LETTRE XXXV
Aux Délices I 9 féfrier lySS*
La santé , Madame , la santé ! Voilà donc tout ce <]ui nous restait , et nous ne Tâyons pas ! Vous avez été malade , l'hiver m'a" tué j Silhouette m'a ruiné. Il faut que je reprenne un peu de vie pour aller passer quelques jours auprès de vous, cet été^ à l'Ile Jard. Monsieur votre fils se battra sans doute alors contre les Anglais et contre le prince Ferdinand ^ et j'en suis fâché.
On vend dans toute l'Europe les. poésies du roi de Prusse , dans lesquelles il dit que l'âme est mortelle , et que les chrétiens sont des faquins. Apparemment qu'à Rosback nos Français étaient de bons chrétiens , et ont cru leur âme immortelle. Ils n'ont pas voulu perdre un si beau trésor et hasarder d'être damnés.
Ils ont pardonné au roi de Prusse en bons chrétiens , et ont sauvé leurs âmes.
DE VOLTAIRE. yS
Que deviendra tout ceci , Madame ? Maupertuis le savait. Il avait prétendu qu'on pouvait aisément voir l'avenir en exaltant son âme. Il a laissé ce beau secret aux deux capucins entre lesquels il a remis son âme mortelle ou immortelle. Pour nos fortunes^ elles sont très-mortelles , et Silhouette leur a fait une blessure incurable^ J'ai grand'peur que monsieur votre fils ne soit pas payé de sa pension. Cependant ceux qui font la guerre , pendant que les autres font l'amour, mériteraient quelque petite distinction. Je veux vous parler de tout cela à l'île Jard^ Mas dame » avant que mon âme subisse le destin dont le roi de Prusse là menace.
Vivez tant que vous pourrez \ je suis à vos pieds pour ma vie.
"^4 t-ITTRES IHÉOITCS.