne. De retour à Rome avec cette mission , dans l'accomplissement de laquelle la Cour de Versailles n'eut que des éloges à donner à son habileté et à son zèle, elle se trouva tout naturellement désignée pour continuer, à Madrid, la tâche qu'elle avait si heureusement corn-

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mencée, lorsqu'après la mort de Charles II (le 1-. novembre 1700), le duc d'Anjou fut proclamé roi

d'Espagne.

Il lui fallut, cependant, déployer tous les ressorts de son habileté diplomatique pour réussir à se faire conférer ce titre de Camerera mayor qui, en la plaçant dans l'intimité du roi et de la reine , devait lui offrir les moyens de les dominer et de diriger leurs paires, dans le sens qui conviendrait le mieux à la politique de la France. Elle avait voulu ce poste important ; elle l'obtint, elle eut tous les avantages et tous les inconvénients attachés à cette haute faveur. Elle sut inspirer, d'abord une vive affection aussi bien à Phihppe V qu'à la jeune reine , Marie-Louise de Savoie. Elle eut plus d'une fois besoin de leur appui pour se maintenir au pouvoir, malgré l'opposition qu'elle rencontra chez tous les ambitieux de la Cour d'Espagne et les intrigues ourdies contre elle à la Cour de Versailles par lesenvoyésde Francejaloux de son crédit et désireux

de prendre sa place.

Elle s'aperçut bientôt qu'elle aurait fort à faire pour assurer au nouveau roi l'attachement de la nation espagnole. Dans son zèle pour la France , le cardinal Porto Carrero avait mécontenté les fiers Castillans en comblant de faveurs les Français qui avaient accompagné Philippe V. Un autre parti, au contraire, tâchait de pousser au pouvoir les hommes les plus connus pour avoir lutté contre l'influence de la France. La princesse des Ursins ne tomba dans aucun de ces excès. Elle chercha à faire triompher la politique de conciliation et de fusion qui lui avait été recommandée

par le Gouvernement français, et en particulier par . le ministre des affaires étrangères , M. de Torcy. Par ses soins, un habile financier, Orry, fut chargé de créer les ressources dont l'Espagne aurait besoin dans la grande lutte qu'elle devait soutenir avec la France, sa nouvelle alliée , contre l'empereur d'Autriche et les soutiens de sa politique.

Mais, pour réussir dans le rôle qu'elle avait adopté, elle fut obligée d'employer toute la puissance qu'elle devait à Paffection du roi , et pendant long-temps à l'appui que lui donnait la Cour de Versailles, pour éloigner successivement les ennemis qui lui firent obstacle. C'est ainsi que don Arias, président de Castille et archevêque de Séville . et Porto Carrero finirent par être écartés des affaires ; c'est ainsi cju'elle fit rappeler par Louis XIV ses amis, devenus ses rivaux, le cardinal d'Estrées et l'abbé d'Estrées, secrétaire et neveu de l'ambassadeur.

Pendant les trois années qui suivirent son entrée aux affaires (de 1701 à 170!i), elle fut obligée d'employer toutes les ressources de son courage et souvent de son éloquence pour triompher des intrigues de ses ennemis, et pour répondre aux accusations par lesquelles ils cherchèrent à la flétrir aux yeux de la nation espagnole , et à la perdre dans l'esprit de Louis XIV.

C'est précisément à cette période que se rapportent les lettres adressées au duc d'Harcourt. La dernière est écrite le. 8 janvier 170û. Huit mois après, elle dut quitter la cour de Madrid, malgré les énergiques protestations du roi et de la reine d'Espagne.

Les causes de son rappel sont multiples. On ne doit pas l'attribuer seulement au mécontentement causé en France par l'attachement trop vif que témoignait la princesse à d'Aubigny , son secrétaire et son confident le plus intime. Née en 1662, la princesse avait 62 ans en 170a, époque à laquelle aurait eu lieu la scène si malignement racontée par Saint-Simon. On sait aussi que l'abbé d'Eslrées, qui s'était engagé à lui montrer toutes les lettres qu'il écrivait à la Cour de France, ayant envoyé secrètement un paquet, qui lui fut remis, elle put y lire tout au long les expressions les plus injurieuses au sujet de ses relations « avec un cer- ' tain d'Aubigny, avec lequel on la croit mariée, » disait rabbé d'Eslrées. M°". des Ursins s'était contentée d'écrire à la marge : « Pour mariée , non ! o et après avoir recacheté le paquet, elle l'avait fait parvenir à son adresse. Ce sont d'autres considérations qui déterminèrent Louis XIV à la rappeler. Mais il lui suffit d'obtenir la permission d'aller à Versailles pour se justifier, et pour faire apprécier l'étendue de son esprit et la grandeur de son caractère. Elle retourna, en effet, en Espagne, en 1705 ( 15 juin), pour continuer à diriger les affaires jusqu'au jour où Philippe V, devenu veuf, épousa cette Elisabeth de Parme , dont le premier acte fut de chasser brutalement la femme distinguée dont son orgueil se serait offensé de subir la

domination.

Je ferai précéder les lettres écrites par la princesse des Ursins, de celle que lui adressa le duc d'Harcourt , au moment où elle venait d'amener à Madrid la jeune reine Marie-Louise de Savoie , qu'elle était

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allée chercher à Gènes. L'ancien ambassadeur d'Espagne fait voir dans cette lettre toute l'estime que lui avait inspirée la Camerera mayor, et montre <i quel point le caractère du prince rendait nécessaire l'intervention d'un esprit plus ferme et plus résolu.

Lettre du maréehal d*Hareourt à la princesse

des Ursins.

A Versailles» ce 3 févriiîr 1702.

La contiDuatîon de mes incommodités, après une si longue maladie, m'a empêché de répondre plus tôt aux lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire , espérant le pouvoir faire de ma main. Je vous avoue, Madame, que i'espérance que j'avois d'avoir l'honneur de vous voir <;n Espagne me consoloit un peu de la triste vie que nous j avons menée en arrivant ; nous avions besoin d'une jeun(; reine, et aussi aimable qu'on nous l'a dépeinte, pour sortir de la mélancolie du pays que vous habitez. La cour deviendra insensiblement agréable et polie , puisque vous y occupez le premier poste. Vous voici présentement à la veille d'un grand voyage, et il me semble que le roi et la reine sont trop heureux d'avoir trouvé une personne comme vous et aussi propre à leur attirer le respect et l'amitié de toutes les différentes cours que vous allez voir. Je puis vous assurer, Madame, que le choix du roi , en vous mettant dans le poste que vous occupez , a été généralement approuvé, et surtout par ceux qui ont l'honneur de vous connoître plus particulièrement. La conduite que vous avez tenue a confirmé le roi dans la satisfaction d'avoir si bien choisi. Je crois que vousconnoissez assez le roi d'Espagne, à présent.

