F. Z. COLLOMBET
Il y a près de trois mois que j'adressai à votre illustre ami, M. Victor Hugo, deux articles sur ses Chants du crépuscule, mais sans lui écrire; je serais flatté d'apprendre qu'ils lui ont été agréables.
25 mars 183G.
Monsieur,
J'ai mis à profit la brochure que vous m'avez bien voulu envoyer ; elle m'a servi à ajouter deux phrases exactes au lieu d'une qui Tétait peu, sur les dispositions de M. Ballanche lors du rétablissement du culte. Oh! que la biographie littéraire est une chose difficile et minutieuse, quand on veut être exact, ne dire en rien le contraire du vrai ! « Qu'un homme est difficile
à connaître, môme quand cet homme n'est pas nous-même et qu'il est tout simplement un autre (1) ! »
Merci du sonnet de sainte Thérèse, il est beau etje tâcherai, à quelque jour d'ennui et de poésie sans inspiration personnelle, de vous satisfaire en le rimant de mon mieux.
Ampère a eu votre livre par M. de Chateaubriand qui lui a prêté son exemplaire : il vous est bien reconnaissant de votre offre dont je lui ai parlé : allez au delà si vous le voulez, en le lui envoyant, mais au cas seulement où vous auriez beaucoup d'exemplaires. J'attends toujours que Sidoine passe à son cours, ce qui ne peut tarder; il a fait Cassien, et en estàSalvien. — Je suis ici dans ma réimpression des Portraits qui m'occupe plus qu'on ne croirait : le démon de l'exactitude et du détail littéraire est un démon aussi harcelant qu'aucun ; je ne m'y puis dérober, jusqu'à ce que ces malheureux volumes soient imprimés ; — j'irais au bout du monde pour une minutie, comme un
Il En marge, de la main de Sainte-Heuvc : Préface des Nouveaux Portraits.
géologue maniaque pour un caillou. — Merci de m'avoir envoyé votre caillou . — Par où faut-il que je le renvoie; veuillez m'en indiquer le moyen: au pire nous aurons toujours la poste, mais vous devez avoir des libraires et des occasions.
La poésie chôme en attendant : la biographie, l'histoire littéraire est son ennemie mortelle, c'est la fourmi sur le fraisier qui le ronge. Puissé-je encore avoir quelques fraises rares à quelque printemps !
Vous faites bien de vous livrer à toutes ces études, même profanes. Après tout l'étude est le meilleur des cloîtres en ce temps-ci et a toujours été la meilleure chose dans les cloîtres au temps où il y en avait. La vie est longue pour le studieux, et les jours sont courts. En province, on peut étudier ; à Paris, c'est dune difficulté,... il faut soutenir un siège perpétuel contre les distractions, et après huit jours de défense pour la forme, ou trois semaines au plus, on capitule toujours.
Recevez tous mes compliments et assurance de sentiments dévoués et obligés.
Sainte-Beuve.
Ce 23 Mars.
A Monsieur Sainte-Beuve.
Lyon, 11 avril 1836.
Le Sonnet appelle le cantique, Abyssus abyssum invocat, si bien, Monsieur, qu'après un premier acte de haute complaisance, il vous en restera un second. Vous aurez bien mérité de la bonne Thérèse, que je me trouve aimer, à présent, comme Ducis aimait La Vallière.
Ma Vie de la belle et sainte Espagnole esl sous presse, pour paraître à la fin de juin : quand j'aurai vos deux pièces imprimées, je vous en enverrai une épreuve préalable. Je prends à Turqucty une pièce qui est dans les Vies de Saint es.
C'est un grand plaisir pour des lecteurs comme moi de voir vos cailloux amassés, et je suis du nombre de ceux qui attendent Port- Royal ; je sens bien de loin ce qu'il y a de séductions à Paris, mais la province a bien d'autres misères, et vous n'y tiendriez pas. Elle vous sait gré, la province, de vous dérober à ces coteries parisiennes, dont nous voyons
LETTRES INEDITES DE SAINTE-BEUTE 171
admirablement d'ici la petitesse et le ridicule. On ne fait pas grand cas des bons habitants de la province, mais ils prennent en beaucoup de choses leur revanche.
