LETTRE XIV
Anx I>élicet , près de GenèTe , la ayril 1756.
J'ai déchiffré votre lettre , Madame, avec le plus grand plaisir du inonde. Ne juge^ point 9 s'il vous plaît, démon attachement pour vous par mon long silence. Ma mauvaise santé , ma profonde retraite , féloignement ou je suis de tout ce qui se passe dans le monde , le peu de part que j'y prends , tout cela fait que je n'ai rien à mander aux personnes dont le coînmerce m'est le plus cher. Je n'ai presque plus de correspondances à Paris. Le célèbre Tronchin qui gouvernait ici ma malheureuse santé , m'a abandonné pour aller détruire des préjugés en France , et pour donner la petite vérole à nos princes. Je ne doute pas qu'il ne réussisse malgré les cris de la Cour et des sots. Tout allait à merveille le 5 du mois. Madame de Villeroi attend la première place vacante pour être inoculée. Les enfans de M. de la Rochefou-
(^) Lettre écrite de la main de Colini, excepté à la fin.
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eiitlld et de M. le maréchal de Belle-lle se disputent le pas. Il a plus de vogue que la Du Chape, et il k mérite bien. -C'est un homme haut de six pieds y savant comme Esculape »
et beau comme Apollon. U n'y a point de femme qui ne fut fort aise d'être inoculée par lui. Nous commençons à prendre les systèmes des Anglais. Je crois actuellement M. de Richelieu en chemin pour aller voir s'il y a d'aussi beau. marbre à Port-Mahon qu'à Gênes « et si on y fait d'aussi belles statue». Il pourra bien rencontrer sur sa rçute quelque brutal d'amiral anglais qu'il Êiudra écarter à coups de canon ; mais j e me flatte que le Gouvernement a bien pris ses mesures et que les Français arriveront avant les Anglais» GeuxKri ont plus de deux cents lieues de mer à traverser , et M. de Richelieu n'a qu'un trajet de soixante-dix lieues à faire, ce qui peut s'exécuter en quarante heures très-aisément par le beau tems que nous avons.
Quoique je ne sois ps^ grand nouvelliste »
il faut pourtant , Madan^e , que je vous dise des nouvelles de l'Amérique. U est vrai qu'il n'y a pas de roi Nicolas ; mais il n'en est pas moins vrai que les Jésuites sont autant de rois au Paraguai. Le roi d'Espagne envoie quatre
Goosle
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vaisseaux de guerre contre les révérende përes. Cela est si vrai que moi qui vous parie 5 je fournis ma part d'un de ces quatre vaisseaux. J'étais , je ne sais comment , intéressé dans un navire considérable qui partait pour Buenos-Aïrès : nous l'avons fourni au Gouvernement pour transporter des troupes ; et pour achever le plaisant de cette aventure , ce vaisseau s'appelle le Pascal ; il s'en va combatre la morale relâchée. Cette petite anecdote ne déplaira pas à votre amie : elle ne trouvera pas mauvais que je fasse la guerre aux Jésuites , quand je suis en terre hérétique. Avouez , Madame , que ma destinée est singulière. Je vous assure que nous regrettons tous les jours , madame Denis et moi , que xnes Délices ne soient pas auprès de l'Ue Jard. Mais songez , s'il vous plait , que je vois le lac et deux rivières de ma fenêtre , que j'ai eu des fleurs au mois de février , et que je suis libre (*). Voilà bien des raisons» Madame; mais elles ne m'empêchent pas de regretter l'Ile Jard. Daignez faire souvenir de. moi monsieur votre fils. Je vous renouvelle
mon tendre respect. V.
(*) Ici commence récriture de Y oltaire.
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