AU CARDINAL DE FLEUR Y
Briixel le« , 1 8 août 174».
Monseigneur,
Il ne m'appartient pas d'oser demander des grâces à Votre Eminence. Si quelque chose peut excuser, à vos yeux, cette liberté, c'est le bien du service qui se joint peut-être à mes respectueuses prières. Le sieur Denis, mon neveu, long-temps officier dans le régiment de Champagne et actuellement commissaire des guerres à Lille, ayant servi en Italie et fait les fonctions de commissaire ordonnateur, demande à l'être en effet et à servir en cette qualité. J'ose supplier Votre Eminence de vouloir bien se faire informer, par M. le maréchal de Goigny et M. de Fontanieu, s'il a en effet rendu des services et s'il est capable d^en rendre. M. de Breteuil, après s'être informé dé'Jui , pourra rendre compte à Votre Eminence que je ne l'importune pas pour un horhfne indigne dje ses bontés.
^'attends sans doute beaucoup plus des informations qu'elle peut faire que de mes supplica-
tions; cependant, monseignenr, s'il était possible que vos bontés pour moi entrassent un peu dans la grâce que mon neveu demande, j'avoue que jamais je n'aurais été si flatté.
Je n'ai pas besoin, monseigneur, de cette nouvelle bonté pour être véritablement attaché à votre personne. Il suffit d'être Français , et il est impossible de n'avoir pas un cœur infiniment français sotis un tel ministre.
Je suis , avec le plus profond respect et le plus sincère dévouement, monseigneur, de Votre Éminence, le très-humble et très-obéissant serviteur.
Voltaire.
Nota. M. Denis avait épousé la nièce de Voltaire ', et à cette époque il vivait en Flandre. Il est question de lui dans une lettre à l'abbé Moussinot. (Voyez la Correspondance générale y 17 mai i74i> tome lviii, page i32 de cette édition.) On trouve aussi, à son sujet, ce passage, dans le Commentaire historique (tome i, page 377): * Madame Denis , nièce de l'auteur de Mahomet , femme « d'un commissaire ordonnateur des guerres, ancien capi- « taineau régiment de Champagne, tenait un assez grand « état dans Lille, qui était du département de son mari. Ma- « dame du Chàtelet logea chez elle , et je fus témoin de « toutes ces fêtes.* Ce passage, et surtout la lettre de recommandation qu'on rapporte ici , prouvent que Voltaire n'était point, ainsi qu'on a cherché à l'établir dans une note qui accompagne \qs Mcmoirts de Longchamp
* liOuise Mignot , devenue veuve en 1744» ainsi qu'on le peu» voir dans la lettre xviii de Voltaire à l'abbé de Valori.
aO I.FTTBES INEOITI?»
réceniriHiii publics, brouille avec sa nièce parce qu'ellr avait reliisé l;i main d'un f^enlillionnue <!«• (îliampagnc, et qu'elle avait préléré se marier avec M. Uenii*.
LETTRE VI
AU MÊME
A Pari» , ce a a auguste 1745iMONSEIGNEUR ,
En partant pour Bruxelles, je rerois encore une lettré du roi de Prusse par laquelle il me réitère de lui aller faire ma cour incessamment. Je n'irai qu'en cas que le roi me le permette, et que Votre Éminence ait la bonté de m'envoyer son agrément.
Je vous supplie, monseigneur, de vouloir bien me l'envoyer à Bruxelles , sous le couvert de M, d'Agien. Au reste, ce monarque aura la bonté de me rendre toutes les lettres que je lui ai écrites depuis le mois de juin, parafées de sa main ; et Votre Éminence verra si j'ai écrit celle qu'on m'a si cruellement imputée; elle verra avec quelle malice noire elle est falsifiée, elle connaîtra mon innocence et l'infâme imposfure sous laquelle j'ai été accablé. Je me flatte , monseigneur , que le roi, ayant été instruit de cette calomnie, le sera de ma justifica-
nr VOLTAIRE. ai
.tioii. C'est une justice que j'ai droit crattendre du [)Ius équitable et du plus sage des hommes.
Je suis attaché personnellement à Votre Éminence , et on ne peut avoir eu l'honneur de lui parler sans lui être dévoué.
C'est une fatalité pour moi que les seuls hommes qui aient voulu troubler votre heureux ministère soient les seuls qui m'aient persécuté, jusque-là que la cabale des convulsionnaires, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus abject dans le rebut du genre humain, a obtenu la suj)j)ression injurieuse d'un ouvrage public honoré de votre a[>probation, et représenté devant les premiers magistrats de Paris.
Mais, monseigneur, je garde le silence sur cet article comme sur beaucoup d'autres, concernant le roi de Prusse; je suis bien loin de chercher à me faire valoir.
La seule chose que je désire passionnément, c'est que Votre Éminence soit convaincue de mes sentiments pour elle, et de mon amour extrême pour ma patrie. Si vous daignez en persuader Sa Majesté, ce sera le comble à vos bontés.
Je vous souhaite, monseigneur, la longue prospérité qui doit être le h'uit de tant de modération et de tant de sagesse.
J'ai rhonneiu' d'être , avec le plus profond respect , monseigneur , de Votre b^minence , le trèshumble, etc.
