‹ Lettres inédites de Napoléon IerChapitre 461 sur 493 · A LOUIS NAPOLÉON · texte numérisé non relu

A LOUIS NAPOLÉON

Schônbrunn, 21 septembre 1809.

J'ai reçu à Brùnn votre lettre du 8. Vous me parlez d'une belle action que les Hollandais ont faite pour reprendre Batz ; cela me parait fort ridicule. Les Anglais ont évacué Batz, comme ils évacueront Flessingue, par les maladies. En prodiguant des éloges à qui ne les mérite pas, on fait le plus grand tort aux soldats. Partez bien du principe qu'il faut que vous fassiez couper la tête au général Bruce. Ce misérable a compromis mon escadre et mon territoire. Je sais qu'il a de fortes alliances en Hollande; mais j'exige cette réparation. La manière dont votre ministre de la guerre a laissé dépourvus le fort de Batz et l'île de Walcheren est honteuse.

Dans vos discours, vous dites que c'est parce qu'il fallait vaincre sur le Danube et à la grande armée que vous n'avez pas d'armée. J'ignore ce qu'ont fait les trois régiments que vous avez en Allemagne. Qu'est-ce que c'est que 8 compagnies et 100 chevaux que vous avez en Espagne?

Que voulez-vous que je vous dise? Ce que je vous ai répété cent fois : vous n'êtes pas roi, et ne savez point l'être. De pareils événements ne seraient pas arrivés du temps de Schimmelpcnninck et de la République hollandaise, qui payait toujours 40,000 hommes. Je vous ai renvoyé votre flottille de Boulogne, pour la tenir dans

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l'Escaut ou dans vos canaux; vous l'avez désarmée. Vous n'avez ni marine, ni finances, ni armée, et vous prétendez être un Etat libre et indépendant ! Tous vos embarras et vos inquiétudes viennent de votre mauvaise administration, et de ce que vous n'avez jamais écouté mes conseils.

Le commerce avec l'Angleterre se fait en Hollande comme en temps de paix; ses partisans y triomphent. Il faut cependant que je vous fasse connaître que cela ne peut marcher de cette manière. Il faut quatre choses pour être indépendant en Hollande : des finances, une armée, une flottille et une flotte, et une prohibition absolue de communication avec l'Angleterre. Sans cela, je n'aurai jamais la paix. Il faut une similitude de système de douanes avec la France, de sorte qu'aucun changement ne se fasse dans le tarif et dans la législation des douanes que de concert avec moi. Il faut voir aussi de quelle manière doivent être défendus mes chantiers d'Anvers. Batz et la Zélande ne peuvent certainement pas rester dans les mains d'une nation qui ne sait pas les défendre.

Quant à l'attachement que vous me protestez pour ma personne et pour la France, je veux y croire. Cependant, les Français n'ont jamais été plus maltraités qu'en Hollande. J'ai des portefeuilles de réclamations de mes armateurs contre vos agents; et, si vous ne réprimez la conduite indigne que tiennent vos amiraux envers mon pavillon, craignez que je ne la réprime moi-même. Mon pavillon est sacré; un amiral hollandais n'a pas le droit d'y toucher. Cependant, chez vous, on arrête mes corsaires et on viole mon pavillon.

J'aurais un autre désir : c'est que vous ne parliez pas de moi dans vos discours publics ; car ce n'est qu'hypocrisie, puisque vous savez bien que tout ce que vous faites est contre mon opinion, et que je vous ai dit souvent que je prévoyais que, par la versatilité et le peu de sens de vos mesures, vous entraîneriez la perte de votre royaume. Ne laissez donc pas croire que j'approuve vos mesures. J'ai plusieurs fois été tenté de mettre des notes à la suite de vos discours dans le Moniteur, pour bien faire connaître que je n'approuvais pas ce que vous me prêtiez. Vous sentez les inconvénients que cela aurait. Je désire donc que vous ne parliez ni de moi, ni de la France. Je regrette toujours de vous avoir donné un royaume, où vous n'avez profité du palladium de mon nom que pour être utile à nos ennemis et faire tout le mal possible au système et à la France.

Je vous remercie de l'intérêt que vous portez à ma santé. Je ne crois pas cet intérêt bien sincère, si j'en cherche la preuve dans votre discours, où vous tâchez de calomnier ma gloire, si cela était

possible à on homme comme vous, qui n'avez rien fait. Le courrier que vous m'expédiez le lendemain de ce discours vous ressemble tout à fait ; c'est ainsi que vous en usez ordinairement. Je ne sais du reste quels contes on se plait à faire sur ma santé; elle n'a jamais été meilleure.

P.-5. — Je vois dans le Moniteur un discours où vous dites que vos gardes ont sauvé Anvers, c'est-à-dire l'ont abandonné au moment du danger; que l'expédition était facile à prévoir. Pourquoi alors avez-vous été à Aix-la-Chapelle, au lieu d'aller faire la revue de vos cotes, de faire armer le fort de Batz', de jeter 6,000 hommes dans l'île de Walcneren, et de lever 12,000 hommes dans votre pays? Si vous aviez prévu l'expédition, pourquoi les 200 chaloupes ou bateaux canonnicrs que je vous ai envoyés n'ontils pas été jetés dans l'Escaut? En vérité, il est pitoyable, lorsqu'on gouverne un État avec tant d'ineptie, de dire des choses si déraisonnables. Votre procès et celui de votre gouvernement est dans votre discours. Comment peut-on se moquer de l'Europe et respecter assez peu le nom que l'on porte, pour dire en public : « Je prévoyais l'expédition ; mais je n'ai pris aucun moyen pour m'y opposer » ? Vous dites que vous n'avez pas d'armée, parce que vous avez A mauvais mille hommes en Hanovre, où ils se sont couverts de gloire en pillant le nord de l'Allemagne. Il était de votre devoir, puisque vous aviez tant de génie, d'approvisionner vos forts, d'avoir 200 chaloupes canonnières dans l'Escaut et de lever des troupes pour vous opposer à l'invasion des Anglais. Vous n'avez aucun conseiller autour de vous ; vous écrivez toute la journée des inconséquences, c'est le mot, des contradictions et des contre-sens. Je vois que vous avez dit aux bourgeois d'Amsterdam que leur véritable poste était de garder leur ville contre les filous et les filles, lorsqu'on sait qu'ils n'ont pas voulu marcher pour la défense de la patrie. Je ne vous parlerais pas de tout cela, si vous n'y compromettiez pas mon nom. Vous laissez croire que les Hollandais ont tout fait et qu'ils ont une grande énergie. Oui, ils ont une grande énergie, pour la contrebande. Cette pauvre nation hollandaise est bien à plaindre. Ce qu'elle souffre vient de l'instabilité de votre caractère et du peu de jugement de vos mesures. Je vous répète que ma volonté est que, directement ni indirectement, vous ne parliez pas de moi dans vos harangues, et qu'il n'y soit jamais question ni de mes affaires ni de mon nom.

LETTRES IlVÉbiTÊS DÉ NAPOLÉON I". — 1809. 367

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