DE VOUAI HK
comme un monument de votre gloire et île celle de la nation , en attendant que le temps, qui doit laisser mûrir toutes les vérités, permette de publier im jour celle que je vous présente aujourd'hui.
Qui eût dit, dans le temps que nous étions ensemble dans r allée noire % qu'un jour je serais votre historien, et que je le serais de si loin? Je sais bien que , dans le poste où vous êtes , votre ancienne amitié ne pourrait guère se montrer dans la foule de vos occupations et de vos dépendants , que vous auriez bien peu de moments à me donnei-; mais je regrette ces moments, et je vous jure que vous m'avez causé plus de remords que personne \
Ce n'est peut-être pas un hommage à dédaigner que ces remords d'un homme qui vit en philosophe; auprès d'un très-grand roi, qui est comblé de biens et d'honneurs auxquels il n'aurait osé prétendre , et dont l'ame jouit d'une liberté sans bornes. Mais on aime, malgré qu'on en ait, une patrie telle que la notre et un homme tel que vous. Je me flatte que vous avez soin de votre santé, porro unum est nccessarium. Vous avez besoin de régime ; vous devez aimer la vie. Soyez bien assuré qu'il y a dans le château de Potsdam un malade heureux qui fait des vœux continuels pour votre conservation. Ce n'est pas qu'on prie Dieu ici pour vous; mais le plus ancien de tous vos serviteurs s'intéresse à vous, à votre gloire , à
Voltaire et MM. d'Argenson avaient été camarades de collège. ' Ceci s'applique au départ précipité de Voltaire pour la Prusse.
votre hoiifieur , à votre santé , avec la plus respectueuse et la plus vive tendresse.
Volt AI H K.
Nota. Les deux lettres qu'on rapporte ici sont, ainsi que les lettres VIII, IX, x,xi, xii et xiii, empruntées aux Mémoifes de M. le marquis cTArgenson. Voltaire, après avoir obtenu la place d'iiistoriographe, avait écrit la rela- . tion delà campagne de i ^44 et de la bataille de Fontenoy. " Il entra, dit le Commentaire historique , dans tous les dé- « tails de cette journée intéressante ; on y trouve jusqu'au «< nombre des morts de chaque régiment; le comte d'Ar- «t genson, ministre de la guerre, lui avait communiqué les « lettres de tous les officiers. Le maréchal de Noailles et « le maréchal de Saxe lui avaient confié leurs Mémoires. »
Cette relation , ainsi que celle qu'il avait donnée de la guerre de 1741 > ont été refondues depuis dans W Siècle de Louis XV. Il paraît que Voltaire en fit des Mémoires particuliers à l'époque où il publia, en Prusse, son Siècle de Louis XIV ^. C'est de ces Mémoires, ou de l'un de ces mémoires, qu'il parle dans ses deux lettres à M. le comte d' Argenson , et qu'il envoie une copie manuscrite pour être placée dans la bibliothèque de ce ministre, bibliothèque moins riche que celle de son frère ^^ mais néanmoins très-précieuse. Les lettres du roi de Prusse ,
* On imprima en lySS , sous la rubrique Francfort, une édition très -fautive de V Histoire de la guerre de 1741» qui comprenait les événements politiques jusqu'après la bataille de Fontenoy. Cette édition avait été faite , selon Voltaire , sur un manuscrit qui lui avait été dérobé.
' La bibliothèque de M. le marquis d' Argenson était aussi belle que nombreuse. Elle fut augmentée encore par M. le marquis de Paulmy son fils, et vendue en 1785 à M. le comte d'Artois (aujourd'hui Charles X ). C'est la bibliothèque de l'Arsenal.
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dont il est aussi question , sont sans doute relatives aux lettres du cardinal, qu'on a rapportées précédemment, et aux négociations dont Voltaire avait été chargé. (Yoyei les lettres iv, v, vi et leurs notes. )
LETTRE XXII
A Potsdani , 1 4 novembre 175a.
Quand je revis ce que j'ai tant aimé.
Peu s'en fallut que mon feu rallume N'en fît le charme en mon ame renaître. Et que mon cœur , autrefois son captif, Ne ressemblât l'esclave fugitif, A qui le sort fit rencontrer son maître.