Je dois publier, au premier jour, une traduction des Hymnes de Synesius, avec le grec en regard ; elle s'imprimera probablement chez Didot, et mon ami Falconnet sera charge de vous en faire hommage.
Peut-être aurez-vous remis la brochure de Ballanche à M. Dupasquier ; dans le cas contraire, veuillez la donner à Falconnet, qui me la fera passer.
Agréez, Monsieur, l'expression de mes sentiments les plus dévoués.
F. Z. Collombet.
M. Falconnet, revenu de voyage, aura l'honneur de présenter ses devoirs à M. Sainte- Beuve.
À Monsieur Sainte-Beuve, rue Mont-Parnasse, 1 ter, Paris.
Lyon, 8 février 1837.
Rue Saint-Dominique, 11.
Hier, 7 février, je reçus votre lettre, Monsieur, dans une missive de mon ami Falconnet, et je m'occupai des brochures en question (1). Je n'ai pas été fort heureux; voici toutefois le résultat de mes recherches.
Les successeurs de Rusand n'ont rien de ce que vous désirez ; ils m'ont dit connaître un libraire du midi qui leur a offert Jean' Claude Tria : je les ai priés de le faire venir sans retard ; ainsi je pense qu'il m'arrivera incessamment et que j'aurai le plaisir de vous l'adresser. J'ai demandé aussi les autres brochures.
J'ai vu ici un littérateur (2), qui a été en
il) Il s'agil d'opuscules de J. de Maistre : cf. Introduction, p. 65 et sqq.
Guy Mûrie de Place (voir Introduction, p. 60).
relation et en intimité avec Joseph de Maistre ; mais ce brave homme, qui a eu dans les mains le manuscrit de ces diverses brochures, n'en a plus aucune. Il m'a dit qu'elles ont peu de portée, et qu'elles présentent de l'exagération en politique. De Maistre, suivant lui, a toujours eu la mauvaise habitude d'immoler la France, et de ne nous voir que dans les stupidités et les infamies de nos chers gouvernants. Il pense que la réimpression de ces écrits serait peu flatteuse pour le nom de Joseph.
Mon littérateur, qui a écrit quelques opuscules, entre autres un petit volume pour la défense des Martyrs (M. de Chateaubriand le citerne s'est jamais nommé en rien, et avait peur de se compromettre dans les petits détails qu'il m'a donnés. Je lui ai dit à quelle fin je venais le trouver, et pour qui. Son nom commence par un D..., je ne voudrais pas, s'il vous était connu, que vous le désignassiez autrement, parce qu'il parait tenir beaucoup à n'être pas nommé. C'est lui qui a fait la Préface <ïu Pape ; il a môme travaillé à ce livre et en a revu les épreuves ; il devait avoir quelque part à d'autres ouvrages de Joseph, mais, avec
des idées fort religieuses et fort absolues, il ne tombait pas toujours dans celles de Joseph. Je n'ai su que par lui que la Préface des Soirées est de M. Saint-Victor.
Joseph a laissé en manuscrit des Lettres sur les Jésuites, et en leur faveur, lesquelles formeraient un volume de l'épaisseur des Considérations sur la France ; il a laissé encore un éloge de son ami de Costa, officier piémontais ; cet éloge visait à l'imitation de l'Eloge dWgrico/a, par Tacite, et était en français. Tout ce bai:;iu<' posthume et un bon nombre de lettres (souvent relatives au livre du Pape) sont maintenant la possession de Mme de Montmorency, fille de Joseph. Mon susdit littérateur en a aussi quelques-unes, qu'il n'a pu me communiquer, parce qu'elles se trouvent à sa campagne, très loin de Lyon ; il y en a une sur les derniers moments du comte de Maistre. Depuis longtemps Joseph souffrait d'une maladie de peau, et cette espèce de dartre le tuait peu à peu : il mourut bon chrétien, et se lit lire, à ses derniers instants, quelques versets de saint Jean l'Evangéliste.