Nota. Cette lettre et celle qui suit remplissent une
aa LKTTRES IN^UÎTFS
lacune importante dans la Correspondance générale. Klles servent d'introduction et d'explication à la lettre du lo septembre 174^, qui se trouve jetée à cette date (tome Lviii, page 197), sans qu'on sache rien de ce qui l'a précédée et suivie. Par la lettre à laquelle cette note se rattache, on voit que Voltaire demande l'agrément du roi pour faire le voyage d'Aix-la-Chapelle, dont il rend compte dans la lettre du 10 septembre. 11 y entre en outre dans quelques détails sur le contenu d'une lettre qui lui avait été attribuée, et qui l'avait desservi auprès du gouvernement. C'est afin de détruire tous les soupçons qui s'étaient élevés contre lui, qu'il envoie dans la lettre du 10 une sorte d'attestation du roi de Prusse, attestation dont parut se contenter entièrement le ministère ^ On ne peut guère en douter , du moins en lisant la lettre du 24 septembre (voyez plus loin); le ton qui y règne dès le début prouve que le cardinal ne songeait plus au passé , et qu'il était très-satisfait des renseignements que Voltaire lui avait transmis par sa lettre du 10. On remarque encore dans cette lettre ce passage : « La cabale a obtenu la suppression injurieuse d'un ou- « vrage public honoré de votre approbation , et repré- « sente devant les premiers magistrats de Paris. » Il est
' II est assez difâcile de savoir au juste ce qu'il en était de la falsification de cette pièce. On trouve, dans une lettre de Voltaire au roi de Prusse, un passage qui n'est point propre à dissiper les doutes. (Voyez la lettre du 29 auguste, tome li, page i 4o.)
« Je sais , dit-il , certainement, si ce mot est permis aux hommes ,
■ que ce n'est point un commis de Bruxelles qui a ouvert la lettre , « laquelle est devenue ma boîte de Pandore. Tout ce bel exploit s'est « fait à Paris dans un temps de crise, et c'est un espion de la per-
■ sonne que Votre Majesté soupçonne qui a fait tout le mal. Votre
■ Majesté l'avait très-bien deviné j elle se conuatt aux petites choses « comme aux grandes. ■
évident qu'il est ici question de ce qui venait de se passer aux représentations de Mahomet.
« Cette pièce , dit le Commentaire , ( voyez tome i , «' page 377) avait été représentée à Paris le 19 août l'j^i* « Ce fut là qu'on vit, plus que jamais, à quel excès peut « se porter la jalousie des gens de lettres, et surtout en « fait de théâtre. L'abbé Desfontaines et un nommé Bon- « neval, que Voltaire avait secouru dans ses besoins, ne « pouvant faire tomber sa tragédie de Mahomet, la défé- « rèrent, comme une pièce contre la religion chrétienne, « au procureur-général. La chose alla si loin que le car- « dinal de Fleury conseilla à l'auteur de la retirer. Ce « conseil avait force de loi; mais fauteur la fit imprimer « et la dédia au pape Benoît XIV, Lambertini, qui avait « déjà témoigné beaucoup de bontés pour lui. »
LETTRE VIL
AU MÊME
A Bruxelles y 34 septembre 174*'
Monseigneur,
Je regarde les lettres de Votre Éminence comme la faveur la plus flatteuse que puisse recevoir un citoyen , surtout dans un temps où la multiplicité
i4 Ll ITH i:S INIÎDITtS
de vos alfaires semble devoir ne vous laisser aucun luomciil.
Votre Imminence S(î peint dans ses lettres ; on ne peut les lire sans sentir redoubler son attachement ; Il n'y a que des Anglais que de tels charmes ne puissent [)as. apprivoiser. Je puis vous assurer que le roi de Prusse a été vivement touché dcî celles que vous lui avez écrites , et qu'il m'a parlé avec une extrême sensibilité de cette éloquence d'autant plus persuasive, que la modération lui donne un nouveau poids et un nouveau prix. Son goût l'attache persoimellement à vous ; la manière dont ce monarque m'a fait l'honneur de me parler ne me permet pas d'en douter. Il ne croyait pas assurément que je dusse en rendre compte à Votre Eminence.
Si je n'avais craint le sort que les lettres ont quelquefois sur les frontières , surtout dans un temps aussi orageux que celui-ci, j'aurais pris un peu plus de liberté, et je profiterais aujourd'hui de telle que Votre Éminence me donne de lui parler des raisons secrètes qui ont précipité la paix du roi de Prusse. Mais , supposé que ces allégations eussent quelque fondement, ce que je suis trèséloigné de croire, et qu'il en fallut venir à quelques éclaircissements, le roi de Prusse pourrait penser alors que j'ai trahi sa confiance ; je perdrais sans fruit ses bonnes grâces, et les occasions de vous marquer mon zèle.
Me sera-t-il permis, monseigneur, de vous re-
l)i: VOLTAIRE. *i5
présenter que, si vous onlonnez à JVI. de Valori de vous instruire de ces motifs secrets, il peut aisément vous satisfaire sans aucun risque, ayant un caractère qui le met à Tahri de tout reproche, et un cliiffre qui assure du secret.
Je soupçonne que ce que Votre Eminence veut savoir est déjà connu de M. de Valori ; mais s'il ne l'était pas, il peut aisément l'apprendre du baron de Pollnitz, chambellan du roi de Prusse. Je sais que ce chambellan est au fait, qu'il fut présent à un entretien que le roi de Prusse eut sur ce sujet avec son ministre. Il sera très- facile à M. de Valori de faire parler M. de Pollnitz sur ce chaj)itre.
Oserai-je encore ajouter, monseigneur, en soumettant mes faibles conjectures à vos lumières, qu'i^me parait que le roi de Prusse allègue ces prétextes secrets, dont il est question, pour cacher la raison véritable , qu'il se repent peut-être d'avoir trop écoutée. Votre Eminence sait à quel point le parti anglais avait persuadé à ce prince que la iM'ance était incapable de soutenir la guerre en bohème; et, par tout ce qu'il m'a fait l'honneur de me dire, il est aisé de juger que s'il vous eut cru plus puissant, il vous eût été plus fidèle. On l'assui-ait alors que le parti du stathoudérat aurait le dessus en Hollande, et que les Anglais, avec la nouvelle faction hollandaise, pouvaient lui faire de grands avantages.
Voilà sa véritable raison. Je ne doute pas que
a6 LKTTRES INiDITES
les Anglais n'aient appuyé cette raison de quelque caionuiio , pour l'engager à se détacher de la France avec moins de scrupule ; et ces calomnie* anglaises sont vraisemblablement les raisons secrètes dont il s'agit.
