‹ Lettres inédites de Voltaire (volume 2)Chapitre 59 sur 74 · A M. ÉLIE DE BEAUMONT · texte numérisé non relu

A M. ÉLIE DE BEAUMONT

Aux Délices , ce 1 1 juin 1762.

Je vous adresse , monsieur, la plus infortunée de toutes les femmes , qui demande la chose du monde la plus juste i. Mandez-moi, je vous prie,

* La veuve du malheureux Calas. On sait que Jean Calas, négociant de Toulouse et protestant, fut accusé d'avoir étranglé son iih aîné, le i3 septembre 1761, en haine delà religion catholique, qu'il voulait, dit - ou , embrasser, ou qu'il professait déjà secrètement. Il a été reconnu depuis que ce jeune homme , d'un esprit sombre , inquiet et violent , s'était détruit lui-même. Le père infortuné , appliqué à la question ordinaire et extraordinaire , fut condamné, sans avoir contre lui uue seule déposition oculaire du ciime, à être rompu vif. Il soutint , le 9 mars 1762 , les douleurs de son cruel supplice avec une résignation tout héroïque. Il ne s'emporta point contre ses juges et ne leur imputa point sa mort.» Il faut, « dit-il , qu'ils aient été trompés par de faux témoins. Je meurs in- « nocent ; Jésus - Christ , qui était l'innocence même , a bien voulu « mourir par un supplice plus cruel encore. » Ces paroles sont de l'homme innocent et vertueux, d'un sage enfin, et non celles d'un i'rénétique intolérant et d'un parricide. , Son second fils qui ne fut condamné qu'au bannissement, sa femme, sa servante, et Lavaisse

J)K VOLTAIRF. ilC)

sur-le-champ (juelles mesures on peut prendre; je me 'Chargerai de la reconnaissance : je suis trop heureux de l'exercer envers lui talent aussi beau qu'est le votre. Ce procès d'ailleurs si étrange et si capital peut vous faire un honneur infini ; et l'honneur dans votre noble profession amène tôt ou tard la fortune. Cette affaire, à laquelle je prends le plus vif intérêt, est si extraordinaire, (]u'il faudra aussi des moyens extraordinaires. Soyez sur que le parlement de Toulouse ne donnera point des armes contre lui. 11 a défendu' que l'on communiquât les pièce» à personne, et même l'extrait de l'arrêt. Il n'y a qu'une grande protection qui puisse obtenir de M. le chancelier ou du roi , un ordre d'envoyer copie des registres. Nous cherchons cette protection : le cri du public ému et altendii devrait l'obtenir. Il est de l'intérêt de l'état qu'on découvre de quel coté est le plus horrible fanatisme. Je ne doute pas que cette entreprise ne vous paraisse très -importante; je vous supplie d'en parler aux magistrats et aux juriscon-

fils, qui tous attestaient n'avoir pas quitté l'accusé; furent mis liors (le cour, liientot le cri public s'éleva contre ce jugement inique. La famille éplorée de la victime traversa les Cévennes et vint invoquer dans l'ernoy l'humanité compatissante et courageuse du vieux philosophe. Leurs larmes et le récit de leurs malheuis embrasèrent son cœur du désir brûlant de les venger d'une telle injustice. Trois années d'efforts généreux , de soins , de persévérance et de jieines assidues, le firent enfin triompher de mille obstacles; et le 9 mars 1765, jour anniversaire du su|>plice de la victime, fut rendu par cinquante maîtres des requêtes, com])osant le conseil du roi, cet arrêt mémorable et unanime qui déclara Calas et sa famill<' innocentiî.

suites do votre connaissance, et de faire en sorte qu'on parle à M. le chancelier». Tâchons d'eiftiter sa compassion et sa justice ; après quoi vous aurez la gloire d'avoir été le vengeur de l'innocence et d'avoir appris aux juges à ne se pas jouer impunément du sang des hommes. Les cruels! ils ont ouhlié qu'ils étaient hommes. Ah! les barbares!

Monsieur , j'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments que je vous dois , etc.

* Monsieur le comte de Saint-Florentin. (Voyez la lettre qui lui est adressée page 82^.) Non - seulement il est souvent question du procès de Calas dans la Correspondance générale et dans beaucoup d'ouvrages de Voltaire; mais un volume presque entier des OEmres est consacré à la collection des principaux écrits du philosophe de Ferney en faveur de cette famille aussi intéressante qu'infortuuée. (Voyez le tome xxix, depuis la page 43 jusqu'à la page 33 1 .)

OF VOT,T A [RF. 39.

LETTKË XXXVII.

A M. LE COMTE D'ARGENTAL

8 juillet 176a.

Nous ne pouvons, clans notre éloignement de Paris, que procurer des protections à cette famille infortunée; c'est à MM. les avocats, soit du conseil, soit du parlement, à ivtj;ler la forme. Les pièces originales imprimées intéiessent quiconque l«^s a lues : tout le monde plaint la veuve Calas; le cri public s'élève, ce cri peut frapper les oreilles du roi. J'ignore si cette affaire sera portée au conseil privé ou au conseil des parties : tout ce que je sais c'est qu'elle est juste.

