A LUI SEUL
Saint-Clood, !«■ vendémiaire an XIV (23 septembre 1805).
Ayant résolu d'attaquer le commerce de l'ennemi sur tous les points, nous avons fait choix de vous pour commander une de nos escadres, composée de nos vaisseaux U Foudroyant, capitaine Bigot, de quatre-vingts; le Vétéran, capitaine Jérôme Bonaparte; U Ca*sard, capitaine Faure; F Impétueux, capitaine Leveyer-Belair ; h Patriote, capitaine Khrom, et le Jupiter, capitaine Laignel, de soixante-quatorze; et de nos frégates la Valeureuse, capitaine Saizieu, et la Volontaire, capitaine Bretel, réunis en rade de Brest.
Notre intention est que cette escadre, munie de sept mois de vivres et de quatre mois d'eau, se porte d'abord dans l'Océan méridional, pour y établir une croisière au vent de l'île Sainte-Hélène, située vers le seizième degré de latitude sud.
Quoique la saison la plus favorable pour cette croisière soit en mars et avril, époque à laquelle y abordent ordinairement les convois des possessions orientales de l'ennemi, cependant notre intention est que, dès ce moment, vous ne manquiez pas de saisir la première occasion favorable pour appareiller avec la division sous votre commandement.
Vous vous porterez d'abord au Cap de Bonne-Espérance, où vous remplacerez votre eau et ferez au moins un mois de vivres de campagne, et plus, s'il vous est possible, indépendamment du journalier qui vous sera fourni.
Vous devrez, pendant votre séjour au Cap, faire croire que vous vous rendrez à l'île de France.
A votre arrivée, vous mettrez embargo sur tous les bâtiments qui se trouveront dans les établissements bataves, et il devra être continué vingt jours après votre départ.
Après vous èteê approvisionné dans cette relâche et y avoir rafraîchi vos équipages, vous vous dirigerez sur l'île Sainte-Hélène. Pour cela, vous appareillerez le soir de Table-Baie, afin que votre route ne soit pas connue.
U importerait que le 10 mars, au plus tard, vous ayez établi votre croisière au vent de cette île. Vous ne vous éloignerez jamais de
(1) Mémoires du roi Jérôme, t. III, p. 416- V2 1.
plus de vingt lieues, et vous manœuvrerez de manière à n'en point être aperçu et à vous en trouver tous les matins à dix ou quinze lieues, parce que l'île étant très haute et très saine, les bâtiments ennemis vont la chercher de nuit.
Vous empêcherez tous les bâtiments neutres que vous rencontrerez d'y relâcher, afin qu'ils n'y donnent pas avis de votre présence.
Vous resterez sur Sainte-Hélène jusqu'à ce que vous n'ayez plus que deux mois d'eau, et alors vous vous dirigerez sur les petites Antilles et vous vous rendrez à notre île de la Martinique, où vous remplacerez votre eau et vos vivres aussi abondamment qu'il vous sera possible. Il importe que vous ne séjourniez pas dans cette colonie plus de huit jours. Vous devrez établir une croisière sur les îles anglaises, et y ravager toutes les rades où le commerce de l'ennemi peut être attaqué.
Après lui avoir fait dans ces parages tout le mal possible, vous les quitterez pour vous porter à Terre-Neuve et y détruire la pêche.
Les prises importantes que vous aurez faites en vous rendant au Cap seront conduites sur ce point. Celles que vous aurez faites sur Sainte-Hélène seront envoyées à l'île de France, et les autres dans nos îles du Vent. Quant aux bâtiments de peu de valeur que vous aurez pris, et tous ceux de Terre-Neuve, vous les brûlerez; mais nous vous prescrivons de porter une attention particulière à faire enlever de tous les bâtiments dont vous vous emparerez, et répartir sur l'escadre, tout ce qu'ils pourront procurer de vivres, eau, mâture et agrès.
L'art consiste surtout à savoir faire la guerre aux dépens de l'ennemi, et à prolonger l'activité de l'escadre en remplaçant ses consommations par ses prises.