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pour découvrir en lui toutes les qualités nécessaires pour devenir un aussi grand prince que le roi son grand-père. J'espère que la reine et vous lui inspirerez vos nobles sentiments. Je ne crains qu'un peu de timidité, qui ne lui permet pas toujours d'agir de lui-même. Il est bien éloigné de la présomption de la jeunesse qui croit en savoir plus que personne, et c'est le seul défaut que je lui connoisse, que sa modestie. Inspirez-lui d'avoir un peu meilleure opinion de lui-même. On est bien heureux de ne trouver à redire à un prince que trop de modestie. Qu'il aime la reine, qu'il la fasse honorer et respecter, et qu'il ait toujours pour elle la complaisance et la politesse qui se doit. Mais faites annoncer que la reine ne se charge point de demander des grâces , ou du moins , si elle les demande, qu'on ne le sache point. La véritable gloire d'une reine n'est autre que de partager celle du roi son mari , la sienne propre ne pouvant être qu'aux dépens de celle du roi. Tout cela est dans les mains que j'ai toujours désiré. Vous viendrez à bout de tout par vos manières , et, en remplissant vos devoirs, vous vous comblerez de gloire. Ce sera à votre sagesse que ces jeunes princes devront le repos et la douceur de la vie, et vous vous conserverez vous-même.

Vous me demandez des conseils , Madame ; je me ferois honneur de ceux que vous voudriez me donner, si j'étois auprès de vous. Je vous avoue que je craindrois tout de la nation espagnole , si votre naissance et votre rang ne vous avoient accoutumée depuis long-temps à tous les respects que l'on vous rendra. Quand on est doué d'un aussi bon esprit que vous, les honneurs ne font que l'impression qu'ils doivent , et je sais que votre cœur ne sera jamais enflé que d'une véritable gloire. Ainsi, n'attendez d'autres conseils de moi , Madame , sinon de vous conduire comme vous avez toujours fait ; votre bon esprit ne vous permettra pas de vous écarter du chemin que vous devez tenir.

Lettres de la princesse des Ursins au maréelial

d^Hareourt.

A Madrid, ce 22 avril 1703.

Il est très-vrai. Monsieur, qu'il ne fut jamais de situation plus désagréable que celle où je me trouve depuis le retour du roi catholique à Madrid, Outragée ici de toutes manières par des gens qui auroient dû , au contraire , louer mon zèle et rendre témoignage de la vie pénible que je mène, je n'ai reçu de France, depuis ce temps-là , que des lettres remplies de reproches et de menaces, comme si j'avois été la plus criminelle de toutes les femmes. J'ai vu mes adversaires , uniquement occupés du soin de me perdre, triompher dans leurs injustes projets par l'approbation quon leur a donnée, pendant qu'on refusoit toute croyance aux vérités que j'écrivois ; et , pour comble de mortification , mes meilleurs amis , oubliant ce que je me dois à moi-même, ont été les plus empressés à me conseiller de faire au plus tôt toutes sortes d'avances pour me raccommoder avec MM. d'Estrées, tant ils étoienl persuadés que rien ne pouvoit me justifier dans l'esprit du roi. Je connus dès le commencement, Monsieur , à quoi j'étois exposée, et jugeant que le crédit de ces Messieurs l'emporteroit toujours sur mes remontrances , quoique j'opposasse des vérités à leurs calomnies , je pris la liberté de demaioder à Sa Majesté , avec beaucoup d'instances , la permission de me retirer. C'étoit un parti dangereux et peu honorable pour moi, mais j'y trouvois mon repos. Je n'avois pas

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d'autre moyen de faire cesser des brouilleries désagréables au roi, et j'espérois que le temps feroit connoître le mérite que j'avois à sacrifier si facilement jusqu'à ma propre réputation.

La grâce que je demandois m'ayant été accordée , je m'étois disposée à partir cette semaine , et sûrement Leurs Majestés catholiques ne m'auroient pas retenue , quoique cela fût en leur liberté , parce qu'elles ont trop de bonté pour moi pour donner à croire au monde qu'ayant déplu au roi, Elles m'avoient obtenu par leurs prières la permission de rester auprès d'EUes.

Cependant, dès que j'ai vu, dans une lettre de M, le marquis de Torcy, que ma présence en ce pays est jugée utile au service des deux rois, je n'ai pas balancé un moment à y demeurer. Je n'ai point fait réflexion que ce ministre me traite toujours comme si j'avois contribué par ma faute à me brouiller avec MM. d'Estrées. J'ai méprisé ce que l'on a fait mettre par malice dans les avis de France et dans les gazettes de Hollande contre ma réputation , et je n'ai pas même pensé à détromper Mesdames les Duchesses royales de Savoie, qui mandent à la reine que M"^®. la princesse de Soubise leur a écrit que c'est aux instances de M^\ la Duchesse de Bourgogne que je dois la grâce qu'on me fait de me laisser en Espagne. Toutes ces choses, néanmoins , sont très-sensibles à une femme à qui on peut pardonner d'avoir quelque fierté ; mais plus le sacrifice que je fais est grand, plus je suis contente de le faire, quoique je ne sois pas sûre que le roi, mieux informé de la vérité, sache tout ce qu'il me coûte.

Votre lettre , Monsieur , que je n'ai montrée qu'à Leurs Majestés , en les suppliant de me garder le secret , est venue depuis. Elle m'est d'une consolation dont je ne puis assez vous remercier. Vous seul avez compris ce qui pouvoit me faire changer de résolution. Les autres, en me

menaçant, augmentoient ma crainte et autorisoient eccore davantage l'envie que j'avois de sortir d'un pays où j'ai des ennemis si hardis et si heureux à persuader les faussetés qu'ils avancent.