Je souhaiterais qu'on put découvrir que les Anglais lui en ont imposé grossièrement, et que cette manœuvre inique de leur part pût servir à vous attacher davantage un prince que son goût et son intérêt véritable détermineront toujours de votre côté.
Pour moi, monseigneur, quand je ne serais pas Français, je ne m'en sentirais pas moins de dévouement pour votre personne. Il me semble que vous devez faire des Français de tous ceux qui vous entendent, ou à qui vous daignez écrire. J'ai été un peu Anglais avec Newton et avec Locke ; je pourrais bien tenir à leurs systèmes, mais je suis infiniment partisan du vôtre , c'est celui de la grandeur de la France et de la tranquillité de l'Europe. Je me flatte qu'il sera mieux prouvé que tous ceux de philosophie.
Il n'y a personne, monseigneur, à qui votre gloire soit plus précieuse qu'à moi. Je suis avec le plus profond respect et l'attachement le plus sincère , monseigneur , de Votre Éminence , le trèshumble, etc.
Voltaire.
Nota. La guerre dans laquelle le cardinal de Fleury
13 L VOLTAIHK. H'J
avait été entraîné malgré lui, contre l'Autriche, ayant tout-à-fait changé de face, et Frédéric, informé des négociations secrètes du cabinet de Versailles, avant fait lui-même sa paix avec la reine de Hongrie, Son Eininence tenta tous les moyens pour retirer la France de la position embarrassante où l'avaient placée les revers du maréchal de Belle -Isle, et la défection de la Prusse.
C'est dans ces conjonctures que Voltaire avait été chargé de sonder les véritables sentiments de Frédéric , et de savoir si l'on pouvait renouveler une alhance avec ce souverain. Voltaire avait écrit dès le mois de juillet au roi de Prusse : « Le saigneur des nations , Fré- « déric m, Frédéric-lc-Grand , a exaucé mes vœux; et, «« à peine mon ode , bonne ou mauvaise ( ode de la «reine de Hongrie, tome xii, page 4ii)> ^^ ^'^ faite, « que j'ai appris que Votre Majesté avait fait un très-bon « traité, très-bon pour vous, sans doute, car vous avez « formé votre esprit vertueux à être grand politique. « Mais si ce traité est bon pour nous autres Français , « c'est ce dont on doute à Paris. La moitié du monde «* crie que vous abandonnez nos gens à la discrétion du « Dieu des armes. »
Le roi de Prusse ne tarda point à répondre à ces reproches par l'explication suivante.
« Si toute la France me condamne d'avoir fait la paix ,
* jamais Voltaire, le philosophe, ne se laissera entraîner
* par le nombre. Premièrement, c'est une règle générale
* qu'on n'est tenu à ses engagements qu'autant que ses « forces le permettent : nous avions fait une alliance ■ comme on fait un contrat de mariage; j'avais promis " de faire la guerre comme l'époux s'engage à contenter " la concupiscence de sa nouvelle épousée ; mais , comme
■iH LETTRKS IN£;)ITES
« dans le niaiiaf^c, les désirs de la fenimc absorbent scju- " vent les forces du mari, de inènicr dans la {guerre la « faiblesse des alliés appesantit le fardeau sur un seul, et '« le lui rend insupportable. Knfin , pour finir la coinpa- '< raison , lorsqu'un mari croit avoir des preuves suffi « santés de la galanterie de sa femme, rien ne peut l'em- « pêcher de faire divorce. Je ne fais point l'application de « ce dernier article, vous êtes assez instruit et assez po- " litique pour le sentir. »
En effet, Voltaire n'ignorait point les démarches du cardinal de Fleury , auprès de l'impératrice Marie-Tliérèse. Son Eminence avait écrit, le 1 1 juillet , au général autrichien de Kœnigseck , pour lui faire connaître ses regrets de la guerre et son désir de la paix. On sait que pour toute réponse, la reine de Hongrie fit publier cette lettre \ En vain le cardinal chercha à désavouer publiquement cet écrit, personne ne fut dupe de son désaveu, et Voltaire, moins que tout autre, quoiqu'il feigne ici de croire à la sincérité de Son Eminence.
Peut-être le mauvais succès de la correspondance du cardinal , dans cette occasion , ne contribua - 1 - il pas peu à lui faire confier la conduite de cette importante affaire à un négociateur dont il savait que les paroles avaient plus de pouvoir que ses propres lettres.
" On trouvera de plus amples ilétaiis de celle mystification diploroatique dans le Siècle de Louis A'/^, chapitre vu, tome xxi , pages 76 et 77 de cette édition.
LETTRE VIII
A M. LE COMTE D'ARGENSON*
8 juin 1743.
Je me flatte, monseigneur, que je partirai vendredi pour les affaires que vous savez. C'est le secret du sanctuaire, ainsi n'en sachez rien. Mais si vous avez quelques ordres à me donner , et que vous vouliez que je vienne à Versailles , j'aurai l'honneur de me rendre secrètement chez vous à l'heure que vous me prescrirez.
Nous perdons sans doute considérablement à nourrir vos chevaux^. Voyez si vous voulez avoir la bonté de nous indemniser en nous faisant vêtir vos hommes. Je vous demande en grâce de surseoir Tadjudication jusqu'à la fin de la semaine prochaine. Mon cousin Marchand attend deux gros négociants qui doivent arriver incessamment et qui vous serviront bien ^.
' Cette lettre est écrite peu de jours avant le départ de Voltaire pour sa mission en Hollande et en Prusse. ( Voyez les lettres xiv et XV, ainsi que leurs notes.)
