Lettres inédites de Réaumur
voulu laisser la parole à Réaumur lui-même, et publier quelques pages des œuvres du grand naturaliste ; elle a pensé que si la statue projetée était destinée à montrer à tous, les traits de notre compatriote, rien n'était plus capable que sa correspondance de faire apprécier l'homme, et c'est cette correspondance que nous avons été chargé de publier.
Nous ne nous laisserons pas aller à la tentation d'écrire une étude approfondie sur Réaumur et sur son œuvre. Un pareil travail dépasserait nos forces ; ce ne serait d'ailleurs qu'un plagiat et nous ne pourrions que répéter ce que d'autres ont dit avant nous et mieux que nous ne le ferions nous-même. Il nous suffira en effet d'indiquer à nos lecteurs les études biographiques et critiques de Guvier, Grandjean de Fouchy, Flourens, Arcère, Délayant, Lusson, Barret, Rainguet, de Montmahou (1).
Nous voulons simplement esquisser quelques traits de la vie privée de l'homme ; rappeler les plus grandes découvertes et citer les ouvrages les plus considérables du savant; en un mot justifier, dans un travail sans prétention, les raisons d'une célébrité qui, même
(1) Cuvier, dans la Biographie Michaud, art. Réaumur ; — Grandjean de Fouchy, son éloge dans les Recueils de l'Académie, vol. 157, H. p. 201 ; — Flourens, Histoire des travaux et des idées de Buffon ; — Arcère, Histoire de la Rochelle, II, p. 436 ; — Délayant, la vie et les mœurs des Insectes, art. bibliogr. Revue de l'Aunis, de la Saintonge et du Poitou, année 1878, 7e vol., p. 301 ; — Lusson, Etude sur Réaumur. Discours prononcé à la distribution des prix du Lycée de la Rochelle, le 9 août 1875 ; — Barret, Histoire de V Académie de la Rochelle, p. 39; — Rainguet, Biographie saintongeaise ; — Hoefer, Biographie universelle ; — Montmahon (G. de), la vie et les mœurs des Insectes, extraits des mémoires de Réaumur, etc.
pendant la vie de Réaumur, a dépasse les mers et ne fait que grandir avec le temps.
René-Antoine Ferchault , écuyer , seigneur de Réaumur, commandeur et intendant de Tordre royal et militaire de Saint-Louis, des académies de Londres, de Berlin, de Saint-Pétersbourg, de SLokholm, de Bologne, de la Rochelle,, naquit à la Rochelle le 28 février 1683, du mariage de René Ferchault, seigneur de Réaumur et de la Forest, conseiller au présidial, et de Geneviève Bouchet.
Son enfance, puis son adolescence se partagèrent entre la Rochelle, Poitiers et Bourges. Paris l'attira bientôt. Sa fortune lui permettait la vie de la grande ville sans qu'il eût le souci des nécessités de l'existence, et les relations qu'il noua de suite avec les savants de l'époque dans la maison de son parent le président Hénault, lui ouvrirent des horizons scientifiques qui décidèrent de sa vocation. Du premier élan d'ailleurs, il conquit sa place dans le monde savant. A 25 ans, le 14 mars 1708, Réaumur était admis à l'Académie des sciences comme élève du géomètre Variguon.' Puis le 16 mai 1711, il y remplaçait M. Carré au titre de pensionnaire mécanicien. Sa vie ne fut plus dès lors qu'une longue suite d'expériences curieuses, de découvertes fécondes.
Observateur patient et ne livrant rien au hasard ou à 1'irnaginatiou, il se laissa attirer dans le cours de sa longue vie par la solution de problèmes de toutes sortes qu'offraient à son esprit les phénomènes de la nature ou les expériences du cabinet.
Qu'il s'agisse de la formation de l'acier ou des mœurs des insectes, des effets de la chaleur et de
l'invention de son célèbre thermomètre ou des questions de géométrie, des questions industrielles ou de la description des oiseaux, il aborde tout avec une égale puissance de conception ; s'il commet quelquefois des erreurs, dont l'état d'avancement des sciences à son époque peut bien prendre une large part, les observations de cet esprit sagace, alors même qu'elles ne résoudront pas toujours la question, feront avancer la science et ouvriront de nouveaux horizons à ses successeurs.
Et ce n'est pas incontestablement, par notre temps de spécialité, ce qu'il y a de moins curieux dans la vie de Réaumur, que de voir cette aptitude égale d'observation et d'appréciation apportée par l'illustre académicien à toutes les questions qu'il aborde.
