A JOSEPH NAPOLÉON
ROI D'BSPAGNE (1).
Saint-Clood, 16 août 1808.
Je reçois votre lettre du 10. Tout ce qui se passe en Espagne est bien déplorable, et l'armée parait commandée, non pas par des
(1) AFiv 877 — Baron Du Casse, Supplément à la Correspondance.
généraux, mais par des inspecteurs des postes. Comment peut-on ainsi évacuer l'Espagne sans raison, sans même savoir ce que fait l'ennemi? Car il résulte des rapports du 8 qu'on ne savait pas le 10 à Burgos si le général Castanos avait fait son entrée à Madrid. Dans tout ce qui se fait, il n'y a pas la première notion d'habitude de la guerre. J'espère que le maréchal Bessières vous aura donné le conseil de ne pas ainsi évacuer tout le pays sans voir l'ennemi
On mande que Saragosse aurait été certainement pris, si le général Belliard n'avait ordonné de l'évacuer, et que, après quarantehuit heures, pendant lesquelles on a travaillé à l'évacuation et à consommer les munitions, est arrivé l'ordre de continuer le siège. Le 10, l'ennemi ne paraissait pas avoir plus de 5 à 6,000 hommes autour de Saragosse : ce qui est loin de 40,000.
Dans la position où vous êtes, on voit les ennemis partout, on les voit immensément forts. L'armée, telle qu'elle est organisée, est capable de battre tous les insurgés ; mais il y manque une tête.
Le pays qui vous convient à la guerre est le pays de plaines, et vous vous êtes enfoncés dans les pays de montagnes, sans raison ni nécessité. Dans une retraite ainsi accélérée, que de choses on doit avoir perdues, oubliées ! Et l'armée, se retirant ainsi, ne peut être qu'excessivement démoralisée.
J'espère que vous n'avez pas évacué Burgos. De quelque côté que l'ennemi s'avance, c'est une belle occasion pour le battre. Avec le corps du maréchal Bessières, il y a de quoi balayer toute l'armée des insurgés. Un jour, quand vous saurez les mouvements qu'a faits l'armée du général Castanos, vous serez fort étonné de toutes vos manœuvres.
Les troupes qui sont devant Saragosse sont sans doute très compromises. Je ne conçois pas par quelle fatalité, n'ayant plus l'espoir de prendre la ville, ils sont restés dans cette fausse position. S'ils s'obstinent ainsi, il est à craindre que, à la longue, il ne leur arrive quelque catastrophe.