■ ' Fou M. d'Argenson , ministre de la guerre, dit Collé dans son Journal (décembre 1771), donnait un intérêt à Voltaire dans toutes les entreprises qui se faisaient dans son département. Ce dernier fait m'a été prouve par M. Davou , mon ami, qui a été l'associé de cet homme célèbre dans les viandes et de l'artilerie, fournies dans la guerre de 1 7 4 1 • "
^ MM. Marchand et Devin, avaient fait une soumission pour la
3o LETTKKS IN £1)11 1. S
Heureux ceux qui vous servent, et plus heureux ceux qui jouissent de l'honneur et du plaisir de vous voir.
Mille tendres respects. Volt.
Nota. Dans les Mémoires du marquis d'Argcnson » , récemment publiés, on rapporte, à l'appui de faits historiques , plusieurs lettres inédites de Voltaire. Les lecteurs en retrouveront ici quelques-unes avec d'autant plus de plaisir qu'elles ont rapport à une mission diplomatique sur laquelle on publie, pour la première fois, dans ce volume , des lettres fort curieuses , et qu'avec celles-ci elles remplissent un vide que l'on avait depuis long-temps remarqué dans la Correspondance générale [\oye'i aux pages 39 et suiv. ).
Les Mémoires dont on vient de parler sont précédés d'une notice biographique remplie d'anecdotes intéressantes et de détails peu connus, racontés sans confusion et avec une simplicité élégante. Nous y puiserons quelques renseignements avec confiance; l'éditeur, M. René d'Argenson, paraissant aussi bien initié aux secrets du cabinet de cette époque, qu'aux affaires de sa propre famille.
« Dès le mois de juin 1743 , est -il dit dans cette notice , Voltaire partit pour la Hollande et pour la Prusse. Quel que fCit le prétexte dont il se servit pour colorer son éloignement (voyez la note de la lettre xv),il est certain que l'objet de son voyage était une mission diplomatique,
fourniture de dix mille habits devant servir à l'équipement des roilices.
* Mémoires du marquis d'Argenson ministre sous Louis A/^, avec une notice sur la vie et les ouvrages de l'auteur, publiés par René d'Argenson. Un vol. in-8"\ Baudoin frères, jSiS.
DE VOLTAIRE. 3l
connue de Louis XV seul et de quelques-uns de ses familiers. Voltaire, pendant son séjour à La Haye, se procura des renseignements précieux sur les revenus, les forces militaires, et les dispositions secrètes des Hollandais. Il les transmit au comte d'Argenson, ministre de la guerre '. De là il passa en Prusse, où il s'agissait de déterminer le grand Frédéric à reprendre l'offensive contre Marie-Thérèse. Bientôt après son retour, le marquis d' Argenson fut appelé au ministère des affaires étrangères ' , et l'un de ses premiers soins fut de s'associer à son frère dans les récompenses à décerner à leur ami commun. » «En effet, dit encore la notice, AM. d'Argenson entrent au ministère , et la scène change en un instant. Voltaire , auparavant harcelé , persécuté , renié , devient homme de cour, diplomate et presque ministre. Que les lettres y aient perdu, que les formules de rigueur ou le soin des choses du moment aient occupé des minutes qui eussent été employées pour la postérité ; ou, comme le pense M. de Lacretelle, que Voltaire ait été plus réellement philosophe lorsqu'il devint homme en place ; que la faveur Tait ramené à la sagesse , et l'expérience des affaires à des vues plus modérées , c'est ce que nous n'entreprendrons pas de discuter. Il nous suffit d'avoir fait remarquer le contraste; et les hommages rendus au plus grand écrivain ne sauraient être
' Le comte d'Argenson ( Marc-Pierre ) , né le 6 août 1 696, membre de l'Académie des Sciences en lya^ , de celle des Inscriptions et Belles-Lettres en 1749» succéda le i janvier 1743 comme ministre de la guerre , à M. le comte de Breteuil.
' De Voyer (René-Louis) marquis d'Argenson , né le 18 octobre 1694, conseiller au parlement en 171^, entré au conseil -d'étal en 1730, nommé ambassadeur en Portugal en 1739, et ministre des .ifTaires étrangères en 1744» mort en 176 4 •
Si LETTRES JNtDITFS
un rc'proclift pour ceux auxquels il les dut. D'ailleurs il n'y a [)as lieu de regretter que ce système ait éu't poussé trop loin. Presque aussitôt la disgrâce du ministre Aes affaires étrangères , les persécutions reprirent leur cours. »
Voltaire, comme on le verra plus loin, (lettres xiv, XV et les notes), correspondait avec M. Amelot j ministre des affaires étrangères ' , pour la partie diplomatique de sa mission, et avec le ministre de la guerre, pour tout ce qui concernait les détails du matériel de l'armée ennemie.
LETTRE IX
A La Haye, au palais du roi de Prusse, 5 juillet 1743.
Dans ce fracas de dispositions pour tant d'armées, permettez , monseigneur , que je vous remercie tendrement de la grâce accordée à madame du Chatelet, et de la manière.
Vous savez mieux que moi les desseins des Anglais , et l'effet qu'a fait' ici l'idée où l'on est ( suivant le billet de M. le duc d'Aremberg) d'avoir
^ Amelot de Chaillon , né le 3o avril 1689, reçu à l'Académie française le 3o août 1727, successeur de M. de Chauvelin au ministère des affaires étrangères, destitué le 26 avril 1744» mort le 7 mai 1749-
DK VOLTAIllE. 33
1 emporté une victoire complète ^ Tout ceci vous prépan* beaucoup d'ennemis et ])eu (ralliés.
