A M. LE CHEVALIER DE BEAUTEVILLE
A Ferney, 9 janvier 17G7.
Monsieur ,
Je comptais avoir l'honneur* de venir présenter les Scjtlics à Votre Excellence, et je déinciiageais comme la moitié de Genève; mais il plut à la Providence d'affliger mon corps, des pieds jusqu'à la tète. Je la supplie de ne vous pas traiter de même dans ce rude hiver. Je vous envoie donc les Scj*
l66 LETTRKS INÉDITES
thes comme un intermède à la tragi-comédie de Genève. On a logé des dragons autour de mon poulailler, nommé le château de Tournay. Maman Denis ne pourra plus avoir de bon bœuf sur sa table ; elle envoie chercher de la vache à Gex. Je ne sais pas même comment on fera pour avoir les lettres qui arrivent au bureau de Genève. Il aurait donc fallu placer le bureau dans le pays de Gex. Ce qu'il y a de pis , c'est qu'il faudra un passeport du roi pour aller prendre de la casse chez Coladon.
Passe encore pour du bœuf et des perdrix , mais manquer de casse! cela est intolérable ; il se trouve à fin de compte que c'est nous qui sommes punis des impertinences de Jean-Jacques et du fanatisme absurde de Duluc le père qu'il aurait fallu bannir de Genève à coups de bâton pour préliminaire de la paix.
Que les Scythes vous amusent ou ne vous amusent pas, je vous demande en grâce de les enfermer sous cent clefs comme un secret de votre ambassade. M. le duc de Choiseul et M. le duc de Praslin sont d'avis qu'on joue la pièce avant qu'elle paraisse imprimée. Je ne suis point du tout de leur avis ; mais je dois déférer à leurs sentiments autant qu'il sera en moi.
Daignez donc vous amuser avec Obéide , et enfermez-là dans votre sérail , après avoir joui d'elle, et que M. le chevalier de Taules en aura eu sa part.
Le petit couvent de Ferney, fesant très-maigre chère , se met à vos pieds.
J'ai riionneur d'être avec un profond respect , monsieur, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.
Voltaire.
TVoTA. Comme on l'a dit précédemment, on avait fait avancer des troupes dans les environs de Genève, immédiatement après la yupture des négociations et le départ de la médiation pour Soleurc. Toutes les communications étaient alors interceptées.
Les Scythes^ dont parle ici Voltaire, furent en effet représentés à Genève quelque temps après , et lorsqu'ils n'étaient point encore joués à Paris.
LETTRE LIX
AU MÊME
A For'ney, i3 jauvier i~C)-j.
Monsieur,
Votre Excellence va être bien étonnée et va prendre ceci pour une plaisanterie fort indiscrète ; mais comme je suis un peu embarrassé avec mes banquiers de Genève tant par leur argot de
l68 LETTRES INl^DITES
change inintelligible que par leur agio trop intelligible , je suis obligé d'avoir recours à votre protection; je suis un pauvre scytlie qui implore les bontés d'un ambassadeur persan.
La lettre de change ci-jointe vous dira de quoi il est question. Si vous daignez engager monsieur le trésorier des Suisses à faire tenir cette lettre de change à Montbelliard , elle sera acceptée sans difficulté et j'espère venir prendre cet argent chez monsieur le trésorier quand je serai assez heureux pour sortir de mon lit, et pour venir vous faire ma cour dans votre royaume. Il est bien vrai que nous n'avons point eu aujourd'hui de bœuf pour faire du bouillon. Nous manquons de tout; les Genevois mangent de bonnes poulardes de Savoie; on s'imagine les avoir punis, et c'est nous que l'on punit. Le mal tombe surtout sur notre maison. Je prends la liberté grande de dire à M. le duc de Choiseul qu'il a le diable au corps; mais interea patitur justus ,
Si je ne connaissais pas votre extrême bonté, je n'aurais pas tant d'effronterie.
Au reste, je vous réponds que je ne jouerai pas mes deux cents louis au pharaon , comme le chevalier de Boufflers ' ; mais aussi il ne m'est pas permis, à mon âge, d'être aussi plaisant que lui.
* Le chevalier de Boufflers (Stanislas), de rAcadcmie Française , né à Luneville en 1737, mort en 181 5. Il voyageait alors eu Suisse, et avait passé quelque temps à Ferney , où il dessina et grava à l'eau forte le portrait de Voltaire.
DE VOLTAIRE. l6c)
Permettez-moi de dire les choses les plus tendres à M. le chevalier de Taules, et daignez agréer l'attachement inviolable et le profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence , le très-humble et très-obéissant serviteur.
Nota. La lettre de change dont parle ici Voltaire était tirée sur le receveur du duc de Virtemberg qui lui devait des sommes considérables. On trouve dans la Correspondance générale une lettre de la même date au duc de Richelieu, dans laquelle Voltaire écrit: «Je suis en- « core fort incertain si je partirai ou non pour aller chez « M. l'ambassadeur onr Suisse, et de là régler mes affaires « avec M. le duc de Virtemberg (tome lxv, page 241).» Le commencement de la lettre suivante explique d'ailleurs suffisamment l'affaire dont il est ici question.
LETTRE LX
AU MÊME
19 janvier 1767 au soir, à Ferney.
Monsieur,
Je ne vous demande pas pardon de mon ignorance, mais de ma sottise, heureusement Votre Excellence est indulgente et remphe de bontés. J'a-
\JO I KTTRF.S INÉniTFS
vais imaginé f[iie j<; pourrais, lorsque la saison serait moins cruelle, venir vous faire ma cour à Soleure , et aller ensuite arranger mes petites affaires avec sa très-dérangée altesse le duc de Virtemberg. Je croyais que messieurs les trésoriers des lignes , qui font quc^lquefois toucher de l'argent à Baie, pourraient accepter la petite négociation que je proposais , le receveur du duc à Montbelliard m'ayant assuré qu'ils paieraient sans difficulté. Je trouve actuellement un correspondant à Neufcliàtel qui me fera mes remises. Je ne puis remercier assez Votre Excellence de ses offres généreuses. M. Hennin ne nous a donné qu'un passeport signé de lui pour le commissionnaire qui porte nos lettres. J'avoue que nous avons mangé aujourd'hui des soles aussi fraîches que si elles avaient été pêchées ce matin ; mais , par Apicius, ce n'est pas à M. Hennin que nous en avons l'obligation. Nous manquons précisément de tout; nous n'avons autour de nous que des neiges. J^a voiture publique de Lyon n'arrive plus ; nous sommes bloqués , nous sommes les seuls qui souffrons. Les officiers qui nous assiègent en conviennent. J'ai pris la liberté d'en écrire un mot à M. le duc de Choiseul et beaucoup de mots à MM. Dubois et de Bournonville ' ; il est très-certain que les Genevois peuvent faire venix tout ce qu'ils veulent par la Savoie, par Milan, par la
Premiers commis du ministre de la guerre , charges des affaires de la Suisse,
DE VOLTAIRT.. I7I
Suisse , par le Valais ; qu'ils peuvent manger des gelinotcs, et de tout, excepté des soles. Ils ont de bon sucre, de bon café, de bonne bougie, et moi rien , tout comme Fréron. La guerre et les neiges finiront quand il plaira à Uieu.
