A M. MARMONTEL
A I.\ SURlKTKKDAirCE DKS BATIMEKTS X COMriKCM:.
Ce lundi, 4 juillet '.
Je n'ai jamais été plus surpris, mon cher ami, en voyant le Mercure de ce mois , de trouver i\ la table : Lettre à M. de Vaucansoii sur V insuffisance du nouvel établissement ^ etc. ^ page i84, et d'avoir vu dix-neuf feuillets de coupés qui contenaient cette lettre. J'ai été aux informations par voie indirettc, et j'ai appris que INI. l'abbé Goiry, censeur, avait trouvé qu'on y frondait , dans quelques iîndroits, le gouvernement, et qu'on paraissait vou-
' Le millésime de l'année n'est point indiqué à la date de cette lettre, qui a été trouvée, comme les deux autres qu'on a rapportées dans la première partie , pnges ao.» et ao;;, parmi les papiers de Marmontel à sa maison d'Abloville. Elle doit t*tro de 1757 : d'ahoid le 4 juillet de cette année concorde avec un lundi ; ensuite il y est question de choses et de ])ersonne3 qui se rapportent a ce temps. Boissy, qui mourut en 1758 , avait reçu l'anute précédente, por les recommandations de Marmontel , le privilège du Mercnrfy vacant pjr la mort de la Bruère , et ils s'étaient associés tous danx pour la collaboration de ce recueil. Ce ne fut que l'aanée suivante (jue Marmontel en devint le titulaire , et alors il donna sa démission de secrétaire de l'intendance des hAtiments. Ainsi l'adresse, le conteiri de la lettre , et le rapport de la date du mois avec le jour de la semaine, tout concourt à classer celte lettre dans l'année 1737.
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loii- lui doiiiicr des leçons. Il a corninuiiifjué son soupçon à M. de iMaleslierbes qui n'a pas jugé à propos qu'elle fiit imprimée; mais comme M. de lîoissy ^ en avait été très-content à la lecture, et qu'il ne s'imaginait pas qu'on pût y laire la moindre difficulté, il avait fait travailler l'imprimeur, et il a ffillu faire couper tous les feuillets, quand les Mercures ont été tous brochés.
Voilc'i une catastrophe, mon cher ami, qui me fait grand tort, car on dit que c'était une critique de mon établissement dont j'ai craint la publicité, et que j'ai eu assez de crédit ou de faveur pour la faire supprimer. Il est question de remédier aujourd'hui à cela, et je pense que vous voudrez bien en écrire à M. de Boissy qui vous instruira au vrai du fait. Vous pourrez lui redemander la minute, en le priant de vous marquer les endroits qui ont pu déplaire au censeur , et lui dire que vous les ferez corriger à l'auteur (ce que vous voudrez bien faire vous-même , s'il vous plaît), et que vous la lui ferez tenir toute corrigée, pour l'insérer dans le mois prochain. Quand vous y aurez fait les correc-
' Boissy (Louis), de l'Académie française, né en 1694, mort en 1758, auteur de beaucoup d'ouvrages dramatiques. Marmontel raconte dans ses î\Iémoires comment il avait obtenu pour Boissy plus qu'il n'espérait. Madame de Pompadour l'ayant interrogé sui' les hommes de lettres auxquels on pouvait assigner des pensions sur le produit du Mercure, il fit un tableau si touchant de l'état de dé" tresse où se trouvait Boissy, qu'au lieu d'une pension, l'on accorda à ce dernier le privilège du Mercure. Le bon de l'affaire , c'est que Marmontel, qui par pudeur n'avait rien demandé pour son propre compte , ne fut pas porté sur la liste des pensionnaires.
DE VOLTAIRE. 3l l
tions que Ton demande , vous pourrez me l'envoyer tout de suite par la poste ; j'en ferai tirer une copie au net, que j'enveirai à M. de Boissy, avec une lettre de votre part comme ci-devant.
Je n'ai su tout ceci que d'hier , et je ne perds pas un moment de vous en instruire |)our que vous ayez la bonté d'y porter un prompt remède, et d'intéresser M. de Boissy le plus qu'il vous sera possible. Je suis très-fiiché de votre éloignement, mais la poste remédie à tout. Je vous supplie, mon cher ami , d^ne pas perdre un instant, et de m'écrire tout ce que vous allez faire pour me tirer de peine.
Vous connaissez tous les sentiments et toute l'amitié de votre cher ami.
Voltaire.
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LETTRE XXXV
A M. LE COMTE D'ARGENTAL
HÉMOIHE POUR TOUS LBS AHGES !
