‹ Lettres inédites de Sainte-Beuve à CollombetChapitre 9 sur 12 · CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE

DE

Sainte-Beuve et François-Zénon Collombet

/o août 1834.

Monsieur,

Je reçois avec un grand sentiment de reconnaissance le volume dans lequel mon nom a l'honneur, grâce à vous, de se trouver en tète du traité d'Eucher ; rien ne pouvait m'être plus doux, Monsieur, qu'une telle marque de bienveillance qui n'a pas à mes yeux un caractère littéraire, mais un caractère moral et religieux bien autrement précieux, je vous assure. — Veuillez agréer, M. Grégoire et vous, tout ce que je sens si bien et que je vous exprime si mal à ce sujet. — J'ai regretté le retrait du nom de M. de La Mennais, mais

je conçois votre scrupule délicat et la crainte d'une allusion épigrammatique. Je tâcherai d'annoncer convenablement, par une note à la Revue des Deux -Mondes, votre publication nouvelle et cette série promise qui tend à remettre en circulation parmi la jeunesse les plus saines leclures (1).

Recevez. Monsieur, l'assurance* de mes sentiments d'obligation et de considération.

Sainte-Beuve.

Ce 15 août.

Paris, 25 septembre 1834-

MoN SIEUR,

A peine vous ai-je remercié d'une première obligation que je vous ai, que je suis lié envers vous par un nouveau et amical témoignage qui achevé de me combler. J'ai lu. Monsieur, avec une reconnaissance émue les pages que vous m'avez consacrées dans le Cour-

1) Voir Introduction, p. \'*rl.

rier de Lyon ; ma mère n'en a pas été moins touchée que moi, et me charge de vous dire combien elle en a été pénétrée.

J'ai oublié de vous prévenir dans le temps où je vous ai vu ici qu'il y avait dans la notice des Mélodies (1) sur Joseph Déforme, deux ou trois légères inexactitudes qui tiennent à ce que vous avez appliqué trop littéralement à moi ce qui est dit du pseudonyme. Je ne suis pas né à Amiens, mais à Boulogne-sur-Mer, et je suis un peu plus jeune que Joseph. Ainsi mon prix du concours est de 1822 et je suis né en décembre 1 80 i ; mais ce sont là des vétilles. J'ai fait naître Joseph près d'Amiens pour dépayser un pou le personnage, et aussi parce que mon père et mon grand-père sont nés là près d'Amiens, à Moreuil.

Recevez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments bien distingués et affectueusement reconnaissants.

Sainte-Beuve.

N. B. — Je n'ai pas encore fait la note

(1) Mélodies poétiques de la jeunesse, parF.-Z. Collombet, 4 vol. 1833.

sur saint Vincent de Lérins et sur l'aimable Eucher^l) ; mais je l'écrirai au premier matin.

Ce 25.

20 février 1836 (2).

Mille et mille remerciements, Monsieur, pour tant d'envois obligeants que je ne sais en vérité comment reconnaître. J'étais fort en tort avec vous, n'ayant pas répondu à vos Saints de Lyon et m'étant aussi laissé adresser un Anacréon en six langues (3) sans en avoir une seule pour vous remercier. Je n'ai rien fait sur ce dernier, par suite d'accablement de travail et par embarras

(1) Cf. Introduction, p. 22.

-2 Celte lettre a été trouvée dans un exemplaire de la traduction de Sidoine Apollinaire, faite par Grégoire el Collombet : elle était collée à la couverture du livre.

3) 11 s'agit de l'Édition polyglotte publiée sous la direction de Monfalcon, Paris, 1833 : Odes d' Anacréon traduites en français el en prose par MM. Grégoire el Collombet : en vers français par M. Saint-Victor, etc.: en vers latins par 11. Etienne, etc...., en vers anglais par Fowkes, etc .. : çn vers allemands par Degen; en vers italiens par Rogati; en ver- espagnols par 1). Joseph, etc.. ; précédées de 1 histoire delà vie et des ouvrages il Anacréon, etc.; par J.-b. Monfalcon.

aussi de louer autre chose qu'Anacréon même ; car pourquoi ces six langues? Ce sont là, à mon sens, de pures curiosités et presque des manies typographiques plutôt que littéraires.

Ce Sidoine, lui, m'ira au cœur comme vous pensez avec raison ; Ampère doit parler de lui à son cours, avant une quinzaine, je le lirai alors et en ferai une page pour la Revue. Quant aux sonnets de sainte Thérèse et à son cantique, je voudrais pouvoir vous être agréable en me mettant à la finaux pieds de la sainte, dont j'ai lu au reste et admiré les ouvrages par d'Andilly.

Je ne sais pas l'espagnol, mais une traduction interlinéaire avec le texte, me permettrait de le bien sentir. Je ne vous promets pas expressément, tant je crains de ne pouvoir tenir, étant obéré d'engagements au-dessus de tout ce que je puis dire. Mais voilà un service que je vous demande plus précis que mes promesses : c'est au sujet de cette brochure de Ballanche (1). Pourriez-vous me l'envoyer? ou au moins sa date, son titre et quelques passages. Mais je la préférerais en personne.

(1 Voir Introduction, p. I9et:j0.

On réimprime précisément les Portraits: Ballanche doit passer bientôt, et jen'ai pas de temps à perdre pour cette réédition. Si vous pouvez m'envoyer la brochure, faites-le, s'il vous plaît, tout directement. Je me remets encore à voire obligeance bien éprouvée et vous prie d'en recevoir mes remerciements, ajoutés à tous ceux que je vous dois déjà.

