‹ Lettres inédites de Voltaire (volume 2)Chapitre 18 sur 74 · DE CE QUI 6 EST PASSE A FRANCFORT SUR MFIN · texte numérisé non relu

DE CE QUI 6 EST PASSE A FRANCFORT SUR MFIN

François de Voltaire, Parisien, et Cosimo Collini, Florentin, arrivent à Francfort le dernier mai t 753, et logent à l'auberge du Lion-d'Or.

Le i^^ juin au matin , le sieur Freytag se fait annoncer chez le sieur de Voltaire, son excellence de Prusse : il entre avec un officier prussien et l'avocat Prùcker; il demande au sieur de Voltaire les lettres qu'il peut avoir de sa majesté , et le livre imprimé des poésies françaises de sa majesté, dont elle lui avait fait présent.

Le sieur de Voltaire rend toutes les lettres qu'il a, avec toute la soumission possible : mais, comme le livre des poésies de sa majesté prussienne est encore à Hambourg , dans un ballot , il se consti-

lue prisonnier sur son serment, ju.squ'à ce que le ballot soit revenu. Il écrit pour iaiie adresser ce ballot au sieur Fieytag lui-même.

l'reytag lui signe au nom du roi, son maîti'e, deux billets, l'un valant pour Tautre , conçus en ces termes :

« Monsieur , sitôt le grand ballot sera ici, où est « Toeuvre de poésbie du roi, que sa majesté demande, « et l'œuvre de poésbie rendu à moi, vous pourrez « partir où boa vous semblera. A Francfort le i^^ «juin.»

aFiiETTAQ, résident.»

Le 9 juin, madame Denis, nièce du sieur de Voltaire , fille d'un gentilbomme , et veuve d'un gentilliomme oflicier du roi de France, arriva à Francfort, pour conduire aux eaux de Plombières son oncle, qui est mourant.

Le 17 juin, le ballot où est l'œuvre de poésie de sa majesté prussienne arrive au sieur Freytag.

Le 20, le sieur de Yollaire, en vertu des conventions, veut aller aux bains de Wisbad, n'ayant pas la force de se transporter si loin que Plombières. Il laisse tous ses effets à Francfort, et sa nièce doit les faire emballer et les suivre.

On arrête alors le sieur de Voltaire; on le mène chez le marchand Schmith. Ce marchand lui prend tout son argent dans ses poches , sans aucune formalité, s'empare d\m« cassette pleine d'effets

pr(''ciciix cl (le ses |)apiers de famille; ci le fait conduire par douze SfjJdats dans une gargotte qui sert de piison. Il fait saisir le sieur Ojsimo Collini, lui |)rend aussi tout son argent dans ses poches , et le fait emprisonner de même. Collini s'écrie qu'il est sujet de sa majesté impériale. Sclimith répond qu'on ne connaît point l'empereur à Francfort , et Freytag, présent, dit au sieur de Voltaire et au sieur Cosimo que, s'ils avaient osé mettre le pied sur les terres de Mayence pour se mettre en sûreté , il leur aurait fait tirer un coup de pistolet dans la tète sur les terres de Mayence.

Le même soir du 20 juin , un nommé Dorn , cidevant notaire de Francfort, cassé par sentence de la ville, et qui n'a d'autre titre que celui de copiste de Freytag , va dans l'auberge du Lion-d'Or prendre la dame Denis, avec des soldats, la conduit à pied à travers toute la populace, la traîne, évanouie, dans un grenier de la prison où est enfermé son oncle , met quatre soldats à la porte de cette dame , lui ôte sa femme de chambre et ses laquais , se fait apporter à souper dans sa chambre , et y passe seul la nuit, et a l'insolence de vouloir abuser d'elle; elle crie, et Dorn fut intimidé.

Le 21 juin, les prisonniers font présenter requête au magistrat de Francfort ; le magistrat demande à Schmith le marchand de quel droit il traite ainsi des étrangers qui voyagent avec des passeports du roi de France.

il répond que c'est au nom du roi de Prusse ;

qu'à la vérité ils n'ont point crorclre , mais qu'ils en recevront incessamment. C'est sur cette seule attente de ces ordres que Schniilh fonde de telles violences, et il s'en rend caution j>ar tous ses biens, comme bourgeois de Francfort, par un acte qui doit être au greffe de la ville , et dont le sieur de Voltaire a demandé en vain copie.