Octobre lySg.
Le temps étant fort cher, mon cœur tout plein , ma tête épuisée , Pierre -le -Grand m'occupant du matin au soir , le nouveau semoir à cinq tuyaux demandant ma présence , cinquante maçons me ruinant , l'abbé d'Espagnac me chicanant , trois ou quatre petits procès me lutinant , le désespoir de ces honnêtes prêtres m'amusant , et mes yeux n'en pouvant plus, je dicte avec humilité le présent mémoire , et je supplie le comité des anges de le lire avec bonté, attention et sans prévention.
1° Pour M. l'abbé d'Espagnac, je n'en parlerai pas , pour avoir plus tôt fait. Je me borne à remercier tendrement les dignes ministres qui veulent bien traiter avec lui; je le soupçonne d'être difficile en affaires , et si les édits du traducteur de Pope ^ sont entre ses mains, je crois que la critique sera épineuse.
1^ Je prie tous les anges de députer M. de Chau-
^ Silhouette , alors contrôleur général des finances.
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velin rambassadeiir , et de lui faire prendre absolument la route de Genève, qui est plus courte que celle de Lyon. Un homme accoutumé à passer les Alpes passera bien le Mont -Jura. Son chemin sera plus court de vingt-cinq lieues en prenant la route de Dijon, Saint-Claude et Annecy. Nous lui promettons de lui jouer une tragédie et une comédie dans la masure appelée château de Tourney, sur un théâtre de polichinelles, mais dont les décorations sont très-johes. Il me verra faire le vieillard d'après nature; nous le logerons aux Délices. Il peut être sûr d'être très- étroitement logé, mais gaiement et dans la plus jolie vue du monde. On logera son secrétaire et ses valets de chambre encore plus mal , mais on lui fera manger des truites. 11 verra s'il veut les graves syndics de Genève , les ministres sociniens , et trouvera encore le secret de leur plaire selon son usage.
3^ Il trouvera des cœurs sensibles à toutes ses bontés , pénétrés d'estime et de reconnaissance ; on discutera avec lui son mémoire sicilien , qui est plein de sagacité, et de vues fines et étendues \
4** Madame Scaliger ^ saura qu'il n'y a aucune de ses critiques, excepté celle du /jï/Iet adultère^ que nous n'ayons approuvée. Nous en reconnûmes la justesse il y a plus de six semaines ; nous fumes même beaucoup plus difficiles qu'elle , et nous pouvons assurer que nous avons poussé la sévérité
' Ce mémoire est une critique sur la tragédie de Tancrcde. * Madame d'Argental.
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aussi loin fjue si nous avions jugé la pieaî d'un autre.
5" Il faut considérer que la pièce ayant été laite en moins d'un mois, on avait voulu essayer seulement s'il en pouvait résulter quelque intérêt : c'est la première chose dont il faut s'assurer , après quoi le reste se fait aisément. Le fonds de la pièce est une femme vertueuse et passionnée , convaincue d'un crime qu'elle n'a pas commis, sauvée du supplice par son amant qui la croit criminelle, méprisée par celui qui l'a sauvée , et pour qui elle avait tout fait; plus désespérée de se voir soupçonnée par son amant, qu'elle n'a été affligée d'être conduite au supplice; enfin, son amant mourant entre ses bras , et ne reconnaissant la fidélité de sa maîtresse qu'après avoir reçu le coup de la mort qu'il a cherchée, ne pouvant survivre au crime d'une femme qu'il adorait.
L'intérêt qui doit naître de ce sujet était affaibli par deux défauts , dont le premier a été très-bien censuré dans l'écrit de madame Scaliger. Ce défaut consistait dans l'invraisemblance , dans le peu de fondement de l'accusation portée contre Aménaïde, dans l'oubli des accessoires nécessaires pour rendre Aménaïde coupable à tous les yeux, surtout à ceux de Tancrède. La correction de ce défaut ne dépendait que de quelques éclaircissements préliminaires, de quelques détails, de quelques arrangements historiques. C'est un travail auquel on ne s'est pas voulu livrer dans la chaleur de la compo-
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sition. J'ai traité cette pièce comme la maison que je fais bâtir à Ferney : je fais d'abord élever les quatre faces, pour voir si l'architecture me plaira, et ensuite je fais les caves et les égoùts ; chacun a sa méthode. Les anges verront par la première édition qu'on leur enverra, que non-seulement la partie historique qu'ils désiraient est traitée à fond , mais ([u'elle répand encore dans la pièce aulant d'intérêt que de lumière, et on espère que madame Scaliger sera contente.