A l'égard de la petite affaire à laquelle Votre Excellence a daigné s'intéresser, je laisse agir ceux qui en sont les auteurs. J'ai l'honneur d'être avec un profond respect et un attachement inviolable , monsieur , de Votre Excellence le très-humble et très-obéissant serviteur.
Voltaire.
LETTRE LXI
AU MÊME
A Ferney, lo février 1767.
Monsieur,
Certainement j'irai rendre à Votre Excellence les visites dont elle m'a honoré, quand elle voulait mettre la paix chez des gens qui ne méritent pas d'avoir la paix.
M. le duc de Choiseul m'a donné à la vérité toutes les facilités possibles; mais quelques bontés qu'il ait , la gène et le fardeau retombent toujours
IJI I.KTTRKS INÉDITES
buv nous. Quel pays (jue celui-ci! Je n'ai pu liouver dans Paris une lettre de change sur Genève ; Il faut faire venir l'argent par la poste. Les coclies de Lyon et de Suisse n'arrivent plus, et je peux vous assurer qu'on trompe beaucoup M. le duc de Choiseul, si on lui écrit que les Genevois souffrent; il n'y a réellement (pie nous qui souffrons. On croit se venger d'eux, et on nous accable. Si on voulait effectivement rendre la vengeance utile , il faudrait établir un port au pcijs de Gex\ ouvrir une grande route avec la Franche-Comté; commercer directement de Lyon avec la Suisse par Versoy ; attirer à soi tout le commerce de Genève; entretenir seulement un corps-de-garde perpétuel dans trois villages entre Genève et le pays de Gex; cela coûterait beaucoup ; mais Genève, qui fait pour deux millions de contrebande par an , serait anéantie dans peu d'années. Si on se borne à saisir quelques pintes de lait à nos paysannes, et à les empêcher d'acheter des souliers à Genève, on n'aura pas fait une campagne bien glorieuse.
Pardonnez-moi la liberté que je prends en faveur de la confiance que vous m'avez inspirée , et de. l'intérêt très-réel que j'ai à tous ces mouvements.
La petite affaire de la sœur du brave Thurot est finie de la manière dont je l'aurais finie moi-même si j'avais été juge. Je n'en ai point importuné M. le duc de Choiseul ; j'ai la principale obligation de tout à monsieur le vice-chancelier.
Je vous conseille de jeter les Scythes dans le feu;
car je les ai bien changés ; et je vais m'amuser à en faire une meilleure édition.
Permettez que M. le chc(>alier de Taules trouve ici les assurances des sentiments que j'aurai pour lui toute ma vie.
J'ai l'honneur d'être, avec bien du respect et la plus tendre reconnaissance de toutes vos bontés, monsieur, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.
Voltaire.
Nota. S'il faut s'en rapporter à la correspondance de M. Hennin avec Voltaire, le plan que propose celui-ci au sujet des communications de Genève n'entrait pas dans les vues des médiateurs.
« Je n'examine pas, lui écrivait -il (3o janvier 1767 ), ce qu'on a pu espérer de linterdiction des vivres pour Genève, et je ne crois pas même que cet objet puisse opérer un grand effet pour le présent; mais ce n'est pas à nous à le dire surtout en ce moment. » Et plus loin il ajoute : « Tachons , autant qu'il est possible, de dissiper l'orage; de votre coté je vous proteste que vous y contribuerez en ne portant point au ministre de plaintes sur les mesures qii il a cru devoir mettre en usage pour amener ce peuple à la raison. «
Quant à l'affaire dont Voltaire parle ensuite, elle lui avait en effet donné beaucoup d'inquiétude, et il était très-satisfait de la voir terminée. Il s'en entretient dans plusieurs lettres de la Correspondance générale^ et notanmient dans les lettres du 2 janvier à M. Damilaville, i3 idem au maréchal de Richelieu, 28 idem à M. le comte de llochefort, i février à M. le Riche, i idem à
M. Damllaville , 9 idem à M. le duc de lUcheliou , etc. Mais dans toutes ces lettres, il n'est question de cette affaire qu'en ternies énigina tiques, et il n'est point facile d'en deviner toutes les circonstances. Heureusement Wagnière en a conservé les détails et les a consignés dans ses Mémoires. Voici ce qu'il en rapporte dans ses Additions au Commentaire historique { torpe i , page 47).
o La sœur du fameux capitaine Thurot ' étant venue à Genève, pour acheter et porter à Paris une cargaison de Dictionnaire philosopJdque j d'oeuvres de Fréret, de Boulanger, de Bolingbroke, et autres livres prohibés , consulta le philosophe de Ferney sur les moyens de les faire entrer en France. Son zèle pour la propagation de la lumière s'alluma si fort en cette occasion qu'il donna ses malles , son carrosse , son postillon el quatre chevaux pour conduire le tout à cinq lieues, jusqu'au premier bureau. Un employé des fermes qui lui avait des obligations s'offrit de les accompagner, et promit de faire plomber les malles sans qu'elles fussent ouvertes. Ce malheureux au contraire arrivé au bureau dénonça la pacotille ; les malles, le carrosse, les chevaux, tout fut saisi; la sœur de M. Thurot, après s'être défendue avec courage , se sauva des gardes. Cette aventure donna de grandes inquiétudes à M. de Voltaire qui se crut en danger. Cependant il se tira très-heureusement d'affaire par la protection de M. le chevalier de Maupeou et de Malesherbes. *
^ Elle se nommait Doiret ; son frère avait été tué en Irlande.
