AU GÉNÉRAL CAULAINCOURT
AMBASSADKl'R A SAINT-PÉTEKSBOURG (1).
Bayonne, 18 avril 1808.
Je reçois à Bayonne votre lettre du 24 mars. Vous avez dû en recevoir une de moi. Immédiatement après avoir reçu votre courrier à Paris, je suis parti. S'il m'eût apporté l'avis que le rendezvous était arrêté, je m'y serais rendu incontinent. Je vois avec plaisir le succès de l'empereur de Russie en Suède. J'espère ne pas être retenu longtemps ici. L'infant don Carlos s'y trouve. J'attends le vieux roi Charles, qui désire vivement nie parler, et le prince des Asturies, qui est le nouveau roi. Les affaires s'embrouillent beaucoup en Espagne. Vous direz à l'empereur que le roi Charles proteste contre son abdication, et qu'il s'en rapporte entièrement à mon amitié. Cela ne laisse pas de beaucoup m'embarrasser. Dites cela à l'empereur seulement. J'espère cependant être bientôt libre de tout cela. Vous recevrez bientôt un mémoire sur les affaires de Constantinople. Vous devrez, en attendant, ne pas dissimuler à M. de Romanzoff qu'il y a des choses scabreuses et que, si c'était là l'ultimatum de la Russie, il serait difficile à arranger; mais que je ne le suppose pas; que c'est parce que j'avais prévu ces difficultés que j'avais demandé l'entrevue, et non pas pour une vaine formalité; qu'il faut certainement trente courriers pour finir cette affaire ; que trente courriers à deux mois chacun consumeront trois ans; que nous aurions terminé en trente conférences, qui à deux par jour auraient employé quinze jours. Le maréchal Soult a réuni tous les bâtiments de l'île de Riigen. Le prince de Ponte-Corvo est en Fionie; il a avec lui 15,000 Français, 15,000 Espagnols et
(1) Comte Vakdal, Napoléon et Alexandre, t. III.
15,000 Danois. Il serait passé, si le Danemark n'avait pas tergiversé si longtemps pour le recevoir ; aujourd'hui il trouve qu'il ne va pas assez vite; des miracles ne peuvent pas se faire. Aujourd'hui la belle saison s'opposera peut-être à tout passage. Mais on fera l'impossible, et la diversion aura toujours son effet.
Je viens de recevoir le manifeste du roi de Suède. Tout y est faux. Je ne sais pas si le général Grandjean, que je ne connais pas, et d'autres ofGcicrs, ont, en buvant, fait de la politique. On n'attache, d'ailleurs, aucune importance au bavardage des militaires et devant des individus non accrédités. Mais je ne puis croire que cela soit vrai. Nous sommes trop amis du Danemark pour penser à lui ôter la Norvège. Pour ce qui regarde le sieur Bourrienne, cela est de toute fausseté; il répondra à cette inculpation. Si cela était vrai, comme il est dans la carrière diplomatique, il serait sévèrement puni. Mais comment aurait-il fait ce qu'on lui impute, puisqu'il ne voyait pas le ministre de Suède à Hambourg? On n'a pas d'idée d'un manifeste aussi fou.
Répétez bien à M. de RomanzoiT que la question de la Turquie est une affaire de chicane; qu'on veut une entrevue pure et simple et sans condition. Vous ne manquerez pas d'insister sur ce que ce n'était point une vaine formalité, mais un moyen expéditif d'arranger tout. Je trouve que vous ne parlez pas assez haut et que vous n'avez pas assez défendu mes intérêts. En attendant, voilà la Russie maîtresse d'une belle province, qui est du plus grand résultat pour ses affaires et dont je ne suis d'aucune manière jaloux.
Je n'ai pas le temps de vous en écrire davantage. Je suis fort occupé ici de choses qui me donnent beaucoup d'embarras. Daru vous expédiera cette lettre par une estafette.
Bayoniie, 21 avril 1808.
Le PublicisU et le Journal des Débats s'attachent à mettre dans leurs feuilles tout ce que la calomnie a de plus atroce et déplus vil, même ce qu'il y a de plus bète, contre le prince de la Paix. Les ennemis de ce prince font imprimer cela en Espagne comme tiré des journaux
(1) AFiv 876.
180 LETTRES INEDITES DE NAPOLKOX I- — 1808.
français. Faites faire de nombreux articles où, tout en traitant légèrement ce ministre, on fasse sentir la bassesse de ces imputations.
Le fait est que, de son immense fortune, on n'a pas encore trouvé un sol, qu'il n'avait aucune correspondance avec les Anglais, que la flotte qu'on disait qu'il envoyait aux Anglais, il l'avait dirigée sur Toulon, qu'il peut avoir mal administré les Espagnes, mais qu'il est vrai de dire qu'elles sont entières, lorsque la plus grande partie des Etats de l'Europe sont diminués et ont fait des pertes. C'est moins par intérêt politique que parce que je trouve affreux de se déchaîner contre les malheureux. Je désire qu'on ne permette pas aux journaux d'être l'instrument de ces plates calomnies. Le Journal des Débats se distingue surtout par les bêtises qu'il ne cesse de mettre.
Si le nommé Pillichadi, dont il est question dans votre rapport du 14, vient à Paris, faites-le arrêter et retenez-le dans une prison. L'exemple du libraire de Neuchàtel doit vous convaincre de ce que c'est que les espions suisses. Il ne faut pas en être une seconde fois dupe.