Les petits contre-temps que j'ai essuyés en b'rance ne diminuent rien assurément de mon zèle pour 1(^ roi et pour ma patrie. Je ne vous caclierai point ([ue S. M. le roi de Prusse vient de m'éciire de Magdebourg,()ù il faisait des revues, qu'il me donne rendez-vous au conmiencenK^nt d'août à Aix-la-Cliapelle. Il veut absolunent m'emmener de là à Berlin, et il me parle avec la plus vive indignation des |)ersécutions que j'ai essuyées. Ces persécutions viennent d'un seul bomme à qui vous avez déjà eu la bonté de parler^. Il prend assurément un bien mauvais parti, et il fait plus de mal qu'il ne pense. H devrait savoir que c'est un métier bien triste de faire des bypocrites. Vous devriez en vérité lui en parler fortement. Il ne sait pas à quel point il révolte les bommes : dites-lui-en un petit mot, je vous en suj)plie, quand vous le verrez.
Voulez-vous avoir la bonté de vous souvenir de IVIarcband quand il s'agira des invalides? Je pourrais avoir un peu mieux en Prusse; mais rien n'égale le bonbeur de vous être attaché, et de vivre avec des amis qui vous aiment. Cest la seule chose où j'aspire.
Je suis le plus ancien et le plus tendremc iit dévoué de vos courtisans; conservez-moi vos bontés; mon cœui- \cs mérite. \^3it.
Celle (le Uettingon.
' L'évt^que (le Mirepoix. iV'ovf»? l;i m. te de l.i Utfn- xvn.
^/| T FTTH I S l\ KIKTKS
LETTRK X.
AU MÊME
A La Haye, ce t 5 juillet 1743.
Sera-ce vous faire mal sa cour, monseigneur, que de vous envoyer ce petit état ci-joint? Je doule qu'il y ait aucun ministre à La Haye qui ait celte pièce secrète V
Je voudrais rendre des services plus*essentiels; je souhaite que ma famille soit plus à portée que moi de vous prouver son zèle.
Mon neveu La Houlière, capitaine dans J^yoniiois, frère du jeune Marchand, ayant été hlessé plus dangereusement qu'aucun autre officier à l'affaire de Dingelsing, demande cette croix de Saint-Louis pour laquelle on se fait casser bras et jambes.
Marchand , père et fils, ne demandent qu'à vêtir et alimenter les défenseurs de la France.
Courage, monseigneur, courage; la fermeté rendra la France respectable à ceux qui l'ont crue affaiblie. Personne ne forme des vœux plus sincères pour votre gloire que votre ancien serviteur V. ,
* Il est question de l'état des forces des troupes réunies dans les Pays-Bas contre la France. (Voyez la lettre xii.)
DE VOLTAIRK, 35
c|iii VOUS aime avec tendresse, et qui vous est res- |)(*clueusemcnt dévoué |3our jamais
Par la première, j'aurai l'hoinieur de vous envoyer l'état des dépenses extraordinaires de cette aimée, et vous pourrez comparer ce qu'il en coûte en France et en Hollande pour le même nombre (Tliommes.
Vous pouvez être sûr que les Hollandais ne vous feront pas grand mal. 11 est actuellement huit heures (kl soir, i5 juillet. A sept heures, le général Hompèche, qui attendait l'ordre de partir, a reçu un ordre nouveau de faire mettre, petit à petit, ces quinze jours-ci jusqu'au premier d'août, les chevaux à la pâture. Les gardes à pied n'auront les ordres pour la marche que le il\ juillet. Il est évident qu'on cherche à ne plus obéir aux Anglais, sans leur manquer ouvertement de parole. Vous pouvez compter sur ce que j'ai l'honneur de vous dire, jusqu'à ce que ce qui est viai aujourd'hui ne le soit plus dans huit jours.
36 f FTTnFS V KfUTr 'i
LETTRE XI
Voici, monseigneur, la seconde j)artie de l'état secret que j'ai l'honneur de vous envoyer '. Ayez la bonté d'accuser la réception des (\eti\ paquets, en disant ou fesant dire à la danae qui demeure au faubourg Saint- Honoré, que vous les avez reçus, sans quoi j'aurais ici beaucoup d'inquiétude^.
L'ordre de mettre les chevaux au vert est exécuté, et subsiste pour dix ou douze jours au moins. Les gardes à pied partent le 24 ou le i3 au phis tôt. Deux régiments sont en marche actuellement aux environs de Maéstricht. On dit hier en ma présence au comte Maurice de Nassau , général de l'infanterie : « Vous ne serez pas avant deux mois « au rendez-vous. » Il en convmt.
Ne vous tuez pas de travail. La gloire et le destin de la France dépendent de la fermeté du ministère. J'attends tout de vous.
* L'état des dépenses de l'armée batave. La lettre suivante en donne un aperçu.
^ Madame du Châtelet, logée alors chez M. de La Reynière, fermier-général.
l)l>: VOLTAIRE. ^7
LETTRE XII
A.U MÊME
A La H.iye, ce i8 juillet 1743.
Vous savez que les troupes de la république qui marciieul ne composent qiie quatorze mille six cents hommes.
Il résulte des états joints à ces deux lettres, que les forces militaires de la Hollande se composaient de huit cent quatre-vingt-six compagnies et quatrevingt-quatre mille hommes, dont environ sept mille sept cents de cavalerie, soixante-deux mille d'infanterie, trois mille cinq cents dragons, neuf milK» six cents Suisses, et douze cents artillenrs.
La dépense ordinaire de la guerre monl(î à io,o().8,i5G floiins, à quoi il faut ajouter 5oi,ai2 florins pour frais de garde de la barrière des Pays- Bas.
La dépense extraordinaire de guerre est de 5,774,561 florins, ce qui forme, avec l'état ordinaire, nn total de 15,87.2,718 florins.
Enfin la dette hollandaise se montait , en l'année 174^, à 3-2,852,()G5 florins, dont l'intérêt annuel, supporté par les Provinces -Lnies, était do
38 I prrnKS inêditis
LETTRE Xill.
AU MÊME
a3 juillet 1743.