C'est ce que disait, je crois, autrefois le saint évèquQ Saint-Gelais ^ en rencontrant son ancienne maîtresse; et j'en ai dit davantage en retrouvant vos anciennes bontés. Croyez, monseigneur, que vous n'êtes jamais sorti de mon cœur ; mais je craignais que vous ne vous souciassiez guère d'y régner; et que vous ne fussiez comme les grands souverains, qui ne connaissent pas toutes leurs terres. Votre très-aimable lettre m'a donné bien des désirs, mais elle n'a pu encore me donner des forces. Je vous rate tout net en vous aimant, parce que l'esprit est prompt et la chair infirme chez
^H LETTRKS INÉDIT F. S
moi. Je SUIS si malingre que, voulant partir suri<*-champ , je suis obligé de remettre mon voyage au printemps'. Je ne suis pas comme le président llénault , (jui disait qu'il était qiielcpiefois fort aise de manquer son rendez-vous. Soyez sûr que j'ai une vraie passion de venir être témoin de votre gloire et du bien que vous faites.
J'ai bien peur que l'intérêt, qui devrait animer ce que j'ai eu l'honneur de vous envoyer, ne soit étouffé sous trop de détails. Cela me fait penser qu'il ne faut pas ennuyer, par une longue lettre inutile , un homme qui en reçoit tous les jours une centaine de nécessaires, qui quelquefois aussi sont ennuyeuses.
Conservez, je vous en prie, votre bienveillance au plus ancien , au plus respectueux, au plus tendre de vos serviteurs.
Voltaire.
En voulant fermer cette lettre j'ai coupé le papier ; vous me le pardonnez.
* Cette lettre fut écrite à l'époque où Voltaire venait de reprendre les marques de distinction qu'il avait renvoyées au roi de Prusse, et de se raccommoder avec ce souverain. (Voyez le Supplément des Pièces justificatives , tom. i , pag. 533. )
DE VOLTAIRE. yC)
LETTRE XXII 1
A Francfort, au Lion d'or, 7 juin 1753.
Monsieur,
Ce matin le résident de Mayence mVst venu avertir que la plus grande violence était à craindre , et qu'il n'y a qu'un seul moyen de la prévenir, c'est de paraître appartenir à sa sacrée majesté impériale. Ce moyen serait efficace, et ne compromettrait personne; il ne s'agirait que d'avoir la bonté de ra'écrire une lettre par laquelle il fut dit que j'appartiens à sa majesté , et que Le dessus de la lettre portât le titre qui serait ma sauve-garde, par exemple: a M. de,....^ cluimbcllan de sa sacrée majesté, et on me manderait dans le corps de la lettre que je dois aller à Vienne sitôt que ma santé me le permettra.
Votre Excellence peut être persuadée que, si on avait la bonté de m'écrire une telle lettre , je n'en abuserais pas , et que je ne la montrerais qu'à la dernière extrémité.
Je n'ose prendre la liberté de demander cette grâce ; mais , si la compassion de Votre Excellence , si celle de leurs majestés impériales daignait con-
8o LETTRES INÉDITES
(Icscendro a cet expédient, C'^s<Tait le seul moyeu (le prévenir un coup bien cruel; ce serait me n)ettre en état de marquer ma sincère reconnaissance, et encore ime fois, on ne serait j)as mécontent de m'entendre.
Mais, monsieur, s'il y a le moindre inconvénient au parti que je propose avec la plus profonde soumission et avec toute la dt^fiance que je dois avoir de mes idées, s'il n'y a pas moyen de prévenir la violence , je suis sûr au moins que Votre Excellence me gardera un secret dont dépend ma vie; je suis sûr que leurs sacrées majestés ne me perdront pas, si elles ne sont pas dans le cas de me protéger.
Encore un mot, monsieur. J'ai une confiance entière dans l'humanité et dans les vertus de Votre Excellence; et, quelque chose qui arrive, je serai toute ma vie , avec le plus profond respect , monsieur , de Votre Excellence, le très-humble et trèsobéissant serviteur.
VOLTAIJIE.