DE VOLTAIRF. I75
LETTRE LXII
A MADAME LA DUCHESSE DE GRAMMONT
Au ch&t€au de Ferney , 27 mars 17^7.
Encouragé par vos bontés et par celles de monseigneur le duc , votre frère , je prends encore la liberté de vous écrire à tous deux , et de vous supplier de lui faire lire cette lettre dans un moment (le loisir, s'il est possible qu'il en ait.
Nous sommes bien loin de nous plaindre, matlame Denis, M. et madame Dupuits et moi, et tout ce qui babite dans ma retraite , ni des arrangements pris par M. le duc de Choiseul , ni des troupes , ni des officiers. Nous nous sommes conformés à ses intentions avec le plus grand zèle , en ne tirant de Genève que la viande de boucherie (pardon de ces détails); nous fesons venir tout autre comestible, toute autre provision de Lyon pour donner l'exemple. Mais jusqu'à ce que les voitures publiques puissent marcher de Lyon au pays de Gex et en Suisse , nous sommes forcés d'user des bontés de monseigneur le duc de Choiseul , en chargeant le courrier de nous apporter les choses nécessaires. Cette voie est la seule praticable.
1^6 LETTRES INÉDlThS
Un mallioiircux commis du bureau de Colonge ( nommé Dumesrel fils j, saisit les étoffes que madame Denis renvoie à Lyon après avoir choisi celles qu'elle garde. Ce commis, qu'elle a déjà fait condamner à restituer cinquante louis d'or qu'il lui avait extorqués , nous persécute comme s'il était le tyran de la province.
Confinés et bloqués dans notre château , ne voulant rien tirer de Genève , obligés de faire venir par Lyon notre argent, nos provisions, nos habits, n'ayant d'autre ressource que la voie du courrier, que deviendrons-nous si on nous coupe la communication avec Lyon ? Faudra-t-il me réfugier eh Suisse à l'âge de soixante-quatorze ans? Je sais qu'ordinairement il est défendu au courriers de se charger d'aucun ballot; mais cette loi, portée pour favoriser les entrepreneurs des voitures, cesse quand les voitures manquent.
Comment puis-je recevoir cinquante exemplaires du Mémoire de Sirven qui sont à Lyon et que j'attends pour envoyer aux cours étrangères ?
Monseigneur le duc de Choiseul est grandmaître des postes, il peut permettre que le courrier de Lyon nous apporte notre nécessaire dans cette interruption totale de commerce. Il peut réprimer les rapines du nommé Dumesrel fils, receveur du bureau de Colonge.
Il peut. donner ses ordres au sieur Tabareau, directeur de la poste de Lyon , à qui le petit ballot saisi était renvoyé. Nous demandons cette jus-
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ticc et cette grâce au protecteur des Calas , des Sirven et au notre.
Comptez, madame, que nous éprouvons depuis trois mois l'état le plus cruel dans un désert ([ui est pire que la Sibérie la moitié de Tannée , et que j'ai pourtant embelli et amélioré aux dépens de ma tortnne.
Nous nous jetons à vos pieds et aux siens.
J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Voltaire.
Nota. La rupture des négociations avec Genève avait déterniiné la France à envoyer des troupes dans les environs de Genève, afin d intercepter ses relations commerciales avec la France : «Nous souffrons, écrivait à « ce sujet Voltaire à Damilaville (tome lxv, page 364), « nous souffrons des mesures qu'on a prises très-juste- « ment contre Genève; nous payons les fautes de cette «ville. 11 est bon d'être philosophe, mais il est triste « d'être toujours obligé de taire usage de sa philosophie. » Voltaire eut vers cette époque un régiment de dragons cantonné à Ferney; il logeait chez lui une partie des officiers, et trouvait que le séjour de la cavalerie sur ses terres n'avait pas peu contribué à les rendre fertiles.
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LETTRE LXIII
A M. DE BARRAU.
A Ferney, ii auguste 1767.
Monsieur, on fait actuellement une nouvelle édition du Siècle de Louis XIV. Je fais usage de toutes les observations que vous eûtes la bonté de me communiquer, il y a plus d'une année, et je vous réitère mes très-humbles remercîments; souffrez qu'en même temps je vous envoie ce jMémoire. Il est fait pour venger la vérité que vous aimez , et l'honneur de la .maison royale que vous servez. J'ai été forcé à cette démarche par ces deux motifs. Je soumets le Mémoire à vos limiières et à vos bontés.
On m'a assuré qu'en i685 ou 1686 il y eut un étrange traité , entre l'empereur Léopold et Louis XIV, c|ui fut à peu près dans le goût du traité de partage fait si long-temps après. Léopold devait laisser le roi s'emparer de toute la Flandre, à condition qu'à la mort du jeune Charles II qui était d'une complexion très-faible, Louis XIV laisserait Léopold s'emparer de l'Espagne. J^e traité fut très-secret, on n'en fit point de double , et l'o-
DE VOLTAIRK. I-ytj
riginal devait être remis au grand-duc de Florence. Louis XIV trouva le moyen de l'avoir en sa possession. Les Mémoires de Torcy indiquent ce fait d'une manière assez confuse, et vous devez, monsieur, en avoir des preuves certaines. C'est une vérité que le temps permet enfin de révéler.
Si vous aviez d'ailleurs quelques instructions à me donner sur tout ce qui peut faire honneur à la patrie et au ministère , vous pourriez compter sur ma docilité, sur ma discrétion et sur ma reconnaissance.
J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments que je vous dois, monsieur, votre très-humhle et très-obéissant serviteur.
V0LTA.1RE.
Nota. Cette lettre indique qu'observant toute la réserve de son caractère diplomatique, M. de Taules n'avait point, pendant son séjour à Genève, fait connaître à Voltaire qu'il avait anciennement été en relation avec lui sous un nom supposé (voyez la lettre xxix et son nota , page 100 et suivantes). Le Mémoire dont il est ici question est celui quil fit contre La Beaunielle, et qui se trouve à la fhi du tome xx, page 5o5 et suivantes, sous ce titre : Supplément au Siècle de Louis Xll\ Dans les premières éditions il était intitulé : Réfutation des notes critiques que M. de La Beaumelle a faites sur le Siècle de Louis XIP^.
