A M. MARMONTEL
RUB DU BAC, PhFf LE POXT-BOTAL.
i5 février 1773.
Mon cher confrère, mon cher successeur, vous voilà donc le protecteur de l'Hotel-Dieu , en trèsbeaux vers, et en très-bonne prose; mais je suis encore pltis content des vers , par la raison qu ils sont cent fois plus difficiles à faire, et qu'il est beaucoup plus mal aisé de bien danser que de bien marcher. Vous avez raison dans tout ce que vous dites, et il est encore bien rare d'avoir raison, soit en vers , soit en prose.
Ce M. Valade n'avait pas raison quand il disait qu'il lui était permis d'imprimer à Paris ce qui avait été imprimé à Genève , et ce qui s'y débitait publiquement , car la véritable édition des Lois de Minos n'est point encore achevée d'imprimer dans cette ville. Yalade à imprimé la pièce sur un mauvais manuscrit de gens de beaucoup d'esprit , mais qui font des vers à la Pellegrin , et qui en ont farci mon ouvrage. J'ose dire que ma pièce est un peu différente. Le prmcipal objet, s-urtout, est une assez grande quantité de notes instructives
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sur les sacrifices de sang humain , à commencer par celui de Lycaon, et à finir par le meurtre abominable du chevalier de La Barre. Vous verrez tout cela en son temps , et la bonne cause n'y perdra rien. Ces rapsodies seront jointes a des pièces détachées assez curieuses de plusieurs auteurs, parmi lesquels il y a deux têtes couronnées. Voilà tout ce que peut vous mander , pour le présent, un pauvre diable attaqué d'une strangurie impitoyable, à làge de près de quatre-vingts ans, lequel se moque de la strangurie, et de Valade, et des sots , et de tous les libellîstes du monde.
On nous avait mandé que Fréron était mort bien ivre et bien confessé. Je suis bien aise que la nouvelle ne se confirme pas , car il aurait pour successeur Clément, Tex-procureur , 'ou Savatier ou Sabathier, Tex-jésuite. Il est plaisant que dans votre France l'emploi de gredin folliculaire soit devenu une charge de l'état.
Bonsoir , je souffre beaucoup ; je vous embrasse de tout mon cœur.
Voltaire.
Nota. L'hôpital connu sous le nom de XUàtcl-Dicu a été souvent la proie des flammes; mais l'incendie quia éclaté clans ce bâtiment, la nuit du 29 au 3o décembre i'--2 , a été plus épouvantable encore que les précédents. Plusieurs centaines de malades périrent au milieu du foyer, ou écrasés sous les décombres sans qu'on pût leur porter le moindre secours. La distribution de cet hospice était loin d'être alors ce qu'elle a été depuis la révolu-
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tioii, ce cju'cllo est surtout aujourd'liui. Non-seulement les malades n'étaient point classés par pièces selon la nature de leurs maux; mais deux ou trois patients, affectés de maladies différentes et souvent contagieuses, étaient entassés dans le même lit ; par fois on établissait plusieurs étages de couchettes les unes au-dessus des autres , en sorte que l'atmosphère où respiraient ces malheureux n'était pas de plus de deux ou trois pieds cubes.
Lorsque le désastre arriva, Marmontcl en fit un tableau très-touchant , où il peignait les souffrances des victimes de l'incendie, et sollicitait delà pitié du gouvernement des adoucissements au sort de ceux qui avaient survécu , et de ceux qui leur succédèrent dans cet asile de douleur. Voici ce qu'il dit lui - même dans ses mémoires de l'effet que produisit sa pièce de vers et du résultat qu'il obtint de sa publication.
« La même année j'eus à la cour une apparence de succès d'un autre genre et bien plus sensible pour moi ; ce fut l'effet que mon Epitre au roi sur V Incendie de r Hôtel- Dieu obtint ou parut obtenir. Ma vanité n'y était pour rien , mais l'impression vive et profonde que j'avais faite, me disait -on, allait changer le sort de ces pauvres malades, dont j'avais fait entendre les gémissements et les plaintes , et pour la première fois je me crus un bienfaiteur de l'humanité. J'en étais glorieux, j'aurais donné mon sang pour que l'événement eût couronné mon œuvre ; mais je n'ai pas eu ce bonheur. »
Il est souvent question , dans la Correspondance générale, du nommé Yalade. C'était un des libraires de Paris, que l'empressement du public et l'appât du gain engageaient à réimprimer les ouvrages de Voltaire avant
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qu'il n'y eut mis lu dernière main , et sans attacher aucune importance aux incorrections. Voltaire y mettait au contraire d'autant plus de prix dans cette occasion que les notes étaient très-liardies, et que le changement d'un mot pouvait compromettre sa tranquillité. (Voyez le tome VI, pages i44 et suivantes. )
La lettre qu'on rapporte ici, celle qui vient ensuite, et une autre qu'on trouvera dans la seconde partie , et qui est également adressée à Marmontel , ont été trouvées, parmi les papiers de cet écrivain, dans la petite campagne où il est mort , et dans le jardin de laquelle il a été enseveli (commune d'Ahloville, près de Galllon); nous sommes redevahles de leur communication à M. Valentin de la Pelouse, bihliophile éclairé qui en a recueilli lui-même les originaux.
