LETTRE
De M. R*** d r Éditeurs
T kl lu, Monsieur, le recueil de Lettrés ^ue vous m'avez confié. Cette lecture m'a inspiré des réflexions dont , en quelque sorte , je vous dois le tribut. La correspondance s^ouvre par un billet daté de Kell , au moment ou Voltaire , après son aventure de Francfort, remettait le pied en France; elle finit à la mort de madame de Pompadôur. La comtesse deLiitzelbourg était liée avec la trop célèbre favorite. Il existe de ces deux dames Une correspondance très - suivie , où l'une implore les bonnes grâces de la sultane pour des privilèges de finances et pour l'avancement de son fils,, où l'autre donne des ordres pour Tachât d'étoffes et de colifichets. Les privilèges , l'avancement , malgré la bonne volonté que témoigne toujours la marquise , dépendaient des ministres ^ et
liiS LEfKES ïHElilTES
les ministres d'alors étaient si austères ! L^ comtesse n'obtenait rien : ce qui ne Fémpêchait pas d'exécuter fidèlement les ordres de la favorite , et de faire arriver le tribut de l'Alsace dans cet immense mobilier où le luxe des quatre parties du monde venait pomper une partre des trésors de la France. Il paraît que la marquise , dans sa correspondance avec la grandjemme , c'est ainsi qu'elle appelait madame la comtesse de Lutzelbourg, n'avait pour but que d'alimenter le zèle de sa commissionnaire > comme d'un autre côlé^ Voltaire , qui n'ignorait pas cette correspondance , mais devant qui peut-êjre on en re- <• levait le motif, entretenait un commerce avec ia comtesse , dans l'espoir de se con^ ciiier la ï)ienveiilance de la fevorite ^ qui ne paraissait pas trop portée pour lui : il croyait surtout , dans la situation où il se trouvait , avoir besoin d'ime pareille protection.
ï)e ce qu'il n'est question de madame 'de Pompadour que vers la fin de la correspondance , il ne faut pas en conclure d'abord , à la gloire de Voltaire , que l'amitié seule a dicté ses Lettres. On sait que Voltaire, pour les démarches qui pouvaient le comprometti'e , avait coutume de faire partir à la fois deux
bu vot^ÀîÀti iip
lettres : TtiBe relative à ses iotéi^êts du moment , et c'était la plus importante ; l'outra ostensible , et que la vanité du coi'f eispondaat pouvait montrer auk parèns , aux amis , aùSE connaissances, ^t>ire même fail:^è imprimtei^ comme un témoignage public d'estime de ia part du grand komniev Je n'affinmerai pus que ces d'eux sortes de eorrefipoiidancesj Tune secrète et l'autre publique'^ aient eli lieu avec fàadame h, <:émie5se de L* * * ; ntais dans celle qui nous bècùpe ^ Yolfaire se jett< avec tant dé promfjitittidb sur les nouvelle^ politiques , 3 dégubé avec tant de grâce ' l'àltemmivt de ne parier à la cc^mtesse <Jue de la saucé ^ de 9a pluie $ du heeàii tems ^ ou de ne lui riea dire du tout , qu'en vérité ^ fKAir peu qu'on ait Ijb goét des conjectures ^ la miecuse uè peut que parattre ass^ plaip- «ihle.