MM. d'Estrées agissent différemment avec moi. Monsieur le cardinal, au-dessus de toutes choses et plus accoutumé aux affaires bonnes ou mauvaises, ne me voit presque point. Monsieur son neveu, dont la fortune n'est pas faite encore et qui craindroit de se perdre lui-même si ces brouilleries duroient davantage, me voit très-souvent. J'ai promis à celui-ci , après lui avoir reproché tous ses torts, en présence du Père Daubentou , d'oublier le passé. J(î n'ai parlé de rien avec Monsieur son oncle, quelques courtes visites qu'il m'a faites ne m'en ayant pas donné le temps. Mais si je puis espérer que l'abbé revienne de bonne foi, je dois craindre que le cardinal ne fasse pas de même, et les intérêts de l'un et de l'autre étant inséparables, je me crois également exposée à de nouveaux embarras. Ce n'est pas vivre, Monsieur, que d'être toujours dans ces sortes d'inquiétudes. Je ne trouve rien, dans les sages conseils que vous me faites l'honneur de me donner , que je n'aie tâché de pratiquer depuis que je suis en Espagne. Lorsque la Cour étoit à Barcelone , vous eûtes la bonté de m' écrire une lettre pleine d'instructions sur lesquelles je réglai , dès lors, ma conduite, persuadée que je ne pouvois mieux faire que de suivre vos maximes. J'ai connu depuis, par l'estime générale qu'on a pour vous en ce pays-ci et par celle même que j'ai été assez heureuse de m'acquérir, de quelle utilité il me sera toujours de me conformer à vos sentimients. Ainsi , vous devez être sûr , Monsieur , que je sui vrai , avec plus d'exactitude encore, les nouveaux conseilsi que vous avez bien voulu me donner dans votre dernière lettre.

Je n'aurai nulle peine à sacrifier au service du roi le ressentiment que je devrois avoir de toutes les calomnies

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qu'on a inventées contre moi. Il me suffit de savoir que Sa Majesté en connoît la fausseté. Je méprise tout le reste et je puis vous protester que, quelque mal que MM. d'Estrées aient tâché de me faire, je n'ai jamais pensé à en tirer d'autre satisfaction que celle de me justifier auprès du roi.

Sans montrer trop de passion dans une affaire aussi sensible pour moi , je pouvois, tous les ordinaires , écrire à mes amis bien des vérités que je regarde comme autant de fautes essentielles dans la conduite de ces Messieurs ; mais je ne l'ai pas voulu faire et je me suis attachée seulement, en écrivant à M . de Torcy, à détruire les fausses accusations dont ils se servoient pour me perdre dans l'esprit de Sa Majesté.

Quoique mon dessein soit de continuer dans la même indifférence et de ne me mêler de rien absolument que de ce qui regarde la personne de la reine , je vous supplierai néanmoins de faire en sorte qu'on recommande à ces Messieurs d'instruire le roi catholique , de laisser à Sa Majesté le mérite des grâces qui se font aux Espagnols, et de ne pas aliéner les esprits en traitant, comme malintentionnés, des sujets considérables qui ne demandent que les occasions de marquer leur zèle pour le iervice des deux rois. C'est la dernière fois que je donnerai des avis. Je supprimerois peut-être même celui-ci, Monsieur, si, en vous traitant différemment des autres, je ne croyois vous donner une marque de la parfaite reconnaissance avec laquelle je suis, plus que personne au monde, votre trèshumble et très-obéissante servante.

La princesse dbs Ursins.

La reine, en donnant à M. de Blécouit une audience de congé, lui a dit une chose qui doit nous faire bien du plaisir, Monsieur, puisqu'elle n'est fondée que sur l'envie

qu'elle auroit de nons avoir ici. Je n'ai rien à désirer dans l'esprit de cette princesse : elle aime le roi passionnément et en fait son unique affaire. Permettez-moi d'assurer ici M™.®, la Duchesse d'Harcourt de mes très -humbles services.

Madrid, le 17 novembre 170 3. «

Vous devez croire , Monsieur , que de fortes raisons m'empêchent de me donner l'honneur de vous écrire , quand je ne le fais pas, lorsque je vous suis si obligée et que je n'ai presque que vous sur qui je puisse cocapter solidement dans le désespoir où je me trouve depuis quelques mois. Je me suis défendu tout commerce de lettres, sachant que MM. d'Estrées persuadoient par mille faisselés à M. le marquis de Torcy, que je dounois ma confiaDce à d'autres qu'à lui, et m'apercevant que dans cette prévention il me retiroit la sienne. Il m'étoit permis de croire qu'une conduite si mesurée détruiroit de telles impressions. Cependant tout ce qui me vient de ce ministre me marque Tsne partialité si grande pour mes ennemis, que je dois craindre avec raison de perdre l'estime du roi par ses mauvais offices. Souffrez, s'il vous plaît , Monsieur , que je vous rende compte d'une partie des choses qui sont arrivées depuis que je n'ai eu l'honneur de vous écrire, afin qu'étant informé de la vérité, vous me continuiez vos bontés avec connaissance de cause , et que je puisse vous demander conseil avec plus de confiance. Il n'y a calomnies que M. le cardinal d'Estrées n'ait débitées publiquement ou fait écrire de toutes parts contre moi, ni moyens dont il ne se soit servi pour me faire des ennemis dans ce pays-ci , dès qu'il a prévu qu'il seroit rappelé.

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L'histoire que mon frère vous pourra compter d'un de mes secrétaires suborné par argent et par l'espérance d'une fortune considérable, pour aller dire, avec des lettres de créance, des faussetés aux ministres que sa conscience ne lui a pas permis d'avancer, vous fera connoître, Monsieur jusqu'où a pu aller la noirceur d'un si dangereux ennemi. Ayez la bonté, je vous supplie, de vous en faire dire toutes les circonstances.

Ayant porté Leurs Majestés catholiques, par complaisance pour quelques-uns de mes amis, à demander au roi que l'abbé d'Estrées restât ici ambassadeur, je ne m'attendois pas qu'il changeât de conduite à mon égard tant que Monsieur son oncle seroit à Madrid ; mais j'espérois qu'étant parti, il reviendroit de bonne foi et renonceroit au dessein de me perdre , gagné par les services que je lui rend rois.