Le même homme qui vous est tendrement attaché, monseigneur, et qui vous a envoyé deux états des troupes et dépenses militaires de ce pays -ci, le premier à votre adresse, le second sous le couvert de M. de La Reynière, a l'honneur de vous envoyer, par cet ordinaire, le plan de la bataille de Dettingen , tel qu'on le débite ici. Les meilleures têtes de la Hollande avouent qu'elles ne seront pas peu embarrassées si vous envoyez un corps sur la Meuse.
Les gardes à cheval sont partis aujourd'hui , comme j'avais l'honneur de vous le dire d'avance.
Vous devez être bien surchargé de travail. Tâchez donc de conserver votre santé. En vérité, elle est précieuse à tout le monde, mais surtout à moi , qui vous suis si tendrement attaché, et depuis si long-temps. V.
Suit un plan figuré de P action de Dettingen , telle quelle eut lieu le 1^ juin 174^ entre V armée alliée de la reine de Hongrie , sous hs ordres du roi de la Grande-
I) i; VOLT \ I H [ . 39
Bretagne j et celle de France^ comifuindcc par le maréchal de Noaillcs , auec explication en français et en hollandais.
LETTRE XIV
A M. DE VALORi'.
Un 7 sei)tembic ly/»^-
(lo mardi au soir. Je me prive d'un grand et beau souper, pour griffonner le petit mémoire cijoint. Vous y verrez l'effet des promesses que j'ai eu l'honneur de vous faire ; je vous prie de le regarder comme un témoignage de mon zèle pour vous autant que pour ma patrie. Je vous supplie de le faire chiffrer d'un bout à l'autre, et de l'envoyer dans votre paquet. Je vous prie aussi de vouloir bien me rendre et ce petit billet, et la miiuite ci-jointe, dont je n'ai pas gardé de copie. Soyez persuadé de mon tendre et respectueux altache-
' Cette lettre est écrite en chiffres.
' Guy -Louis -Henri de Valori , né le i !» octobre 169a , entra en 1 J07 au régiment de l'iémont, dont il devint plus tard colonel ; ayant c|uiltc la carrière militaire pour celle de la diplomatie, il fut nonmié on 1739 en qualité d'envoyé à la cour de Berlin auprès du roi Frédéric-Guillaume; puis il reçut le titre d'ambassadeur, cl résida aupr» > (lu f:;rand Frédéric jusqu'en lyjo.
/|0 I » tthes livéDiTfs
iriciil, ri comptez que je n'ai pas été en reste dans
les ]oii;niî^(vs cpie le roi vous a données.
VoLTAniL.
Nota. M. de Valori était alors ambassadeur à Berlin ; il est souvent question de lui dans la Correspondance avec le roi de Prusse, et dans la Correspondance générale. M. le marquis d'Argenson paraît avoir eu le premier l'idée d'envoyer Voltaire auprès du prince royal. C'est du moins ce que donne à penser le passage suivant d'une lettre de Voltaire à M. d'Argenson : ( Correspondance générale, i6 avril 173^, tome lvii , page 524-) « Ma lettre, lui dit -il , pour un homme dont je n'ai nul « sujet de me louer (l'abbé Desfontaines), vous a donc « paru bien , et vous me croyez si politique , que vous « me proposez tout d'un coup pour aller amuser le fu- « tur roi de Prusse. ;>
C'était au marquis d'Argenson de fournir l^s moyens d'accomplir son projet. Aussi est-ce à lui que Voltaire s'adressa pour une lettre d'introduction auprès de l'ambassadeur de France à la cour de Berlin. « A l'égard de « Valori, lui écrit -il, cet autre ministre, fait pour dîner « avec le roi de Prusse , et pour souper avec le prince « royal, je vous prie de me recommander à lui auprès H de cet aimable prince, et moi je me vanterai à son al- « tesse royale de devoir les bontés de JM. de Valori à « celles dont vous m'honorez; ainsi toute justice sera ac- « complie. » ( Correspondance générale , lettre à M. d'Argenson, 1 mai 1789, tome lvii, page 53 1.)
Telle est l'origine de la liaison de Voltaire avec M. de Valori, liaison qui, sans être très-intime, survécut long-
temps aux rapports qu'ils eur<*iit alors et plus lard à la rour de Berlin ^
La lettre qu'on rapporte ici est écrite en chiffres. Elh» fait connaître quels étaient les moyens de correspondance de Voltaire avec le niinistèrtî, moyens dont on fournit un exemple dans la lettre vi , et sur lesquels on doinie plus loin quelques autres renseignements.
LETTRE XV
A Charlottembourg, ce 3 septembre 1745.
Aujourcrhui, après un diiier plein do 'gaieté el d'agréments, le roi de Prusse est venu dans ma chambre ; il m'a dit qu'il avait été fort aise de prier hier M. l'envoyé de France, seul de tous les ministres, non-seulement pour lui donner des marques de considération, mais pour inquiéter ceux qui seraient fâchés de la préférence.
Je lui répondis que l'envoyé de France serait bien plus content si Sa Majesté envoyait quelques trou|)es à Vesel et à Magdebourg. « Mais, dit-il, que
' Une amitié plus sincère existait entre Voltaire el l'ahbé de Valori, frère de l'ambassadeur, et grand prévôt du chapitre de Lille. On en trouvera jiius juin l'indice dans deux lettres dv Voltaire à eel abbé.
' Cette lettre, (\m était jointe a la précédente du 7 septembre, est sans doute adressée ,> M. Amelot , n)iiiistre des affaires <'trani;éres.
4^ LKTTRF.S I \ KDITFS
voulez-vous que je fasse ? le roi de France me |)ai tlonnera-l-il jamais une paix particulière? Sire, lui tlis-je , les grands rois ne connaissent point la vengeance; tout cède à Tintérét de letat; vous savez si l'intérêt de Votre Majesté et de la France n'est pas d'être à jamais unis.