Un des lilsde de Maistre est aujourd'hui gou-
verneur de Gênes ; l'autre a été évêque de Pignerol (1). Sa fille, Mme de Montmorency, a publié, en 1836, une Réponse à la Critique publiée contre l'ouvrage posthume du Comte de Maistre, dans les ?ios de V Ami de la Religion des 14 et 19 juillet 1SS6. C'est un in-8° de 10 pages, imprimé chez Rusand, et non vendu. A la première page, M"ledeM*** appelle Joseph « le vaillant champion de l'Eglise Romaine », le « paladin de la souveraineté, le Platon chrétien de notre siècle ». Je vous cite ces lignes parce que le mot Platon est le terme qu'elle emploie souvent pour désigner son père. Le reste de cette brochure, signée à la fin : M. M., n'est qu'un ramas de passages de Bacon, lesquels tendent à prouver que ses doctrines philosophiques et religieuses ne méritaient pas que ['Ami delà Religion le traita (sic) si bien, au préjudice de Joseph, et combattît ['Examen de la philosophie de Bacon.
Outre les manuscrits dont je vous ai parlé, il doit rester du comte de Maistre des pages
(I) C'est une erreur; J. de Maistre eut un (ils, Rodolphe, et deux filles, Adèle et Constance. Un frère de l'écrivain, André, mourut évêque d'Aoste ( 1 818).
nombreuses sur le code, sur les institutions de son pays.
Après Joseph, viendra, je pense, l'auteur du Lépreux ; les deux frères ne sont pas séparables, quoique si différents l'un de l'autre. 11 y a quelque cinq ans que 1 on inséra ici, dans une Revue tout à fait provinciale, où j'ai commis mes premiers péchés littéraires, une pièce de vers signée Xavier de Maistre. Elle est bonne ; si vous faites l'article Xavier, je tâcherai de savoir comment on avait eu cette pièce, et je vous en enverrai une copie.
Votre note sur Sidoine, etc., est par trop obligeante et gracieuse. Grand merci ! Nous lirons avec plaisir l'essai sur M. Ampère ; veuillez, quand vous en serez là, m'envoyer une épreuve de cette étude littéraire, pour que je la fasse reproduire dans quelque journal lyonnais.
J'ai à vous offrir le tome I des Lettres de saint Jérôme (1), et deux volumes de sainte Thérèse ; mais mon libraire tarde beaucoup à l'aire brocher ces ouvrages.
Nous travaillons, mon ami et moi, à un livre
1 Cette publication ne sera terminée qu'on 1812. et comprendra "1 volumes in-s°.
qui aura pour titre : le Livre de Marie, et formera 2 gr. in-18. Il présentera, siècle par siècle, avec des notices sur chaque auteur, ce que les Pères de l'Eglise, les auteurs ascétiques, les orateurs chrétiens, les poètes grecs, latins, français, italiens, espagnols, anglais et allemands ont écrit de plus beau sur la sainte Vierge. Le travail est avancé, et nous avons de grands noms, de poétiques pages. Danle, Pétrarque, Tasse, Manzoni, Gœthe, Schiller, Werner, JNovalis, Byron, Cowley, Chateaubriand, La Mennais, etc. Rapatriez-vous avec la muse, ou bien tâchez de nous trouver deux ou trois pages de la prose de Volupté.
Je viens devoir M. le comte de Virieu, qui, je pense, pourra vous donner quelques documents intimes sur de Maistre. Il a de lui une grammaire grecque de Gail annotée ; Joseph savait donc le grec, ou tout au moins du grec ; je crois avoir lu, quelque part, le contraire. Toutefois, il y a dans les notes des choses qui ne sont pas toujours exactes. Par exemple : YvtoptÇw l'ait au futur atlique : Yvwpiw, et de Maistre, voyant ce yvcopiu), écrit : qu'est-ce que ce monstre ! Il savait bien le latin, cl l'avait sur-
tout appris dans les latinistes modernes ; c'est aussi par là que M. Grégoire et moi avons appris le peu que nous savons de cette langue. De Maistre avait encore étudié, avec les plus purs auteurs, ceux que l'on appelle écrivains de la basse latinité.
Le bibliothécaire de Lyon, M. Péricaud, vous adresse, à côté de ma lettre, un Père de l'Eglise par lui traduit. Usez et abusez de moi pour toutes les recherches où je pourrai vous être utile. Notre bibliothèque a des richesses passables.
Défendez-vous bien de la grippe, et priez votre excellente mère d'agréer mes devoirs.
Recevez, Monsieur, l'expression de mes sentiments affectueux et dévoués. J'espère vous voir dans deux ou trois mois.