J'ai été trompée, Monsieur, en jugeant si bien d'un homme qui sortoit de l'école de M. le cardinal d'Estrées. Plus j'ai eu de facilité à oublier tous les outrages qu'il m'avoit faits, plus je lui ai njarqué, en lui procurant la confiance de Leurs Majestés catholiques , que je sacrifiois le passé au service du roi, moins il a répondu à mes espérances , continuant toujours à former ici des partis contre moi, et cherchant à me brouiller par des impostures avec M. le marquis de Torcy.

Je n'avance jamais rien , Monsieur , que je ne puisse prouver. Comptez, s'il vous plaît, sur ce principe ; et si je m'explique en quelques endroits de ma lettre dans des termes trop généraux, faites-moi l'honneur de me marquer ce que vous souhaiterez de plus pour vous persuader que je dis la vérité. D'une infinité de tromperies que M. l'abbé d'Estrées m'a faites depuis que Monsieur son oncle est parti, je ne vous en rapporterai que trois, Monsieur, parce qu'un plus long détail seroit ennuyeux.

Vous savez sans doute que le roi avait résolu que son ambassadeur n'entreroit plus dans le Despacho , et que ce Conseil devoit être composé seulement de l'archevêque de Séville et du marquis de Mancera. Cette résolution m'ayant paru préjudiciable au service des deux rois , de nulle satisfaction pour les Espagnols , et injurieuse en quelque manière à M. Tabbé d'Estrées, je suppliai 1(5 roi d'Espagne d'en suspendre la déclaration jusqu'au retour d'un courrier que nous avions dépêché en France. Sa Majesté eut la bonté de me l'accorder. Elle écrivit Ellemême fortement au roi sur cette affaire , et je représentai vivement à M. le marquis de Torcy tout ce que je pouvois lui dire de plus favorable pour M. l'abbé d'Estrées, à qui je lus toute ma lettre pour qu'il ne pût pas douter de ma sincérité. Vous n'ignorez pas , Monsieur , le succès de ces représentations; mais je ne sais si mon frère vous aura dit que M. l'abbé d'Estrées, le même jour que je lui rendois ce bon office , écrivit confidemment à M. le marquis de Torcy la lettre du monde la plus outrageante contre moi. Quoique j'en aie envoyé une copie à M. de Noirmoutier avec des apostilles à côté et quelques extraits des réponses de la Cour, j'en joindrai une autre à cette lettre , parce que M. de Torcy me mandant qu'il l'a prise pour la faire voir au roi, je crains qu'il ne s'en soit saisi pour ôter à mon frère tout moyen d'en faire quelqu'usage. Je vous supplie très-humblement de la lire. Voici comtoent elle est venue entre mes mains :

M, le comte d'Estrées étoit encore à Madrid et, voulant nous laisser dans la désunion, il fit parvenir au roi d'Espagne, dans le temps du départ de ce courrier , que son neveu nous trompoit tous. Sa Majesté , pour s'en assurer , se fit apporter les paquets, et ayant ouvert cette lettre qu'il soupçonna être celle de confiance, il trouva précisément roriginal dont je vous envoie la copie. Le roi ne toucha

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point aux dépêches ; peut-être auroit-il découvert encore de plus grandes méchancetés. Il se contenta d'ouvrir deux lettres de M.de Louvil le qui étoient pleines d'invectives contre le Père Daubenton et de choses peu agréables pour vous.

Vous louerez assurément ma modération , Monsieur , d'avoir envoyé la mienne malgré cette trahison, et de m'être contentée d'y ajouter qu'on m'avertissoit de bonne part, que M. l'abbé d'Estrées, nonobstant tout ce que je faisois pour gagner son amitié, continuoit à me déshonorer dans ses lettres, et que je suppliois qu'on lui recommandât de marcher plus droit avec moi. Il est vrai que je considérois , comme un mal bien grand , que l'ambassadeur de France n'entrât plus dans le Despacho, et que mon zèle pour le service du roi l'emportait sur mon ressentiment.

Monsieur de Louville ayant eu ordre apparemment de retourner en France , il m'annonça qu'il se disposoit à partir pour s'aller marier , disoit-il , à une fille fort riche , que M™*, de Beauvilliers lui avoit ménagée. Je lui avois promis de lui pardonner des choses dont toute autre femme que moi auroit tiré vengeance. J'étois assez revenue pour lui ; je lui offris donc de le servir, en tout ce que je pouvois, auprès de Leurs Majestés , et il me confia les vues qu'il avoit pour sa fortune du côté de l'Espagne, me priant de faire quelques démarches en sa faveur, ce que je fis avec empressement. Ne le voyant plus paroître chez moi et apprenant qu'il étoit à la veille de son départ, je me doutai bien fort qu'il y avoit quelques nouveautés, et je ne fus pas long-temps sans en être éclaircie; car le roi, quelques heures après, me fit l'honneur de me parler en ces propres termes : «Voilà la minute d'une lettre que l'abbé d'Estrées m'a donnée en grand secret et qu'il vouloit que je copiasse en sa présence. Elle m'a paru si extraordinaire que je n'ai pas voulu l'écrire ni même la lui rendre, quelque instance

qu'il m'ait faite. » C'étoit, Monsieur, une lettre de créance en faveur de M. de Louville, par laquelle il pouvoit co iper la gorge à qui il auroit voulu, et confirmer au roi, même avec approbation de Leurs Majestés catholiques , toutes les faussetés que MM. d Estrées ont inventées contre mo; . Je l'ai actuellement entre les mains ; elle a été écrite par le secrétaire de M. de Louville, et dictée par M. l'abbé d'Estrées depuis robligation qii'il m'a d'entrer au Despacho.

