PRÉLIMINAIRE. XXIX
Sauvages^ si prompts à perdre tout souvenir, conservent pour notre nation ; l'estime que les nouveaux maîtres de ces contrées témoignent encore pour le sang des anciens possesseurs ;* toutes ces circonstances viennent adoucir Famertume attachée aux récits des malheurs de la patrie.
Sur les côtés même de la France y Belle-Ile voyait flotter le pavillon britannique. Il est vrai qu'après avoir violé deux fois notre rivage , les Anglais, dans une troisième descente^ furent enfin repoussés vigoureusement à Saint-Gast, par le duc d'Aî<^ guillon, dirent les flatteurs dutems^ mais par la bravoiire toute seule des Bretons, dira l'histoire.
Cependant , les têtes françaises y emportées par une turbulence contagieuse , et depuis si funeste , passaient par toutes les aberrations d'un gouvernement oii, faute de limites bien précisés^ l'autorité se partage en autant
XÏX DISCOURS
de branches que d^abus^ ejt dont le chef n^a pas le courage d'interpréter le silence des lois en faveur de cette unité^ seul refuge du peuple dans les tems difficiles. Quel spectacle déplorable offrait la patrie 'à cette époque ! Un haut clergé licencieux et avare , ne tenant à la religion que par les dîmes et les bénéfices; un premier parlement ambitieux^ cherchant à former avec tous les autres parlemens du royaume une ligue de résistance et d'usurpation ; une cour dégradée ^ oii Fautorité royale ne résidait plus que dans le sourire ou dans les dédains d'une femme, corrompue fet frivole.
. Pour se dérober aux mesures de finance que les besoins de l'État rendaient indispensables ^ le clergé, ressuscitant à dessein les cadavres du jansénisme et du molinisme y cherchait à détourner sur les dogmes de la religion les alarn^es qu'il ressentait pour les trésors de FÉglise; le parlement^
PRÉLIMINAIRE. tsxi
jaloux cTune faveur populaire qui lui donnait la tentation de marcher l'égal du trône ^ tantôt fondé dans ses renMntrances y tantôt visiblement entraîné par Tesprit de corps ^ cédait au besoin de jouer un rôle plus qu'à la nécessité de combattre les prétentions du fisc et du clergé : voulant tenir la balance entre deux rivaux également dange^ reux pour l'État , et qu'il fallait également réduire y la coiu* ne faisait que les enhardir par ses propres torts et par ^a faiblesse y le plus grand de tous.
Le gaspillage des finances y l'instabilité des ministres, les billets de confession^ les fautes dés généraux y en allunïant ^ l'indignation de tout cœui^ patriote, fournissaient des prétextes aux déclama* dons de cette philosophie frondeuse , née parmi les débats de l'enceâsoir, de Thémis et du trône, étrangère à la modération qu'elle ne vit régner mille part auVHir de son berceau, et qiû deyait précipiter dans le même abinte
Xrui DISCOURS
tous les corps de l'État, doatles divers
excès lui donnèrent le jour.
Pour des esprits amis de Tordre et sincèrement attachés au repos des peuples y il est d^autres circonstances , dans cette époque malheureuse , qui rembrunissent encore le tableau que nous traçons. En Suède , les amis du roi expient sous le fer du bourreau l'attachetoent qu'ils ont montré à leur maître; à Versailles, un misérable, que l'exaltation des parlementaire^ avait porté k^ une atroce démence, fait couler le sang de Louis XV; et le roi de Portugal , attaqué par des grands qui se disaient outragés, n'échappe à la mort que par une réunion de ces accidens imprévus qui dérangent quelquefois les combinaisons du crime.
La destruction des Jésuites se Ue en France aux querelles du parlement, aux entreprises de son ambition; en Portugal, à l'attentat commis sur la personne du roi. Ce qu'il y a
PRÉLIMÏNAIÏIÉ. ixlUl
de Singulier , c'est que Malagridà y accusé par la voix publique d'avoif autorisé un régicide ^ ne fut brûlé ique pour un petit livre mystique , depuis loug-lems oublié y et pour avoir fcru faire des prédictions et des miracles. En Portugal, les Jésuites furent chassés pour avoir enfreint leurs constitutions ; en JFralice, pour les avoir trop bien suivies.
Nous n^examinerons point ici Finfluence d'un règne d^erreurs et de sottises sur le règne suivant, qui devait en porter toute la punition. Ceux qui aiment à s'arrêter sur les époques funestes oii les peuples, parvenus au plus haut degré de civilisation , préparent par des excès , des folies , des absurdités de tout genre et sans nombre , les malheurs d'une postérité innocente, liront toujours avec un intérêt vif, mais poignant , le tableau de cette moitié du règne de Louis XV, oii notre belle France n'était pour les nations étran-
XXXIT DISCOURS PRÉL. ,
gères qu'un objet de scandale et de dérision; oii- un de nos rois> à qui la nature n'avait pas refusé des qualités heureuses , abdiqua Ja^ gloire de sauver son peuple, et s'enfonça dans les voluptés les plus honteuses pour se dérober à la vue des désastres qui s'approchaient , que sa sagacité naturelle avait pressentis y mais auxquels son incurable mollesse l'empê-, chait d'opposer aucun obstacle.
LETTRÉS ÏN^ÉOITES DE VOLTAIRE
. A MADAME LA COMTESI^E