‹ Lettres inédites de Voltaire (volume 2)Chapitre 36 sur 74 · FORTUNE DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

FORTUNE DE VOLTAIRE

On a beaucoup parlé des immenses revenus dont jouissait le premier écrivain du siècle dernier ; mais on n'avaitrecueilli jusqu'ici que des renseignements vagues et incomplets. Longchamps \ qui fut assez long-temps son valet de chambre, et qui lui tint lieu quelquefois de secrétaire , est le premier qui ait publié un état précis d'une partie des rentes que possédait Voltaire. Mais ces détails remontent en 1760, c'est-a-dire à la moitié de la période où Voltaire s'enrichit. Depuis ce temps jusqu'à sa mort, sa fortune s'accrut beaucoup, quoique dans cet intervalle il ait fait d'assez grandes pertes; mais îl fit aussi plusieurs spéculations heureuses , entre

* Longchamps fut pendant près de huit années attacbé au service de Voltaire. Ses fonctions s'ôtendaicnt à tout dans la maison, mais il V ('iixit le plus souvent occupé comme secrétaire, ou pour mieux dire comme copiste. En i jSo, lorsque Voltaire se rendit en Prusse, il laissa Longchamps à Paris, chargé du soin de terminer différentes aflaires , de toucher ses revenus, })ayer les dettes et fournir à l'entretien de madame Denis qui occupait le rez-de-chaussée de la maison de sou oncle. Pendant ce temps, Longchamps écrivit des notes sur le personnage céléhre avec lequel il était en rapport continuel. Plus tard il en forma des Mémoires , ouvrage informe qui a été revu, mais non point dénaturé , et qui a été récemment publié avec divers écrits de W^agnière , sous ce titre : Mémoires sur foltaire et sur ses ouK<ragcs , pur Lottgchamps et ff^agaière ses secrclaires , 2 volumes in-S",

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autres colle dcsacolonie(IcFcTney,(loiit il quintupla le produit annuel; mais il cunnula surtout chaque année l'excédant de ses dépenses à son capital, ce qui augmenta son revenu dans uiut proportion telle, qu'il pouvait, en 1775, économiser une somme de cinquante mille écus. On trouvera la preuve de cette observation dans un document plus curieux et plus authentique que la note de Longchamps, dans l'extrait du livre des recettes et dépenses de Voltaire, écrit de sa propre main. Ce précieux livret, qui fait partie maintenant de la belle bibliothèque de M. E. Jouy , de l'Académie française , nous a été communiqué par cet écrivain avec une obligeance que nous avons d'autant plus de plaisir à faire remarquer, qu'elle devient de jour en jour plus rare parmi les liommes de lettres.

Avant d'offrir l'extrait dont nous venons de parler, nous emprunterons à Longchamps la note que contiennent ses Mémoires , ainsi que quelquesuns des détails dont il la fait précéder pour établir comment il était à même de connaître et de posséder les renseignements qu'il a publiés. Ces détails et cet état fourniront d'ailleurs une échelle de comparaison pour apprécier la progression rapide et toujours croissante de la fortune de Voltaire.

« Dans le temps que j'étais à Cirey , au service

de M. de Voltaire, il m'envoyait quelquefois passer

. un jour ou deux à Paris, non-seulement pour faire

des emplettes ou rapporter celles qu'on y avait

déjà faites par son ordre ou celui de madame du Châtelet,mais encore pour loucher une partie de ses revenus, soit directement chez phisieurs de ses drhiteurs, soit chez des notaires et chez un chanoine de Saint-Méiy , nommé l'ahbé INIoussinot, qui était son receveur ordinaire depuis quelques années. L'inconvénient de faire venir de très-loin des effets précieux et fragiles, des meubles délicats et de l'argent, par les coches ou les rouliers , s'était fait sentir plus d'une fois à M. de Voltaire. Pour ne plus s'exposer aux dommages qu'il en avait éprouvés il me chargeait, (piand les objets en valaient la peine, de les aller chercher , de les arranger moi-même dans les caisses , et de les escorter de Paris à Cirey. Il fut convaincu par l'expérience que cette méthode était préférable à toute autre. Les expéditions étaient plus promptes et plus sûres.

« Ayant toujours été satisfait de la manière dont les connnissions étaient faites par moi , et de l'exactitude qu'il trouvait dans les comptes que je lui rendais ; m'ayant muni depuis long-temps d'instructions pour le maniement de ses affaires particuliè. res, il n'est pas étonnant qu'il m'ait laissé la direction de sa maison quand il partit pour Berlin. Il me montra, en cette circonstance, ])lus de confiance qu'à sa nièce qui n'était près de lui que depuis peu de temps, qui était encore assez jeune quoique veuve, et dont il connaissait l'esprit dissipé.

« En faisant une assez bonne part à madame Denis, il me chargea seul de sa recette générale,

(.le |)oiiivair à toutes 1(36 dépenses auxquelles i\ pouvait être leuu, aiilsi qu'à la pension (ju'il avait réglée pour sa nièce, et de faire honneur aux iallves (le change qu'il tirerait sur moi. Après avoir exercé ces fonctions pendant six mois, j'ai du connaître à peu près quelles étaient les facultés de M. de Voltaire au temps dont je parle. Les notions que j'en vais donner sont d'autant plus précises qu'elles s'étayent sur une pièce probante , que j'ai retrouvée dernièrement sous de vieux papiers, par un pur hasard, et sans que je susse qu'elle fut restée cliez moi. C'est le bordereau qu'il me donna pour recevoir ce qui lui restait du de ses revenus échus dans l'année 1 749 et les trois premiers mois de 1750.