Comme je ne laisse pas , malgré toute cette mauvaise foi, de faire encore de mon côté tout ce qui peut contribuer à vaincre le mauvais naturel de cet ambassadeur, il n'y a que Leurs Majestés qui sachent ces misérables tracasseries. Je luidoune les moyens de couférer , dans mon appartement, sur les projets de M. Orry, avec des gens dont l'autorité peut imposer au reste des Espagnols, et qui ne voudroient pas lui parler partout ailleurs. Il trouve en moi la confiance qu'il peut désirer sur tout ce qui a rapport au service, et je lui dis avec sincérité tout ce que je crois convenir au bien de ses propres intérêts et au bien des affaires générales. Mais vous allez voir, Monsi(Mir , l'usage qu'il fait en France de ma simplicité, pendant qu'il m'avoue , ici, ses injustices, qu'il me demande pardon du passé et qu'il me jure une amitié à toute épreuve. 11 a été question de choisir des sujets propres à remplir les charges des quatre capitaines des gardes du corps, et celle de colonel des gardes d'infanterie espagnole que Sa Majesté a jugé à propos de créer dans les conjonctures présentes. M. l'ambassadeur et M. Orry m'ont consultée avant que de proposer ces sujets au roi d'Espagne. Je leur ai dit mon sentiment. J*ai même procuré d'avoir, dans notre parti, les gens qui ont le plus d'autorité ici et qui pourroient donner un meilleur tour à ces nouveautés. Elles se sont enfin publiées, et Sa Majesté a distribué, en même temps, quelques autres emplois considérables avec une ap-

LKTTKES INÉDITE?

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probation quasi générale. M. l'abbé d'Eslrées, en voulant rendre compte au roi , me dit que , pour détruire tout ce que les donneurs d'avis pouvoient mander contre cette promotion , il lui paraissoit nécessaire que je signasse la Jettre qu'il alloit écrire, et que je fisse de même dans toutes les affaires de cette nature qui se présenteroient , afin que Sa Majesté fût assurée que nous agissions de concert et pour le mieux. Je rejetai cette proposition , parce que la chose me parut ridicule ; mais je ne me figurois pas que ce fût un piège qu'il me tendît. Le lendemain, il vouloit encore me faire la même insolence , tâchant à me persuader , par toutes sortes de raisons. Cependant il ne put me faire changer d'avis. Enfin, il se servit de M. Orry , qui, m'ayant représenté, de sa part , que ce n'étoit point une dépêche, mais bien un mémoire de charges données, et que d'ailleurs cette complaisance pouvoit faire cesser les bruits qui couroient en France, que nous étions plus désunis que jamais , me fît promettre de la signer, à condition qu'il la signeroit aussi. Ce fait que j'avoue être contre les règles , raconté avec ces circonstances, pouvoitbien assurer quelque correction à M. l'abbe d'Estrées; mais il ne devoit pas me faire passer auprès des ministres pour une femme qui veut partager l'emploi de l'ambassadeur, comme je vois qu'on en a jugé. D'où je conclus que M. Tabbé d'Estrées doit avoir écrit méchamment des choses qui aient donné lieu à celte idée; et j'en ai quasi une preuve, puisque m'ayant voulu montrer un article de la lettre que M. de Torcy lui écrit, j'y ai lu : qu'il le portera toujours à bien vivre avec moi, mais qu'il ne lui conseillera jamais de me faire signer ses lettres pour y parvenir. Cette expression me paraissoit une réponse plutôt qu'un conseil. Vous devez juger par ces trahisons, Monsieur, à quoi je suis exposée , et de l'état violent où je me trouve. Effectivement, il n'y a pas au monde une

vie plus pénible ni plus désagréable que la mienne. Je me tue le corps et l'esprit pour faire aimer le roi et la reine de leurs sujets. Ils sont jeunes l'un et l'autre : cela demande une attention continuelle à tout ce qu'ils font et à tout ce qu'ils doivent dire. Vous connaissez les désordres de cette monarchie, mais vous ue sauriez comprendre le mauvais état où les cardinaux nous avaient laissés. Il a fêillu , poury remédier, faire des changements hardis , auxquels M l'abbé d'Estrées prétend qu'il ne convient pas que l'ambassadeur de France prenne part. Ainsi, malgré moi , c'est sur mon compte que roulent toutes les nouveautés que M. Orry est obligé d'introduire pour mettre le roi en état de pouvoir opposer une armée à ses ennemis. Grâce à Dieu, je suis assez aimée des Espagnols, et le soin que je prends de ménager les uns et les autres , me réussit assez heureusement pour que je n'aie pas perdu grand'chose jusqu'à celte heure, malgré tous les artifices que MM. d'Estrées ont employés pour me faire des ennemis, de lestime où ils me trouvèrent ici en y arrivant. Mais Versailles est trop éloigné de Madrid pour qu'on puisse y démêler qui écrit vrai ou qui écrit faux , et me repesant entièrement sur la droiture de mes actions des gens; qui font jouer toutes sortes de ressorts et à qui l'on passe toutes les impostures qu'ils peuvent imaginer, déshonorent aisément une femme qui se défend aussi mal que je fais. Tant que j'ai pu me flatter que M. le marquis de Torcy, comme un ami commun, rend roit justice aux deux parties , j'ai gardé quelque tranquillité au milieu de mes peines. Présentement que je ne saurois plus douter qu'il ne donne une entière croyance à M. l'abbé d'Estrées, je meurs d'appréhension que, lisant au roi, pour des vérités, ce qu'il lui écrit contre moi, la perte de lestime doni Sa Majesté m'honore, soit la récompense de l'application incroyable que j'ai à son service, de tant de fatigues

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que je souffre, des dettes que je fais tous les jours et du désordre où sont les affaires que j'ai laissées à Rome.

Quelques-uns de mes amis m'écrivent de Paris qu'on se plaint que je néglige ici ceux qui sont bien intentionnés, et que je favorise beaucoup ceux qui ne le sont pas. Si Ton examinoit bien, Monsieur, les motifs de ces plaintes, on trouveroit qu'elles ne se font que pour plaire à M. le cardinal d'Estrées, qui a persuadé au peu d'amis qu'il a laissés ici qu'il me perd roit aussitôt qu'il seroit en France, et que toutes les grâces se distribueroient en Espagne sur ses relations. La vérité est que je n'ai jamais voulu avoir ici aucun ami ni ennemi particulier, et que toute mon attention a été de traiter tout le monde également , persuadée qu'il n'y a que ce moyen de détruire en Espagne le crédit de la maison d'Autriche. Si je m'étois abandonnée à M. le cardinal Porto- Carrero et à ses passions, jamais je ne me serois acquis Testime générale de la nation , comme je puis me vanter d'avoir fait. Je me suis contentée d'avoir tous les égards possibles pour lui , comme je fais encore , et cela a suffi pour me conserver son amitié jusqu'à ce que M. d'Estrées lui ait fait accroire , et à ses parents, que j'étois livrée au parti qui est opposé au sien. Cet artifice m'a enlevé tous ceux qui écrivent en France. Le nombre en est petit en comparaison des autres , et sûrement ce ne sera pas ceux-là qui maintiendront la couronne d'Espagne sur la tête de Philippe V; mais, comme ils sont seuls à écrire , tout ce qu'ils mandent porte coup, et un million de personnes qui n'écrivent point, parce qu'elles n'ont point de correspondance, sont comptées pour rien. J'ai trop d'autres choses à vous dire , Monsieur , pour m'arrêter à montrer l'estime qu'on doit faire de ces écrivains. Je les connois tous , de quelque nation qu'ils soient , et par les preuves que je vous enverrai un jour , vous conviendrez qu'ils sont fripons ou mal informés. Je

