‹ Lettres inédites de Napoléon IerChapitre 189 sur 493 · AU GÉNÉRAL CAULAIXCOURT · texte numérisé non relu

AU GÉNÉRAL CAULAIXCOURT

AMBASSADBUR A SAINT-PÉTBRSBOURG (1).

Paris, 2 terrier 1808.

J'ai reçu vos lettres. La dernière à laquelle je réponds est du 13 janvier. Vous trouverez ci-joint une lettre pour l'empereur Alexandre. Je ne doute pas que M. de Tolstoï n'écrive bien des bêtises. C'est un homme qui est froid et réservé devant moi, mais qui, comme la plupart des militaires, a l'habitude de parler longuement sur ces matières, ce qui est un mauvais genre de conversation. Il y a plusieurs jours qu'à une chasse à Saint-Germain, étant en voiture avec le maréchal Ney, ils se prirent de propos et se firent même des défis. On a remarqué trois choses échappées à M. de Tolstoï dans cette conversation : la première, que nous aurions la guerre avant peu; la deuxième, que l'empereur Alexandre était trop faible, et que, si lui Tolstoï était quinze jours empereur, les choses prendraient une autre direction ; enfin que, si l'on devait partager l'Europe, il faudrait que la droite de la Russie fût à l'Elbe et la gauche à Venise. Je vous laisse à penser ce qu'a pu répondre à cela le maréchal Xey, qui ne sait pas plus ce qui se passe et est aussi ignorant de mes projets que le dernier tambour de l'armée. Quant à la guerre, il a dit à M. de Tolstoï, que si on la faisait bientôt, il en était enchanté; qu'ils avaient toujours été battus;

(1) Cette lettre et les suivantes, adressées au même ambassadeur jusqu'en août 1809, ont été publiées par M. le comte Vaxdal, d'abord dans la Revue bleue, mars-avril 1895, puis dans Napoléon et Alexandre, t. III, Appendice, p. 5*9-587.

qu'il s'ennuyait à Paris à ne rien faire; que, quant à la prétention d'avoir la droite à l'Elbe et la gauche à Venise, nous étions loin de compte; que son opinion à lui au contraire était de la rejeter derrière le Dniester. Le prince Borghèse et le prince de Saxe- Cobourg étaient dans cette même voiture : vous pouvez juger de l'effet que peuvent produire des discussions aussi ridicules. Tolstoï a tenu de pareils propos à Savary et à d'autres individus. Il a dit à Savary : « Vous avez perdu la tôtc à Saint-Pétersbourg (1); « au lieu des déserts de la Moldavie et de la Valachie, c'est vers la « Prusse qu'il faut porter vos regards. » Savary lui a répondu ce qu'il avait à lui répondre. Je fais semblant d'ignorer tout cela ; je traite très bien Tolstoï, mais je ne lui parle pas d'affaires : il n'y entend rien et n'y est pas propre. Tolstoï est, en un mot, un général de division qui n'a jamais approché de la direction des affaires et qui critique à tort et à travers. Selon lui, l'empereur a mal dirigé les affaires de la guerre : il fallait faire ceci, il fallait faire cela, etc. Mais, quand on lui répond : « Dites donc les ministres » , il répond que les ministres n'ont jamais tort en rien, puisque l'empereur les prend où il veut; que c'est à lui à les bien choisir. Ne faites aucun usage de ces détails ; ce serait alarmer la cour de Saint-Pétersbourg et ne pourrait que produire un mauvais effet. Je ne veux pas dégoûter ce bon maréchal Tolstoï, qui paraît si attaché à son maître. Je n'ai voulu vous instruire de tout cela que pour votre gouverne; mais le fait est que la Russie est mal servie. Tolstoï n'est pas propre à son métier, qu'il ne sait pas et qui ne lui plaît pas. Il paraît cependant personnellement attaché à l'empereur; mais les jeunes gens de sa légation le sont beaucoup moins ; ils s'expriment d'ailleurs même en secret de la manière la plus convenable sur ma personne; ce pays n'est choqué que de celle dont ils parlent de leur gouvernement et de leur maître.

Aussitôt que j'ai reçu votre lettre du 13, j'ai envoyé un aide de camp à Copenhague et j'ai fait donner l'ordre à Bernadotte de faire passer en Scanie 14,000 Français et Hollandais ; M. de Drcyer en a écrit à sa cour de son côté et goûte fort cette idée.