Mais en dehors de ses œuvres et de son travail personnel, Réaumur contribua pour une large part au mouvement scientifique de son temps. Nous savions déjà à quel point il avait fait école ; combien il avait eu d'imitateurs ; dans quelle large mesure, son invention du thermomètre avait amené d'observations nouvelles, et comment ses études approfondies sur les insectes avaient suscité et créé tout un monde d'observateurs patients. Nous savions notamment qu'il avait été l'un des puissants inspira, teurs de notre Académie rochelaise. Mais la partie de sa correspondance que nous avons retrouvée nous montre à nouveau à quel point il s'intéressait au mouvement delà science, combien il encourageait les expériences et les expérimentateurs, et comment il était toujours disposé à les aider, à les patronner, à leur faire rendre justice dans ces questions de jalousie et
de priorité dont le monde savant n'est pas toujours exempt. Et à ce point de vue, ces lettres seront peutêtre une révélation.
On nous avait habitué en effet à considérer Réaumur comme un homme d'une charité et d'une bonté exceptionnelles dans la vie privée, mais comme très irritable dans les choses de la science. Cette opinion s'appuyait sur l'impatience que lui aurait causée la critique des journalistes de Trévoux ; mais en ce point, l'expression d'impatience serait bien exagérée ; il suffirait pour s'en convaincre de se reporter aux réponses de Réaumur dont la politesse ronique est loin d'avoir les allures de vivacité et de susceptibilité auxquelles les polémiques modernes nous ont habitué. « Chez Réaumur , fait remarquer M. Délayant, l'épigramme même est douce ». Il est un seul homme pour lequel Réaumur paraîtrait ne pas avoir usé de cette bienveillance dont chacun avait une large part. C'est l'illustre Buffon. N'y avaitil entre ces deux hommes qu'une différence de génie ? chez l'un l'éclat du style , la hauteur des pensées et la tendance aux généralisations et aux synthèses ; chez l'autre la minutie des observations, la soumission absolue au fait brutal, la crainte de l'erreur et l'éloignement de toute conception imaginative. Avait-il existé au contraire entre ces deux hommes un froissement que ni l'histoire ni la chronique ne nous ont conservé ? nous l'ignorons. Toujours est-il qu'une sourde antipathie séparait ces deux esprits, et se manifestait à différentes reprises tant d'une part que de l'autre. Nos lettres mêmes en font foi. Nous y verrons que si la contribution, la collabo-
ration directe à l'ouvrage que le P. de Lignac, voisin et ami de Réaumur, avait écrit pour combattre les théories de Buffon, n'est pas prouvée, de la part de Réaumur, celui-ci se fait avec empressement le patron de cet ouvrage, et en prend occasion de combattre les théories de son adversaire. Mais où nous répugnons à admettre l'existence d'un sentiment telque la jalousie de la part de Réaumur, c'est en considérant le manque de base et de raison d'être de ce sentiment. C'est avant même que Buffon soit arrivé à Ja célébrité, alors que son nom est à peine connu, alors qu'il n'est qu'à la préparation de son grand ouvrage avec la collaboration de Daubenton, que Réaumur fait ses réserves. Lui qui a passé sa vie et exercé sa patience à examiner quelques unités de l'espèce animale, il se demande avec étonnement comment Buffon pourra embrasser, sans observations personnelles et partant absolument sûres, l'ensemble de la nature et des animaux qu'elle renferme (1). Il le fait, il est vrai, à certains moments en termes un peu vifs qui dénoteraient de l'aigreur. Mais encore une fois, en bien d'autres circonstances, il lui est arrivé de critiquer des savants, même parmi ceux qui auraient pu lui porter ombrage, en termes tout différents. 11 y a donc là un inconnu qui nous échappe. Et à quel moment cette jalousie se seraitelle manifestée ? Au moment où Réaumur avait tous les honneurs enviables : sa place à l'Académie des
(1) « Je ne sçay, dit-il, comment ils l'exécuteront parce que je n'ai rien vu ni de l'un ni de l'autre dans ce genre. Je sçay qu'ils ont fait beaucoup d'extraits de naturalistes et de voyageurs, mais je ne sçay ce qu'ils ont observé par eux-mêmes. »(V. lettre 8).
sciences, une réputation universelle, une pension de 12,000 livres qu'il avait transportée généreusement avec l'agrément du souverain, à l'Académie des sciences, des faveurs royales toujours croissantes , puisque les frais occasionnés par son propre cabinet, pour l'achat et la conservation des oiseaux, il nous le dit lui-même, dans ses lettres à Séguier, étaient payés sur la cassette du roi.