Voltaire rappelle aussi dans cette lettre des notes que lui avait communiquées M. de Taules, et sur l'exactitude desquelles il était bien aise d'avoir l'avis de M. deBarrau,
l8o LETTRES INÉDITES
qui lui avait fourni de fort l)ons documents sur d'autres parties du Siècle de Louis vi'/^( voyez page io5y. On a rapporté à la page i49 quelques éclaircissements sur le traité dont parle ici V(jltaire.
LETTRE LXIV
9 noTcmbre 1767.
Vraiment, mon cher ami, je suis fort aise que M. de ïaulès soit M. de Barrau; mandez-moi, je vous prie , s'il est encore à Versailles , s'il reviendra bientôt à Soleure. C'est un homme fort instruit, et le seul capable de fournir des anecdotes vraies sur \q Siècle de Louis XI F. Je ferais bien volontiers le v\3yage de Soleure pour le consulter, si ma santé me le permettait ; il est d'ailleurs du pays de mon héros Henri IV, et j'ai mille raisons pour Taimer : quand vous écrirez à M. de Rochefort, diteslui, je vous prie, combien je m'intéresse à son nouvel établissement et à son bonheur. ^ oici un petit mot pour M. le comte de laTouraille. ^laman et moi nous fesons les plus tendres compliments à notre ancien ami et à la sœur du pot.
Voltaire.
Nota. Dans l'intervalle de cette lettre à la précédente, on avait révélé à Voltaire qui était véritablement M. de
DE VOLTAIRE. l8r
Parrau. Aucune adresse n'indique à qui cette lettre est écrite ; il est à présumer que c'était à M. de Chahanon. On trouve, dans la Correspondance générale ^ ])lusieurs lettres à M. le comte de llochetort, qui venait alors de se marier (voyez tome lxvi, page 56); (»n y trouve aussi quelques lettres à M. le comte de la Touraille. Le petit mot dont parle ici Voltaire est à sa date, tome LXVI, page 89; l'ancien ami dont il est question est, selon toute apparence, M. le président Hénault, et la sœur du pot, madame la duchesse d'Aiguillon. C'était du moins le surnom qu'on lui donnait parmi les gens de lettres de cette époque.
LETTRE LXV
A M. DE TAULES.
20 novembre 1767 , à Ferney.
Le zèle de M. de Barrau s'est bien ralenti ; il m'avait instruit autrefois, et il m'avait promis de m'instruire encore. Faudra-t-il que je m'en tienne aux IMémoires de Torcy sur ce singulier traité entre Louis XIV et Léoj3old, qui dut être déposé entre les mains du grand-duc? M. de Barrau laissera-t-il son ouvrage imparfait? Quand on a fait un enfant il faut le nourrir et le vêtir. J'ai recours aux bontés de M. de Barrau, et je le somme de ses promesses.
Les plates tracasseries de Genève peuvent bien être sacrifiées au cabinet de Louis XIV.
C'est bien dommage que M. de Torcy n'ait pas écrit des Mémoires sur tout son ministère ; c'est un homme plein de candeur.
Si M. de Barrau veut, avec la même candeur, me continuer ses bontés, la vérité et moi nous lui en aurons grande obligation.
Voltaire.
Nota. Voltaire profite de la re'vélation qui lui a été
DE VOLTAIRE. l83
f.iite, pour plaisanter ici M. de TauIès sur sa pseudonyniie; les renseignements qu'il demande à ÎM. de Taules, et dont il a ete parlé dans le nota de la lettre xlvi , page 1 5y, lui parurent suffisamment éclalrcis, car il a consigné le fait dans le chapitre viii du Siècle de Louis Xiy.
LETTRE LXVI
AU MÊME
I 4 décembre 17(^7 , à Ferney-
Mes raisons de vous aimer, monsieur, sont que vous avez la franchise et la bonté de mon héros dans le pays duquel vous êtes né. Il faut avoir bien envie de crier, pour trouver mauvais qu'on ait produit les lettres de Jean -Jacques^ ; je croyais d'ailleurs que des archives étaient faites pour être consultées; on en use ainsi à la Tour de Londres, et jamais on ne s'est avisé de trouver Rimer indiscret.
Je prendrai la liberté d'en écrire un mot à JM. le duc de Choiseul : il y a long-tem|)s qiKî l'anecdote du traité^ apporté par des gardes-du-corps est imprimée. Un fait aussi peu vraisemblable a besoin d'autorité ; il y a une note qui indique que cela est
' Voyez aux pages i j j et suivantes.
* Voyez le cota précédent , et à la page 1 49-
l84 irTTRKS IJVKDITES
tiré du dépôt. Effectivement vous savez qu'avant vous , il y a un Jiomme fort au fait qui m'apprit cette particularité , et c'est ce que je certifierai à votre pnncipal, mais il n'est pas encore temps^
Vous êtes informé de plus qu'on m'a fait une petite tracasserie avec lui, et qu'on m'a voulu faire passer pour représentant * ; cependant je ne me mêle pas plus des représentations de Genève que de celles des parlements, et je suis comme cet homme qui chantait les psaumes sur l'air : Tout cela in est indijjerent. Ce qui ne m'est pas indifférent , c'est votre amitié. Je vous supplie , quand vous verrez M. Thomas, de lui dire qu'il n'a point d'admirateur plus zélé que moi. Je finis là ma lettre, car je suis hien malade, et je la finis sans compliments , ils sont dans mon cœur.
Voltaire.
' Attacké au parti de la bourgeoisie de Genèye.
LETTRE LXVII
AU MÊME
i8 janvier 1768, à Ferney.
Mes inquiétudes , monsieur , sur les tracasseries de Genève étant entièrement dissipées, et M. le duc de Choiseul m'ayant fait l'honneur de m'écrire la lettre la plus as^réable, je profite de ses bontés pour lui demander la permission d'être instruit par vous de quelqties vieilles vérités que vous aurez déterrées dans l'énorme fatras du dépôt des affaires étrangères. Je lui représente que ces vérités deviennent inutiles, si elles ne servent pas à l'histoire, et que le temps est venu de les mettre au jour. Je lui dis que vous lui montreriez vos découvertes, et que je ne ferai usage que de celles qu'il approuvera. Il me paraît que ma proposition est honnête; j'attends donc les lumières que vous voudrez bien me communiquer. On vous aura l'obligation d'avoir fait connaître un siècle qui, dans presque tous les genres, doit être le modèle des siècles à venir.
