A M. ABEILLE
A Ferney, 7 octobre 1761.
Ne jugez pas, monsieur, de ma reconnaissance par le délai de mes remercîments. Des spectacles quil a fallu donner chez moi, par complaisance autant que par goût, m'ont pendant quelque temps détourné de rpgriculture.
Posl habiii tameii illorum niea séria ludo.
Je profite des premiers moments d'un loisir nécessaire à mon âge et à ma mauvaise santé, pour vous dire que je n ai pas seulement lu avec plaisir mais avec fruit, le livre dont vous avez bien voulu m'honorer. Ce sera à vous , monsieur , que je devrai des prés artificiels. Je les fais tous labourer et fumer. Je sème du trèfle dans les uns et du froniental dans les autres. Tout vieux que je suis , je me regarde comme votre disciple. On défriche, dit-on , une partie des landes de liordeaux , et on doute du succès. Je ne doute pas des vôtres en Bretagne. Les états se signalent par des encouragements plus utiles que des batailles. Vous partagez cette gloire. Soy<z persuadé, monsieur, de la
C)i) LETTRES INEDITES
reconiiaissanro respectueuse avec laqilelle j'ai hicîii sinccMiîment riioniieur d'être votre très-humbl<; et très-obéissant serviteur.
Voltaire.
Nota. C'est au commencement de 1761 que parut 1 epître de Voltaire à madame Denis sur V agriculture. Cette épître fit beaucoup de bi-uit, et dut attirer surtout l'attention des hommes et des sociétés qui s'occupaient d'iigrononiie. On y lit (voyez tome xiii, page 324) :
La nature t'appelle , apprends à l'observer ;
La France a des déserts , ose les cultiver ;
Elle a des malheureux : un travail nécessaire,
Ce partage de l'honime et son consolateur.
En chassant l'indigence, amène le bonheur;
Change en épis dorés , change en gras pâturages ,
Ces ronces, ces roseaux, ces affreux marécages.
Tels vassaux languissants , qui pleuraient d'être nés ,
Qui redoutaient surtout de former leurs semblables ,
Et de donner le jour à des infortunés,
Vont se lier gaiement par des nœuds désirables;
D'un canton désolé l'habitant s'enrichit ;
Turbilli ' , dans l'Anjou , t'imite et t'applaudit ;
Bertin ' , qui dans son roi voit toujours la patrie ,
Prête un bras secourable à ta noble industrie;
Trudaine sait assez que le cultivateur
Des ressorts de l'état est le premier moteur,
Et qu'on ne doit pas moins pour le soutien du trône ,
A la faux de Cérès qu'au sabre de Bellone.
' Le mar(yiis de Turbilli, auteur d'un ouvrage sur les défrichements.
^ M. Bertin, contrôleur- général, depuis ministre, avait institué des sociétés d'agriculture dans chaque généralité.
^ MM. Trudaine, intendants des finances , ont beaucoup contribué aux progrès de l'industrie et de l'agriculture sous Louis XV.
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On conçoit que la célébrité, donnée ainsi aux noms (le ceux qui encourageaient un art jusque là méprisé, a dii exciter vivement l'énuilation de tous les agronomes. M. Abeille*, alors secrétaire de la société d'agriculture, de commerce et des arts en Bretagne, ne fut point un des derniers qui adressèrent à Voltaire le résultat i\o leurs travaux et de leurs découvertes. On n'a point retrouvé dans sa famille la première lettre d'envoi à laquelle Voltaire répond par la leltr<' qu'on vient de rapporter ici. Il paraît qu'elle était antérieure de quelques mois à la réponse, et postérieure de quelques autres seulement à VEpître sur l'Agriculture.
La première lettre de Voltaire a été copiée dans le temps par M. Abeille: la seconde est autographe.
Voltaire parle , dans une lettre à M. de. La Chalotais , procureur-général au parlement de Bretagne *, do!> livres que M. Abeille lui avait adressés.
«J'ai lu, dit-il, (tome lxiii , page 102, CotTespon- « dancc gi'ticrale,) j'ai lu les àv\\\ tomes de votre traité « d'agriculture, et j'en ai profité. J'ai fait semer du fro- « mentid, j'îii défriché, j'ai fait une terre de sept ou huit « mille livres de rente, d'une terre qui n'en valait pas « trois mille. Cette occupation de la vieillesse vaut mieux « que de faire i\esA<(ési/ns et dos Surcna. Cependant j eu
Cette correspondance de M. Abeille nous a vU' conmninif|uéc par madame de Livois, veuve du chevalier de Livois, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi sous Louis XVI, et petit-fils de M. Abeille. C'est ce dernier qui a retrouve la copie faite dans le temps et les deux autographes suivants dans les papiers de la succession de son grand-père.
' Louis René de Caradeuc de La Chalotais , procureur - général du parlement de Bretagne, et auteur d'extellents ouvrages sur l'éducation. Né à Rennes en 1701 , mort en lySS. Il se signala par ses talents et son courage dans l'affaire de l'expulsion des jésuites.
(j8 1. 1 I r fKKS INÉDl T I S
1 fais encore pour mon malheur; mais je n'en ferai pas « long-temps. fo.T qiuique Mœrim déficit ; ce, qui ne cJé- « ficit pas, c'est l'estime très-respertueuse , et le sincère " attachement avec lesqu(;ls, etc.
LETTPiE XXVI I.
Paris, le a 3 janvier 1763.
Les hommes supérieurs, monsieur, inspirent la con^fiance. C'est ce qui me détermine à vous envoyer le corps d'observations de la société de Bretagne. On a tout à gagner, monsieur, en lisant vos ouvrages; mais la postérité perdrait tiop si vous lui dérobiez le temps que vous lui devez , |)ar la lecture de tous ceux qu'on a la vanité de vous adresser. Agréez cependant le premier recueil d'une compagnie qui s'est consacrée à la bienfesance. C'est un titre de recommandation auprès de vous. Si vous me permettez, monsieur, de vous envoyer la suite de cet ouvrage, à mesure qu'il paraîtra, je regarderai c^tte grâce comme un encouragement et comme la récompense la plus précieuse de mon travail. Je suis avec respect , monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Abeille,
k^ secrétaire de la société d'agriculture ,
de commerce et des arts.
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LETTRE XXVI II
Aux Dt^lices , par Genève , 7 février 1763.
Vous ne devez douter, monsieur, ni du plaisir ([lie vous m'avez fait, ni de ma reconnaissance. Je suis le moindre des agriculteurs, et dans un pays (|iii peut se vanter d'être le plus mauvais de France, (pioiqu'il soit des plus jolis; mais quiconque fait Cloître deux brins d'herbe où il n'en venait qu'un , rend au moins un petit service à sa patrie. J'ai trouvé de la misère et des ronces sur de la terre à pot. J'ai dit aux possesseurs des ronces. Voulezvous me permettre de vous défricher? Ils me l'ont |)ermis en se moquant de moi. J'ai défriché, j'ai brûlé, j'ai fail porter de la terre légère, on a cessé de me siffl(M', et on me remercie. On peut toujours taire un peu de bien partout où l'on est. Le livre que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer , monsieur, en doit faire beaucoup. Je le lis avec attention. Corneille ne me fait point oublier Triptoleme. Agréez mes sincères remercîments, et tous les sentiments avec lesquels j'ai riionneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Voltaire,
genlllhoinmo ordinaire (Tu r(^i,
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LKTTRE XXIX.