AU GÉNÉRAL CAULAINCOURT
AMBASSADEUR A SAlN'T-P&rERSBOUltG (I).
VtlUdolid. MjitivieflftOd.
Vous trouverez ci-jointe la lettre que je voulais écrire à l'empereur ; niais j'ai trouvé qu'il y avait beaucoup trop de choses pour Une lettre qui reste. Je vous l'envoie pour que vous vous en serviez comme d'instruction générale. J'écrirai à l'empereur une lettre moins signifiante.
Projet de lettre à l'empereur Alexandre, jointe à la précédente.
Monsieur mon frère, il y a bien longtemps que je n'ai écrit à Votre Majesté Impériale. Ge n'est pas cependant que je n'aie souvent pensé, même au milieu du tumulte des armes, aux moments heureux qu'elle m'a procurés à Erfurt. J'ai espéré pendant un moment annoncer à Votre Majesté la prise de l'armée anglaise ; elle n'a échappé que de douze heures ; mais des torrents qui, dans des temps ordinaires, ne sont rien, ont débordé par les pluies, et des contrariétés de saison ont retardé ma marche de vingt-quatre heures. Les Anglais ont été vivement poursuivis. On leur a fait 4,000 prisonniers anglais et tout le reste du corps de La Romana ; on leur a pris 18 pièces de canon, 7 à 800 chariots de munitions et de bagages, et même une partie de leur trésor; on les a obligés à tuer eux-mêmes leurs chevaux, selon leur bizarre coutume. Les chemins et les rues des villes en étaient jonchés. Gette manière cruelle de tuer de pauvres animaux a fort indisposé les habitants contre eux. Je les ai poursuivis moi-même jusqu'aux montagnes de la Galice. J'ai laissé ce soin au maréchal Soult. J'ai l'espérance que, si les vents leur sont contraires, ils ne pourront s'embarquer. Ils ne rembarqueront pas de chevaux; il ne leur en reste pas 15 ou 1,800.
(i) Comte Vandal, Napoléon et Alexandre^ t. III.
Le roi fait après-demain son entrée à Madrid. La menace de les traiter en pays conquis et la crainte de perdre leur indépendance a fort agi sur eux. Ils n'ont plus d'armée. Si Ton n'a pas occupé tout le pays, c'est que le pays est grand et qu'il faut du temps.
Quand Votre Majesté lira cette lettre, je serai rendu dans ma capitale. Ma ganL; et une partie de mes vieux cadres sont en mouvement rétrograde sur Bayonne. Je voulais former mon camp de Boulogne, qui aurait donné beaucoup d'inquiétude aux Anglais ; mais les armements de l'Autriche m'en ont empêché. J'avais réuni 20,000 hommes à Lyon, pour les embarquer sur mon escadre de Toulon et menacer les Anglais de quelque expédition d'Egypte ou de Syrie, qu'ils redoutent beaucoup; les armements de l'Autriche m'en ont encore empêché. Je vais leur faire passer les Alpes et les faire entrer en Italie. J'ai des preuves certaines que l'Autriche a pris l'engagement de ne pas reconnaître le roi Joseph. Son chargé d'affaires a suivi les insurgés. Il a fui de Madrid, et il est à Cadix. J'ai des preuves certaines que l'Autriche avait promis de fournir 20,000 fusils aux insurgés. L'espérance de l'Angleterre était de soutenir les troubles de l'Espagne, de nous faire rompre avec la Turquie et de faire déclarer l'Autriche, et, avec la Suède, de contrebalancer notre puissance. J'ai regret que Votre Majesté n'ait pas adopté à Erfurt des mesures énergiques contre l'Autriche. La paix avec l'Angleterre sera impossible, tant qu'il y aura la plus légère probabilité d'exciter des troubles sur le continent. Votre Majesté comprendra aisément que je n'attache aucune importance à la reconnaissance du roi Joseph par l'Autriche. J'en attache bien davantage à ce qu'elle désarme et fasse cesser l'état d'inquiétude où elle tient l'Europe. Je prévois que la guerre est inévitable, si Votre Majesté et moi ne tenons envers l'Autriche un langage ferme et décidé, et si nous n'arrachons son faible monarque du tourbillon d'intrigues anglaises où il est entraîné. Votre Majesté sait le peu de cas que je fais de ses forces et de ses armes. Qui les connaît mieux que Votre Majesté? Il n'en est pas moins vrai que l'Europe est en crise, et il n'y aura aucune espérance de paix avec l'Angleterre que cette crise ne soit passée. Si l'Autriche veut la paix, Votre Majesté et moi la garantissons. Qu'elle désarme; qu'elle reconnaisse la Valachie, la Moldavie, la Finlande sous la domination de Votre Majesté, et qu'elle cesse de faire un obstacle aux intérêts de nos deux puissances. Si au contraire elle s'y oppose, qu'une démarche soit faite de concert par nos ambassadeurs, et qu'ils quittent à la fois. L'empereur ne les laissera pas partir, et la paix sera rétablie.
LETTRES IXEDITES DE XAPOLEOX I". — 1809. 273
S'il est assez aveugle pour les laisser partir, que vous et moi prenions des arrangements pour en finir avec une puissance qui, depuis quinze ans, toujours vaincue, trouble toujours la tranquillité du continent et flatte en secret le penchant de l'Angleterre . Mon désir est sans aucun doute celui de Votre Majesté, c'est que l' Autriche soit heureuse, tranquille, qu'elle désarme et n'intervienne près de moi que par des moyens conciliants et doux, et non par la force. Si cela est impossible, il faut la contraindre par les armes : c'est le chemin de la paix. Votre Majesté voit que je lui parle clairement. Des intelligences très directes me font connaître que l'Angleterre était déjà très alarmée de la marche de mes divisions sur Boulogne. L'Autriche lui a rendu un service essentiel en m' obligeant à la contremander. Votre Majesté est sans doute bien persuadée du principe qu'un seul nuage sur le continent empêchera les Anglais de faire la paix : or il ne doit pas y en avoir, si nous sommes unis de cœur, d'intérêts et d'intentions; mais il faut de la confiance et une ferme volonté.