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Lettres inédites de Sainte-Beuve à Collombet

En 1883, M. Brunetière, dénonçant, avec sa vigueur accoutumée, la fureur de Vinédil, débutait par ces lignes empruntées à Sainte- Beuve :

« II ne se passe pas de jour sans qu'on nous annonce une découverte ; chacun veut faire la sienne, chacun s'en vante et fait valoir sa marchandise sans contrôle. On attribue une importance et une valeur littéraire disproportionnée à des pages jusqu'ici incoiir nues. On est fier de simples trouvailles curieuses, quand elles le sont, qui n'exigent aucune méditation, aucun effort d'esprit, mais seulement la peine d'aller et de ramasser (I). »

(1) Causeriesdu Lundi, t. XV. p. 376.

vi AVANT-PROPOS

M. Brunetière, qui s'empressait de souscrire à ces déclarations pour décrier l'inédit, a pourtant négligé de nous rappeler en quelle circonstance Sainte-Beuve les avait prononcées. Il parlait alors devant ses auditeurs de l'Ecole normale, et il les entretenait de la tradition en littérature. Aussi a-t-il pris soin de formuler plus tard ses réserves : « Je considérais, dit-il, mon devoir de professeur comme très distinct du rôle de critique; le critique s'inquiétant avant tout de chercher le nouveau et de découvrir le talent, le professeur de maintenir la tradition et de conserver le goût. »

Voilà pourquoi Sainte-Beuve avait, ce jourlà, des défiances et des sévérités dont les Causeries ne portent pas la moindre trace: respectueux du décret ministériel qui l'instituait conservateur de la tradition, il mettait ses élèves en garde contre le mouvement d'investigation qui déjà, en ce temps-là, renou vêlait l'histoire littéraire; après avoir poussé

AYANT-PROPOS vu

tant de pointes sur des territoires inexplorés, il allait jusqu'à condamner à priori les livres qui affichaient a ces promesses et ces engagements publics de découvertes, tel ou tel personnage d'après des documents inédits ».

« Qui nous délivrera de l'inédit ? » s'était écrié déjà Silvestre de Sacy ; mais ces cris hostiles furent poussés inutilement, car le xixe siècle s'est clos avant que le sauveur parût, et le xxe semble avoir accepté sur ce point l'héritage de son prédécesseur.

En critique, l'inédit triomphe ; une thèse de doctorat ne manque jamais d'afficher et de justifier la prétention d'apporter quelques documents nouveaux ; les brillants essayistes, dont l'esprit plus mûr ou plus original se hausse jusqu'à l'histoire des idées, ne négligent aucune des sources d'informations que de modestes érudits leur ont signalées : leur synthèse s'appuie sur des analyses minutieuses et sur les découvertes de détail faites

mu AVANT-PROPOS

autour d'eux ; ils sont donc tributaires de l'inédit.

Sainte-Beuve critique, et non plus professeur, n'avait pas cru rabaisser l'histoire littéraire, en la mettant à la remorque de l'érudition. Pour faire sortir l'inédit des recoins obscurs où les circonstances l'ont enfoncé, il déploya une stratégie savante, et il y a si bien réussi, qu'il n'a pour ainsi dire parlé d'aucun grand écrivain, sans avoir découvert et lu soit ses essais de jeunesse, qui ne sont la plupart du temps que de Yinêdit imprimé, soit ses correspondances, soit enfin le journal intime de ses sentiments et de ses actions.

Quand Y médit écrit faisait défaut,- il avait recours à Yinédit parlé : il interrogeait les contemporains, leur demandait des souvenirs ou des impressions sur l'écrivain qu'il se préparait à peindre ; et le portrait, complété par ces traits plus précis, mieux accusés, prenait le relief et la vérité même de la vie.

AVANT-PROPOS ix

Une publication d'inédit était-elle annoncée pour un écrivain qu'il avait mis déjà dans sa galerie de portraits, il était inquiet ; il avait hâte de voir si le personnage n'allait pas surgir du nouveau livre avec une nouvelle physionomie ; mais quel soulagement, lorsqu'il pouvait maintenir les conclusions de l'article précédemment paru !

Ainsi, en 1850, il avait consacré une causerie à Vauvenargues ; voilà qu'en 1857, un érudit publie les Correspondances inédites de cet écrivain ; Sainte-Beuve ne respire que lorsqu'il peut se donner à lui-même ce témoignage : « Le premier article que j'ai donné avant les découvertes dernières n'est pas encore trop faux ; et les aperçus qu'on vient de lire sur le caractère et la vocation du personnage ont été plutôt confirmés que contrariés (1). »

D'où vient ce respect de l'inédit chez un

(1) Causeries du Lundi, t. III, p. 143.

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