Pour moi, tant que je respirerai dans le très-médiocre siècle où nous sommes, j'aurai l'honneur
l8G LETTRESr INÉDITES
d'être, avec la plus sensible reconnaissance, monsieur, votre très-liurnbleet très-obéissant serviteur.
Voltaire.
11 paraît que le 4 janvier de cette année, Voltaire aurait écrit à M. le duc de Clioiseul une lettre qui ne fait point partie de la Correspondance générale , et dans laquelle il traitait de tous les objets dont il parle à M. de Taules. Sachant bien que le nninistre était trop occupé pour répondre sur tous ces points , il eut l'idée d'envoyer, sous le titre de Folie a M. le duc de Choiseul, le modèle de la réponse qu'il désirait obtenir. On y trouve les passages suivants, qui ont rapport au contenu de la lettre cidessus.
«« Je veux que vous me donniez la nouvelle édition du « Siècle de Louis XIK, C'était un beau siècle que celui- « là, pour les gens de votre métier. Je suis fâché d'avoir « oublié de recommander à Taules de vous fournir des « anecdotes , votre ouvrage en vaudrait mieux ; c'est un « monument que vous érigez en l'honneur de votre pa- « trie 5 je pourrai le présenter au roi dans l'occasion.
DE VOL T /Il RE. 187
LETTRE LXVIII
AU MÊME
6 février 1768 , à Ferney.
Si VOUS VOUS intéressez , monsieur , à la gloire (lu plus beau siècle que la France ait vu naître, si vous voulez renrichir de vos connaissances, il n'y a pas un moment à perdre. Cela est plus digne de la postérité que les tracasseries de Genève; l'ouvrage tire à sa fin , j'avais eu Tlionneur de vous mand/M' que j'ai prévenu M. le duc de Clioiseul; je ne doute pas que, si vous lui dites un mot, il ne vous permette de m'envoyer des vérités ; il les aime, il sait qu'il est temps de les rendre publiques. 11 n'y a que les superstitieux à qui la vérité déplaise. Si vous me secourez, le siècle de Louis XIV vous aura obligation, et moi aussi, qui suis de ce siècle l'homme du monde qui vous est le plus attaché. Les Genevois ont brûlé le théâtre de ce pauvre Rosimond : que ne brûlaient- ils celui de Paris? On dit qu'il est détestable. Je n'aime pas les incendiaires; cela peut aller loin. Rome fut brûlée sous Néron, et Genève pourrait bien être brûlée sous le vieux Duluc.
Voltaire.
l88 LKTTRES INÉDITES
Nota. }a' libraire Gabriel Cramer iiiipriiiiait alors une nouvelle «'dition du Siècle de Louis XI J^ ; il y avait près d'un an qu'elle était commencée, les troubles de Genève en avaient retardé la publication.
LETTRE LXIX
3 3 février 1768.
L'amour seul de la vérité, monsieur, et non le dessein de réveiller une ancienne dispute entre vous et M. de Foncemagne , m'a fait naître l'idée de jeter un coup d'œil sur le testament du cardinal de Richelieu. Toutes les conjectures , toutes les présomptions sont maintenant épuisées; je me défendrai donc toute nouvelle réflexion, et je me bornerai à un seul point , à un seul fait , sans m'al- 1er perdre dans cette foule de raisonnements qui n'ont servi qu'à augmenter nos doutes ^t à plonger le public dans de nouvelles incertitudes.
Tout le monde conviendra avec vous, monsieur, que les maximes triviales dont le testament est rempli sont plus d'un pédant que d'un homme d'état; mais juger que cet ouvrage est indigne du fameux ministre auquel on l'attribue, ce n'est pas prouver qu'il n'est pas de lui. Dans quelles erreurs
ne jetterait pas celte manière de raisonner ? La haranj^ue ridicule que le cardinal prononça au lit de justice qui fut tenu au parlement l'année i634, et dont vous nous avez ra])porté vous-même quelques lambeaux, dépare-t-elle donc le testament? Vous taxez de prévention ceux qui ont pu faire à la mémoire du cardinal l'affront d'imaginer qu'un tel livre était di^j^nc de lui : vous les accusez de réfléchir peu ^ de lire cwcc négligence , déjuger avec précipitation , et de rece^foir les opinions comme on reçoit la monnaie parce quelle est courante.
Ce reproche de prévention, monsieur, que vous faites à ceux qui ne pensent pas comme vous, ne seraient-ils pas en droit de vous le rendre? On serait tenté de vous soupçonner dans cette occasion à peu près la même manière de raisonner. Ceux qui ont attribué le testament au cardinal ont jugé cet ouvrage admirable parce qu'ils l'ont cru de lui ; vous, monsieur, qui avez trouvé l'ouvrage mauvais, vous ne pouvez vous imaginer que ce ministre en soit l'auteur, précisément parce que c'est une oeuvre méprisable. D'apiès votre admiration pour le cardinal, vous avez établi un principe; et ensuite vous vous êtes abandonné aux conséquences. Vous n'avez songé qu'à sa réputation, à l'éclat qui l'a environné pendant sa vie, au nom qu'il a laissé a|)rès sa mort. Votre imagination , que la seule idée de ce qui porte un certain caractère de grandeur échauffe et transporte , n'a pu admettre rien de petit dans ce génie qui a étpnné
iqO IF/rTRES IJiÉDlTF.S
l'Europe , et que nous sommes clans rhabitude daduiirer. Vous vous êtes rcm|)li du grand ministre, du grand homme, ses cotés faibles vous ont échappé. La prévention une fois ainsi établie, la raison a j)erdu tous s(îs droits, et le teslanjent n'a plus été du cardinal de Richeli(iu, j)arce qu'il vous a paru être et qu'il est probablement indigne de lui.
