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A II. DE TALLEYRAND, PRINCE DE BENEVENT

Note sur la situation actuelle de mes affaires.

Saint-Cloud, 12 septembre 1806.

Je n'ai aucun intérêt de troubler la paix du continent. La maison d'Autriche est hors d'état de rien entreprendre. Beaucoup de haines et de rivalités séparent la Russie de la Prusse ; les blessures d'Austerlitz sont encore trop sanglantes. Il est présumable qu'un corps considérable de Russes ne viendra pas de si tôt en Europe. Ils pourraient faire des sacrifices pour attaquer la Porte; ils pourraient

(1) AFiv 870. — Mémoires du prince Eugène, t. III, p. 126.

(2) AFiv 870.

avoir des corps de réserve en Pologne ; je ne pense pas qu'ils se rehasardent à envoyer 100,000 hommes en Allemagne.

L'idée que la Prusse puisse s'engager seule contre moi me paraît si ridicule qu'elle ne mérite pas d'être discutée.

Je ne puis avoir d'alliance réelle avec aucune des grandes puissances de l'Europe; celle que j'ai avec la Prusse est fondée sur la crainte. Ce cabinet est tellement méprisable, son souverain tellement sans caractère et sa cour tellement dominée par de jeunes officiers qui voudraient tenter les aventures, qu'il n'y a pas à compter sur cette puissance. Elle agira constamment comme elle a fait : elle armera et désarmera; elle armera, restera en panne pendant qu'on se battra, et s'arrangera avec le vainqueur.

Toute l'Europe est étonnée des armements actuels de la Prusse, et pourtant le seul mobile qui, depuis douze ans, fait constamment agir ce cabinet l'a porté à se réarmer. S'il en est ainsi, il faut lui donner tout le temps de se rassurer, et la laisser désarmer en paix. Cependant, il serait possible que la Prusse, après avoir armé par peur, se rassurât par ma condescendance, se laissât alarmer sur sa propre force et contractât des alliances avec les autres puissances de l'Europe. Ce lien serait fragile sans doute; cependant, je dois le prévoir et me mettre à couvert.

J'ai à faire deux choses : d'abord, rassurer la Prusse et chercher les moyens de la replacer tranquille comme elle était, le plus facilement possible; secondement, renforcer mes armées d'Allemagne de tous mes moyens, en matériel et en personnel. Mais ces deux mesures sont contradictoires. Si l'on a peur des troupes que j'ai, on aura conséquemment peur des troupes que j'enverrai. Il faut donc qu'il entre de l'assurance, mais aussi un peu de peur dans le désarmement de la Prusse ; c'est le fond de la langue du pays, le seul véhicule qui le remue véritablement.

L'arrivée de M. de Lucchesini à Berlin sera un événement. Il faut que M. de Talleyrand parle de la revue que j'ai passée hier de ma garde, et avant-hier au camp de Meudon, dont la cavalerie est déjà partie; qu'il étudie une conversation, par laquelle il arrivera, s'il est possible, à se faire écrire par M*, de Lucchesini un billet qui donne des assurances positives des sentiments pacifiques de son gouvernement, et engage à attendre son arrivée à Berlin avant de faire partir la garde ; ce que je ne pourrais faire sans instruire le Sénat et le public. Si M. de Talleyrand le préfère, il se fera écrire ce billet par le nouveau ministre, avant le départ de M. de Lucchesini. Ce nouveau ministre dirait qu'il engage l'Empereur à ne rien

faire d'extraordinaire jusqu'à ce que le courrier en réponse à l'entrevue de dimanche soit revenu.

Dans cette démarche, mon but est de changer de rôle, et, au lieu de dire : Désarmez ou la guerre! qui est encore une chose trop effrayante pour la Prusse, je dirais : Désarmez, si vous voulez que je n'arme pas davantage. Cette manière a quelque chose de plus rassurant , il y a là dedans encore de l'amitié ; on ne veut rien entreprendre contre elle ; les mouvements de la France sont subordonnés à ceux de la Prusse. Ces démarches sont moitié rassurantes et moitié menaçantes. La première moitié calme la peur, et la seconde la réveille un peu. Ces mesures mitoyennes seront le véritable topique prussien.