On m'assure que le parlementdeToulouse ne veut pas seulement communiquer l'énoncé de Tarrét.

Il me paraît qu'on peut commencer par présenter requête pour obtenir la conununication de cet arrêt et des motifs ; il y a cent exemples que le roi s'est fait rendre compte d'affaires bien ujoins intéressantes. N'avons -nous pas des raisons assez fortes pour demander et pour obtenir que les pièces soient communiquées par ordre de la cour? La contradiction évidente des deux jugements, dont l'un condanme à la roue un accusé, et dont

321 I. FTTRF.S I.NKDITFS

l'autre met hors de cour des complices qui n'ont point quitté cet accusé; le bannissement du fils, et sa détention dans un couvent de Toulouse après ce bannissement; l'impossibilité physique qu'un vieillard de soixante-huit ans ait étranglé seul un jeune homme de vingt-huit ans; enfin l'esprit de parti qui domine dans Toulouse; tout cela ne forme-t-il pas des présomptions assez fortes pour forcer le conseil du roi à se faire représenter l'arrêt?

Je demande encore si un fils de l'infortuné Jean Calas , qui est en France , retiré dans un village de Bourgogne, ne peut pas se joindre à sa mère , et envoyer une procuration quand il s'agira de présenter requête ? Ce jeune homme, il est vrai , n'était point à Toulouse, dans le tentps de cette horrible catastrophe , mais il a le même intérêt que sa mère, et leurs noms réunis ne peuvent-ils pas faire un grand effet?

Plus je réfléchis sur le jugement de Toulouse , moins je le comprends : je ne vois aucun temps dans lequel le crime prétendu puisse avoir été commis; je ne vois pas qu'il y ait jamais eu de condamnation plus horrible et plus absurde , et je pense qu'il suffit d'être homme pour prendre le parti de l'innocence cruellement opprimée. J'attends tout de la bonté et des lumières de ceux qui protègent la veuve Calas.

Il est certain qu'elle ne quitta pas son mari d'un moment dans le temps qu'on suppose que son mari

Dr VOLT A I RF. )1

commettait un parricide. Si son mari eut été coupable, elle aurait donc été complice : or, comment ayant été com|)lice ferait -elle deux cents lieues pour venir demander qu'on revît le procès , et qu'on la condamnât à la mort ? Tout cela fait saigner I.e cœur et lever les épaules. Toute cette aventure est une complication d'événements incroyables , de démence et de cruauté. Je suis témoin qu'elle nous rend odieux dans les pays étrangers, et je suis sûr qu'on bénira la justice du roi, s'il daigne ordonner que la vérité paraisse.

On a écrit à M. le premier président de Nicolaï, à M. le premier président d'Auriac, qui ont tous deux un grand crédit sur l'esprit de M. le chancelier. Madame la duchesse d'En ville, M. le maréchal de Richelieu , M. le duc de Villars doivent avoir écrit à M. de Saint- Florentin. On a écrit à M. de Chaban en qui M. de Saint-Florentin a beaucoup de confiance; et M. Tronchin, le 'fermier-général, peut tout auprès de M. de Chaban.

Donat Calas, retiré en Bourgogne, a, de son côté, pris la liberté d'écrire à M. le chancelier, et a envoyé une requête au conseil; le tout a été adressé à M. Héron, premier commis du conseil, qui fera rendre les pièces selon (ju'il trouvera la chose convenable. Je vous en envoie une copie, parce qu'il me paraît nécessaire que vous soyez informé de t6ut^

' Voyer la lettre et la rcqui^te ci -après. Ces deux pièces, hiea qu'écrites au noui de Donat Calas, ont été rédigées par Voltaire.

J'ai écrit aussi à M. Ménard, premier cominis (Je M. de Saint-Florentin ; je pense qu'il faut frap per à toutes les portes, et tenter tous les moyens qui pourront s'entr'aider , sans pouvoir s'entrenuire.

Depuis ce mémoire écrit , j'ai reçu une lettre de M. Mariette , avocat au conseil , qui a vu la pauvre Calas, et qui dit ne pouvoir rien sans un extrait des pièces. Mais quoi donc ! ne pourra-t-on demander justice sans avoir les armes que nos ennemis nous refusent"^ on pourra donc verser le sang innocent impunément, et en être quitte pour dire : Je ne veux pas dire pourquoi on Ca versé? Ah ! quelle horreur! quelle abominable justice! y a-t-il dans le monde une tyrannie pareille? et les organes des lois sont-ils faits pour être des Busiris? Voici une lettre que j'écris à M. Mariette ; j'y joins un exemplaire des pièces originales, ne sachant point s'il les a vues. Je supplie M. et madame d'Argental , nos protecteurs , de vouloir bien ajouter à toutes leurs bontés celle de vouloir bien faire rendre cette lettre et ces pièces à M. Mariette. Ils peuvent, je crois, se servir de l'enveloppe de M. de Courteilles.

Je leur présente mes respects.

m: VOLT Al UK

5àj

COPIE D'UNE LETTKE.

Page 1