Je ne ferai pas usage dans ce moment , monsieur, de tous les titres que je pourrais opposer à votre sentiment : mais quelque téméraire, quelque extravagante que doive d'abord paraître l'assertion que je vais avancer, je ne craindrai pas de dire que tous les faits que vous nous alléguez comme des marques certaines que le testament n'est pas du cardinal, j'ose me croire fondé à les regarder comme preuves que ce ministre en est effectivement l'auteur. Le pédantisme qui régne dans tout le cours de l'ouvrage, le style tantôt grossier, tantôt indécent, et sûrement bien antérieur par sa barbarie à la paix des Pyrénées, malgré l'idée où vous êtes que ce livre lui est postérieur, la manière dont il nomme la marquise de Fargès, les expressions peu convenables qu'il emploie contre l'Espagne, ses injures contre le duc de Rohan qu'il haïssait, parce qu'il le craignait, son emphase en parlant du petit combat de Castelnaudary, ses sermons de chasteté à Louis XIII , quoique ce prince fût bien plus chaste que lui , le prétendu refus des secours des armes ottomanes dont il se vante au-
DF VOLTAIRE. IQl
près (l'un roi connu par son zèle pour la religion , ses déclamations contre le droit de régale, la défiance que cet homme liardi et despotique témoigne de la puissance des jésuites, la fausseté dans une foule de faits et de calculs si évidente, si palpable, qu'elle est bien moins extraordinaire dans uh bonmie d'état occupé des plus grandes affaires que dans un particulier qui a le loisir de travailler avec soin un pareil ouvrage; enfin le fatras d'erreurs et de contradictions dont il fourmille, tout m'a intimement persuadé que le cardinal en est l'auteur, et il ne me serait pas difficile de citer, à coté de chacun de ces articles, un article semblable et plus fort avec la preuve qu'il est de ce ministre et que par conséquent on ne lui a fait aucun tort en lui attribuant les fautes que vous avez relevées dans son testament.
Mais je n'ai j)as le temps de rassembler toutes ces preuves. D'ailleurs il ne me conviendrait pas de les rendre publiques ; je me bornerai donc aux deux seuls j)oints sur lesquels vous avancez que tout roule dans ce livre et dont vous nous dites que le pren)ier est indigne de lui, et que le second est un outrage à sa mémoire.
Le premier point, selon vous, monsieur, est un lieu connnun, puéril, vague; un catéchisme pour im prince de dix ans est l^ien étrangement déplacé à l'égard d'un roi de quarante années. Vous avez raison sans doute de vous récrier sur le ridicule qu'il y a d'annoncer avec emphase dans un livre de
IQQt LETTnrS i:VK DITES
politique adressé à sou souverain « que le fonde- « mvul du bonheur d'un état est le règne de Dieu: « que la raison doit être la règle de la conduite «d'un état, que riiomme ayant été fait raison- « nable, il ne doit rien faire que par raison. »
Tout homme sent que de pareilles trivialités sont indignes d'un honmie tel qu'on se représente le cardinal de Richelieu , mais plusieurs manuscrits que j'ai vus de la main même de ce ministre m'apprennent qu'il mêlait souvent les choses du ciel et de la terre, qu'il parlait comme cardinal lorsqu'on s'attendait à ne l'entendre parler que comme homme d'état , qu'il recommandait le règne de Dieu tandis qu'il n'était occupé que du règne de ce monde, et qu'il avait la manie de répéter sans cesse qu'il fallait suivre en tout la raison , que tout devait se faire par raison. Ce mot par raison était son expression favorite ; je le trouve à chaque ligne dans ses écrits et je ne le trouve que dans ses écrits; vous l'avez vous-même fortement relevé dans son testament; je n'en rapporterai qu'un exemple tiré d'un mémoire du cardinal. M. de BulUon, surintendant des finances et ami du cardinal, sollicitait une fijrace; le ministre consentit à la lui accorder, mais il voulut la lui faire acheter par quelques conditions et par des conseils. Voici comment il s'exprime dans cette occasion :
Je prie M. de Bullion, i** de se résoudre à se dépouiller des passions esquelles il se laisse quelquefois emporter contre le tiers et le quart et à
examiner et résoudre toutes sortes d'affaires par raison.
2** A s'appliquer aussi soigueusemient à la réformation des finances et au soulagement des peuples qu'il s'est attaclié à ses affaires particulières avant qu'il fut chargé des publiques, ce dont il est prié non-seulement à raison des intérêts publics, mais en outre ajln qu'il soit an jour au^^si opulent au ciel quil l'est en terre.
Voilà, monsieur, pour le premier article. Je sais que la preuve n'est pas tout-à-fait une démonstration; mais comparez sans partialité le ton et le style de ce mémoires avec le ton et le style du testament, la ressemblance est frappante; on voit que les deux ouvrages sont sortis de la même main : c'e^st la même manière de s'exprimer; tout homme non prévenu jugera sans doute que le ministre qui, dans im écrit authentique, parle du royaume du ciel à un autre ministre, et lui dit qu'il faut résoudre toutes sortes d'affaires par raison, est très-capable d'avoir dit à son maître, dans un testament politique d(*stiné à ne voir le jour qu'après sa mort, que le fondement du bonheur d'un état est le règne de Dieu., et quon ne doit rien faire que par raison.
Vos objections, monsieur, sur le second point sont détruites bien plus victorieusement encore. Je n'en appellerai pas à M. de Foncemagne, qup vous pouviez croire prévenu contre votre sentiment; j'en appelle avec confiance à vous-même.
194 LETTRES INICDITFS
Quoiqu'on fut excusable de vous soupronner dr la prévention contraire, je suis sûr d'avance que vous allez sur-le-champ prononcer contre vous.
Le second point, pour nrie servir de vos propres termes , monsieur, roule sur des projets d'administration imaginés par l'auteur, et de tous ces projets, selon vous, il n'y en a pas un seul qui ne soit précisément le contrepied de l'administration du cardinal. Vous alléguez en conséquence que l'auteur se met en tête d'abolir les comptants, ou de les réduire par grâce à un million d'or: vous ajoutez que les comptants sont des ordonnances secrètes , pour des affaires secrètes dont on ne rend point compte; que c'est le privilège le plus cher de la place de premier ministre; que son ennemi seul en pourrait demander l'abolition.