Nota. L'aventure de Francfort est trop bien connue pour qu'il soit nécessaire d'entrer ici dans de longs détails. Les principales circonstances en sont d'ailleurs retracées dans les lettres et les relations qu'on rapporte ci-après. A l'époque où elle se passa, elle causa en Europe un grand scandale. On peut s'en faire une idée juste aujourd'hui qu'on a vu se renouveler une pareille scène, et un autre roi de Prusse faire arrêter, dans un état indépendant, un autre homme de lettres, qui n'é-
DE VOLTA.1RE. 8l
tait pas son sujet '. La seule particularité peut-être qui lut i«^norée, c'est que Voltaire, se voyant hors de France, sans appui de la part de sa cour, et en butte aux ressentiments d'un souverain étranger, eut l'idée d'implorer la protection d'une puissance sur la bienveillance de laquelle il devait avoir peu sujet de compter. Collini , dans ses Mémoires, (voyez tome i, Supplément aux pièces justificatwcs, pages 22 5 et suivantes,) nous apprend que la mobile imagination de Voltaire lui suggérait à chaque moment quelque nouveau stratagème pour échapper aux mains de ses ignobles geôliers. Sacliant qu'il ne devait rien attendre des autorités du pays, il avait tout à redouter de la violence de ses ennemis et de la brutalité de ses gardiens. « Depuis sa détention àla Bastille jusqu'à sa mort, « dit Collini, Voltaire n'eut jamais à souffrir un traitement « aussi désagréable. 11 se trouvait livré à des hommes « qui ignoraient les égards dus aux grands talents, dont « l'extravagance égalait la grossièreté , et qui croyaient « donner une preuve de zèle à leur souverain en outra- « géant , de la manière la plus cruelle , un homme qui ' était à leurs yeux lui grand coupable , par la seide rai- « son que la demande de Frédéric annonçait une dis-
« grâce. >»
Dans l'état d abandon et de désespoir où se trouvait Voltaire, il n'est point étonnant qu'il se soit adressé, même sans se flatter du succès, à l'un des agents accrédités de l'Autriche. Mais quel était cet agent , c'est ce qu'il n'est point facile de découvrir aujourd hui. On ne
' M. Cousiu, Français, prorcsseur de philosophie et traducteur de Platon , a ctc, par ordre du roi de Prusse Guillaume 111, arrêté à Dresde en i8a j , et conduit à Berlin, où il a été détenu pendant plusieurs mois.
8a m:tt!ik8 i ni'; dite s
trouve dans les Mémoires de Voltainr, ni dans ceux de Collini, rien qui ait traita cette démarche; et cela se conçoit, ce n'était pas à eux à dévoiler un secret recommandé avec tant d'instance. Dans la Corresponrlance f^cncralc , on remarque ce passage (lettre à madame Denis , y juillet, tome lix, page 3o5) : <« Hier le secré- « taire de M. le comte de Stadion me trouva (à Mayence) « fondant en larmes; je pleurais votre départ et votre « séjour. L'atrocité de ce que vous avez souffert per- « dait de son horreur lorsque vous étiez avec moi ; votre « patience et votre courage m'en donnaient ; mais après « votre départ je n'ai plus été soutenu. »
Serait-ce à M. le comte de Stadion que Voltaire aurait écrit les lettres et la relation qu'on rapporte ici ? C'est ce qu'il est permis de penser; mais c'est au^si ce que nous n'avons pu découvrir , d'une manière assez évidente , pour offrir sur ce point autre chose que des conjectures. Le bibliographe à qui nous sommes redevables de la communication de ces pièces, quoique fort au fait de toutes 1^5 anecdotes relatives à Voltaire, n'a pu nous donner aucun éclaircissement à ce sujet. On se borne donc ici à mettre sur la voie : la publicité fera maintenant le reste.
LETTRE XXIV
A Francfort, 36 juin.