vous supplierai seulement, en finissant cet article, de faire attention au silence que tout le monde a gardé sar la retraite de M. le cardinal Porto -Carrero. Rien ne doit mieux vous faire connoître combien toute l'Espagne étoit lasse de son ministère, quoique l'on convienne généralement de ses bonnes intentions et de son désintéressement. Quelques autres gens m'écrivent que je me fie trop à M. Orry , et mon frère même m'avertit de m'y livrer moins. Quand j'aurois des preuves certaines qu'il me trompe, je ne pourrois pas, Monsieur, m'empecher die lui donner tous les secours dont je suis capable. C'est le seul homme qui travaille ici utilement pour le service du roi d'Espagne, ou, s'il y en a d'autres, c'est en exécutant ses plans qu'ils peuvent mériter de partager cette louange. Je ne lui connois d'autres vues que la gloire de remplir l'idée qu'on a eue de lui. Il s'y applique avec un travail auquel je ne sais comment il peut résister; et, en un mol, c'est par son savoir-faire et par ses fatigues que Leurs Majestés catholiques se voient presqu'en état de ne rien craindre, en Espagne, des projets de leurs ennemis. Je ferois mal si je ne lui rendois pas cette justice, puisque ceux qui sont le plus affectionnés à la maison d'Autriche commencent déjà à dire que les alliés ont perdu l'occasion, et que la conquête de l'Espagne n'est plus qu'une chimère. Si l'on écrit contre lui , je n'en suis pas surprise; MM. d'Estrées , peu touchés du service des deux rois , ont fait ici tous leurs efforts pour le perdre de réputation et pour lui attirer la haine du public. D'ailleurs , il a fallu depuis deux mois introduire tant de nouveautés pour éteiblir la discipline parmi les troupes et pour assurer leur subsistance, qu'il n'est pas étonnant que ceux qui pilloient le roi ne soient pas contents qu'on leur en ait ôté les moyens. Malgré cela, je puis dire avec vérité que je n'ai vu encore aucun homn»e qui se soit plaint de lui. Il est venu en

cette Cour avec des projets approuvés par le roi, notre maître. Quoique cela dût suffire pour m'engager à Tappuyer aveuglément de mon crédit , je ne Tai fait néanmoins que lorsque j'ai vu les afTaires désespérées et connaissant bien que j'allois me rendre responsable de tout ce qu'il exécuteroit. Je ne me suis pas contentée d'examiner moi-même ses projets, j'ai voulu encore, avant que de mettre la main à l'œuvre, savoir le sentiment des conseillers d'État qui ont le plus d'expérience, et qui pouvoient nous embarrasser davautage . afin de nous faire un parti puissant qui fût intéressé à nous défendre. C'est de cette manière, Monsieur, qu'en deux mois de temps le roi d'Espagne a presque réparé tout celui que Messieurs les cardinaux avoient perdu , et que, se servant de sou autorité pour éviter les oppositions et les longueurs des Conseils, Sa Majesté a introduit plusieurs nouveautés absolument nécessaires pour la conservation de son État, qui ne se seroient jamais établies si on s'y étoit pris autrement. Quoiqu'ils soient aujourd'hui approuvés de tous ceux qui aiment le bien du royaume, ou qui ne sont pas sollicités d'écrire le contraire en France , comme toutes ces choses regardent la guerre et les finances, vous jugerez aisément, Monsieur, que j'y suis entrée malgré moi, n'étant pas croyable qu'une femme, qui n'est pas tout-à-fait sans jugement, aime à se mêler d'afi"aires quelle n'entend pas et dont le succès même doit lui attirer des ennemis. Cela est si vrai, à mon égard , que cent fois j'ai voulu prendre le parti de fermer ma porte à M. Orry et à tous ceux que le bien du service oblige de recourir à moi, pour parler au roi d'Espagne, à toutes les heures du jour, lasse au dernier point d'être la servante de tout le monde, et plus rebutée encore de tout ce qui me vient de France, où les ministres croient le mal qui n'est pas , pour ne me tenir aucun compte du bien que je fais. Quand j'ai voulu suivre

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cette résolution , M. Or.y m'a représenté qu'il devenoit inutile ici et que j'allois faire périr l'État. M. l'abbe d'Estrées, d'un autre côté, m'a protesté qu'il s'en tiendroit aux seules affaires de l'ambassade si je n'agissois pas de concert avec loi dans les autres ; et il me disoit vrai en cette occasion, parce que son intérêt particulier ne lui permet pas de tenter ce que je hasarde. Mais ce qui m'a retenue encore davantage, c'est que les Espagnols, et parm^ ceux-ci sept ou huit conseillers d'État , m'ont exhortée et pressée de continuer mes soins, contents de ce qui s'est fait jusqu'à présent pour la défense du royaume , et persuadés que tant de changements , quoiqu'utiles , n'auroient pas la même approbation si l'estime que la nation a pour moi n'aidoit à prévenir les esprits en faveur de ceux qui les conseillent. Vous savez, Monsieur, combien ces; gens-ci sont attachés à leurs anciennes maximes, la frayeur qu'ils ont qu'on en introduise de nouvelles, et à quel point les Conseils s'étoient rendus maîtres de la nomination des officiers et de toutes les dispositions qui regaident la guerre. Les grands , pour diminuer l'autorité du rci, qu'ils voient avec peine s'établir tous les jours davantage , donuoient des emplois à leurs domestiques et à leurs courtisans , sans avoir égard au mérite des anciens officiers, qui mouroient de faim ou dans Madrid ou dans les piovinces. Les soldats, pillés par leurs officiers, etoient nus et sans solde; les généraux , maîtres de toutes les munitions, voloient le roi impunément, ne rendant jamais compte des décharges qu'ils donnoient aux munitionnaires , et , ce qui étoit plus dangereux encore, c'est que les gens les plus suspects étoienl par leurs charges arbitres de toutes les ressources qui restoient au roi catholique. 11 a fallu remédier à tous ces désordres, et cela s'est l'ait en moins de deux mois: on a de plus fait venir des officiers-généraux étrangers. On a établi des compagnies et des régi-