NhI écrîvàîn n'a porté plus loiii que Vol^ taire ces agréfaveos de ùyh qui ceetsisteht dans la rapidité des rapprochement et d«is aperçus V dakts l'adresse des téBsisitions koM^ tendues^ dans la vivacité defs mffmsébM^ uxd «torivatn n'a su vatiier fim diSfcatekkimt c«8 fomxulés banales die polite^sre ^ que Si fikaae légère et ifiiquinte parviirnt wujtiui^
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à rajeiiiiir. U peut , en ce genre , servir de modèle à tout homme célèbre, obligé de condescendre aux ayances de cette classe d'importuns , dont l'humble vanité s'attache au tourbillon des grandes renommées , à peu près comme des satellites obscurs qui tournent autour d'une brillante planète. Mais il faut répandre autant d'éclat que Voltaire , il faut que l'enthousiasme public donne autant de prix à chaque ligne , à chaque mot qu'on daigne laisser échapper , pour, qu'un bel-esprit , pour qu'une femme à prétentions se contentent de missives aussi brèves. , U y a dans ces Lettres une philosophie vraie et charmante, me disait l'autre joiir un de mes voisins qui fut ambitieux toute sa vie, et qui maintenant j appesanti par l'âge et trpmpé dans toutes ses espérances , n'asi pire qu'au néant , parce que rien ne touche de plus près au néant que l'ambition. Grand bien fasse au voisin une telle philosophie qui ,: n'estimant que la santé , nous livre en proie aux médecins et au^ diarlatans; qui , ne ti'ouvant de doux que la culture d'un Jardin.^ tait dépendre notre repos du caprice des vents et des chenilles ! sans doute c'est xm bien précieux que la santé ^ c'est
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un aimable soin que d'arroser des fleurs :
mais il faut au sage des biens plus précieux encore ; son cœur réclame de plus impor-^ tantes , de plus utiles occupations.
A ce propos, je soutenais au voisin que Voltaire ne devait pas être compté parmi nos grands philosophes. Vous sentez combien cette opinion lui parut étrange; il me regardait comme un homme de l'autre monde , et cependant je ne suis pas le seul de mon avis. La plupart des philosophes étrangers pensent de même; par jalousie, répliqua le voisin. Mais , lui dis-je , où Voltaire aurait-il puisé les principes d'une philosophie saine et féconde ? Serait-ce à la cour du Régent , dans la société du maréchal de Richelieu et des dLnives roués de ce tems-Ià? De toutes ces fréquentations si flatteuses pour son jeune amour - prqpre , avait - il pu retirer d'autre fruit que le mépxis des bonnes mœurs et de l'humanité ? Serait - ce dans cette retraite charmante , oii la marquise du Châtelet prodiguait sur ses pas tous les avantages de la richesse , toutes les commodités du luxe I Divinité de ces lieux , il n'avait aucun rapport avec cette classe d'hommes dont la misère »
lés travaux , les désirs , les passions fournissant
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le premier aliment aux méditations du phi-* losophe. B n'y voyait du moins que la portion du peuple des campagnes , eu le luxe recrute ces armées de valets , dont la basaesse étonne le riche même qui s'en sert , et dont les rustiques flatteries préludent à Yimm pudencè que la livrée doit bientôt leur donner. Etait-ce à la cour de Frédéric , que Voltaire aurait appris à honorer son siècle , après l'avoir étonné par des qualités si brillantes ? S'il eût été autre chose qu'un bel-esprit extraordinaire , il pouvait , à son retoiir de Prusse , mettant à profit Fexpérienee du passé, embellir sa vieillesse des travaux de l'esprit les plus graves, les plus dignes de considération et de respect. C'était le mo-* ment alors de secouer toutes les petitesses du courtisan , toutes les jalousies de l'homme de lettres , plus ambitieux de bruit que de gloire, de devenir l'homme de tous les siècles, et non pas seulement du siècle le phis fri^ vole. Au lieu de cela, que voit - on? Des obscénités, pour hochets de sa vieillesse ! les emportemens d'une haine concentrée contre quiconque blessait son amour-propre , soit par des injures, soit par des succès; la rage* la plus ridicule et ïa plus infâme contre l'au'-
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teur de la plus pure morale , de la religion lapltt$ féconde en venus! Avec cette édu-* catioïi des événemens et des sociétés particulières où ï\ vécut , avec une telle disposition du ccçur 9 àqaotpouvaient être eniployés tant d'esprit» des acuités si vives , wie sagacité si psQiupte , si ce n'est à proUver que Voltaire , en courant après les triomphes d'une liaison dédaigneuse , laissait échapper bien des lau« riers poétiques que lui réservaient encore les Muses dont il fut , dès son enfance , Je nour^ risson chéri ?