«Avant de la transcrire, il convient de dire un mot de ce que j'ai pu apprendre de l'origine de la fortune de M. de Voltaire, et ce qui a contribué à l'accroître et à la porter successivement jusqu'au point où elle était à l'époque où j'ai pu en prendre par moi-même une connaissance plus positive.

icj'ai ouï dire que M. Arouet, ancien notaire de Paris, et trésorier de la chambre des comptes, n'avait laissé à ses trois enfants qu'une fortune médiocre. Ces deux charges , qu'il avait exercées avec une scrupuleuse probité, ne l'avaient point enrichi, quoiqu'elles fussent assez lucratives. Il ne jouissait, dit-on, que d'environ vingt-quatre mille livres de revenu. A sa mort, M. de Voltaire eut donc pour premier patrimoine huit mille livres de ren-

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tes^ ta part de son fVèrc aiué, mort célibataire, vint ensuite accroîtra de moitié la sienne et celle de sa sœur. Dès-lgrs , répandu et cbéri dans le grand monde , il passait une partie de l'année chez les plus grands seigneurs. C'était à qui l'aurait en été dans son château. Les princes de Vendôme le comblaient de bienfaits, ainsi que les princesses de Conti et de Clermont. Le duc d'Orléans régent lui donnait une pension. Le succès extraordinaire de la tragédie d'OJù/ipe lui avait rapporté beaucoup , ainsi que celui de 3Janam/ie ^ en 179.G. Mais ce qui lui valut bien davantage, ce fut la souscription faite à Londres en 1727 , pour l'édition de la Hcnriadc. Il se vit dès-lors dans une ^ssez grande aisance, qui ne cessa depuis cet instant de s'augmenter. C'est à son retourd'Angleterre que deux [)lus vastes portes vers la fortune s'ouvrirent devant lui. D'une part, ce fut sa liaison avec les frères Paris ^, ces fameux financiers qui trouvèrent le secret peu commun de se créer une opulence considérable sans exciter l'envie , et en sq faisant à la fois chérir de leurs concitoyens et du gouvernement , par les services réels qu'ils leur rendirent ep plusieurs circonstances. D'autre part, ce fut le commerce de Cadix, où M. de \ oltaire sut employer utilement une partie de ses fonds.

Wagnière dit seulement cinq mille, ce qui paraît plus conforme à la vérité.

Les quatre frères Paris , qui entr'autres opératious furent chargés de liquider les créances provenant des bouleversements du système de Law.

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«L'avantage qu'il r(*tira do la connaissance de MM. Paris, c'est l'intérêt qu'il obtint dans la fouruilure des vivres aux années pendant la première guerre d'Italie, avant que je ne fusse entré à son service'. Cet objet lui avait procuré chaque année de fortes souinnes; et je sais (|u'à la paix, en réglant le compte définitif, il reçut pour solde, chez M. Paris- Duverney, directeur de l'entreprise , une somme de six cent mille livres. De mon temps il eut aussi un intérêt dans les vivres de l'armée de Flandre, et les résultats en furent également fructueux pour lui \

« Oi^i^iit au commerce de Cadix, il lui fut aussi très-favorable. Les expéditions pour l'Amérique et les retours donnèrent également un grand profit; et, par une circonstance heureuse et rare, il arriva que sur un bon nombre de vaisseaux dans lesquels il était intéressé pendant la guerre de 1 746, un seul fut pris par les Anglais. L'argent qui provenait de ces sources fécondes, dans les mains de M. de Voltaire, n'yrestaitpaslong-tempsoisif.L'espritdecethomme était partout, suffisait à tout. On a peine à concevoir comment , avec l'attention et l'inquiétude continuelles qu'entraînait à sa suite l'emploi de tant de fonds, au milieu de persécutions sérieuses et de tracasseries littéraires; malgré tant de voyages, de vicissitudes et une correspondance si étendue, tant

- Il est sans doute question de la guerre de ly^i- ^ Voyez dans ce volume les détails rapportés page 29 , dans la note.

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d'ouvrages excellents ont pu sortir de sa tète. Il savait mettre à profit les circonstances favorables pour affermir et accroître sa fortune, et tirer parti des besoins de l'état qui, pour sortir de quelque situation difficile pendant la guerre, avait recours aux emprunts, aux loteries. Il prit, dans inie de ces dernières, six cents billets a la fois, dont les chances furent heureuses; et quelques années après il se défit avec bénéfice de tout ce qui lui restait. On peut croire qu'auprès de si grands moyens, ce qu'il aurait pu retirer de l'impression et de la représentation de ses ouvrages était à peine sensible, et qu*il l'abandonnait sans effort à ses élèves , aux libraires et aux comédiens. Ce que je viens de dire relativement à l'origine de ses facultés pécuniaires et à leurs progrès , je l'ai su en interrogeant plusieurs personnes qui avaient connuM.de Voltaire depuis sa jeunesse.

«Je le trouvai donc, en arrivant chez lui, jouissant déjà d'une très-grande opulence; c'est de quoi je pus alors me convaincre d'une manière positive; et le lecteur en jugera de même, par le bordereau dont j'ai parlé, et que je vais transcrire. Il faut observer que les sommes qui s'y trouvaient reprises composaient le reste de ce qui était à recevoir de ses débiteurs pour intérêts échus dans l'année 17/19 ^^ ^^ commencement de 17^0; et qu'il avait déjà touché par lui-même divers autres articles qu'il ne porta point sur sa note. Cette note écrite de sa main fut jointe aux titres , et ren-

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duo avec eux à son notaire. C'est la copie que j'en avais faite que j'ai retrouvée; la voici avec l'indiealion que j'y avais ajoutée dans le haut de la page :

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