LETTRE LXXIII
A Ferney, 10 octobre 1777,
Mon cher confrère , je vous fais mon compliment. J'aime mieux que vous soyez marié que moi. Vous êtes fait pour le sacrement de mariage. On dit que vous avez im très-beau signe visible d'une chose invisible. Pour moi, je ne suis fait cjue pour le sacrement de rextrème-onclion. C'est un bon parti
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i\uc vous prenez de vivre avec M. l'abbé Morellet. Vous devriez bien , quelque jour, nous le donner pour confrère, quand l'Académie aura dégorgé les prêtres qui l'ont pestiférée. L'abbé Morellet ou Mords-les, sa nièce et vous , vous ferez une société charmante. Je voudrais venir vous voir dans votre ménage , si j'étais un homme transportable. Notre ami M. de La Harpe' m'a instruit des obligations que je vous ai. J'ai vu des vers charmants, dont je suis aussi reconnaissant qu'indigne. Il n'y a pas moyen que j'ose vous répondre sur le même ton ; j'ai perdu mon h-fa-si.
Sou rauco , e perdo il canto e la favella.
Mais je ne perdrai qu'avec la vie la tendre amitié qui m'attache à vous.
Voltaire.
Nota. Marmpntel venait de se marier; quoique plus jeune que Voltaire, il Délaissait pas que d'avoir cinquantequatre ans 2. Voici comme il parle de son mariage dans ses Mémoires : « J'avais tenté plus d'une fois de me don- « nerune compagne, et d'adopter une famille qui me tînt « lieu de celle que la mort avait moissonnée autour de « moi; mais, par une heureuse fatalité, aucun de mes « projets ne m'avait réussi , lorsque je vis arriver à Paris «la sœur et la nièce (madame et mademoiselle Mon-
^ La Harpe Jean - François , né à Paris le ao novembre 1739,
mort le 1 1 février i8o3. Voltaire le regardait comme son élève. Il
fut de l'Académie française.
^ Marmontel Jean François, né dans le Limousin en 1719, mort en 1798 , membre et secrétaire de l'Académie française.
DE VOLTAIRE. -iOC)
« tigny) de MM. Morellet» ; ce lut un coup du ciel. » La connaissance fut bientôt faite , et Marniontel ne tarda point à ressentir une vive inclination pour madenioisoUe Montigny. « Un matin, continue-t-il , l'un de mes amis, « et des amis de MM. Morellet, l'abbé Maury*, vint me « voir, et me dit : Voulez-vous que je vous apprenne une « nouvelle ? Mademoiselle Montigny se marie, — Elle se « marie ! avec qui ? — Avec vous, — Avec moi ! Vous '< êtes fou, ou vous rêvez. — Je ne rêve point ; c'est urie « cbose très-sensée, et dont aucun de vos amis ne doute. » En effet, peu de temps après cette explication , le mariage fut célébré. « Il fut convenu , dit encore Marmon- « tel , que nous habiterions tous ensemble , les deux oncles, la mère et nous, un cinquième par tête de la t tlépense du ménage, et ces arrangements me conve- >< naient à tous les égards. L'abbé 3Ioreîlet et moi, nous « n'avons cessé de vivre depuis vingt ans dans les mêmes « sociétés; souvent opposés d'opinions, toujouis d'ac- « cord de sentiments et de principes , et pleins d'estime « l'un pour l'autre. Dans nos disputes les plus vives , ja- « mais on n'avait vu se mêler aucun trait d'amertume ni « d'aigreur. Sans nous flatter, nous nous aimions. ^
' Celui des deux frères qui avait le plus d'intimité avec Marmonlel,et celui dont parle Voltaire, est i'ahhé Morellet (André), né en 1737, mort en 1 8 1 9 , membre de l'Académie française.
' Maury (Jean Siflrein), né eu 1744» mort en 18 17. Comme ecclésiastique , il a été abbé , évéque de Monte-Fiascone , archevêque de Paris et cardinal; comme homme politique, il a joué un grand TÙle h l'Assemblée constituante, et cmume littérateur, il a été membre de l'Académie française, et a laissé un ouvrage en u volumes, intitulé Essai sur l'éloquence de la chaire.
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FORTUNE