6° Le second défaut consistait dans des longueurs, dans des redites qui détruisaient l'intérêt aux quatrième et cinquième actes. M. de Chauvehn a fait sur ce vice essentiel un mémoire plein de profondeur et de génie. On voit bien d'ailleurs que ce mémoire est d'un ministre public , car il propose que Norador soit instruit par ses espions de la condamnation d'Aménaïde, et qu'il envoie sur-lecham[) lui agent, pour déclarer qu'il va mettre tout à feu et à sang si on touche à cette belle créature. Je prendrai la liberté , quand j'aurai l'honneur de le voir, de lui représenter mes petites difficultés iur cette ambassade. Je lui dirai qu'il est bien difficile que Norador soit instruit de ce qui se passe dans la ville , lorsqu'on se prépare à lui donn^M* bataille, lorsque les portos sont fermées, les chemins gardés , et si bien gardés , qu'on vient de pendre le messager d'Aménaïde , qui les connaissait si bien. Je lui dirai encore que si Norador prenait, dans ces circonstances , im si violent intérêt à
3lG LETTRES INÉDITES
Aménaïcîe, elle ne pourrait plus guère se justifuîr aux yeux de Tancrède. Car qui assurera Tancrède que le billet sans adresse, qui fait le corps du délit, n'était pas pour Noradop? L'ambassade même de ce Turc ne dit-elle pas clairement que le billet était pour lui ? Il n'y a que le père qui puisse certifier à Tancrède l'innocence de sa fille, iyiais comment ce père pourra- t-il lui-même en être convaincu, si la fille garde long -temps le silence, comme on le veut dans ce mémoire ? Ce silence même ne serait-il pas une terrible preuve contre elle? N'est -il pas absolument nécessaire qu'Aménaïde , en voyant Tancrède , au troisième acte , se déclarer son chevalier , avoue à son père dans les transports de sa joie, que c'est à lui qu'elle a écrit, et qu'elle n'ose le nommer devant ses persécuteurs , de peur de l'exposer k leur vengeance ? Cela n'est-il pas bien plus vraisemblable , bien plus passionné , bien plus théâtral ?
^o On dit dans le mémoire qu'il n'est pas naturel que Tancrède , dans le quatrième acte , coure au combat , sans s'éclaircir avec Aménaïde ; qu'elle doit lui dire : Arrêtez , vous croyez avoir combattu pour une perfide qui écrii^ait a un Turc , et cest a un bon chrétien, cest à vous que f écrivais . Je répondrai à cela qu'il y a des chevaliers sur la scène , que ces chevaliers sont les ennemis de Tancrède, qu'ils trouveraient Aménaïde aussi coupable de lui avoir écrit contre la loi , que d'avoir écrit à Norador. J'ajouterai que dans la pièce telle qu'elle est, Tan-
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crètic n'est point connu; qu'il rtait en effet trèsridicule qu'on le reconnût au commencement du ([uatrième acte; que c'était la principale source de la langueur qui énervait les deux derniers ; qu'il y avait encore là une confidente, grande diseuse de chose inutiles, et que tout ce qui est inutile refroidit tout ce qui est nécessaire. J'aurai d'ailleurs beaucoup de remerciements à faire, et quelques objections à proposer; mais j'apprends dans ce moment des nouvelles de mes vaches et de mes semailles, qui sont bien autrement importantes (pic les amours de Tancrède et d'Aménaide. Les sangsues du pays de Gex veulent encore me faire j)ayer un centième denier, parce que j'ai prêté mille écus à un pauvre diable pour le tirer de prison. Je vais faire un beau mémoire pour M. de Chauvelin l'intendant , qui me fera encore plus d'objections que M. son frère.
Le résultat de tout ceci , c'est que M. l'ambassadeur ne peut pas se dispenser de venir voir la pièce aux Délices. Je la fais copier actuellement, et je l'enverrai bientôt au chœur des anges de qui je baise les ailes avec toute humilité , pénétré de reconnaissance pour eux tous , et au désespoir d'être heureux loin d'eux. Mais tout le monde me dit que je fais très-bien de rester dans mon royaume de Cattai, et que je suis plus sage que Socrate ; je le crois bien.
N. I). Que le troisième est tout en action, le
us LETTRES IWÉDITKS
qualricme en siujtiinent, le ciiujuicme, senliment et action : voiis verrez !
Vous ne verrez jamais un ccjeur ])lus fidèle que Je mien au culte (rijv|)erdulie. Mes anges sont mes divinités.
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LETTRE XXXVI