Vous avancez enfin que l'affaire des comptants n'avait point fait de bruit avant la disgrâce de Fouquet, c'est-à-dire avant 1661, et de ce que l'auteur du testament en fait mention dans cet ouvrage, qui, s'il était du cardinal, serait tout au plus de Tannée 1639, vous prétendez qu'il en résulte une preuve d'imposture contre lui ; voici les propres paroles du testament.
rt Entre les voies par lesquelles on peut tirer il- « licitement les deniers du coffre du roi , il n'v en a a point de si dangereuse que celle des comptants^ « dont l'abus est venu à un tel point, que n'y rect médier pas et perdre l'état , c'est la même chose. »
Et sur cela vous vous écriez : Qui aurait disposé
DE VOLTAIRE. I g5
alors des comptants, je vous prie? s'ils avaient existé, qui les aurait signés? c'aurait été sans cloute le cardinal lui-même. On lui fait donc dire qu'il tire illicitement les deniers du coffre du roi. On met dans sa bouche une accusation de péculat contre sa personne ; on lui fait dire nettement qiCil est cri^ minci de leze-majesté. Une pareille absurdité estelle possible; est-elle concevable? et après cette preuve de supposition, en faut-il d'autres encore?
Ces traits vifs ne prouvent rien , monsieur, bien loin de prouver une supposition : serait-il donc impossible qu'un premier ministre, qui, pendant sa vie, n'aurait pas eu la force de renoncer au privilège le plus cher de sa place, eût écrit dans son testament contre ce même privilège dont il aurait connu tous les dangers par l'abus qu'il en aurait fait lui-même? C'est ainsi que je pourrais opposer des raisonnements à des raisonnements, mais je n'ai besoin ni de raisonnements ni de supposition pour faire tomber les vôtres; c'est par des faits que je veux les anéantir.
Le cardinal, après avoir exigé de M. de Bullion, tians le mémoire déjà cité, qu'il bornât sa fortune aux biens qu'il avait et qu'il n'en désirât à l'avenir aucun accroissement, «qu'il se contentât en « servant le roi en la charge en laquelle il était, « des gages et appointements d'icelle, » le prie encore de se résoudre « à rétablir l'ordre ancien « suivant lequel il ne doit expédier ârwçw/^ comptant, « de quelque nature que ce puisse être, soil pour
Ï()G T.ETTRFS INÉDITES
« raison de dons, affaires secrètes, étrangères on a autres, ou pour les remises des traités qui se « font au conseil, qu'au ménne temps on n'en re- « tienne un menu arrêté au conseil de trois en trois « mois, signé de messieurs le chancelier, les surce intendants et tous les intendants , duquel menu « sera fait trois copies, l'une pour le trésorier de « l'épargne, la seconde pour messieurs les surin- « tendants et la troisième pour monsieur le clian- « celier^; le tout suivant qu'il se pratiquait aupaa ravant la mauvaise introduction de brûler le «menu desdits comptants, faits à ce sujet depuis « que le feu sieur Cornuel était entré dans les afa faires. »
Je n'ajouterai rien , monsieur , à cette dernière preuve , chacun peut en tirer la conséquence ; /es comptants avaient donc fait du bruit avant la disgrâce de Fouquet, en i66i, puisque le cardinal s'en plaint dans un écrit authentique de 1639.
Et les gêner ainsi, c'était pour ainsi dire vouloir les abolir , quoique vous ayez jugé que c'était dans sa propre bouche une accusation de plus contre lui.
Pour la curiosité du lecteur, je finirai par rapporter l'acte de soumission de M. de Bullion à la volonté de monsieur le cardinal.
« Je remercie monsieur le cardinal des bons avis « ci-dessus qu'il lui plaît de me donner, que je re-
' En marge , de la main du cardinal : « Je serai bien aise d'en « avoir une copie. »
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« connais nécessaires et justes pour le bien tle Té- « tat et mon salut particulier, et je lui promets sur « mon honneur d'observer de point en point ce « (|ui est contenu audit mémoire sans y contrevenir « ni souffrir qu'il y soit contrevenu eu (juel(jue « façon que ce puisse être.
« Fait à Paris, le 1 1 janvier i63c).
« BULLIOIV. >>
f.a conclusion de cet écrit, monsieur, est que si le testament politique ne convient point au roi auquel il est adressé, ce qui pourrait même mériter une discussion^ il peut du moins convenir au caractère du ministre auquel on le donne, au temps où on le suppose écrit et au style du cardinal de Richelieu.
Daignez réfléchir attentivement sur ce grand homme et sur chacune de ses actions prises en parliculier, peut-être changerez -vous alors de sentiment. La nature avait sans doute gravé dans cette ame violente et forte un caractère de domination fait pour tout subjuguer; mais il serait oubUé présentement, on ne parlerait plus de lui , si ce même INI. de lUiUion, dont il est ici question, ne l'eût excité à se maintenir dans le gouvernement jusqu'en i636, dans un moment où, découragé par les avantages que venaient de remporter les ennemis de la France et par le succès des intrigues de ses ennemis à la cour, il s'était déterminé à aban-
I()8 r.FTTRES INÉDITES
donner les affaires dont il désespc'Tait. Que de succès glorieux dont la postérité lui a fait honneur ne sont dus qu'à sa fortune! Éblouis de Téclat de* son nom , lorsque nous parlons de lui nous ne songeons qu'à répéter ce que nous ont déjà dit ceux qui nous ont précédés. Aucun philosophe ne s'est avisé encore de le dépouiller des éloges que les hommes hii ont tous prodigués à l'exemple les uns des autres, pour le juger enfin sans aucune partialité, comme s'il paraissait pour la première fois au tribunal de la raison.
De Barrau.
Nota. Cette lettre mit du refroidissement entre Voltaire et M. de Taules ; on en peut juger par le ton des deux réponses qu'elle motiva, etparl'interruption de toute correspondance entre eux. Il y n'avait pas long - temps que Voltaire avait publié plusieurs écrits où il démontrait avec la dernière évidence la fausseté du testament du cardinal de Richelieu , et il ne pouvait voir sans déplaisir un homme dont il estimait le savoir soutenir l'opinion contraire, et la soutenir avec une aigreur qu'il n'apportait point ordinairement dans la discussion. L'opinion de Voltaire a prévalu, et l'on n'ajoute plus aucune foi au Testament politique. Les différents écrits de Voltaire sur ce Mensonge imprimé (^c était le nom sous lequel il désignait cette production) font partie des Mélanges historiques j tome xxvii, depuis la page 3^5 jusques et y compris la page 896.
DE VOLTAlUi:. HjiJ
LETTRE LXX
A M. DE TAULKS.
A Feiney, 5 mars lyGS.