«Comment puis-jc croire, dit alors le roi de Prusse, que la France soit dans l'intention de se lier fermement avec moi ? Je sais que votre envoyé à Mayence fait des insinuations contre mes intérêts, et qu'on propose la paix avec la reine de Hongrie, le rétablissement de l'empereur, et un dédommagement à mes dépens.
« J'ose croire, répliquai-je, que cette accusation est un artifice des Autrichiens, qui leur est trop ordinaire. Ne vous ont- ils pas calomnié ainsi au mois de mai dernier? n'ont-ils pas écrit en Hollande que vous aviez offert à la reine de Hongrie de vous joindre à elle contre la France ?
« Je vous jure, me dit-il, mais en baissant les yeux, que rien n'est plus faux. Que pourrais-je y gagner? Un tel mensonge se détruit de soi-même. Eli bien î sire, pourquoi donc ne vous pas réunir hautement avec la France et l'empereur contre l'ennemi commun, qui vous hait et qui vous calomnie tous deux également? quel autre allié pouvez -vous avoir que la France ? Vous avez raison , reprit-il : vous savez aussi que je cherche à la servir, vous connaissez ce que je fais en Hollande. Mais je ne peux agir hautement que quand je serai sur d'être
DE VOLTAIRE. l\[\
secondiMlo I Empire; c'est à (|uoi je travaille à présent, et c'est le vérilahle \ml du voyage que je fais à Bareith dans huit ou di\ jours. Je veux être assuré au moins que quelques princes de TEmpire, comme Palatin, Hesse, Virtenïherg, Cologne et Stettin, fournissent un contingent à l'empereur. Sire, lui dis-je, demandez-leur seulement leur signature , et commencez par faire paraître vos braves Prussiens.
« Je neveux point recommencer la guerre, dit-il ; mais j'avoue que je serais flatté d'être le pacificateur de l'Empire, et d'humilier un peu le roi d'Angleterre, qui veut donner la loi à l'Allemagne. Vous le pouvez, lui dis-je; il ne vous manque plus que cette gloire, et j'espère que la France^ tiendia la paix de son épée et de vos négociations ; la vigueur qu'elle fera paraître augmentera sans doute votre bonne volonté. Permettez -moi de vous demander ce que vous feriez si le roi de France requérait votre secours, en vertu de votre traité avec lui.
« Je serais obligé, dit-il, de m'excuser, et de répondre que ce traité est annulé par celui que j'ai fait depuis avec la reine de Hongrie ; je ne peux à présent servir l'empereur et le roi de France qu'en négociant. Négocier/ donc, sire, aussi heuitîusement que vous avez combattu , et souffrez que je vous dise , avec toute la terre , que la reine de I longrie n'attend V que le moment favorable d'attaquer la Silésie. Alors il parla ainsi : iMes quativ places seront achevées
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avant qiKil A ulriclic puisse cnvoy<T contre moi deux régiments; j'ai cent cinquante mill<^ combattants, j'en aurai alors deux cent miile. Je me flatte cjue mu tliscipline militaire, que je tiens la meilleure de l'Europe, triomphera toujours des troupes Ijongroises. Si la reine de Hongrie veut reprendre la Silésie, elle me forcera de lui enlever la Bolième. Je ne crains rien de la Russie : la czarine m'est à jamais dévouée depuis la dernière conspiration fomentée par Botta et par les Anglais. Je lui conseille d'envoyer le jeune Yvan et sa mère en Sibérie, aussi bien que mon beau-frère, dont j'ai toujours été mécontent, et qui n'a jamais été gouverné que par des Autrichiens. » Le roi allait poursuivre; on est venu l'avertir que la musique était prête; je l'y ai suivi, il m'a fait plus d'accueil que jamais. Je n'ajoute rien à ce détail simple et exact. J'omets, en faveur de la brièveté, les raisons que j'ai fait valoir. Je n'ai mis ici que la substance.
Ce 6 septembre.
Depuis cet entretien , j'en ai eu plusieurs autres; j'ai même reçu des billets de son appartement au mien.
Le résultat est que je Tai fait convenir que la cour de France ne peut avoir de part à cette proposition faite à jNIayenne contre lui. En effet, vous n'avez pas voulu offenser un roi que vous avez tant d'intérêt de ménager.
lUaiit instruit que le parti pacifique commenrait [\ s'accréditer eu Hollaiieic, et sachant ce qui s'est passé d'un autre coté entre les régents, et d'uii autre entre les principaux hourgueinestres d'Amsterdam et l'abbé de la ville, j'en ai rendu compte à sa majesté prussienne ; j'ai fait valoir cette conjoncture, et j'ai obtenu au moins qu'elle donnât ordre à son ministre à La Haye de presser la paix , et de parler avec vigueur, alliez, lui a-t-il dit, en pro|)res termes ^/ciiles-rfioi respecter. Mais ce ministre en Hollande ne doit j)as communiquer avec M. de Fénélon; le roi de Prusse veut paraître impartial.
Cependant il arrête toujours les munitions de guerre des Hollandais; je vois qu'il formera à Bareith le plan de sa conduite dans l'Empire. Je ue sais s'il me mettra du voyage; ma situation pourra devenir très-épineuse, on a donné des ombrages.
Je vous écris peu de chose ; mais j'en ai beaucoup à vous dire, et qui vous concernent. Vous verrez si je vous suis dévoné.
Nota. On lit ce qui suit dans les Mémoires de Voltaire, tome I, page ^oq.
< Cependant les affaires publiques n'allaient pas mieux > depuis la mort du cardinal de Fleury que dans ses deux
< dernières années. La maison d'Autriche renaissait de
< sa cendre , la France était priissée par elle et par TAn- ' gleterre. Il ne nous restait alors d'autres ressources qut^ u le ix)i de Prusse, qui nous avait entraîné dans la ouerre, - et qui nous avait abandonné au besoin.
