‹ Lettres inédites de Napoléon IerChapitre 375 sur 493 · AU GÉNÉRAL CAULAINCOURÎ · texte numérisé non relu

AU GÉNÉRAL CAULAINCOURÎ

La Malmaison, 21 mars 1809.

J'ai reçu votre lettre du 28 février avec les pièces qui y étaient jointes. Plusieurs courriers de M. de Ghampagny ont dû vous porter le résumé de la conversation de ce ministre avec M. de Mcttcrnich et la copie de la nbte qu'il lui a passée quelques jours après.

Voici la situation des choses dans ce moment. L'Autriche a reçu de l'argent par Trieste; cet argent ne peut venir que d'Angleterre. L'Autriche fomente la Turquie ; elle a couvert de ses troupes la Bohême, l'Inn, la Garinthie, la Carniole. Il est impossible que l'empereur ne soit pas instruit par Vienne de toutes les folies qu'on fait en Autriche. M. de Champagny vous envoie la copie en allemand de la proclamation du prince Charles, qui équivaut à une déclaration de guerre. Cependant le langage de M. de Metternich est toujours paisible, et il n'a encore fait aucune déclaration. Des agents subalternes ayant sondé le cabinet de Vienne, poUr savoir s'il y aurait quelque chose à craindre pour la maison régnante de Saxe, ta guerre venant à être déclarée, au lieu de répondre qu'il n'y avait pas de sujet de guerre, on s'est empressé d'assurer que le roi de Saxe et sa famille n'avaient rien à redouter, et qu'ils seraient respectés. Vous voyez que, depuis le 28 février, les choses ont beaucoup empiré.

AI. de llomanzoff doit être arrivé depuis longtemps à Saint- Pétersbourg. Il y aura apporté une opinion conforme à la mienne. Je ne pense pas à attaquer ; mais , dans la circonstance actuelle , je crois qu'il est important de prendre des mesures pour que les troupes russes fassent un mouvement et que le chargé d'affaires russe à Vienne soit rappelé, si les Autrichiens dépassent leurs frontières. 11 faut que cet ordre soit connu de M. de Schwartzenberg, et

(1) Comte Vandal, Napoléon et Alexandre, t. III.

qu'il soit notifie à Vienne. Le ministère autrichien est persuadé que la Russie ne fera rien et qu'elle restera neutre dans cette guerre, quand même elle la déclarerait. Vous sentez combien cela serait contraire à l'honneur de la Russie et funeste à la cause commune .

Voici ma position militaire. L'armée saxonne est réunie autour de Dresde, et le prince de Ponte-Corvo doit y être rendu pour en prendre le commandement; le duc d'Auerstœdt a son quartier général à Wurtzbourg, et son corps d'armée occupe Bayreuth, Nuremberg, Bamberg; le corps d'Oudinot est sur le Lech; le duc de Rivoli a son corps cantonné autour d'Ulm. Les Wurtembefgeois sont à Neresheim ; les Bavarois sont à Munich, Straubing et Latidshut; le général du génie Chambarlhac est à Passau , où il fait une tête de pont pour assurer le passage de l'Inn ; od travaille à fortifier les places de Kufstein, Kronach, Forchhcim; les Polonais doivent se réunir sous Varsovie et le long de la Pilica; les dépots se remplissent de tous côtés.

Aucune communication officielle n'est faite ici , et il n'y a encore rien de raisonnable d'imprimé, parce qu'on se tait jusqu'au dernier moment. L'opinion du sieur Dodun, mon chargé d'affaires à Vienne, et de la plupart des personnes qui sont dans cette ville, est que l'Autriche sera entraînée outre mesure, et qu'il n'est plus en son pouvoir de s'arrêter, et que, si la guerre peut être évitée, ce n'est que par l'aspect formidable des forces de la Russie , qui ote à ces gens-là jusques à l'idée de la possibilité d'une chaUcë en leur faveur. Un général autrichien s'est embarqué à Trieste pour aller à Londres concerter les opérations.

Dans cette situation de choses, il faut prévoir deux cas : 1° Si l'Autriche attaque, il n'y a pas de note à faire; le chargé d'affaires russe doit quitter Vienne et les troupes russes entrer sur-le-champ en Galicie et menacer d'attaquer la Hongrie, pour contenir ce coté-là. S'il fallait juger par sa raison, tout porte à penser que l'Autriche n'attaquera pas légèrement, voyant le nombre de troupes françaises qui inondent l'Allemagne et qu'elle ne croyait pas voir revenir si promptement. Cependant, ce cas, il faut le prévoir, et envoyer des instructions aux agents respectifs à Vienne. L'idée que la légation russe partira sur-le-champ peut être une raison de retenir l'humeur guerrière de la faction qui domine. Le second cas, c'est que les choses restent dans la situation actuelle pendant les mois d'avril et mai, et qu'on puisse, pendant cet intervalle, négocier. Dans ce cas, la note que propose de remettre l'empereur de Russie me parait bonne.

Paris, 23 mars 1809.

Tous les courriers venant d'Autriche ou partant de Paris pour Vienne, de M. de Metternich ou de sa cour, seront saisis. L'arrestation se fera à mi-chemin d'ici Strasbourg. Les dépêches vous seront apportées, et procès- verbal sera dressé par l'agent que vous enverrez à cet effet. Le procès- verbal sera conçu en ces termes : « Vu la violation du droit des gens exercée sur un officier français porteur de dépêches du ministre de France , auquel lesdites dépêches ont été enlevées de vive force et malgré ses protestations et les armes de France qui se trouvaient sur le paquet, à Braunau, toutes les dépêches venant du gouvernement autrichien et de ses agents seront saisies et resteront en dépôt jusqu'à ce que les dépêches ci-dessus soient remises. » Ces expéditions se feront sans éclat, de manière à les tenir cachées le plus longtemps possible et à en saisir un plus grand nombre.

Page 1