Il est un signe frappant qui ne permet pas de confondre la philosophie avec le délire d'esprit qui en usurpe le nom. Se molq[uer de tout 9 attaquer ps^r de& sarcasmes les institutions les plus salutaires, compromettre avec de$ bons mots le sort des peuples; ce sontl|i des exploits auxquels peut prétendre l'esprit a^mé d'orgueil et d'un 9èle pervet^, qui ne manque pas d'encouragement et d'éloges. Mais il faut auirfe chose que de l'esprit pqur réformer les abus ^ et faire servir cette réforme à la conservation de ce qui est bien. L'esprit qui détruit, c'est la torche incendiaire d'Ëratosthèpes et d'Omar; c'est la manie de Voltaire et de ses trop nopfibrsuiF
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disciples : la sagesse qui réforme , c'est le génie de Montesquieu, et quelquefois celui d« Aousseau.
Avec beaucoup d'esprit, on peut n'être qu'un malhonnête homme ^ parce qu'avec de l'esprit on déguise ses torts , non-seulement aux yeux d'autrui , mais encore à ses propres yeux , ce qui est peut-ôtre plus funeste. Le plus habile avocat de l'égoïsme , c'est l'esprit : comment les passions parviennent-elles le plus souvent à étouffer la voix de la raison , si ce n'est avec le secours de l'esprit ? Et la raison elle-même serait-elle jamais dangerevise , si l'esprit n'en prostituait quelquefois les charmes austères ! Ce protecteur des passions , cet avocat de l'égoïsme pourrait-il ne pas flétrir dans certaines âmes tout sentiment généreux ! et les âmes ainsi arides peuventelles ne pas éprouver cette indifférence absolue pour le bien et pour le mal , qui fait qu'on ne tient à rien , pas même à sa propre perversité ? Les siècles oii brilla le plus d'es- {>rit ne furent jamais ceux où l'on respecta le plus la conscience et l'honneur. Le vieux Gaton n'était pas contemporain des Horace et des Catulle ; et si , dans un siècle trèspolicé , il arrive que des hommes sachant
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faire des livres ne savent pas faire leur fortune , ce n'est pas toujours pour avoir trop d'esprit, comme ils voudraient qu'on le crût; c'est qu'en de tels siècles il faut souvent trèspeu d'esprit pour faire un livre ; des richesses ' littéraires devenues trop communes , offrent plus de facilité aux voleurs.
Image de son siècle par sa qualité dominante , par l'esprit , Voltaire le fut encore par le mépris de tout principe qui pouvait nuire à sa fortune , à ses plaisirs , à ses projets de plaire. L'intérêt du moment, voilà quelle fut sa première loi ; loi invariable , qui jette dans la conduite des variations perpétuelles , et qui , sans relever l'âme de sa bassesse accoutumée , produit quelquefois des actes de douceur , de bienveillance et même de vçrtu, surtout quand la douceur , la bienveillance et la vertu peuvent être utiles et ne coûtent rien .
Par un abus de mots qui lient à l'abus général de l'esprit, on appelle mobilité de principes cette force d'inertie que donnent à l'âme de funestes raisonnemens , et qui lui permet de suivre tour à tour les impulsions les plus coiitraires , pourvu qu'elles soient toutes avantageuses. On nous présente cette mobilité
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4e prui€ipç& comiue va des çaractërea clti siècle. Eu véxité» c'«w lui fia^ire trop d'honnem:. Il n'e^t point de /changement possible pour ce qui ç'eidste ]^s ^ et cette apparente rnobi* lité sQu^ l^<|ueUe on çherctierait yaitiement à dégvd^er l'absence réelle de tout pmcipe , ne peut que devenir un tort plus grave pour quiconque veut y trouver u^e çxciuse.