Quant au reproche plus grave formulé par un de ses contemporains d'avoir encore, par un sentiment d'amour-propre blessé, provoqué l'emprisonnement de Diderot àVincennes, nous pensons qu'il fautenfaire bon marché. Diderot avait bien d'autres ennemis, et Réaumur, si bienveillant envers tous dans ses actes, quoique critique sérieux dans ses écrits, n'eût pas été capable, croyons-nous, d'agir sur le pouvoir royal pour priver Diderot de sa liberté à propos d'une boutade du philosophe, du seul reproche d'avoir voulu faire une expérience en dehors de témoins ; remarquons d'ailleurs que Diderot n'avait pas été personnellement mis en cause dans la mesure prise par le savant académicien. Voici en effet le cas. Le lecteur appréciera.
Réaumur, chargé de pratiquer à un aveugle-né l'opération delà cataracte, avait résisté aux sollicitations de bien des personnages parmi lesquels se trouvait Diderot, sans doute clans le seul but d'épargner à son malade une fatigue inutile. Diderot le prend de haut et débute ainsi dans sa Lettre sur les Aveugles adressée à Mme de Puisieux :
« Je me doutais bien, Madame , que l'aveuglené à qui M. de Réaumur vient de faire abattre la
cataracte, ne nous apprendrait pas ce que vous vouliez savoir ; mais je n'avais garde de deviner que ce ne serait ni sa faute ni la vôtre. J'ai sollicité son bienfaiteur par moi-même, par ses meilleurs amis, parles compliments que je lui ai faits ; nous n'en avons rien obtenu, et le premier appareil se lèvera sans vous. Des personnes de la première distinction ont l'honneur de partager son refus avec les philosophes ; en un mot, il n'a voulu laisser tomber le voile que devant quelques yeux sans conséquence. Si vous êtes curieuse de savoir pourquoi cet habile académicien fait si secrètement des expériences qui ne peuvent avoir, selon vous, un trop grand nombre de témoins éclairés, je vous répondrai que les observations d'un homme aussi célèbre ont moins besoin de spectateurs quand elles se font, que d'auditeurs quand elles sont faites. . .etc. »
Diderot fut arrêté quelques jours après, en même temps que plusieurs autres personnes , et l'abbé Trublet, dans une lettre que nous publierons, se fait l'écho d'un bruit public accusant Réaumur d'avoir été l'instigateur de cette arrestation.
Nous croyons qu'il n'y a pas lieu de s'arrêtera cette accusation ; l'indépendance de Diderot et l'esprit ombrageux du pouvoir royal suffisent amplement à expliquer la mesure, — et nous ne pouvons pas croire, sur un simple soupçon aussi peu consistant, à la culpabilité de l'illustre savant. (1) Il nous semble sage
(1) Ce qui laisse encore supposer tout autre moiif que l'influence de Réaumur dans l'arrestation de Diderot, c'est l'appréciation du marquis d'Argenson, dans ses mémoires:
« On a arrêté ces jours-ci, nous dit-il, quantité d'abbés, de
au contraire d'émettre après Réaumur, une belle pensée que nous recueillons dans une de ses lettres : « Je n'ai pas bonne opinion des hommes qui soupçonnent trop légèrement les autres capables de mauvaises actions. » (Lettre 20).
Nous verrons en outre, par la correspondance que nous publions, qu'à quelques années delà, Réaumur usa, vis-à-vis de Diderot, déménagements que celuici ne semble pas avoir mérités. Les éditeurs de l'Encyclopédie, fondée et dirigée par Diderot, s'approprièrent en effet 150 planches gravées sur les dessins de Réaumur et relatives aux arts. Réaumur se contente de s'en plaindre en ces termes :
« J'ai appris un peu tard que le fruit d'un travail de tant d'années m'avait été enlevé ; j'ai mieux aimé paraître l'ignorer que de troubler mon repos en revendiquant mon bien : voilà la seconde fois qu'il m'échappe d'en parler..., la tranquillité d'âme me semble préférable à tout et est le bien le plus assorti à un âge avancé ; je n'en sçais qu'un plus précieux et que je ne cesserai jamais d'ambitionner, c'est d'être aimé et estimé de ceux que j'aime et estime... » Est-ce bien là le fait d'un caractère irritable? La dernière pensée que nous voyons exprimer par Réaumur est celle qui ressort d'ailleurs de toute sa correspondance,
savants, de beaux-esprits et on les a menés à la Bastille, comme le sieur Diderot, quelques professeurs de l'Université, docteurs en Soi bonne, etc. Us sont accusés d'avoir fait des vers contre le roi, de les avoir récités, débités, d'avoir frondé contie le ministère, d'avoir écrit et imprimé pour le Déisme et contre les mœurs, à quoi l'on voudrait donner des bornes, la licence étant devenue trop grande. »
et sa vie tout entière est pleine d'actes de bienveillance, de justice, de charité formant la part qui n'était pas consacrée à la science.
