AU GENERAL CAULAINCOURT
ValUdolid, 14 janvier 1809.
Je reçois à l'instant même votre lettre du 20 décembre. Je vous expédie Deponthon, parce qu'il m'a paru qu'il était agréable à l'empereur. L'empereur peut l'employer comme il lui plaira et autant de temps qu'il voudra.
Nous sommes entrés le 9 à Lugo. Le duc de Dalmatie était le 9 à Betanzos, près de la Corogne. Les Anglais ont perdu près de la moitié de leur armée, 600 voitures de munitions et de bagages et 3 ou 4,000 prisonniers. Le corps de La Romana est entièrement détruit et dispersé. Vous pouvez croire exactement les bulletins ; ils disent tout. Le roi fait son entrée solennelle dans Madrid dans quatre jours. La nation est bien changée depuis deux mois; elle est lasse de tous ces mouvements populaires et bien désireuse de voir un terme à tout ceci.
Je vous ai fait connaître que, du moment que l'on voulait considérer le duc d'Oldenbourg comme étant de la famille impériale, il n'y avait pas l'ombre de difficulté. Si l'empereur lui donne le titre d'Altesse Impériale, tout est terminé ; même à Paris il serait traité comme tel. L'empereur de Russie peut faire ce qu'a fait l'empereur d'Autriche et ce que j'ai fait moi-même. Tous les membres d'une famille sont traités dans les cours étrangères de la même manière qu'ils sont traités dans leurs cours respectives. Ce principe détruit tout obstacle. Vous avez eu tort de faire la moindre difficulté làdessus. Chacun est maître de faire pour sa famille les lois qu'il
(1) Comte Vandal, Napoléon et Alexandre, t. III.
veut, et, du moment qu'elles sont faites à titre de: famille, aucun ambassadeur ne peut se mettre de pair. Vous ne devez pas céder le pas au prince d'Oldenbourg, pas à son père, mais au beau-frère de l'empereur de Russie, s'il lui donne ce rang dans sa cour. Mais en voilà assez sur cet objet.
Quant à l'Autriche, ce qui arrive je l'avais prévu. Si l'empereur avait voulu parler ferme à Erfurt, cela ne serait pas arrivé. Elle avait promis de fournir des armes aux insurgés et déjà des convois étaient près de partir de Trieste. Elle a des engagements secrets avec l'Angleterre et n'attend que l'affaire de la Porte pour se déclarer. L'empereur peut compter là-dessus. La guerre est inévitable sur le continent, si l'empereur ne parle pas haut. L'Autriche tombera à nos genoux, si nous faisons une démarche ferme de concert, et menaçons de retirer nos ministres, si Ton n'accorde pas ce que nous demandons. La reconnaissance du roi Joseph n'est rien par elle-même. Elle n'est importante que parce qu'un refus encourage l'Angleterre et fait présager des troubles sur le continent. Le désarmement de l'Autriche, voilà le principal. L'Autriche ne peut dire que cet armement soit un état militaire permanent. Elle n'a pas les moyens de le soutenir. Elle met l'Europe en crise ; elle en payera les pots cassés.
Pour vous seul. — Quand vous lirez ceci, je serai à Paris. Je compte y être de retour le 20 de ce mois. Toute ma garde est réunie à Valladolid, et 2,000 de mes chasseurs à cheval sont à Vitoria. Je viens d'ordonner une levée de 80,000 hommes de la conscription de cette année. Je suis prêt à tout. Mais notre alliance ne peut maintenir la paix sur le continent qu'avec un ton décidé et une ferme résolution.
Quant aux affaires de Prusse, je ne sais de quoi vous me parlez. Le traité avec la Prusse est antérieur aux conférences d'Erfurt, et on n'y a rien changé depuis. J'ai mandé que M. de Homanzoff restât à Paris jusqu'au 1 er février. Je désire le voir à Paris, et nous verrons s'il convient de faire une nouvelle démarche.
Les affaires ont été ici aussi bien qu'on pouvait le désirer. J'avais manœuvré de manière à enlever l'armée anglaise; deux accidents m'en ont empêché : 1° le passage du Puerto de Guadarrama, qui est une montagne assez haute et tellement impraticable, quand nous l'avons passée, qu'elle a apporté deux jours de retard dans notre marche. J'ai été obligé de me mettre à la tête de l'infanterie pour la faire passer. L'artillerie n'est passée que dix-huit heures après. Nous avons trouvé des pluies et des boues, qui nous ont encore
LETTRES INÉDITES t)E NAPOLÉON K — 1809. 2ti
retardés dôUze heures. Les Anglais n'ont échappé que d'une marche. Je doute que la moitié s'embarque; s'ils s'embarquent, ce sera sans chevàlix, sans munitions, bien harassés, bien démoralisés, et surtout avec bien de la honte. Du moment que je serai à Paris, je vous écrirai.