Dites bien à l'empereur que je veux tout ce qu'il veut ; que mon système est attaché au sien irrévocablement; que nous ne pouvons pas nous rencontrer, parce que le monde est assez grand pour nous deux ; que je ne le presse point d'évacuer la Moldavie ni la Valachie; qu'il ne me presse point d'évacuer la Prusse ; que la nou-

(1) Lors de la mission de Savary en Russie, après la paix de Tilsitt.

velle de l'évacuation de la Prusse avait causé à Londres une vive joie, ce qui prouvait assez qu'elle ne peut que nous être funeste.

Dites à Romanzoff et à l'empereur que je ne suis pas loin de penser à une expédition dans les Indes, au partage de l'Empire ottoman, et à faire marcher à cet effet une armée de 20 a 25,000 Russes, de 8 à 10,000 Autrichiens et de 35 à 40,000 Français en Asie, et de là dans l'Inde ; que rien n'est facile comme celte opération ; qu'il est certain qu'avant que cette armée soit sur l'Euphrate la terreur sera en Angleterre ; que je sais bien que, pour arriver à ce résultat, il faut partager l'Empire turc; mais que cela demande que j'aie une entrevue avec l'empereur; que je ne pourrais pas d'ailleurs m'en ouvrir à M. de Tolstoï, qui n'a pas de pouvoirs de sa cour et ne paraît pas môme être de cet avis. Ouvrez- vous làdessus à Romanzoff; parcourez avec lui la carte et fournissez-moi vos renseignements et vos idées communs. Une entrevue avec l'empereur déciderait sur-le-champ la question; mais si elle ne peut avoir lieu, il faudrait que Romanzoff, après avoir rédigé vos idées, m'envoyât un homme bien décidé pour ce parti, avec lequel je puisse bien m'entendre; il est impossible de parler de ces choses à Tolstoï.

Quant à la Suède, je verrais sans difGculté que l'empereur Alexandre s'en emparât, même de Stockholm. Il faut même l'engager à le faire, afin de faire rendre au Danemark sa flotte et ses colonies. Jamais la Russie n'aura une pareille occasion de placer Pétersbourg au centre et de se défaire de cet ennemi géographique. Vous ferez comprendre à Romanzoff qu'en parlant ainsi je ne suis pas animé par une politique timide, mais par le seul désir de donner la paix au monde en étendant la prépondérance des deux Etats; que la nation russe a sans aucun doute besoin de mouvement; que je ne me refuse à rien; mais qu'il faut s'entendre sur tout. J'ai levé une conscription parce que j'ai besoin d'être fort partout. J'ai fait porter mon armée de Dalmatie à 40,000 hommes; des régiments sont en marche pour porter celle de Corfou à 15,000 hommes. Tout cela, joint aux forces que j'ai en Portugal, m'a obligé à lever une nouvelle armée ; que je verrai avec plaisir les accroissements que prendra la Russie et les levées qu'elle fera ; que je ne suis jaloux de rien; que je seconderai la Russie de tous mes moyens. Si l'empereur Alexandre peut venir à Paris, il me fera grand plaisir. S'il ne peut venir qu'à moitié chemin, mettez le compas sur la carte, et prenez le milieu entre Pétersbourg et Paris. Vous n'avez pas besoin d'attendre une réponse pour prendre cet engagement ; bien certainement je serai au lieu du rendez-vous

quand il le faudra. Si cette entrevue ne peut avoir lieu d'aucune manière, que Romanzoff et vous rédigiez vos idées après les avoir bien pesées ; qu'on m'envoie un homme dans l'opinion de Romanzoff. Faites-lui voir comment l'Angleterre agit, qu'elle prend de toute main. Le Portugal est son allié : elle lui prend Madère. C'est donc avec de l'énergie et de la décision que nous porterons au plus haut point la grandeur de nos empires, que la Russie contentera ses sujets et assoira la prospérité de sa nation. C'est le principal ; qu'importe le reste?

L'empereur est mal servi ici. Les deux vaisseaux russes, qui sont à Porto-Ferrajo depuis quatre mois, ne veulent pas sortir de ce misérable port, où ils dépérissent, au lieu d'aller à Toulon, où ils auraient abondamment de tout. Les vaisseaux russes qui sont a Trieste, qui pourraient être utiles à la cause commune, y sont inutiles; et je ne réponds pas que, si les Anglais assiégeaient Lisbonne, Siniavine ne concourût pas à sa défense et finit par se laisser prendre par eux. Il faut que le ministère donne des ordres positifs à ces escadres, et leur dise si elles sont en paix ou en guerre. Ce mezzo termine ne produit rien et est indigne d'une grande puissance.

P. S. — Le Moniteur vous fera connaître les dernières nouvelles d'Angleterre, si vous ne les avez pas.

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