Sx , fatigué de ces réflexionsi ipd , pour n'être pxis ^out-À-^fait à leur place , n'en soii^ peutr être pas ipoins justes, yousf alliez mfi supposer que)(p:ie arrière r pensée dont )e m'approcl^erais pv une yqiQ détournée » j'irais au-devant de vos conjectures, et pour me soulager bieo, vite de tous mes préambules , je vous raconterai une petite anecdotç qui se rattache , t^nt bien que n^al , au chapitre de la mobilité à^es^ pripcipes, et par Uqudlle j« te^ni^nera^ i^ l^xigU:^ lettre.
La roue d'une voiture de poste se brise »
près d'une petite vil}e de Çlh9mp^gae ^ sur Ift rpu^e de Pa^is. Of^ ^riNâte ; ^es yoyageurs descendent. Le charron du lieu çst mandé j/ il n'est p9S fort habile ; ^ roue a besoin d'éire changée ; il faudra du tems. Les voyageurs murmurent i maisf ei^fin le meilleur parti est de pz^ndrç patignçç « 4e f^he^I^er à tuer ce
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tems comme' ob pourra. La petite vffle ne présente pas de grandes ressonrces ; madame la Baillive , M. TEhi , madame la Sénéchale»
madame la ProGm*ease du roi sont à la cam*** pagne ; M. lé Curé est chez la marquise de **^ qui slntéresse au bien ée la pi^roîsse : point de refuge honnête. Fauii de mieux , nos voyageurs , hors un , entrent dans un m&* chant cabaret » demandent des boules et sa mettent à feire leul* partie sur le grand ohé-» min. Le voyageur qui ne jouait point avait déjà visité ^ intrd et ex^d muros $ la petite ville. Il avait remarqué , sur une petite émi-^ nence , un joli bâtiment trës-propre , dans la plus riante exposition du' monde , surmonté d'un petit clocher. C'était une capucinière.
n s'avance, il sonne, on lui ouvre. 11 de^ mande à parler au Père gardien. Le religieux paraît , voit un homme d'une taille moyenne , maigre , ayant Fair un peu souffrant , vêtu d'une manière simple , mais propre; il lui fait un bon accueil : le voyageur demande l'hospitaKté ; on ne saurait la lui refiiser. U angélus sonne ,• vous plairait-il de le dire avec nous ? — Pourquoi pas ? répond Pinconnu j et il s'acquitte de cet acte de dévotion avec autant de piété que ks bons Pères.
Digiti
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L'heure du dîner e$t arrivée; on a pr^aré un peu plus que Fordinaire du couvent , en l'honneur d'un étranger sî aimable. Pendant le repas , on parle d'abord un peu de tout -, l'inconnu n'est étranger à rien ; on tombe sur la théologie ; l'inconnu s'en tire à merveille : viennent eMuite les grands homme$ de l'ordre ; l'inconnu les connaît tou^ : oi^t bénit la mémoire du séraphique fondateur ; l'inconnu raconte sur ce saint homme des particularités qu'ignoraient les bons Pères , toujours plus prévenus en faveur d'un hot^ si religieux et si savant. Les plus beaux monastères de l'ordre sont passés en revue ; l'inconnu remarque avec complaisance l'attention qu'ont les enfans de Saint-François de choisir les plus beaux sites pour y placer leur demeure. Un homme si instruit de tout ce qui regarde l'ordre , et qui lui paraît si attaché; un théologien si habile ne peut être qu'une excellente acquisition à faire. On lui glisse quelques propositions , en lui faisant entrevoir que son mérite l'élevera en peu de tems aux premières dignités ; on le presse d'accepter tout au moins l'agrégation séculière.
L'inconnu y pensera ; il est fort sensible aux; offres obligeantes des saints Pères. Cepen-
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dant on vient avertir que la voiture est prête -y les religieux en paraissent affligés : ils témoignent beaucoup de regrets sur le départ prochain de Taîmable voyageur ^ celui-ci ne leur montre pas moins de reconnaissance pour le bon accueil qu'il a reçu : on se fait bien des promesses de part et d'autre 5 on se sépare enfin avec autant de peine qu'en auraient éprouvé d'anciens amis. Voukz-vous savoir maintenant quel était cet homme ?
Voltaire.