Et comme la plus grande difficulté de nos opérations maritimes consiste dans la sortie et la rentrée dans nos ports, nous vous ordonnons de n'y faire votre retour qu'autant qu'il sera indispensablement nécessaire. Vous devez donc vous attacher essentiellement à être en état de vous maintenir à la mer, et d'y multiplier vos opérations avec la plus grande activité.
. En quittant Terre-Neuve, vous vous porterez, selon que le permettront l'état de l'escadre et celui de vos approvisionnements, soit en croisière au nord de l'Islande, et même au Spitzberg et Groenland, pour y détruire encore la pêche de l'ennemi, soit sur les côtes de l'Islande pour y ravager la navigation, soit enfin, si vous ne pouviez absolument faire plus, par le 49° de latitude nord, dans
les parages compris entre les 22° et 17° de lcngitude occidentale, parages où passent tous les bâtiments qui, pour atterrir sur l'Angleterre, vont chercher ordinairement la sonde du Banc-des-Soles.
Nous vous ordonnons de ne rien négliger, dans la campagne que vous allez faire, pour qu'elle tourne à l'avantage de l'instruction de nos marins, aspirants et officiers, qui seront employés dans l'escadre .
Notre intention est que, partout où vous trouverez l'ennemi en forces inférieures, vous l'attaquiez sans hésiter, et ayez avec lui une affaire décisive.
Nous nous confions dans vos talents, votre activité et votre courage, pour le succès de l'importante mission que nous avons jugé à propos de vous conGer. Nous vous laissons une entière liberté dans son exécution, et notamment dans le choix des opérations qui termineront votre campagne, vous autorisant à vous départir du texte des présentes instructions toutes les fois que vous trouverez le moyen de porter de plus grands coups à l'ennemi ou de multiplier vos opérations, de manière à vous procurer l'avantage incalculable de rentrer le plus tard possible dans nos ports.
Si donc, aux Indes, à la Martinique, Guadeloupe, île de Cuba, Porto- Rico, Açores, îles et côtes d'Afrique, ou partout ailleurs, vous trouvez le moyen de renouveler vos vivres, de quelque manière que ce soit, nous vous ordonnons de le faire et de prolonger vos croisières tant que vous le pourrez, en vous portant dans toutes les mers et parages où vous croirez pouvoir faire le plus de mal à l'ennemi, pourvu cependant que vous rentriez dans l'un de nos ports le quatorzième mois après votre départ.
Et si vous conceviez un projet qui procurât une croisière plus avantageuse, soit en vous rendant dans les mers de l'Inde, soit en parcourant la côte du Brésil ou tout autre point, vous êtes autorisé à vous y livrer.
Si, dans le cours de votre navigation, vous touchiez dans un port quelconque d'une puissance alliée ou neutre et que vous y puissiez faire des vivres immédiatement, vous êtes le maître d'en repartir sans avoir reçu nos ordres, attendu que le temps qu'il faudrait pour vous les faire parvenir vous fera peut-être manquer l'occasion d'appareiller.
Nous vous informons qu'un grand nombre de nos bâtiments de guerre va se répandre sur les mers, et si, dans votre course, vous rencontriez des bâtiments détachés qui n'eussent pas de destination spéciale, vous êtes le maître de les réunir à votre pavillon.
62 LETTRES INÉDITES DE NAPOLÉON I er . — AN XIV.
Dans toutes les circonstances où vous pourrez communiquer avec nos colonies, vous le ferez, et vous rendrez compte par ces occasions des détails de votre campagne.
Noos vous réitérons que notre but unique est de faire le plus grand mal possible à l'ennemi, et que tout moyen qui atteindra ce but doit être employé. Vous êtes autorisé à diviser les forces sous votre commandement toutes les fois que cela vous paraîtra utile, et à vous livrer enfin à toutes les opérations que vous pourrez concevoir les plus propres à remplir l'objet que nous nous proposons.