La même personne qui a eu l'honneur d'écrire de Francfoi't à Son Excellence, et d'implorer la protection de leurs majestés impériales, supplie très-humblement Son Excellence de continuer à lui garder le secret. Si leurs majestés impériales ne sont pas dans le cas d'accorder leur protection dans cette affaire, l'iles seront du moins indignées de ce qui vient de se passer dans Francfort. Un notaire nommé Dorn, commis du sieur Freytag , résident de Prusse, enlève une dame de condition % qui vient à Francfort, auprès de son oncle malade. Il la conduit, à travers la populace , à pied , dans une auberge , lui ôte ses domestiques, met des soldats à sa porte, passe la nuit seul dans la chambre de cette dame , mourante d'effroi. On supprime ici , par respect pour sa majesté impériale la renie, les <3xcès atroces où le nonnné Dorn , commis de F'reytag, et cependant notaire impérial, a poussé son insolence.
Son Excellence peut aisément s'instruire de ce que c'est que Freytag, aujourd'hui résident de Prusse; il est connu à Vienne et à Dresde, ayant été châtié dans ces deux villes.
* Madame Denis.
84 LETTRES INIÎDITKS
La personne qui a pris la liberté de s'adresser à Son Excellence avait bien des raisons de prévoir les extrémités les plus violentes. Elle est bien loin de vouloir compromettre personne. Elle ne demande que la continuation du secret.
On doit trouver étrange que tant d'horreurs arrivent dans Francfort, uniquement au sujet du livre des poésies françaises de sa majesté prussienne. Sa majesté prussienne est trop juste, tro|) généreuse , pour avoir ordonné ces violences au sujet de ses poésies, qu'on lui a rendues. Personne ne peut imputer de pareilles horreurs envers une ilame à un si grand roi.
On se borne à remercier Son Excellence du secret, et à l'assurer du plus profond respect.
Nota. Les détails de cette lettre sont parfaitement d'accord avec ceux que CoUini a publiés depuis dans ses Mémoires. (Voyez tome i, page 558, Supplément aux pièces justificatwes. )
«i Le redoutable Dorn, dit-il, après nous avoir déposés « (Voltaire et Collini) à l'auberge du Bouc, se transporta « avec ses soldats à celles du Lion-d'Or, où madame « Denis gardait les arrêts par l'ordre du bourguemestre. i II laissa son escouade dans l'escalier, et se présenta à « cette dame , en lui disant que son oncle voulait la voir, « et qu'il venait pour la conduire auprès de lui. Ignorant « ce qui venait de se passer chez Schmith, elle s'em- « pressa de sortir; Dorn lui donna le bras. A peine fut- H elle sortie de l'auberge que les trois soldats l'entourè- « rent, et la conduisirent, non pas auprès de son onde.
'< mais à \auhcrf;e du Bouc ^ on on la logea dans un ga- « letas, meublé d'un petit lit , n'ayant , pour me servir des '< expressions de Voltaire , que des soldats pour femmes- « de-chambre, et leurs baïonnettes pour rideaux. Dorn «■ eut l'insolence de se faire apporter i\ souper, et, sans « s'inquiéter des convulsions horribles dans lesquelles « une pareille aventure avait jeté madame Denis, il se " mit à manger et à vider bouteille sur bouteille. »
LETTRE XXV
A Mayence , 1 4 juillet 1753.
Son Excellence permettni que, pour excuser auprès trelle une démarche qui aura pu paraître indiscrète, on lui envoie le journal de ce qui s'est passé à Francfort, et de ce qu'on avait prévu.
La personne intéressée a pris la liberté de s'adresser à Son Excellence, sur la réputation de sa probité et de sa vertu compatissante. Elle est très en peine de savoir si ses lettres ont été rerues. Elle supplie Son Excellence de vouloir bien faire écrire si elle a reçu les pac[uets, et faire adresser ce mot chez monsieur le comte de Bergen , à Mayence.
Voltaire présente ses très-profonds respects à Son Excellence.
Nota. On voit encore par cette lettre, comme par celles qui précèdent , combien Voltaire attachait d'im-
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portancc à ce que la démarche qu'il avait faite restât ensevelie dans le plus profond secret. Lfiisqu'il écrivit cette dernière, il était hors des mains des misérables auxquels Frédéric avait commis le soin de sa vengeance, et cependant il prend les mêmes précautions pour que rien ne puisse le faire découvrir. On ne trouve sur cette lettre , comme sur les autres , aucune adresse.