La manière dont M. de Talleyrand s'y prendra pour obtenir cela est facile. Il dira au nouveau ministre, et peut-être aux deux réunis (car sans doute il s'agit d'un intérêt trop national pour que, quelque opposés que soient ces gens, ils ne soient pas bien aises de se réunir) : « L'Empereur a été satisfait de la lettre du roi ; il y avait « fait une réponse satisfaisante, lorsqu'il a appris que la garnison « de Berlin était partie, c'est-à-dire huit jours après cette lettre. « Cependant, par la lettre du roi, il paraît qu'il était revenu de la « peur qu'on lui avait inspirée. Pourquoi donc continuer ces arment ments? En combinant ces préparatifs avec la fausse nouvelle de la « non-ratification de la Russie, l'arrivée d'un nouveau ministre et la « lettre du Roi, ne peut-on pas croire que ce sont des moyens de u gagner du temps, pour que les Russes aient le temps de réunir « leur armée? En s'en rapportant à soi-même, l'Empereur est porté « à ne rien croire de tout cela ; mais on a vu tant d'autres choses « extraordinaires, que cela peut être. Il a donc renforcé son armée « d'Allemagne de près de 100,000 hommes, appelé sa réserve de « la conscription, disposé de toute la conscription de l'année. Il « voulait appeler ses deux réserves de la conscription ; mais cela ne « se peut faire sans un sénatus-consulte, et il faudrait en expliquer « les motifs à la nation. Il n'est pas d'usage que la garde et l'Empe- « reur partent sans quelque explication. Cependant, que puis-je « opposer aux militaires qui, voyant l'armement simultané de la « Russie et de la Prusse, pressent une décision? Mais, d'un autre u côté, si l'Empereur part, je n'augure plus rien de la paix. Nos « publications une fois faites au Sénat, tout sera bien difficile à u raccommoder. Que puis-je rapporter aujourd'hui à l'Empereur? »

Ils vous diront ce qu'ils m'ont dit; vous les prendrez au mot u Eh bien ! écrivez cela ; je le porterai à l'Empereur ; ce sera une

« pièce de quelque valeur ; car enfin, nous ne sommes pas en guerre. » La pièce dira : « Les soussignés, ayant reçu de M. le ministre « des relations extérieures la notification que Sa Majesté avait « appris que les préparatifs continuaient en Prusse, après la lettre « satisfaisante du roi qui lui a été apportée par M. de Knobelsdorf; « que la garnison même de Berlin était partie ; que cependant la u Prusse était alors rassurée sur toute crainte d'une invasion de u l'armée française ; que, par là, beaucoup d'individus étaient fondés « à penser qu'il existait quelque alliance secrète avec d'autres puis- « sances ; ce qui rendait indispensable à l'Empereur de compléter « ses armées par l'appel des réserves de sa conscription, et de « faire partir les troupes même qui sont dans sa capitale, démarche u qui pourrait donner une interprétation fausse à la situation actuelle « des deux Etats, et qui tendrait à altérer la bonne harmonie qui, « en substance, n'est pas détruite entre les deux i jurs; les sous- « signés réitèrent à Son Excellence que le roi de Prusse n'a d'autres « liens que ceux qui l'attachent à la France, qu'il n'arme que pour « sa sûreté et qu'il est très loin de vouloir commettre aucune hos- « tilité. Enfin, si toutes ces assurances ne sont pas propres à ras- « surer, ils demandent qu'aucune démarche d'éclat ne soit faite de « la part du gouvernement français, jusqu'à l'arrivée du courrier « de Berlin. Les soussignés se flattent que, lorsque S. M. le roi de « Prusse connaîtra les dispositions pacifiques et amicales de l'em- « pereur des Français, il s'empressera de tout faire pour rétablir la « bonne harmonie malheureusement altérée. » Ou quelque chose dans ce genre qu'ils rédigeront. Le fond est qu'ils viennent demander qu'on ne fasse aucune opération avant que le courrier soit de retour. Ce second courrier arrivé à Berlin sera suffisant pour rassurer sur les mouvements des troupes que j'ai faits. U ne restera plus qu'à instruire, quelques jours après, M. de Laforest de ce qu'il doit faire.

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