En ce qui concerne la science, il nous suffira de reproduire après d'autres la longue liste des ouvrages de l'illustre académicien, dont quelques-uns, chose bien rare, pour les auteurs scientifiques du xvm° siècle, sont encore étudiés de nos jours, et dont on a pu dire en le comparant à Buffon : « Les hommes de science lisent encore ses mémoires pour s'instruire ; peut-être n'est-ce plus que comme écrivains qu'ils lisent les œuvres de Buffon. »
Examen de la vie des araignées, 1710, in-4°.
Siderotachosie ou l'art de convertir le fer forgé en acier, et l'art d'adoucir le fer fondu ou de faire des ouvrages de fer fondu aussi fî?iis que de fer forgé. Paris, Brunet, 1722, in-4°.
Mémoires pour servir à l'histoire des insectes. Paris, de l'imp. royale, 1734 et années suivantes, 6vol. in-4°, — ou Amsterdam, 1738, 12 vol. in-12.
L'art de faire éclore et d'élever en toutes saisons des oiseaux domestiques de toutes espèces, soit par le moyen de la chaleur du fumier, soit par. le moyen du feu ordinaire . Paris, imp. royale, 1749-1751, 2 vol. in-12 avec 15 planches et plusieurs vignettes.
Théologie des insectes , traduite de Lesser , avec notes de Lyonnet augmentées encore par Réaumur, 1745, 2 part. in-8°.
Pratique de l'art de faire éclore et d'élever en toute saison des oiseaux domestiques de toutes espèces, soit par le moyen de la chaleur du fumier, soit par le
moyen de celle du feu ordinaire. Paris, do l'imp. royale, 1751, in-12.
Mémoires sur la préparation des objtes d'histoire naturelle (cités dans ses lettres), ce sont ces ouvrages qui ont été sans doute réimprimés en 1767, in-4°, sous le titre : Mémoires sur les cabinets d'histoire naturelle. (V. Quérard, France littéraire).
Après sa mort on publia ou réimprima :
L'Art des ancres, publié avec des notes et additions par Duhamel du Monceau, Paris, 1761, in-fol.
Nouvel art d'adoucir le fer fondu et de faire des ouvrages de fer fondu aussi finis que de fer forgé. Paris, 1762, in-fol. avec fig. — Il y eut aussi une édit. in-4°, à Neufchâtel (avec des observations et des augmentations par J.-E. Bertrand).
Art de l'épinglier ; avec des additions de M. Duhamel du Monceau et des remarques extraites des mémoires de M. Perronet, inspecteur général des ponts et chaussées. Paris, 1762, in-fol.
Mémoires sur les oiseaux, 1767, in-4°.
Réaumur, en dehors des ouvrages dont nous donnons la liste, a publié dans les volumes de l'Académie des sciences, 102 mémoires sur les nombreux sujets industriels ou scientificmes auxquels il avait appliqué son esprit ; nous n'avons pas cru, étant donnée sa longueur, devoir en publier la nomenclature que le lecteur trouvera à la page 313 du quatrième volume de la table des mémoires de l'Académie des sciences ; in-4°, 1776.
Réaumur mourut le 17 octobre 1757, d'une chute de cheval à sa terre de la Bermondière (Maine), qui lui avait été léguée par un ami.
Il avait laissé à l'Académie des sciences : 1° son cabinet d'histoire naturelle,, où Brisson puisa les matériaux de ses ouvrages sur les quadrupèdes et les oiseaux; ces collections formèrent pendant longtemps le fonds principal des collections royales, et les planches des oiseaux de Buffon ont été en partie dessinées sur les oiseaux desséchés, au four, par Réaumur ; — 2° ses collections de minéraux et ses herbiers ; — 3° cent trente-huit portefeuilles remplis de mémoires achevés ou ébauchés, dont on chercha sans succès à tirer un septième volume pour l'histoire des insectes ; — 4° le manuscrit d'une histoire des arts, dont les planches ont été imprimées comme nous l'avons vu, dans l'Encyclopédie de Diderot.
Quant à la succession de Réaumur, elle devint la propriété d'héritiers collatéraux ainsi qu'il ressort de l'inventaire de sa maison du Poitou, inventaire qu'il nous a paru intéressant de publier pour faire pénétrer le lecteur dans l'intérieur modeste d'un savant du xvnr3 siècle.