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ments, des gardes dans toutes les parties de la monarchie pour la personne du roi, et enfin on a persuadé la plupart des conseillers d'État à désirer et à demander des troupes françoises pour la défense de ce royaume contre le Portugal, Je ne me vante pas d'avoir fait toutes ces choses. Quand ce seroit mon ouvrage , il y auroit plus de bonheur que de science. Mais je puis dire que M. Orry seroit encore à commencer si je ne l'avois soutenu, et qu'il m'a coûté des soins et des peines infinies pour empêcher les dégoûts et les plaintes que ces nouveautés dévoient pro~ duire. On counoîtroit bien mal ce pays-ci si l'on demandoit que tout le monde fût content ; cela ne se verra jamais en Espagne. Les malintentionnés ne le pouvoient être. Les grands , qui sentent leur autorité diminuer à mesure que celle de leur maître augmente, aimeroient peut-être mieux que le désordre continuât; et les gens qui attendent de grandes récompenses des faussetés qu'ils écrivent à M. le cardinal d'Estrées ou au ministre, par son ordre, sont payés pour ne rien approuver de ce qui se fait. Cela ne compose néanmoins qu'un très-petit nombre de personnes, en comparaison de ceux qui, n'ayant d'autres vues que l'honneur de la nation , jugent équitablement de ce qu'ils voient. La preuve que j'en ai est que certainement le roi est beaucoup plus aimé qu'il n'étoit ; que les peuples des provinces exposées à la guerre, qui étoient dans la dernière consternation lorsque les cardinaux gouvernoient, font aujourd'hui quasi plus qu'on ne leur demande pour loger les troupes et former des hôpitaux à leurs dépens , satisfaits du soin qu'ils voient que l'on prend de leur défense ; et, enfin, c'est que M. de Mansera et autres conseillers d'État qui, dans le commencement, se plaignoient de n'être pas assez informés sur les affaires de la guerre , ont vu avec admiration tout ce qui s'étoit fait , dès que le roi a pu leur en donner connaissance ,

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confessant qu'il auroit fallu des années entières pour en venir à bout, si l'on avoit consulté les Conseils sur chaque chose, et suppliant Sa Majesté de se servir des gensqu'Elle avoit employés, n'y ayant personne en Espagne qui pût lui être aussi utile et à qui tout le royaume fût plus redevable.

Ceci est la pure vérité. Monsieur, quoique vous puissiez avoir des informations différentes : je devois donc m'applaudir d'avoir au moins contribué , par mes fatigues et par mon crédit , au rétablissement des affaires dtt roi d'Espagne. Cependant, hors la satisfaction que mon attachement à Leurs Majestés peut me donner, je n'ai que des chagrins qui me tuent et qui me font repentir, mille foispar jour , de n'être pas partie d'ici lorsque le roi m'en avoit donné la permission. Depuis que MM. d'Estréesi ont rais le pied en Espagne, vous êtes le seul qui m'ayez écrit quelque chose de consolant. Il ne me vient, de la part de M. de Torcy , que des duretés qui ne me donnent que trop à connoître combien l'impudence de quelques fripons prévaut sur ma droiture; et la moindre insioualiou de M. l'abbé d'Estrées qui , dans le fond , n'est qu'un étourdi , plein d'arrogance et malhonnête homme , m'attire des menaces du roi capables de me faire mourir de douleur. Si un ministre, qui a toujours été de mes amis et pour qui j'ai toujours eu tant d'égards , croit que je les mérite, que peuvent penser les autres qui me connaissent beaucoup moins? Je ne suis pas étonnée qu'ils soient embarrassés à juger qui, de M. d'Estrées ou de moi. manque à son devoir, ni qu'ils s'imaginent que j'ai envie de gouverner, comme on me le fait entendre , quoiqu'il n'y ait guère de bon sens à croire que je me sois réservé précisément les affaires de la guerre et celles des finances, pour contenter cette folle passion. Je voudrois que le roi pût (connoître le fond de mou cœur , et voir le désespoir où je suis

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le plus souvent d'avoir à me mêler de choses qui ne me regardent pas. Sa Majesté auroit encore plus de pitié de moi par cet endroit que par toutes les autres peines que je souffre, et si vous ajoutez foi à tout ce que j'ai l'honneur de vous dire, vous m'avouerez , Monsieur, qu'il me doit être bien sensible qu'on cherche à m' accabler lorsque je me sacrifie , sans aucun égard à mes intérêts , pour le service des deux couronnes. Je sens cette injustice dans toute son étendue. Cependant, je ne sais quel parti prendre, parce que mon devoir et ma raison s'opposent à tout ce qui pourroit me mettre l'esprit en repos : celui de demander au roi la permission de me retirer, sous prétexte que ma santé ne me permet plus de continuer dans cet emploi, me conviendroit plus que tout autre; mais j'appréhende de déplaire à Sa Majesté et toutes mes peines ne sont rien en comparaison de celle-là. Si je prends la résolution de fermer ma porte à M. Orry, ne se trouvant plus assez autorisé pour agir, le peu d'argent qui reste au roi se dépensera mal à propos ; les troupes, n'étant plus payées, se dissiperont et, en peu de temps, Sa Majesté catholique se trouvera dans le déplorable état où Messieurs les cardinaux l'avoient laissée. Quelques gens le souhaiteroient, parce que tout le monde ne voit pas avec le même plaisir les forces que nous avons sur pied , et mes ennemis Iriompheroient , attribuant à notre mauvaise conduite ce qui seroit le pur effet de leurs méchancetés. Si je continue à rendre les mômes offices à M. Orry , les minisires de France, qui semblent n'ajouter foi qu'aux fausses relations qu'on leur envoie de ce pays-ci , achèveront de me croire une folle ou une ambitieuse qui veut gouverner , et je ne sais si à la longue le roi ne le croira pas lui-même, tromp par son ambassadeur qui ne travaille qu'à nous perdre. N'étant pas capable de me déterminer par moi-même, je prends la liberté , Monsieur , de vous demander conseil.