Les trois quarts de la nouvelle édition du Siècle tie Louis XlFsoiiX. imprimés , monsieur , et à moins que vous n'ayez quelques anecdotes sur le jansénisme, il ne m'est plus possible de vous en demander sur les affaires politiques. Je sais bien qu'il y a eu quelque politique dans les querelles des jansénistes et des molinistes; mais en vérité elle est trop méprisable, et c'est rendre service au genre lumiain, que de donner à ces dangereuses fadaises le ridicule qu'elles méritent.
Quant au testament attribué au cardinal de Richelieu, vous pouvez, je crois, m'instruire avec liberté de toutce.que vous en savez, et en demander la permission à monseigneur le duc de Choiseul, en lui montrant ma lettre. Madame la duchesse d'Aiguillon a fait chercher au dépôt des affaires étrangères tout ce qu'elle a cru favorable à son opinion. Si vous avez quelques lumières nouvelles je me rétracterai publiquement, et je dirai que le cardinal de Richelieu a fait en politique'
aoo LETTRES IN liDlTES
un ouvrage aussi ridicule et aussi mauvais en tout j)oint, qu'il en a fait en théologie. Mais jusque-là je croirai qu'il est aussi faux que ce ministre en soit l'auteur, qu'il est faux que celui qui ote un moucheron de son verre puisse avaler un chameau. La Narration succincte , très-mal composée par l'abbé de Bourzeis , sous les yeux du cardinal de Richelieu , n'a rien de commun avec le testament. Elle démontre au contraire que le testament est supposé; car puisque cette narration récapitule assez mal ce qu'on avait fait sous le ministère du cardinal , le testament devait dire bien ou mal ce que Louis XIII devait faire quand il serait débarrassé de son ministre. Il devait parler de l'éducation du Dauphin, des négociations avec la Suède, avec le duc de Weimar, et les autres princes allemands, contre la maison d'Autriche ; comment on pouvait soutenir la guerre et parvenir à une paix avantageuse ; quelles précautions il fallait prendre avec les huguenots ; quelle forme de régence il était convenable d'établir , en cas que Louis XIII succombât à ses longues maladies , etc.
Voilà les instructions qu'un mii^istre aurait données si en effet parmi ses vanités il avait eu celle de parler après sa mort à son maître. Mais il ne dit pas un mot de tout ce qui était indispensable, et il dit des sottises énormes dignes du chevalier de Mouhy et de l'ex- capucin Maubert, sur des choses très-inutiles.
Si vous voyez M. le chevalier de Beauteville , je
Dr. VOLTAIRE. 20I
VOUS supplie , monsieur , de vouloir bien lui présenter mon respect.
Aimez un peu , je vous en prie , un homme qui ne vous oubliera jamais.
Nota. La lettre qu'on vient de rapporter , et qui sort de première réponse à la lettre signée Barrau, du 21 février, se trouve dans la Correspondance générale , tome lxvi , page 172; mais elle y est tronquée: le commencement et la fin manquent ; le retranchement de la première phrase rend inintelligible le reste de l'alinéa. On a donc cru à propos de la reproduire ici, malgré le double emploi.
Le début de cette lettre ne laisse pas d'être curieux; il y règne un ton de mauvaise humeur qui fait disparate avec
les cajoleries que Voltaire adressait à M. de Taules dans ses lettres précédentes , du sujet du At'c/e de Louis XI f^. Qu'on rapproche ce commencement de la lettre du 6 février, même année, page 187, et l'on verra que Voltaire était peu satisfait de la manière avec laquelle le pseudonyme de Barrau était entré dans la discussion du Testament jwlitique, La nouvelle réponse que , quelques jours après, Voltaire crut devoir faire à M. de Taules sur le même sujet (tome lxvi, page 178), prouve encore mieux qu'il ne tenait plus comme autrefois à consulter sur des points historiques celui dont la mémoire ne lui avait pas toujours été inutile. Effectivement , les relations devinrent entre eux non-seulement moins amicales , mais moins fréquentes ; elles cessèrent même tout-à-fait après la lettre suivante.
'20Jt LKTTRES INJiDITES
LETTRE LXXI
AU MÊME
A Femey, 4 «▼'"il i7r>8.
M. le duc de Choiseul a eu la bonté , monsieur, de me mander qu'il me ferait communiquer les pièces dont j'aurais besoui ; mais malheureusement je n'ai presque plus besoin de rien , à présent que toute l'histoire militaire et politique de Louis XIV est imprimée; il ne reste plus que le jansénisme et le quiétisme sur lesquels il faut se contenter de jeter tout le ridicule qu'ils méritent.
J'ai écrit à M. le duc de Choiseul que je ne lui demandais que deux ou trois lettres d'un Jhr/ante italiano nommé Giori, écrites de Rome à M. de Torcy , au mois de janvier ou février 1699 , contre le cardinal de Bouillon , son bienfaiteur; c'est ce qui fut la cause de la longue disgrâce de ce cardinal.
Si vous avez pu , monsieur , vous résoudre à lire toutes ces archives des bêtises théologiques et des friponneries de prêtres, je me recommande à vos bontés , en cas que vous y trouviez quelque chose qui puisse augmenter le profond mépris qu'on
DE VOI/l'AilU:. 2o3
doit avoir pour ces pauvretés. Je suis pénétré pour vous de reconnaissance autant que d'estime.
Voltaire.
Nota. Voltaire avait, trois jours auparavant, écrit à ce sujet à M. le duc de Choiseul (tome lxvi, page i88 ) ; il lui iliandait :
« Il y avait en 1699 un birbone , nn fiirfantc , un ma- *làndrinOj nommé Giori, espion de son métier, prenant « de l'argent à toute main, et en donnant ad alcuni rag- * gaze ; quello buggeroni trahissait le cardinal de Bouil- « Ion , en recevant ses présents : il fut la cause de tous les « malheurs de ce cardinal. Il doit y avoir deux ou trois let- « très de ce maraud , écrites en février et en mars 1 699, à « M. de Torcy. Si vous voulez , monseigneur, en gratifier « ma curiosité , je vous serai fort obligé. »
Ici se termine la correspondance de Voltaire avec M. de Taules ; du moins n'a-t-on rien retrouvé qui y eût rapport dans les papiers de celui-ci, qui les avait classés lui-même avec beaucoup d'ordre.
20f\ LETTRES IPfÉDITKS
LETTRE LXXII