/|G LF.TTRES INÉDITïS
« On imagina de m'envoyer ftecrèteiiieiit chez ce nio- •iiarquc, pour sonder ses ëute.ntions, pour voir s il ne « serait pas d liunieur à préve'nir les orages qui devaient '. tomber toi ou tard de Vienne sur lui , après avoir << tombé sur nous, et s'il ne pourrait pas nous prêter cent « mille hommes dans l'occasion, pour mieux assurer sa « Silésie. Cette idée était tombée dans la tête de M. de « Uichelieu et de nmdame de Châteauroux. Le roi l'a- « dopta, et M. Amelot, ministre des afï^iires étrangères, « mais ministre très-subalterne, fut chargé seulement de « presser mon départ.
« Il fallait un prétexte; je pris celui de ma querelle «avec l'ancien évêque de Mircpoix'. Le roi approuva « cet expédient. J'écrivis au roi de Prusse que je ne pou- « vais plus tenir aux persécutions de ce théatin , et que «i j'allais me réfugier auprès d'un roi philosophe, loin des <c tracasseries d'un bigot. Comme ce prélat signait tou- « jours. Vanc, éi^cq, de Mirepoix en abrégé , et que son « écriture était a§scz incorrecte, on lisait Pane de Mirepoix « au lieu à^^V ancien. Ce fut im sujet de plaisanteries, et ja- « mais négociation ne fut plus gaie.
«Le roi de Prusse, qui n'y allait pas de main morte, « quand il frappait sur les moines et sur les prélats de cour, « me répondit avec un déluge de railleries sur l'âne de « Mirepoix , et me pressa de venir. J'eus grand soin de « faire lire mes lettres et les réponses ; l'évêque en fut « informé , il alla se plaindre à Louis XV de ce que je «le fesais, disait -il, passer pour un sot dans les cours « étrangères. Le roi lui répondit que c'était une chose « convenue , et qu'il ne fallait pas qu'il y prît garde. »
^ Boyer, ancien théatin, précepteur du Dauphin, évêque de Mirepoix , et chargé de la feuille des bénéfices.
OE VOLTAlRi:. 47
La Correspondance générale renferme plusieurs lettres iulressées à M. Anielot, et relatives à cette mission ; mais la plupart sont insignifiantes, et ne roulent (jue sur des personnaj^es subalternes. Il n'y en a qu'une seule où il soit lait mention des entretiens particuliers de Voltaire avec le roi de Prusse. (Voyez à la date du 3 octobre 174^, tome Lviii , page 255 de cette édition. ) Elle était écrite en chiffres conmie celle qu'on rapporte ici. On en retrouvera ci-après nn/ac simile d'après une copie authentique. Celle du 7 septembre, que l'on publie pour la première fois , est un document historique fort curieux ; elle dévoile non -seulement les intrigues que les à^xw cabinets mettaient en jeu pour se tromper mutuellement, mais elle fait voir combien , dans des né<^ociatlons délicates, l'emploi d'un honune d'un caractère franc et d'une raison supérieure peut aisément aplanir des difficultés contre lesquelles étaient venus échouer tous les arti fices d(î la diplomatie. La mission de Voltaire eut tout le succès qu'on en pouvait attendre. Voici comme il en parle lui-même dans les mémoires rédigés plus tard lorsqu'il était rempli du plus amer ressentiment contre le roi de Prusse. La comparaison de ce passage avec la lettre ci-dessus, écrite au moment même de l'enivrement de la réussite, n'est pas sans intérêt, l^lle témoigne du grand lespet^t de l'auteur pour la vérité.
«Au milieu des fêtes, des opéras, des soupers, ma « négociation secrète avançait ; le roi trouva bon que je « lui parlasse de tout, et j'entremêlais souvent des ques- « tions sur la France et sur l'Autriche, à propos de l'F.- « néïde et de Tite-Live,La conversation s'animait quel- « quefois, le roi s'échauffait, et me disait que, tant que « notre cour frappera à toutes les portes pour obtenir la
^\S i-Fi rni s iwicDiiKs
<< paix, il iH- s'aviserait pas de se battre pour elle. Je lui '< envoyais, (Ut ma cliaiiihre à son jipj)arleiiient, mes ré- « flexions sur un papier à mi-marges. Il répondait sur une '. colonne à mes hardiesses; j'ai encore ce papier* , où « je lui disais : Doutez-votis que la maison (V Autriche ne <> vous redemande la Silcsic a la première occasion? Voici « sa réponse en marge:
Ils y seront reçus Biiibi,
A la façon de Baihari mou ami.
" Cette négociation d une espèce nouvelle finit j>ar un « discours qu'il me tint , dans un de ces moments de vi- « vacité, contre le roi d'Angleterre, son oncle. Ces deux « rois ne s'aimaient pas. Celui de Prusse disait: George « est r oncle de Frédéric , mais George ne r est pas du roi « de Prusse. Enfin il me dit : Que la France déclare la " guerre a V Angleterre, et je marche.
« Je n'en voulais pas davantage. Je retournai vite à la « cour de France, je rendis compte de mon voyage; je « lui donnai l'espérance qu'on m'avait donnée à Berlin. tt Elle ne fut point trompeuse; et, le printemps suivant, « le roi de Prusse fit en effet un nouveau traité avec le « roi de France. Il s'avança en Bohême avec cent mille <i hommes , tandis que les Autrichiens étaient en Alsace, y (Voyez les Mémoires, tome i, page 3i8).
^ On a retrouvé une copie de cette note , certifiée par Beaumarchais ; elle fait partie de la présente édition , tome li , page 1 8 t .
LETTRE XVI
091 I. 0753. I iG. G79. 84. 972. o8o3. 4l8- 0122. 782. 596. 0743.
Du 3 octobre 1743.
201. 7. i5. 749. 1G8. 585. 109. 4oo- ^44- 90- 37G. G2. 81 3. 473. 8G2.
En revenant de la Franconie, où j'ai
resté quelques jours après le départ de sa