Madame Denis écrit au roi de Prusse, le i^y un détail de ces violations du droit des gens.

Cependant Schmitli , Freytag et Dorn viennent dans la prison, signifient aux prisonniers qu'ils doivent payer cent vingt-liuit écus d'Allemagne par jour pour leur détention , et leur présentent un écrit à signer, par lequel les prisonniers jureront de ne parler jamais de ce qui s'est passé.

Dorn leur donne aussi une requête allemande à présenter à leurs excellences Freytag et Schmith ; moyennant quoi, dit-il, ils seront élargis. Il reçoit deux carolins ou environ pour cette requête ; elle est déposée au greffe de la ville.

Les prisonniers présentent requête au magistrat. La dame est élargie le aS , le sieur de Voltaire reste j)risonnier avec des soldats.

Le 5 juillet, la dame Denis reçoit réponse au nom du roi de Prusse, par l'abbé de Prades. La lettre contient: Que La dame Denis n a jamais dû être arrêtée , et que le sieur Freytag a seulement en ordre de redemander au sieur de Voltaire les poésies imprimées de sa majesté, et de le laisser partir.

Le 6 juillet, Freytag et Schmith, sans rendre

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auciiiu; raison , consentent que lo sieur de VoUairi: soit élargi ; et le magistrat al(jrs lui ùte ses soldats , avec la permission de Sclunitli.

Le 7 au matin , le nommé Dorn ose revenir chez la dame Denis et le sieur de Voltaire, feignant de rapporter une partie de l'argent que le sieur Schmith avait volé dans les poches du sieur de Voltaire et du sieur Collini. Puis il va au conseil de la ville faire rapport qu'il a vu passer le sieur de Voltaire avec un pistolet, et prend ce prétexte pour que Schmith et lui gardent l'argent. Deux notaires jurés, qui étaient présents, ont beau déposer sous serment que ce pistolet n'avait ni poudre, ni plomb, ni pierre , qu'on le portait pour le faire raccommoder ; en vain trois témoins déposent la même chose.

Le sieur de Voltaire est forcé de sortir de Francfort avec sa nièce et le sieur Collini, tous trois volés et accablés de frais, obligés d'emprunter de l'argent pour continuer leur route. On a volé au sieur de Voltaire papiers , bagues , un sac de carolins, un sac de louis d'or, et jusqu'à une paire de ciseaux d'or et de boucles de souliers.

lia ville de Francfort n'a point été surprise do ces horreurs. Elle sait que le nommé Freytag, soidisant ministre du roi de Prusse , est un fugitif de Hanau, condamné à la brouette à Dresde , et qui a reçu publiquement des coups de bâton à Francfort , par le comte de Wasco , colonel au service de sa majesté impériale , auquel il avait volé six

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cents ducats: il a eu vingt aventures publiques pareilles.

Le nommé Schmith a été condamné à une amende de. quarante mille florins, par une commission de sa majesté impériale, pour avoir rogné des ducats, et son conmiis pendu à Bruxelles, pour avoir payé en espèces rognées.

Le nommé Dorn est actuellement cassé, par sentence de la ville de Francfort.

Voilà les faits dont il faut du moins qu'on soit instruit , avant qu'on puisse se mettre sous la protection des lois, et agir en justice.

Nota. Le journal qu'on vient de lire, et la requête qui suit, sont à peu près les seuls documents authentiques et détaillés qu'on possède aujourd'hui sur l'aventure de Francfort. Voltaire ne parle, dans ses lettres, ses Mémoires et son Commentaire historique, que d'une manière vague et fort abrégée d'une scène qui remplit damertune une partie de sa vie. Ici tous les faits sont précis , circonstanciés , et présentés par Voltaire luimême. Leur publication confirme la vérité et l'exactitude des Mémoires de Collini, dont cette édition contient des fragments parmi les pièces justificatives du premier volume.

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