A M. HENNIN
A GBKÈVE.
Ferney, le i8 mai r-'">^'
Venez, monsieur, reconnaître au plus tôt les lieux que \ous voulez embellir. Voilà le j3remicr moment où le pays de Gex a des feuilles et des fleurs , l'air qu'on y respire est plus doux que celui de Genève. Mettez-moi, je vous en supplie, aux pieds de monsieur l'ambassadeur; je m'informe tous les jours de sa santé, et puisque la nature qui me persécute ne veut pas que je lui fasse ma cour à Genève, j'espère qu'il ne partira pas sans daigner venir encore «prendre l'air dans nos hameaux et les honorer de sa présence. Gardez-vous bien ( si vous m'aimez ) de m'oublier auprès de M. le chevalier de Taules.
J'ai déjà fait usage de la singulière anecdote qui^ je lui dois, touchant l'étonnant ti\tité de Léopold avec Louis XIV, que j'aurais ignorée sans lui. Si sa belle mémoire veut encore m'aider, le Siècle de Louis XI F ne s'en trouvera pas plus mal. Je ne me mêle. Dieu merci, que des affaires du temps passé, et je laisse là le siècle présent pour ce qu'il vaut. Je ne prends point la liberté d'écrire à M. l'ambassadeur sur sa santé, je m'adresse à vous pour en savoir des nouvelles. Ma nièce , qui alla ces jours passés lui présenter ses hommages et les miens , m'assure qu'il sera bientôt en état de sortir,
Adieu, monsieur; toute ma petite famille vous eudjrasse bien tcndreujcnt et soupire comme moi après le bonheur de vous voir.
V0LTA.IRE.
Nota. Bien que cette lettre Aisse partie de la correspondance inédite de Voltaire avec M. Hennin , ce n'est point à ce recueil qu'elle a été empruntée. Ceux qui ont coopéré à la présente édition en possèdent une copie authentique qui se trouviiit parmi les papiers de M. de Taules. Il la recrardait sans doute comme un titre du cas que Voltaire attachait aux renseignements historiques qu'il avait été plus d'une fois à même de lui transmettre. En effet, il est ici question d'une anecdote importante dont l'historien de Louis XIV a fait usage en ces termes : (tome XIX , chapitre vni, page 35 1.)
« Tous les frères de Charles II, roi d'Espagne, étaient « morts. Charles était d'une conqilexion faible et mal- « saine. Louis XIV et Léopold Grent dans son enfance
1 5o LFTTRKS INÉDITES
« à peu près le même traité de partage (ju'ils entamèrent <t depuis sa mort.» Par ce traité qui est actuellement dans « le dépôt du Louvre, Léopold devait laisser Louis XIV « se mettre déjà en possession de la Flandre, à condition « qu'à la mort de Charles, l'Espagne passerait sous la do- « mination de l'empereur. Il n'est pas dit s'il en ^fbTita « beaucoup d'argent pour cette étrange négociation. « D'ordinaire Je principal article de tant de traités de- « meure secret. >»
LETTRE XLVII
A M. DE TAULES.
A Ferney, i3 mai 1766.
Le couvent de Ferney a souvent recours à M. le chevalier de Taules , pour savoir des nouvelles de M. l'ambassadeur, s'il est entièrement guéri, s'il mange , s'il digère , s'il dort , s'il se promène. Nous nous intéressons à sa santé plus que tous les Genevois ensemble, dussent-ils en être jaloux. Madame Denis compte avoir l'honneur de le voir dès qu'elle pourra sortir; pour moi, monsieur, qui n'ai pas mis d'habit depuis trois mois , je suis privé du plaisir de remplir mes devoirs. Vous savez combien il me serait doux de profiter de vos moments de loisir, et de puiser dans vos conver-
DK VOLTAIIir. l'Ji
satioiis des coiinaissanci's nouvelles. Ne doutez pas des sentiments resj3eclueux que je conserverai |>our vous toute ma vie\
Volt A ire.
LETTRE XLVIIl.
AU MÊME
A Ferney , 3 juillet.
Voulez-vous bien, monsieur , que je vous adresse cette réponse que je dois à M. Thomas? je crois que je l'aime autant que vous l'aimez, sans que je Taie jamais vu'. Vous êtes dans le temple de la discorde, tandis que je suis dans celui de la paix; mais je quitterais volontiers mon temple pour venir vous embrasser dans le votre, si j'avais une heure de santé. Donnez-moi la consolation , je vous en prie, de présenter mes respectueux hommap;es à M. l'ambassadeur ; je me flatte que sa santé estentièrement raffermie, et qu'il a, comme vous, un corps diojne de son ame; la mienne, toute languissante qu'efle est, vous est bien véritablement attachée.
' Voyez la lettre xxxi:;. C'est par M. de Taules que Voltaire avait reçu VEloge ilu Dauphin.
iS'U T.FTTRFS IM'DITES
LETTRE XLIX
AU MÊME
Lundi matin, i8 auguste, à Ferney-
Vous êtes , monsieur , un cligne compatriote de Henri IV % franc, loyal , bienfesant, bon à montrer aux amis et aux ennemis, comptez que vous êtes selon mon cœur. Je suis bien fâché que vos comités vous prennent tout entier. Si vous pouvez quelquefois vous échapper pour venir philosopher avec un solitaire , vous ferez une bonne œuvre dont je vous aurai bien de l'obligation. Je ne vous ai encore vu qu'en grande compagnie et jamais à mon aise; je suis pénétré de vos bontés, je vous aime de tout mon cœur, et je veux vous le dire à tête reposée. Madame Denis joint ses prières aux miennes, nous vous sommes également dévoués.
Mille tendres respects.
Voltaire.
^ M. de Taules était du Béarn , ainsi qufon l'a rapporté dans la notice qui le concerne, page io6.
LETTRE L
AU MÊME
Dimanche matin, 14 septembre ly^^{î.
Si j'existais, monsieur, vous savez que je passerais une partie de mes jours à faire ma cour à Son Excellence, et à tacher de mériter votre amitié. Je n'ai qu'une demi-existence toijt au plus. Vous , monsieur, qui avez un corps digne de votre ame , vous qui pouvez faire tout ce que vous voulez, je vous demande en grâce que vous vouliez dîner à Ferney le jour où vous serez le moins occupé. J'ai reçu une- lettre charmante qui était, je crois, daîis le paquet de monsieur l'ambassadeur.