Croyez-moi votre bien dévoué, et remercie/ aussi M. Grégoire, je vous prie.

Sainte Beuve.

Ce 29 février.

A M. Sainte-Beuve,

rue Mont-Parnasse, Paris.

3 mars 1836 (timbre de la poste).

Votre lettre me confond, Monsieur, car je sens bien que je suis un importun et que vous êtes obéré de travaux, comme aussi de demandes. Quant aux Vies des Saints, je vous les ai offertes seulement parce que je no ferai rien

imprimer sans l'adresser rue Mont-Parnasse; mais c'est un volume de nnlle valeur à mes yeux ; je L'ai bâclé pour de bonnes âmes, et je leur ai épargné les miracles. Quant à YAnacréon polyglotte, quoique je sois dans la galère pour ma collaboration à la version, et pour les notes tout entières, ce qui est un rude péché, je suis de votre avis, et je ne vous adressais ma requête qu'en vue de M. Monfalcon (1). A son Horace, il joint un Virgile et une Imitation, qui sont sous presse ; il pourrait être rôti avec ses polyglottes, me disait un jour Grégoire. Nous pourrions avoir quelque jour pareille destinée avec nos versions.

Si je savais qu'un exemplaire de Sidoine pût être agréable à M. Ampère, je le lui ferais parvenir par votre entremise, car je n'ai pas son adresse et je ne le connais pas. J'ai lu avec grand plaisir son Discours d'ouverture, qui avait le défaut d'èlre ,bien rapide, et d'omeltie beaucoup.

J'ai envoyé les 3 vol. à M. de Chateaubriand,

(1) Bibliothécaire delà ville de Lyon, auteur d'une raulti- Im le d'ouvrages, parmi lesquels Y Histoire monumentale de la ville de Lyon.

et au noble solitairede la Chênaie. Ils m'ont honoré l'un et l'autre de la plus aimable réponse.

Si je vous ai parlé de la brochure de Ballanche, ce n'est pas qu'elle me semble vous devoir paraître d'une haute valeur littéraire ; mais, comme j'ai remarqué dans vos portraits une exactitude de procès-verbal, qui sait tout faire passer sous les lois de la poésie et du coup d'œil philosophique, j'ai pensé que vous seriez bien aise de signaler tout au moins cet opuscule. On vend ici une bibliothèque très riche : le volume s'y trouve ; je vais me le faire prêter; vous pourrez le garder quelques jours. Après cela, veuillez me Je renvoyer, et, dès qu'il aura passé à la vente, dont on ne voudrait pas le distraire à cause du Catalogue et du public, je l'aurai à moi, et vous l'adresserai pour que vous puissiez le garder. Je regrette de ne pas trouver un exemplaire à vous céder à l'instant.

J'ose croire que vous trouverez une différence entre Thérèse traduite par nous, et Thérèse traduite par Arnauld d'Andilly. Puisque vous voulez bien me faire espérer les vers que je vous demande, voici d'abord le sonnet.

No me mueve, mi Dios, para querelle El cielo que me tienes prometido, Ni me mueve el infierno tan temido Para dejar por eso de ofenderte.

Il ne m'excite pas, ô mon Dieu, à t'aimer, Le ciel que tu m'as promis ; Il ne m'excite pas non plus l'enfer si redouté A cesser pour lui de t'ofîenser.

Tu me mueves, mi Dios ; mueveme el verte Clavado en esa cruz y escarnecido ; Mueveme ver tu cuerpo tan herido ; Mueven me las angustias de tu muerte.

C'est toi qui me touches, mon Dieu ; ce qui me tou- Cloué à cette croix et bafoué ; [che, c'est de te voir Ce qui me touche, c'est de voir ton corps si déchiré; Elles me touchent, les angoisses de ta mort.

Mueveme en fin tu amor de tal manera Que aunque no huhiera cielo, yo te amara, Y, aunque no hubiera infierno, te temeria.

Il me touche enfin ton amour'de telle manière Que lors même qu'il n'y aurait pas de ciel, je t'ai-

[merais.

Et que, lors même qu'il n'y aurait pas d'enfer, jeté

[craindrais.

No nie tienes que dar porque te quiera, Porque, si cuanto espero no esperaia, Lo mismo que te quiero te quisiera.

Tu n'as rien à me donner pour que je t'aime.

Parce que, si même autant que j'espère je n'espérais

Autant que je t'aime, je t'aimerais encore). [pas.

Voilà tout à fait un mot à mot dont vous n'auriez, certes, pas eu besoin, car ceci est du latin tout pur (1).

J'ai trop de plaisir à recevoir vos lettres pour que vous preniez la peine de les faire

l ; A ce mol à mol, on pourra comparer les vers de Sainte- Beuve :

Ce qui m'excite à t'aimer, ô taon Dieu, Ce n'e~t pas L'heureux ciel que mon espoir devance,

Ce qui m'excite à t'épargner l'offense, Ce n'est pas l'enfer sombre et l'horreur de son feu '

Cest toi, mon Dieu, toi par ton libre vœu Cloué sur cette croix où t'atteint l'insolence :

C'est ton saint corps sous l'épine et la lance, Où tous les aiguillons de la mort sont en jeu.

Voilà ce qui m'éprend, et d'amour si suprême, o mon Dieu, que, sans ciel môme, je t'aimerais, Que, même sans enfer, encor je te craindrais :

Tu n'as rien à donner, mon Dieu, pour que je t'aime : Car, si profond que soit mon espoir, en Tô tant,

Mon amour irait seul, et t'aimerait autant !

affranchir; permettez-moi de vous imiter cette fois, et

Agréez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments d'estime les plus profonds.

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