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Je le suivrai aveuglément , persuadée de votre bontô pour moi autant que de votre sagesse , et je vous aurai plus d'obligation qu'à personne du monde. Je suis, avec îout l'attachement et toute la reconnaissance possible , Monsieur, votre très-humble et très-obéissanle servante.

La princesse des Ursins.

Vous reconnoîtrez par la première date de cette lettre. Monsieur, qu'il y a long-temps que j'atlends une occasion siire pour vous l'envoyer. Depuis qu'elle est écrite, il nous est venu plusieurs courriers ordinaires et extraordinaires qui ne m'ont rien apporté que de désagréable. Mon frère.quej'avois prié de vous informer de toutes choses, n'en a rien fait , croyant ramener M. le marquis de Torcy en le rendant unique arbitre de mon sort. Je ne saurcis désapprouver cette conduite, ce ministre étant trop honnête homme pour n'être pas touché d'une pareille confiance^ Cependant, comme j'ai reconnu, en plusieurs occasions, que sa prévention en faveur de mes ennemis lui permet si peu d'ajouter foi aux vérités que je lui mande, qu il a besoin du témoignage d'autrui pour se laisser persuader, je crois beaucoup plus sur, moi, jusqu'à ce qu'il cesse de me traiter si mai, qu'une personne si désintéressée que vous soit informée de ma conduite et puisse m'assister de ses conseils. Il me semble qu'on veuille me faire un crime de ce que le roi dEspagne a ouvert une lettre particulière de M. l'abbé d'Estrées. supposant que j'aie eu quelque part à cette lésolution. Je nie ce fait, et pour preuve que je dis la vérité, c'est que j'avoue, eu même temps, que j'aarois été très -capable de prendre cette liberté, sans commettre le nom d'Espagne. Quand M. le marquis de Torcy condamnoit si fort la sincérité de celle entreprise, je le crois bien ptès de croire toutes les impostures que MM d'Estrées lui ont écrit contre mon honneur

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et coDtre la fidélité que je dois au roi Autremeut, il devoit penser que je dois être au désespoir de me voir attaquée , sans que j*en donne le moindre prétexte , sur des choses qui me sont beaucoup plus chères que la vie. Il y a un an qu'il me revient , presque à tous les ordinaires , de différentes pro\;inces de Fiance, des libelles" diffamatoires inventés ici contre moi par MM. d'Estrées et par M. de Louville. Je sais , même certainement, que ces calomnies ont trouvé, pendant quelque temps, assez de créance auprès de quelques ministres pour soupçonner qu'ils les aient portées aux oreilles de Sa Majesté. Je m'en plains, et pour toute satisfaction, M. le marquis de Torcy m'écrit que je ne dois pas croire si légèrement de faux rapports que me font des gens si mal intentionnés pour mettre la dissension entre les François. De sorte que je me vois déshonorée par la noirceur de mes ennemis, exposée à perdre l'estime du roi et traitée d'imprudente et de femme trop crédule par le ministre. Sensible plus que je ne puis dire à mon malheur, je trouve, Monsieur, que tout m'est permis pour ma justification ; et si M. le marquis de Torcy condamne cette pensée, il autorise lui-même mon erreur en augmentant mon désespoir par le peu de cas qu'il fait de la sensibilité que je dois avoir pour ce qui regarde mon honneur et ma réputation. Le caractère d'ambassadeur du roi ne donne point à l'abbé d'Estrées le privilège de déshonorer impunément une femme comme moi. J'aurois plus de torts que lui si j'étois la première à manquer à ce que je lui dois, par rapport à l'honneur qu'il a de représenter la personne de mon maître. Mais quand, par un excès de bonté, je vais jusqu'à lui rendre tous les services que mon frère pouvoit attendre de moi, il mérite lui seul toutes les mortifications qu'on me donne, s'il invente des faussetés pour tromper le roi et pour me rendre suspecte aux ministres. Pardonnez-moi, Monsieur, ces plaintes ennuyeuses , j'aurois voulu pouvoir

DR LA PRINCKSSH DKS IRSINS.

les retenir ; mais ma pntience, qui me permettra toujours de bien vivre avec l'abbé d'Estrées, quelque chose qu'il fasse, parce que le service du roi le demande, ne suffit point pour m'empêcher de me plaindre de l'injustice ({ue me fait M. le marquis de Torcy.

Les choses sont bien changées ici depuis que l'on sent les secours considérables que le roi nous envoie. Le roi d'Espagne sera par ce moyen en état de commander luimême son armée, et la reine restant à Madrid, sans avoir aucune part au gouvernement, je n'entendrai plus, Dieu merci, parler d'affaires. Cette heureuse conjoncture ne me laissant rien à désirer pour ce qui me regarde, je devrois m'imposer silence sur le reste. Cependant je prendrai la liberté de vous représenter , Monsieur , les choses cjue je crois convenir au service du roi.

On ne doit pas douter que la supériorité que nous allons avoir sur le Portugal n'alarme la plupart des grands. Ces Messieurs n'ont jamais désiré l'archiduc pour roi ; mais ils espéroient de reprendre , pendant les embarras d'une guerre dont le succès paraissoit incertain , l'autorité qu'ils s'imaginent avoir perdue depuis que la France s'intéresse à leurs affaires. Le nombre de troupes que le roi d'Espagne a sur pied et les mesures qu'on a prises pour les faire subsister sans mettre aucune nouvelle charge sur les peuples , ne les inquiètent pas moins, parce qu'ils craignent que leur maître , ayant dans la suite la force en main, ne modère le pouvoir des Conseils et ne méprise ceux d'entr'eux qu'on a qualifiés jusqu'à présent de malintentionnés. Cette inquiétude est visible ; si elle ne mérite pas une grande attention, elle demande au moins , ce me semble, qu'on évite avec soin de leur donner occasion de se plaindre sous d'autres prétextes. Il y a deux choyés, à mon sens, qui pourroient produire ce que j'appréhende : l'une, la disposition du Conseil qui suivra le roi ; l'antre regarde

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